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Quand Thiago Motta ne suffit plus

Depuis son arrivée au PSG, Laurent Blanc a imposé un style de management distant, autoritaire et déroutant. D’un côté, l’entraîneur paraît très sûr de lui et suit des certitudes rapidement établies chaque saison. D’un autre côté, cette hâte apparente semble souvent nourrie par une envie de chasser les doutes plutôt que de récolter la solution. Si la méthode a indéniablement porté ses fruits lors de la première partie de la première saison, le PSG n’a jamais montré de signe de croissance tactique face aux grandes équipes depuis. Et si le jeu du PSG n’évoluait plus ?

Lancé au Barça par une coupe de cheveux équestre, des crampons attirés par les cartons et des muscles de fêtard, Thiago Motta a commencé sa carrière tel un curieux phénomène. La taille et le pied gauche de Cocu, un toucher brésilien, mais aussi les cartons rouges et l’inconstance de celui qui n’est pas à sa place à Barcelone. Mais à 26 ans, Motta débarque discrètement au port de Gênes et une seule saison lui suffit pour donner une claque au football italien. En 2009, il se trouve que Mourinho veut donner plus de réflexion au jeu de son Inter limitée par l’âge de Vieira et la verticalité de Stanković. Motta est enfin chez lui : titulaire chez un grand d’Europe dans un football qui apprécie ses fautes tactiques et son « expérience ». Discrètement, il dessine aux côtés de Cambiasso les traits de l’une des équipes les plus intelligentes de tous les temps. Un an et demi plus tard, alors qu’il est devenu le talisman de l’équipe milanaise, Leonardo le fait habilement venir à Paris : pour moins de dix millions d’euros, Motta devient officieusement le joueur le plus important du jeu du PSG.

Le 4-3-3 et les perspectives de progression

Alors que le projet parisien est encore en train de traverser une phase bancale à son arrivée en janvier 2012, l’Italo-Brésilien met de l’ordre dans l’utilisation du ballon, la gestion de la phase défensive et la couverture des espaces. Quand Motta joue, Paris ne déjoue plus. Pour ses adversaires, sa gestion du rythme est une torture silencieuse. Celle dont on parle peu, mais qu’on ressent plus : une torture physique aux séquelles psychologiques. Motta fait peu de bruit. Mais lorsqu’il est demandé à Thiago Silva d’expliquer les différences entre la philosophie d’Ancelotti et celle de Blanc, le Brésilien répond sans hésiter, comme si la réponse était connue de tout le vestiaire parisien : « Si vous regardez bien le calendrier et les matchs, il n’y avait pas Thiago Motta (avec Ancelotti, ndlr). C’est ça, la grande différence avec la saison dernière. » En 2012-13 sous Ancelotti, les blessures empêchent Motta de jouer plus de 12 matchs de Ligue 1. La saison suivante, sous Blanc, il en joue 32. Une philosophie faite de 4-3-3 et de possession résumée par la présence d’un seul joueur ? En tout cas, Blanc a l’intelligence d’en profiter au maximum : son PSG se base sur le trio Motta-Verratti-Matuidi, la création de Zlatan, deux ailiers capables de prendre la profondeur et une grande efficacité sur coups de pied arrêtés.

Lors de cette première saison, les conditions du développement tactique du PSG semblent clairement posées : Paris veut devenir une équipe de ballon et compte sur la paire Motta-Verratti pour la porter vers les sommets du toque. Autour de ce milieu bien réfléchi, les perspectives de progression sont alors nombreuses : il y a la progression de Lucas dans sa compréhension du jeu européen, il y a la progression de Cavani dans ses mouvements en fonction d’Ibra, il y a l’intégration des beaux pieds de Pastore à ce jeu de possession, la possible progression de Matuidi dans le jeu court et enfin l’arrivée attendue d’un latéral droit capable d’offrir une menace supplémentaire à cette animation offensive bien équilibrée. Mais face à Chelsea en 2014, la capitale s’aperçoit des limites de cette progression : Cavani se montre inefficace, Lucas perd le ballon, Pastore reste sur le banc, et le milieu recule sans certitude. Face au Barça en 2015, le PSG croule sous les blessures. Finalement, en Europe, le PSG semble toujours plus attentiste, prudent, dépendant du moment, de l’adversaire, de la forme de Suárez, des changements de Mourinho, de la blessure de Messi, de ses propres blessures. Et aujourd’hui ?

Du besoin de Pastore et de la dépendance de Motta

Aujourd’hui, un an et demi après l’épisode de Stamford Bridge, le PSG semble avoir évolué à coups de compromis. La progression de Lucas stagne ? Matuidi se mute en héros de la profondeur. Cavani n’arrive pas à dialoguer avec ses milieux ? Pastore devient le lien entre possession et création. Matuidi participe moins à la construction ? Verratti prend une nouvelle dimension et fait le boulot de deux milieux, tout seul. Ainsi, au vu de l’évolution positive de l’influence de Pastore au cœur du jeu et de la dimension prise par Verratti l’an dernier, on aurait pu imaginer un changement de cap de Laurent Blanc. Un changement progressif, mais un changement quand même. On aurait pu imaginer une variation dans le système de jeu, un Motta et un Ibrahimović reposés par la verticalité de Pastore et la possession de Verratti, un pressing plus intense, une alternative à l’animation du Suédois au cœur du jeu, un nouveau rôle pour Lucas. L’arrivée de Di María ouvrait même de nouvelles perspectives : un schéma plus élastique et agressif. Plus joueur, aussi.

Mais l’arrivée de l’ailier polyvalent a carrément poussé le meilleur Parisien du dernier exercice – Javier Pastore – sur le banc. Et les matchs importants ont montré que le onze n’allait pas être remis en question pour le moment : le trio du milieu joue parce qu’on ne change pas une équipe qui gagne (même lorsqu’elle perd), et le trident offensif joue parce que c’est le plus évident. Or, cette nouvelle configuration efface la maturité engrangée la saison dernière, et l’absence de Pastore fait mal : alors que l’Argentin soulageait grandement la dépendance d’Ibra et Motta, le jeu parisien dépend à nouveau de deux joueurs de 34 et 33 ans. Et près de quatre ans après son arrivée, Thiago Motta redevient l’élément le plus important du jeu parisien. Lorsque le talisman est dans un bon jour, le PSG se trouve toujours plus vertical, rapide, dangereux et serein défensivement. Mais lorsqu’il lui arrive de jouer avec le frein à main, le PSG ralentit, doute, se précipite, bégaye. En quelques semaines, Motta a aisément démontré qu’il allait répondre présent quand le PSG allait avoir besoin de lui cette saison, comme il l’a toujours fait. Mais le PSG a besoin de plus de variations pour triompher en Europe. Celles des mouvements de Pastore, notamment. Mais aussi celles d’un schéma qui n’évolue plus, alors qu’il semble avoir les armes pour continuer à grandir.

Markus

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Article publié le 21/10/2015 sur SOFOOT.com

Pirlo et Verratti, un fantasme et une équation

Andrea Pirlo et Marco Verratti parviendront-ils à écrire ensemble un bout de l’histoire de la Nazionale d’Antonio Conte ? C’est ce qu’a affirmé le sévère sélectionneur italien lors du dernier rassemblement des siens, il y a un mois. Seulement, le terrain a montré que le chemin pour arriver à une combinaison naturelle père-fils sera périlleux.

Lors de la saison 2011-2012, le football italien est plongé dans la préparation de l’Euro polonais-ukrainien lorsqu’il voit émerger deux étoiles au centre de deux galaxies différentes. En Serie A, Andrea Pirlo illumine la Juventus en réveillant un rythme évanoui et des trajectoires oubliées. En Serie B, les courbes et la voracité de Marco Verratti font briller Pescara et ses flèches Immobile et Insigne. Si l’Italie hallucine, c’est parce que les deux étoiles connaissent des ascensions curieusement similaires. Les deux meneurs occupent la même position sur le terrain, dans l’axe devant la défense et souvent entre les deux centraux. Ils partagent le même goût pour les longues paraboles décisives. Et ils démontrent surtout la même capacité de gestion du temps et de l’espace. Lors de l’été 2012, Pirlo charme le monde entier à l’Euro et Verratti fait chavirer le cœur de Leonardo à Paris. Alors que l’Espagne remporte une dernière compétition internationale en s’appuyant sur ses cerveaux Busquets, Alonso, Iniesta et Xavi, une prophétie italienne semble enfin toute tracée : la Botte est enfin armée pour rivaliser sur le terrain du ballon et du jeu.

Conte, une attente et des questions

Deux ans plus tard, au Mondial brésilien, Prandelli tâtonne entre différents styles de jeu et finit par ne pas choisir. Verratti est parfois titulaire, mais toujours remplacé. Pirlo reste indéboulonnable malgré un déclin de forme évident. Entre les deux, Motta est sur le banc, De Rossi joue sans convaincre, et Marchisio s’efforce de donner tout ce que les autres n’ont pas entre les lignes, au prix d’un carton rouge fatal contre l’Uruguay. Devant, Balotelli est placé en sauveur sans soutien, ni tactique ni moral. Antonio Cassano n’est plus là pour transformer des cailloux en bijoux. Et au pays du dribble, la Nazionale tombe dans le piège de la possession stérile. L’Italie gère le ballon (58% contre le Costa Rica, 55% en infériorité numérique contre l’Uruguay) mais concentre son contrôle du jeu sur la relation Bonucci-Pirlo. Le lien avec les mouvements des latéraux et la création des offensifs, autrefois pris en charge par la vision de Pirlo et les talents de Cassano, disparaît petit à petit. Et l’Italie chute.

C’est dans ce contexte que Conte devait apporter sa science du mouvement et mettre en place un système de jeu où les nombreux « coureurs » italiens sauraient transformer leurs courses en créations. C’était le plan initial : une Italie intense, physique, constante et dure à jouer pour ses adversaires. Mais en octobre 2015, plus de trois ans après l’Euro 2012, Conte semble avoir encore envie d’insister sur les beaux pieds. Au nom du talent, pour l’histoire, ou peut-être plus simplement par loyauté envers Pirlo. Alors que l’ex-Juventino avait déjà montré des signes inquiétants de déclin en fin de saison dernière et qu’il est entre-temps parti à New York, Conte ne se fait pas de raison : « Tant qu’Andrea a cet enthousiasme et cette envie pour jouer et donner l’exemple sous ces couleurs, il a une place fixe en équipe nationale », avait-il dit en conférence de presse. Et Marco ? Le génie parisien serait destiné à jouer un second rôle, étant encore « en plein apprentissage » : « Marco s’améliore, il devient un joueur complet : il récupère des ballons, il donne de l’intensité, il gagne en maturité. Mais je ne le vois pas devant la défense, d’après moi sa position idéale est celle de milieu intérieur (…) Avec Pirlo, ils peuvent évoluer ensemble, oui. » Le constat est clair : non seulement les deux joueurs peuvent évoluer ensemble, mais en plus ils sont complémentaires. Contre Malte, le 3 septembre dernier, Conte a ainsi lancé son 4-3-3 avec Pirlo en sentinelle, Verratti en milieu intérieur droit et Bertolacci dans un rôle similaire à gauche. Devant, le trident était composé de Gabbiadini, Pellè et Eder.

L’échec contre Malte

Seulement, Verratti est déjà plus qu’un milieu intérieur à la Vidal, Pogba ou Marchisio. Et sauf s’il parvient à réaliser un ultime spectacle en juin prochain, Pirlo semble dramatiquement destiné à devenir moins qu’une sentinelle. Avec l’Italie cette année comme avec la Juventus l’an passé, le meneur fait plus souvent la différence sur phase arrêtée que dans le jeu, et devient une charge défensive permanente pour ses coéquipiers. Contre Malte, le triangle italien s’est ainsi mis en place au milieu dès les premières minutes. Bonucci donne à Pirlo, qui sert Verratti, qui décale sur le côté. Parfois, le ballon finit par être centré. Parfois, il revient dans les pieds de Marco, puis Andrea, puis Bertolacci. Mais cette Italie semble paradoxalement coupée en deux. D’un côté, Conte met en place une paire Pirlo-Verratti pleine de contrôle, réflexion et gestion du ballon. De l’autre, il aligne une attaque plus habile en conquête des seconds ballons qu’en échange de passes courtes. Dans ce contexte, il suffit que le troisième milieu soit plus un gestionnaire qu’un accélérateur – Bertolacci puis Parolo – et la Squadra Azzurra retombe dans les travers avalés sous Prandelli. Ici, la candidature de Bonaventura est intéressante.

Au bout de plusieurs longues séquences de stérilité en première période, Pirlo doit demander à Verratti de s’avancer d’une dizaine de mètres, peut-être à contrecœur. Il y a quinze ans, déjà, lui-même jouait plus haut que son jeu l’aurait voulu. Cette fois, c’est le barbu qui demande à son héritier d’aller faire le trequartista pour pouvoir mener l’opéra tout seul. Mais Pirlo n’en a plus les jambes. Alors que Malte s’est rapidement regroupé autour de sa surface dans un 5-3-2 très compact, l’Italie tombe dans la surproduction de centres : 36, au total. Graziano Pellè ne peut lutter tout seul dans la surface. Signe de l’impatience italienne ou du manque de cohérence tactique du système mis en place, c’est finalement Pirlo lui-même qui lance le plus grand nombre de centres : 8 (dont 2 réussis). Dans ce contexte, la spontanéité de Candreva (entré en jeu en seconde période) et Darmian brille logiquement parce qu’elle fait la différence. Mais le plus inquiétant est ailleurs : sans le but de Pellè (sur un centre de Candreva), Alfred Effiong aurait pu faire les gros titres en profitant de l’absence de couverture défensive.

Italie, père et fils

Le lendemain, la Gazzetta dello Sport sanctionne : « Pirlo ressemble bel et bien à un joueur qui finit sa carrière aux États-Unis » et « Verratti ne transforme pas les bonnes actions en actions décisives : il est possible qu’il ait son meilleur rendement lorsqu’il est entouré des stars du PSG mais qu’il n’ait pas encore la stature pour porter sur ses épaules une équipe peu excellente ». Mais Conte peut aussi compter sur le talent d’un Motta et d‘un Pastore : Motta lui-même, qu’il n’a pas appelé, et Franco Vázquez, laissé sur le banc. Au-delà des questions tactiques, l’Italie semble incapable de faire confiance au fils avant d’avoir vraiment tué le père.

Quelques jours plus tard contre la Bulgarie, Conte remplace Pirlo par De Rossi pour renforcer l’autorité défensive de l’escouade. Le Romain marque sur penalty avant de se faire expulser, Verratti (sans Pirlo) suffit pour maintenir la possession avec dix hommes et l’Italie reproduit une performance jumelle : 1-0. Un argument de plus pour une théorie : un grand joueur n’en est plus un lorsqu’il arrête de simplifier le travail de son entraîneur. Et l’équation de Conte se complique avec Pirlo : comment donner à la fois plus de responsabilités à Verratti et plus de garanties défensives tout en maintenant Pirlo ? Aujourd’hui, il est probable que le New-yorkais vienne à l’Euro français dans le costume d’un joker de luxe. La question est de savoir si l’Italie acceptera que Verratti porte celui de maestro.

Markus

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Article publié le 10/10/2015 sur SOFOOT.com

Les enseignements tactiques de la Copa América

Pastore Messi

La possession a encore gagné, l’Argentine de Martino ressemble à l’Espagne de 2010, la défense uruguayenne est immortelle, le numéro 10 est encore vivant… De l’abondance des mouvements chiliens au néant brésilien en passant par une Argentine en plein travail identitaire, la Copa América 2015 a mis certaines choses au point.

Le toque a encore gagné Après l’Espagne en 2008, 2010 et 2012, et l’Allemagne en 2014, voilà le Chili en 2015. Mise à part la victoire uruguayenne à la Copa América 2011, les années récentes de football international dressent un constat : celui qui gère le mieux le ballon gagne à la fin. Pouvant s’appuyer sur la relance excellente de son gardien Bravo, sur la science de la possession de Marcelo Diaz, sur la sérénité de Medel, sur le travail athlétique de ses éléments les plus verticaux (Isla, Aránguiz, Vidal, Vargas, Sánchez) et sur la créativité et la patience de ses créateurs (Valdivia, Diaz, Vidal aussi), Jorge Sampaoli a mis au point des schémas de possession fluides et efficaces. De la gestion, mais aussi de la profondeur, de la possession, mais aussi de la vitesse. Cette année, la finale a même opposé les deux équipes ayant fait le plus confiance au ballon : 67,7% de possession en moyenne pour le Chili, 61,8% pour l’Argentine. Et même si tout s’est joué aux tirs au but, il faut noter que le vainqueur final a aussi gagné la bataille du ballon : 57% pour le Chili.

L’Argentine de Martino, une Espagne 2010 bis ? Le chemin est clair depuis la défaite en finale du Mondial contre l’Allemagne : l’Argentine veut se construire un football d’identité, et en faisant le choix de Tata Martino, elle a choisi un football de possession et de toque. Après un an de travaux en match amical, le visage montré par l’Albiceleste a fait penser à une autre sélection au plan de jeu très défini : l’Espagne de Del Bosque au Mondial 2010. Une équipe qui contrôlait plus qu’elle ne jouait. Seulement, la Roja avait fait le chemin inverse : partir de l’animation offensive libérée de 2008 pour aboutir sur le double pivot Busquets-Alonso deux ans plus tard. Martino, lui, a tout de suite fait le choix du double pivot Mascherano-Biglia, sacrifiant ainsi des variations offensives qui auraient pu apporter le mouvement qui manquait à sa circulation de balle. Est-il trop conscient du temps que ces travaux requièrent, ou a-t-il été trop frileux ?

L’immortelle défense uruguayenne Pour contrer les plans de Sampaoli, ses adversaires ont mis au point une alternance entre deux stratégies. La réduction des espaces, d’une part, en se repliant de façon compacte dans son propre camp pour limiter le mouvement chilien et donc les solutions du porteur de balle. Mais aussi la réduction du temps de possession, d’autre part. L’exemple péruvien reste le meilleur : une gestion entre replis et phases de possession intelligemment gérée qui aura longtemps mis en difficulté le pressing de Sánchez et les siens. Mais comme souvent, la solution défensive la plus efficace a été uruguayenne. Le maître Tabárez, une nouvelle fois, a montré tous ses talents d’organisateur en mettant en place une équipe qui n’aura eu besoin que de 21% de possession pour se créer les occasions les plus dangereuses en quart de finale, avant de plier en infériorité numérique à dix minutes de la fin. Avec l’état de forme de Giménez et Godín, mais aussi le talent de Muslera aux tirs au but, qui sait ce qui aurait pu arriver si Cavani n’avait pas été expulsé ?

Le numéro 10, sauveur des riches Certains l’ont cru mort avec Juan Roman Riquelme. D’autres l’ont cru disparu lorsque Pastore, Özil ou encore Kovačić ont été forcés de jouer sur un côté pour gratter du temps de jeu chez les gros d’Europe. Mais durant ce mois de juin 2015, les favoris de la Copa América se sont tous reposés sur la créativité d’un numéro 10. Valdivia pour le Chili, Messi pour l’Argentine (dans un rôle de vrai 10 surtout contre le Paraguay) et Neymar pour le Brésil (bien plus reculé qu’avec le Barça, mais seulement contre le Pérou, évidemment). C’est aussi le cas de la Colombie de James Rodríguez, mais le manque d’équilibre de la Tri a rapidement forcé Pékerman à faire travailler son 10 sur le côté. Enfin, l’Uruguay a essayé de mettre Lodeiro dans des conditions idéales lors de son entrée dans la compétition, mais Tabárez a ensuite privilégié l’équilibre.

Le numéro 10, possession-compatible Par ailleurs, ces dernières années, le numéro 10 a été présenté comme un allergique de la possession de balle. Puisqu’il vit de mouvement et de vitesse, les phases de jeu placées semblaient forcément l’handicaper. Alors, l’entraîneur Michel a expliqué – avec raison – que le Barça jouait en fait avec un tas de numéros 10. Certes, mais cette Copa América a démontré qu’un vrai numéro 10 peut aussi animer un jeu de toque en alternant phases de possession sagement gérées et envolées lyriques. D’ailleurs, alors que Jorge Valdivia en est l’exemple le plus criant, la contribution de Javier Pastore au contrôle du jeu argentin est à souligner. À chaque fois que l’Argentin a été remplacé, l’Albiceleste a perdu du terrain et le ballon.

Le numéro 9, sauveur des pauvres Jusqu’où aurait pu aller la Colombie si son numéro 9 avait été à la hauteur de l’ambition de Pékerman ? Certainement là où le Pérou, le Venezuela et le Paraguay ont espéré aller armés de leurs buteurs respectifs. C’est-à-dire au bout du monde. Avec la combativité de Paolo Guerrero, la présence de Salomon Rondón et enfin l’efficacité de Lucas Barrios, les trois nations ont pu espérer atteindre les sommets. Parce que ces joueurs n’ont besoin que d’un ballon, à peine, et qu’ils donnent un sens aux équipes les moins gâtées par le talent de leurs milieux. Sans Suárez, et avec Cavani et Rolan, l’Uruguay a bien défendu, mais n’a pas trouvé cette direction à la récupération du ballon.

Gloire au milieu défensif sud-américain « Le joueur sud-américain est très différent. Pour le footballeur sud-américain, l’effort, le fait de ne rien lâcher, la persévérance, la lutte sont des valeurs fondamentales », explique Ivan Zamorano. « La partie tactique est bien sûr importante, mais quelque part, elle passe au second rang. Tu t’en rends compte ici durant la Copa América. Pourquoi Messi ne brille pas tant, pourquoi James a du mal, pourquoi Neymar ne fait pas tant de différences ? Parce qu’ils ont des mecs durs, qui les harcèlent en permanence, qui se jettent sur eux. En Europe, il y a beaucoup plus d’espace. Le foot, ici, c’est un effort. Regarde Gary Medel. » L’édition 2015 de la Copa América aura été une nouvelle occasion d’admirer (ou de se faire dégoûter par) l’intensité physique du jeu sud-américain. Et à ce jeu-là, les milieux défensifs « boucliers », ceux qui ne lâchent pas les artistes, ont été glorifiés à leur juste valeur. Une preuve ? Gary Medel a reçu bien plus d’amour de la part de l’Estadio Nacional qu’Alexis Sánchez. À revoir, le match du Colombien Carlos Sánchez contre Neymar en phase de poules, mais aussi les interventions de Medel face à Messi en finale, ou encore les œuvres complètes de Tomás Rincón et Arévalo Ríos.

Mascherano et la vraie-fausse défense à trois argentine Un « libéro du milieu » ? En Argentine, certains entraîneurs ont récemment commencé à employer cette expression pour désigner le rôle de Javier Mascherano avec l’Albiceleste. Alors que l’ex-milieu récupérateur a été formé défenseur central par Pep Guardiola au Barça, cette Copa América était l’occasion d’observer le positionnement du Jefe. Et le constat est clair : Masche joue à la hauteur de ses défenseurs centraux, mais touche autant de ballons qu’un Pirlo. L’observation peut être rejointe par la polyvalence de Marcelo Diaz dans un rôle similaire pour le Chili. Ensemble, elles poussent à interroger la frontière entre défense à quatre et défense à cinq. Si les mouvements d’un seul joueur participent autant à définir la nature d’une défense, ne faut-il pas mettre un terme au débat de la ligne défensive à trois, et le déplacer vers celui de l’utilisation de ces libéros du milieu ?

Markus, à Santiago du Chili

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Article publié le 08/07/2015 sur SOFOOT.com

Sois courageuse, belle Argentine !

Messi Uruguay

La guerre des idées entre les fanatiques de Bilardo et les amoureux de Menotti continue à secouer le football argentin. Contre le Paraguay, Tata Martino le bielsiste a fait confiance à un milieu technique et à la possession, avec Banega et Pastore. Et alors que son équipe a fini par se faire rejoindre au score quand ces deux-là n’étaient plus sur le terrain, une certaine frange du pays a quand même réussi à demander leur tête, pour « mieux protéger la défense ». Tiens bon, Tata.

« On n’a jamais eu un style de jeu. L’Argentine n’a jamais été reconnue comme une équipe qui jouait exclusivement en attaquant, en défendant, sur les seconds ballons ou en contre. Le football argentin a tout essayé et a gagné de toutes les manières. Il n’y a pas une façon de jouer qui distingue le jeu de l’Argentine. On a changé les sélectionneurs pour des raisons de vie, non pas des raisons de jeu. Un type débarque et veut jouer de telle manière. Le lendemain un autre arrive et il veut tout changer. Nous, en revanche, on a une idée de jeu. » Dans la salle de presse du stade La Portada à La Serena, Tata Martino a souhaité rappeler à tous les journalistes argentins un peu d’histoire avant le début de la Copa América. Une histoire qu’il instrumentalise politiquement, et à raison : si Sabella – fils de l’école bilardiste d’Estudiantes – a atteint la finale de la Coupe du monde, il l’a fait par la force de son bloc, et non pas celle du jeu. Martino, lui, veut que le jeu redevienne la priorité. Et si le sélectionneur jouit d’une certaine légitimité au pays du fait des succès de son Paraguay, son Newell’s et sa saison au Barça, il semble évident que le moindre résultat négatif déplacerait la priorité du jeu vers celle du résultat, parce que l’Argentine doit toujours gagner. C’est le danger de cette phase de poules de Copa América qui s’est compliquée avec le nul contre le Paraguay : Tata Martino va-t-il maintenir son idée de jeu et renforcer ses choix dans la difficulté ? Ou va-t-il céder devant l’urgence de l’équilibre ?

L’idée de Martino, les mots de Mascherano

Si cette nouvelle idée fait contraste avec le bloc-équipe d’Alejandro Sabella, personne n’est mieux placé que Javier Mascherano pour l’expliquer et demander qu’on laisse du temps à son nouveau sélectionneur : « Le concept le plus important, c’est que Gerardo aime plus jouer avec l’attaque positionnelle qu’Alejandro. C’est donc plus dur d’attaquer parce qu’il y a moins d’espaces et que tu pousses le rival à se replier. C’est là que le rôle des mouvements coordonnés entre en jeu. Il faut savoir couvrir les espaces. En plus, du fait de rajouter des joueurs aux avant-postes, tu prends plus de risques. Mais tu as aussi plus de possibilités. La difficulté est transmise aux offensifs, puisqu’il y a moins d’espaces (par rapport à un football de contre, ndlr). C’est pour cette raison que le travail sur les mouvements prend autant de temps : le triangle entre l’ailier, le milieu et le latéral, par exemple, doit fonctionner parfaitement. »

Du temps, mais aussi des hommes. Or, l’Argentine manque cruellement de latéraux à l’aise avec un football de possession. « Ensuite, la manière et l’idée de Gerardo est que le premier attaquant est le défenseur central qui relance. Et le premier défenseur est l’avant-centre qui presse l’adversaire. L’idée de Martino est une idée courageuse. En ce qui me concerne, ça fait sept ans que je la pratique dans mon club. Mais ici, ça requiert beaucoup de travail, parce que peut-être que le latéral droit ne joue pas de cette manière en club, ou les centraux n’ont pas l’habitude de relancer au sol. C’est le temps qui fera que tout fonctionnera. » Dans les faits, Martino a ainsi transformé le schéma de Sabella en instaurant un 4-3-3 ambitieux. Di María est revenu à sa position d’ailier parce que « plus personne ne sait jouer sur l’aile à part lui » d’après le sélectionneur. Messi est repassé à droite dans une position libre qui se rapproche de celle du Barça. Et si Mascherano conserve sa position de milieu-libéro (les schémas montrent que le Jefecito joue à la même hauteur que ses défenseurs centraux), il est accompagné de deux milieux portés vers la possession et le contrôle du jeu.

Jeu contre équilibre

Or, après avoir mené 2-0 à la pause avec le ballon (76% de possession), Tata a perdu un avantage incroyable en se faisant rejoindre en fin de match (2-2). Devant la presse, Martino s’est empressé de défendre la prestation de ses joueurs, mettant le match nul sur le compte du mérite de ses adversaires paraguayens. « On n’a rien à changer. (…) La première période n’a pas été bonne, elle a été très bonne. La meilleure de tout ce cycle. La meilleure de ce que j’ai vu de toute la première phase de la Copa América. Et puis la seconde période a été plus opaque… » Et l’autocritique ? « Nous devons être plus désordonnés pour attaquer et plus ordonnés pour défendre. » Le message est clair. Libérer une attaque qui se repose bien trop sur les épaules de Leo Messi (d’où son repositionnement à droite), qui continue à recevoir tous les ballons (51 contre le Paraguay, plus que n’importe quel offensif). Et ordonner une défense qui n’a pas su tenir face à un Paraguay courageux qui aura proposé seulement 20 minutes d’abordage à quatre attaquants. Seulement, les solutions ne sont pas évidentes. En Argentine, le match nul a été mis sur le compte de deux erreurs de Martino. D’une, le mauvais timing des entrées de Tévez et Higuaín, qui ont transformé le 4-3-3 en un 4-2-4 sans queue ni tête. Diego Latorre, ex-milieu offensif de Boca, l’a analysé pour Olé : « Espérons que le fait de devoir gérer autant de richesse offensive sur le banc ne pèse pas sur les choix de Martino, et qu’il ne se croit pas obligé de réaliser certains changements, alors que le développement du match requiert un autre chemin. Il faut varier le jeu en accord avec ses besoins et non par rapport à la valeur de certains footballeurs. Il est démontré que l’accumulation d’attaquants n’assure pas une fin heureuse quand le match est un chaos. »

De deux, et c’est le plus inquiétant pour l’idée de jeu argentine : un manque d’équilibre qui reposerait sur l’ambition du sélectionneur de faire jouer deux jugones (joueurs de ballon) au milieu de terrain devant Mascherano : Banega et Pastore. Pour certains analystes, cette Argentine doit revenir aux fondamentaux du Mondial, à savoir la paire Mascherano-Biglia, une trouvaille de Sabella. D’ailleurs, l’entraînement du lundi a permis aux journalistes bien embusqués de vérifier le retour dans le onze de Biglia au détriment de Banega. Un pas en arrière ou un retour à son idée initiale ? De son côté, Pastore est annoncé titulaire malgré sa prestation moyenne, ce qui laisse envisager un rôle plus important des pieds du Flaco, qui pourrait revenir à son poste de milieu intérieur gauche ouvert sur le jeu. Peu importent les noms, Martino ferait bien de rappeler que si le Paraguay a piégé les siens, ce n’est pas par manque de protection de sa défense, mais bien par manque de contrôle du jeu (seulement 61% de possession en seconde période). Après tout, les occasions paraguayennes sont arrivées alors que Banega et Pastore étaient sortis, et c’est bien Biglia qui a perdu le duel qui a mené au deuxième but. Si l’Argentine n’attaquera pas mieux avec plus d’attaquants, elle ne défendra pas mieux non plus avec plus de joueurs défensifs. Parce que cette Argentine a tout pour être belle, Tata Martino doit maintenir son idée courageuse contre vents et marées et exiger du temps. Ainsi, peut-être que la priorité du jeu vaincra l’urgence de l’équilibre, pour une fois en Argentine.

Markus, à Santiago (Chili)

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Article publié le 16/06/2015 sur SOFOOT.com

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Retour vers le futur du jeu à la nantaise

FC Nantes So Foot

Deux décennies plus tard, le jeu à la nantaise a été vendu partout dans le monde comme une sauce au goût séduisant et à l’image de marque impeccable, sans que sa recette soit toujours respectée. Confondue et mélangée avec la barcelonaise, la brésilienne et le football total entre raccourcis et ignorance, comme si toutes les formes de beau jeu se valaient, la nantaise n’avait pourtant besoin de personne pour exister. Aujourd’hui, une analyse des matchs de l’équipe de Suaudeau permet de revoir les Canaris à travers les concepts du football de 2015.

Note : Article publié sur sofoot.com au sein du dossier « Les canaris de Coco », en hommage au vingtième anniversaire du titre de champion de France 95 du FC Nantes

Il suffit de revoir quelques morceaux de la saison des records pour capter l’identité de jeu impulsée par Coco Suaudeau. Une recette faite de « jeu sans contrôle », de « l’utilisation du plat du pied » et d’une idée : « la simplicité, c’est le génie ». Une recette qui considère la passe comme « l’unité fondamentale » et n’exclut pas « la solution individuelle », mais préfère louer l’impact de ces légendaires « passes camouflées ». Une identité de jeu qui, encore aujourd’hui, nage dans l’imaginaire de tous les amoureux du football français : parce qu’un jeu qui oscille entre une prise de risque inouïe et une simplicité effarante tient plutôt du tour de magie que du football. Un football instinctif difficile à définir, presque trop simple, comme le raconte Japhet N’Doram. « Pour moi, au début ce n’était que des mots. Le football, je l’ai toujours conçu comme ça : jeu collectif, proposer la solution, ne toucher qu’une fois la balle pour accélérer, tout le monde a le droit de marquer, de défendre aussi. Donc pour moi, le jeu à la nantaise, c’est un peu le jeu que je connaissais tout gamin. » Un jeu de gamins joué dans la cour des grands.

Des idées dans la tête et de l’explosivité dans les jambes

D’où vient ce jeu, alors ? De certaines idées, évidemment, mais avant tout des joueurs qui les font vivre. Comme toujours. Cette question rappelle les mots de Marcelo Bielsa au sujet de la surprise des Chiliens devant le beau jeu pratiqué par leur sélection : « Ils (les joueurs) étaient là avant moi. Personne ne peut stimuler des conditions qui n’existent pas et personne n’active des potentiels que l’être humain n’a pas. » Coco Suaudeau avait peut-être des airs de sorcier, mais pour reprendre Nabokov, il n’a pas inventé la neige en Afrique : « On a mis en place ce jeu-là parce que je n’avais jamais vu des joueurs aussi explosifs. Attention les yeux, parce que ça pétait. » Le pressing de Loko et Ouédec, Pedros qui fait accélérer tout ce qui passe par le côté gauche, Makelele qui dynamite le côté droit à ce poste de carrilero, à la Matuidi ou Ramires, mais avec le look de Shawn Kemp, parce que les années 1990. Et enfin une explosivité qui naissait dans les pieds de Christian Karembeu. Que ce soit dans l’axe ou à droite, mais toujours en défense, celui qui portait le numéro 10 était toujours prêt au démarrage. Une base de départ explosive et peu technique, finalement. « Techniquement, on était loin du compte, il fallait qu’on surprenne. Alors, on allait à mille à l’heure. » Mais il ne s’agit pas de foncer. L’objectif, c’est une idée de jeu qui « soit d’ensemble et réfléchie ».

Mouvement, appels et prise de risque comme Bielsa

José Arribas aimait parler de « vivacité » et de « rythme ». Pour servir l’explosivité des siens, Suaudeau reprend l’idée et l’affine : « Le mouvement, c’est la base du jeu nantais. » Les équipes de 2015, elles, peuvent généralement se dessiner sur plusieurs étages : l’organisation, l’élaboration, la création et enfin la finition. L’élaboration, surtout, est symbolisée par ces milieux constructeurs qui sont souvent devenus les propriétaires de l’identité de jeu de leur équipe : Modrić et Kroos à Madrid, Matić et Cesc à Chelsea, Pirlo à la Juve, sans parler de Xavi au Barça. Rien de tout cela chez les Canaris : un seul milieu central (Ferri ou Cauet) dans un système qui ressemble parfois à un 4-1-4-1 ou un 4-1-3-2. « Un jeu irrationnel, mais sans qu’on se casse la gueule », disait Coco. Autour de ce milieu, tout n’est que vertige et jeu vers l’avant : Coco sautait les étapes. « J’entends dire que l’important, c’est l’organisation de l’équipe. Mais le plus important, c’est comment on va l’animer. » L’élaboration est remplacée par l’explosivité des défenseurs balle aux pieds, « comme ça on ne sait jamais d’où ça vient », et la création est remplacée par le mouvement. Karembeu relance et monte, monte, monte jusqu’à la surface adverse. Chaque passe vers l’avant est accompagnée d’une course verticale folle pour proposer un appel. Et si ça semble aussi envoûtant, c’est parce que c’est irrationnel : comment couvrir tous ces appels ?

Il faut toujours revenir à la nature des joueurs pour comprendre leur interprétation du jeu. Les courses de Karembeu, Makelele et Loko, les ballons de Cauet et Pedros, le jeu entre les lignes de Ouédec. Il faut imaginer un PSG avec trois Matuidi, deux Pastore et Loko en pointe, jouant toujours en l’air dans un orchestre de déviations en une touche de balle. Alors que la vitesse de jeu a été multipliée en 2015, encore aujourd’hui Nantes donne l’impression que le ballon brûle. Un jeu nettoyé des feintes et des conduites de balle dans le camp adverse. Nantes perd un nombre incalculable de ballons sur des tentatives improbables de déviations de la tête en pleine course, mais Nantes joue vite et simple. Aujourd’hui, cette confiance aveugle envers le jeu sur les côtés fait forcément penser aux idées de Marcelo Bielsa. Étude, travail, efforts et répétitions de gammes pour arriver à une maîtrise pointue d’un projet fou. Le jeu à la nantaise, ce sont des types qui courent dans le vide les uns pour les autres, mais sans la possession.

« Quatre-cinq passes » pour conquérir le terrain comme Mourinho

Le style est-il démontré par les buts ou par ce qui les entoure ? Lors de sa première saison, le PSG de Blanc jouait avec le ballon, mais marquait sur des actions rapides, les rushs de Zlatan, et sur coup de pied arrêté. Le Barça de Luis Enrique a 68% de possession de balle en moyenne en Liga, mais marque énormément de buts sur des éclairs. À regarder les buts de la bande à Coco, le style ne fait pas de zigzag : le football pratiqué par les Nantais était direct, rapide, très souvent en contre. Et c’est ici que l’héritage du jeu à la nantaise s’est peut-être perdu : un peu du fait des années Denoueix par la suite, un peu à cause du manque de succès marketing de l’idéologie du mouvement, et enfin beaucoup par raccourci historique. Mais en 1994-95, les plus belles actions des Canaris ne rappellent ni le Barça, ni l’Espagne, mais plutôt le meilleur Real de Mourinho ou le Borussia de Klopp. « Généralement en quatre-cinq échanges, on est capables non pas de mettre hors de position l’adversaire, mais de trouver une position de frappe. » Le fameux « quatre-cinq passes », toujours. Lors de la 5e journée du championnat 1994-95, le PSG mené par Luis Fernandez et interprété par Weah, Ginola et Valdo vient à Nantes pour ne pas prendre de risque. Les Parisiens attaquent avec trois joueurs, mais mettent le paquet sur les coups de pied arrêtés. À la 19e minute, le PSG est donc désorganisé lorsque Karembeu dégage au loin un corner. Touche. Cauet ramasse et lance aussitôt. Loko. Pedros. Loko. L’histoire est née sur un contre éclair.

Contre ce PSG, par ailleurs, Nantes choisit d’abandonner le ballon une fois l’ouverture du score acquise. On utilise les airs plutôt que le sol. Cette semaine dans L’Équipe, Suaudeau lâche même que « parfois on donnait délibérément la balle à l’adversaire ». En octobre 1994, Coco avait accepté d’analyser un Nantes-Strasbourg pour Téléfoot. Et il avait lâché cette phrase lourde de sens : « On a l’espace devant nous. Tu vois, ça repart. » Si le mot « repartir » n’est plus utilisé aujourd’hui, il est un symbole en Italie : la ripartenza est le mot utilisé pour désigner une contre-attaque. Loin du Barça de la possession, Nantes jouait un football direct, rapide, spectaculaire, celui du meilleur Mourinho. Même si ça n’empêche pas Loko et Ouédec de mourir en pressant. Un football dont l’objectif était bien de conquérir le terrain, mais pas de façon progressive : « En allant vers l’avant, on pousse l’adversaire vers l’arrière, et il se découvre des espaces. » Le FC Nantes faisait défendre l’adversaire en reculant. Et ça ne servait à rien d’essayer de le presser, puisque le ballon n’était pas contrôlé.

La possession, « une maladie du jeu d’aujourd’hui »

Pourtant, le jeu à la nantaise a toujours respiré un air ibérique, du moins dans les médias. En 1992, le quotidien catalan Mundo Deportivo publie un article affirmant que le Nantes de Suaudeau « copie poste pour poste le Barça de Cruijff ». Mais l’éloge ne plaît pas forcément à Suaudeau, qui dira du Nantes de Denoueix : « Lui, sa priorité, c’est d’avoir le ballon, et de le garder le plus longtemps possible. Ça, c’est une maladie du jeu d’aujourd’hui, selon moi. C’est pour cela que le jeu devient emmerdant. (…) Je lui ai dit : « C’est ton problème, c’est plus le mien, mais tu sais que j’en ai marre de te voir faire ces passes-là. » » Contre l’AS Monaco des techniciens Djorkaeff, Petit et Scifo, lors de la 35e journée (3-3), à l’époque où Henry est sur le banc (« vous voyez, celui entre Ikpeba et Puel, il joue pour l’équipe de France junior »), Nantes donne l’impression de jouer à mille à l’heure, et donc de se débarrasser rapidement de la possession. Le jeu à la nantaise est né, puis s’est évaporé. Il est revenu, sous diverses formes, mais ce n’était plus jamais le même. Il était là, mais il n’existait plus. « Nos passes ne sont pas très différentes de la majorité de celles des autres équipes, néanmoins elles sont faites d’après un principe que l’on garde pour nous… (Large sourire) Mais je ne veux pas trop en dire », lâchait Suaudeau en octobre 94 dans Téléfoot. Un autre monde, une autre époque, mais les mêmes frissons. Une énième preuve que le beau jeu et le jeu offensif peuvent naître, mourir et renaître sous une infinité de formes différentes. Parce que le jeu à la nantaise rendait surtout hommage à la complexité et la richesse du football en le simplifiant.

Markus

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