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Les Leçons Tactiques de France-Colombie

Les Bleus ont perdu une rencontre, mais ont trouvé un chemin. Une première demi-heure de haute volée, sophistiquée et inspirée, a précédé une heure de football sans enjeu ni jeu. D’une part, l’attitude des centraux balle au pied et les mouvements des latéraux ont posé les conditions pour produire du jeu. D’autre part, portée par la versatilité de Lemar, la classe de Kanté et la baguette de Griezmann, l’allure de l’animation a convaincu. Dans une certaine mesure.

Il y a un peu plus d’un an et demi, l’Allemagne favorite de l’Euro français se faisait renverser par un 4-4-2 bleu armé de « cœur » et de « solidarité » . C’est du moins ce que la mauvaise mémoire de notre histoire collective aime répéter. Lors des prochains mois de construction de notre Mondial, il sera opportun de lui rappeler que les deux buts français à Marseille étaient apparus dans les pieds d’une identité de jeu naissante : une relance courageuse (Umtiti) et un pressing audacieux (Matuidi-Pogba) avaient fait chuter la mécanique germanique.

Hier soir au Stade de France, Deschamps aligne un 4-4-2 schématiquement similaire avec des armes nouvelles : Varane-Umtiti derrière (Koscielny-Umtiti), Digne-Lemar à gauche (Évra-Payet), Sidibé-Mbappé à droite (Sagna-Sissoko), Kanté-Matuidi au milieu (Pogba-Matuidi) et Griezmann-Giroud devant. Du côté de Pékerman, la Colombie s’adapte et adopte un 4-4-1-1 : James derrière Falcao, et Muriel improvisé en ailier. Durant la première minute, le 4-4-2 bleu s’étale de façon académique sur Saint-Denis, à l’italienne, à la Deschamps. Mais alors que l’Euro 2016 avait vu les Bleus maintenir leurs positions de façon parfois militaire, les premières courbes de ce France-Colombie s’enlacent dès le premier duel. Des rondeurs et de la sensualité, comme un hommage aux volumes exaltés de Botero, peintre colombien et parisien.

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Les Leçons Tactiques de la Finale de l’Euro 2016

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La relance : la tête des centraux, les poumons des latéraux

Digne pousse dans la profondeur comme Jordi Alba, Sidibé se lance comme un train à droite, Lemar se jette vers l’intérieur et trouve d’emblée un relais avec Mbappé. Si le schéma est identique, les traits suivent un autre dessin. À la 3e, la première accélération de Griezmann à droite aboutit dans l’axe sur Mbappé qui lance Giroud en profondeur. À la 7e, Kanté défend en avançant, récupère et trouve immédiatement Giroud en profondeur, encore une fois. Deux minutes plus tard, Giroud redescend, gagne son duel en pivot face à Mina, et lance à son tour Griezmann dans la profondeur. Les accélérations bleues utilisent des moyens variés, mais le procédé de distribution et d’animation est toujours le même.

La structure du jeu bleu se construit en six niveaux. D’une, par rapport à l’Euro, la charnière Varane-Umtiti insiste balle aux pieds pour libérer ses latéraux dans le sens du jeu. Si la circulation du ballon n’est pas assez rapide pour déséquilibrer le bloc adverse et si Varane se retrouve souvent en difficulté, le principe pousse les Colombiens à se découvrir tôt ou tard (soit en pressant la surface de Lloris, soit en pressant le central qui avance dans son camp). Le second mécanisme provient des latéraux : alors que Sagna et Évra maintenaient une ligne extrêmement conservatrice, Digne et Sidibé plongent dans la profondeur pour emmener leurs défenseurs respectifs et libérer leurs milieux. Sur le premier but, Digne se retrouve au niveau de la ligne de fond. Et quand ils se lancent en même temps aux avant-postes, ils peuvent compter sur la couverture kilométrique de Matuidi et Kanté. Cette organisation offensive de l’arrière-garde ouvre les portes de la distribution du jeu aux milieux.

Distribution et animation : Kanté, Lemar et Griezmann en maîtres du jeu

De trois, le moteur : la distribution. Matuidi et Kanté occupent un rôle de distributeurs réparti équitablement en quantité (40 ballons chacun après 45 minutes), mais déséquilibré en qualité. Alors que Matuidi évolue dans un registre prudent (96% de passes réussies), Kanté se balade à un niveau de classe mondiale dans le camp adverse. Maître absolu de la lecture du jeu sans ballon, le milieu londonien a ajouté des tons latins à sa panoplie : habile dans les petits espaces, vif et tranchant dans le jeu vers l’avant. Il semble à présent impensable de sacrifier sa justesse autour de la surface pour le limiter à un rôle devant la défense. Le troisième distributeur du jeu est Thomas Lemar, qui est aussi le dépositaire du quatrième mécanisme : l’animation.

C’est un défi majeur du 4-4-2 à plat en phase de possession : comment tisser un lien entre les lignes en maintenant une discipline défensive ? Hier soir au Stade de France, le côté gauche du Monégasque ressemblait à une piste de ski vers le cœur du jeu. Par son toucher de balle et sa lecture ibérique du jeu entre les lignes, Lemar a créé la grande majorité des décalages bleus en phase de possession dans le camp adverse. Efficace en un-contre-un, lucide dans la circulation du ballon, le gaucher a transformé le 4-4-2 en 4-3-3 sans faire souffrir l’équilibre du bloc. D’ailleurs, le trio Matuidi-Kanté-Lemar a touché quasiment autant de ballons (40, 40, 38) en première période. Au cœur du jeu, c’est Griezmann qui a pris la responsabilité de transformer ce mouvement en danger. Omniprésent avec et sans ballon, le Madrilène a pris la profondeur, étiré la défense, décalé ses coéquipiers, sans oublier de servir et couvrir Mbappé (entre deux positions en phase défensive). Trop de responsabilités, peut-être ?

De six, il faut décrypter l’accélération finale et la réalisation. La structure de DD a utilisé cinq armes offensives différentes : quelques centres, les assists limpides de Lemar, les percées et déviations de Griezmann, les accélérations et différences de Mbappé, et enfin le jeu en pivot de Giroud, peu exploité hier soir. Malgré trente minutes de dynamisme, les Bleus terminent la première période avec seulement 3 tirs (le troisième étant le un-contre-un de Griezmann à la 39e). De quoi faire réfléchir.

Pertes de balle, précipitation et gestion du match

Cette envie de création a un prix. D’une part, la majorité des actions adverses sont nées de pertes de balle bleues dans leur propre camp. Il semble naturel que l’arrière-garde prenne du temps pour s’adapter aux nouveaux circuits de possession : il faut se tromper pour exceller. D’autre part, l’envie de créativité sans maîtrise technique a provoqué de la précipitation dans le camp adverse : cherchés dans des conditions impossibles, Griezmann et Giroud ont réussi seulement 68% et 62% de leurs passes en première période. Fougueuse, la France a souvent privilégié la fuite vers l’avant plutôt que le contrôle et le jeu de position.

Enfin, entre la 28e minute et la 62e (égalisation de Falcao), les Colombiens auront réussi à installer un faux rythme sans que les Bleus puissent réagir en équipe. Quand le pressing colombien ne force pas des pertes de balle, il commet des fautes bien pensées. La France s’essaye alors au jeu long sans chercher les seconds ballons, sans succès. Certaines phases de jeu sont une répétition enfantine de têtes dans l’entrejeu.

Côté colombien, James prend de la hauteur et parvient à contrôler le tempo du match. Rapides dans le dernier tiers, les Colombiens trompent facilement la concentration bancale des Bleus. Le reste du match fournira bien moins de repères à l’analyse : pas moins de dix changements couperont le fil de la rencontre. À la suite du penalty concédé, la circulation de balle stérile rappelle les heures les plus rigides des Bleus. Évidemment, sous l’ère Didier Deschamps, la question de l’identité de jeu et de la construction du groupe est toujours au centre des débats. Le sélectionneur aurait-il préféré gagner sans jeu ? Ou part-il satisfait des convictions de jeu retrouvées ? Les Bleus n’ont pas gagné, mais ils ont avancé. Le contexte colombien est différent : quatrième de ses éliminatoires, elle n’avait vaincu aucun des quatre gros du groupe (Brésil, Argentine, Uruguay, Chili) et avait terriblement besoin d’un triomphe, bien qu’amical.

Markus

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Article publié le 24/03/2018 sur SOFOOT.com

Rabiot, un marquis dans la cour des Bleus

Ça y est, Adrien Rabiot a débarqué son pied gauche de marquis sur la moquette de Clairefontaine. Dans une équipe de France de Deschamps qui danse au rythme des qualités individuelles plutôt que sur un quelconque tempo collectif, le Parisien ressemble fortement à ce que DD cherche à tout prix : des profils complets capables de « fluidifier » le jeu. Mais si Rabiot pourrait bien devenir une solution du jeu des Bleus, il faudrait avant tout savoir en définir le problème. À quoi jouera la France en 2018 en terres russes ?

La France les a longtemps attendus. Coupé en deux par le génie offensif irrégulier de la génération 87 d’un côté et par une génération de milieux centraux trop défensifs de l’autre, le football français a longtemps attendu les héritiers des Vieira et Petit, milieux relayeurs décisifs dans les deux surfaces. Né en 1995, Rabiot s’est dévoilé à l’été 2012 après que le 4-3-3 bleu de Laurent Blanc a passé un mois à se reposer sur Alou Diarra en Europe de l’Est. Animal capillaire étrange dans l’univers des crampons, Rabiot a d’abord étonné, agacé un peu, surpris beaucoup puis convaincu toute la cour du football français. Un mètre quatre vingt-huit élégant, un pied gauche à l’éducation élitiste et une conduite de balle furtive et noble. À moins de 20 ans, Rabiot était déjà rangé dans la catégorie des milieux complets et multidimensionnels : capable de récupérer et créer, doué pour le tacle et pour le dribble, à l’aise dans les airs et dans les petits espaces. Comme Paul Pogba, Rabiot est logiquement sur le point de devenir un atout majeur pour Deschamps, fidèle aux « compromis » : le jeu, oui, parfois, à condition que l’équilibre soit assuré, toujours.

Développement limité, capacités inconnues

Ces dimensions, Rabiot les a développées durant quatre saisons intenses à Paris (et Toulouse), de 17 à 21 ans. Sous Laurent Blanc, néanmoins, le talent ne sortira jamais de l’ombre du trio Motta-Verratti-Matuidi, subissant les certitudes d’un coach qui lui imposera une croissance désordonnée, au rythme des blessures et des aléas plutôt qu’à celui de sa progression. Enfermé à l’extérieur de l’inamovible milieu à trois, Rabiot doit tour à tour répéter les gammes de l’ordre de Motta, l’élaboration de Verratti et le mouvement de Matuidi. Ainsi, le gaucher grandit comme une espèce à part, toujours utile, jamais indispensable. Dans le cadre de la possession avant tout et de l’omniprésence d’Ibra, Rabiot développe rapidement son jeu de passes et sa protection du ballon, mais il ne trouve pas de place pour exprimer son flair ni sa lecture du jeu, pourtant largement entrevus à Toulouse. Cette progression plafonnée a un symbole : le quart de finale retour de C1 à Manchester au printemps dernier.

Contre le City de Pellegrini, alors que Verratti et Matuidi sont en tribunes et que Motta sort peu avant la mi-temps, Rabiot prend les clés du bolide mais ne trouve pas le chemin. Dans le 3-5-2 devenu légendaire, le Français touche 95 ballons, réussit 6 dribbles et provoque 5 fautes anglaises, mais il ne crée aucune occasion (0 passe clé), commet 4 fautes de trop et ne donne jamais d’air au milieu parisien pressé par la paire Fernandinho-Fernando : seulement 2 tentatives de transversales, contre 5 pour Pastore en une demi-heure. Ce soir-là, Rabiot a-t-il pour consigne d’ordonner le milieu parisien comme Motta ? Doit-il plutôt relayer et aider Ibra et Di María à élaborer le jeu court de Blanc, comme Verratti ? Devait-il percuter et briser les lignes, comme Matuidi ? Les vestiaires de l’Etihad Stadium s’éteindront avec ce secret de l’histoire parisienne. Durant ces 4 saisons, Rabiot développera chaque dimension de son jeu sans choisir de direction, faisant parfois croire qu’il grandit en rond, comme la possession parisienne des mauvais jours.

La direction Emery, la maturité en Bleu ?

Sous les ordres d’Emery, Rabiot est le 4e parisien le plus utilisé en Ligue 1 : 767 minutes en 11 rencontres (8 titularisations). À ce rythme, il aura dépassé le nombre de minutes disputées lors de ses trois premières saisons bien avant Noël. Oscillant entre son poste de relayeur et celui de sentinelle (en première période contre Rennes) dans un milieu aux consignes nouvelles, Rabiot se retrouve enfin forcé à se réinventer, à imposer son propre style, à prendre les choses en main. Dans un PSG largement transformé qui tend parfois à se laisser guider par les surproductions de Di María, Rabiot incarne ainsi un certain ordre, une mesure, une justesse. Mais entre l’organisation, l’élaboration et l’accélération, le milieu n’a toujours pas choisi son rôle. Le style des performances de Rabiot semble dépendre largement des coéquipiers qui l’entourent : on l’imagine bien rendre des une-deux à Iniesta au Barça, mais on l’imagine tout autant en train de lancer directement en profondeur Diego Costa dans une surface anglaise à Chelsea. Bref, Rabiot s’adapte.

Ainsi, la convocation en bleu est peut-être la meilleure occasion de découvrir quelle est, loin du Parc, la vraie nature du jeu de Rabiot. Une araignée capable de tisser le jeu au milieu, c’est garanti. Et un bélier capable de percuter les défenses ? Cela devrait venir. À Paris, Rabiot a toujours joué avec une tour de contrôle capable de distribuer les ballons, et le joueur se dit lui-même plus à l’aise au poste de relayeur. Se situant aux alentours de 60-65 passes par match, le Français reste loin des 80-90 des métronomes Motta, Verratti et Krychowiak. Dans cette perspective, il vient se situer dans la catégorie des Rakitic, Vidal, Marchisio. D’où cette nécessité de venir peser dans les trente derniers mètres. Sinon, son futur devra se jouer devant la défense.

Quel marquis en bleu ?

En bleu, la question n’est pas de savoir où il faut faire évoluer Rabiot, mais plutôt ce qu’il faut lui demander d’apporter à l’équipe. D’après Deschamps, Rabiot peut « fluidifier le jeu  » parce qu’il est « efficace à la transmission » et « juste à la récupération » . Traduction : Rabiot sait jouer, Rabiot sait ne pas perdre la balle, Rabiot sait défendre. Fluidifier, certes, mais quoi ? Si Rabiot était Samir Nasri, il serait tentant de répondre « tout le jeu » , comme l’ancien Gunner le fait actuellement à Séville sur les consignes de Sampaoli. Mais les Bleus n’ont pas autant de mouvements à proposer à leurs milieux, malgré les progrès réalisés par les confirmations de Kurzawa et Sidibe. Aujourd’hui, le tableau tactique des Bleus suggère naturellement deux rôles possibles pour Rabiot : faire le lien entre l’arrière-garde et Pogba ou faire le lien entre Pogba et le trio Payet-Griezmann-Sissoko.

Depuis la seconde période contre l’Irlande, Deschamps n’utilise que deux milieux centraux : Pogba-Matuidi contre l’Islande, l’Allemagne et le Portugal à l’Euro, puis les Pays-Bas et la Bulgarie en qualifications ; Pogba-Kante contre la Biélorussie. Le 4-3-3 est seulement revenu en amical contre l’Italie, dirigé par le trio Pogba-Kante-Matuidi. Si Deschamps souhaite conserver cette structure, Rabiot serait donc le remplaçant naturel de Matuidi dans le onze titulaire : plus de contrôle de la possession, mais aussi de l’espace aérien du milieu. Cette option verrait Deschamps oser une paire Pogba-Rabiot devant la défense, sorte de Vieira-Petit au doux parfum d’Highbury. Rabiot devrait alors partager avec Pogba les tâches d’organisation et d’élaboration, ce qui libèrerait naturellement l’un des deux. Si Deschamps envisage un retour au 4-3-3, schéma qui a vu grandir Rabiot, il semble naturel d’imaginer le trio Kante-Pogba-Rabiot, où le Parisien viendrait à nouveau prendre la place de Matuidi. Mais à 21 ans, Rabiot est surtout un gros morceau du futur jeu des Bleus. Une fois de plus, la question est de savoir quel sera le projet qui emmènera l’équipe de France en 2018, 2020, 2022… Parce que le marquis n’est pas le même quand il échange des une-deux avec Sissoko ou avec Koziello.

Markus

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Article publié le 11/11/2016 sur SOFOOT.com

Les Leçons Tactiques de France-Bulgarie

Dans le long film de l’histoire de Didier Deschamps et de l’équipe de France, la période 2016-2018 devrait ressembler à une accélération. Sortis de leur Euro avec la confiance de celui qui a presque tout gagné et l’envie de revanche de celui qui a fini par tout perdre, les Bleus de DD ont tout pour foncer vers la Russie tel un Kevin Gameiro lancé dans la profondeur d’une surface espagnole. Hier soir, ils sont sortis du piège bulgare malgré un cap initial mauvais et du désordre sur le pont.

Sommes-nous entrés dans le beau jardin parfumé des automatismes, enfin ? Un quart de finale au Brésil pour former le groupe, une finale en France pour lui transmettre des certitudes, et maintenant le jeu ? D’autres entraîneurs auraient préféré mettre ce dernier au début du projet, en son centre, dès la première seconde, dès la première touche de balle. Aujourd’hui, après quatre années de travaux aux allures parfois plus psychologiques que tactiques, le jeu français semble être devenu un invité inévitable. Toutefois, le bilan de ce France-Bulgarie est parfaitement partagé sur ce point : le nouveau contexte des individualités bleues semble pousser de toutes ses forces vers le développement de mécanismes sophistiqués, et le second but français naît d’une superbe séquence de relance au sol, mais il faut ajouter que la prestation collective de la première demi-heure amène à la prudence.

Contexte idéal ?
D’une part, les Bleus ont enfin joué du football de compétition cet été – sept matchs – et Deschamps en a tiré une structure stable. Le schéma aligné hier n’a pas bouleversé les plans de l’Euro : retour du 4-2-3-1 avec les entrées de Gameiro, Varane et Kurzawa. D’autre part, le contexte actuel des Bleus est grandement aidé par trois facteurs extérieurs. D’une, les retours : Varane et Fekir, voire un jour Benzema. De deux, les automatismes en club : Gameiro et Griezmann devant, Matuidi et Kurzawa à gauche, mais aussi peut-être Umtiti et Digne, ou encore Fekir et Lacazette. De trois, enfin, il faut noter que les titulaires français hier soir sont entraînés au quotidien par Simeone, Mourinho, Guardiola, Emery, Pochettino, Wenger, Bilić et Zidane. Le football français ne peut pas se plaindre et n’a plus qu’à profiter. Ou presque : cela n’a pas empêché nos Bleus d’aborder cette rencontre avec une structure bancale.

Déséquilibre bleu
Destiné à briller hier soir, Gameiro a avant tout illuminé Saint-Denis par son travail sans ballon. La première séquence du match met d’ailleurs en scène son pressing cholesque qui permettra à Sissoko de récupérer le ballon et de partir à l’abordage. On se croirait à l’Euro, ou sur une vaste pelouse de Premier League. Le slalom terminé, Sissoko obtient un corner et les Bleus semblent partis pour ne plus quitter le camp bulgare. Leur première perte de balle fera vite mentir cette première impression : contre-attaque bulgare, finalement trop imprécise, mais déjà trop dangereuse. Lors de la première demi-heure (au total l’opposition aura duré 38 minutes) les Bleus ont reculé – et parfois tremblé – à chaque phase offensive bulgare. Dans le cas de figure le plus courant, la paire Pogba-Matuidi abandonne sa zone de couverture, et Sagna et Kurzawa se retrouvent à gérer des situations compliquées qui ne devraient pas exister. Le penalty viendra de là.

Dans d’autres situations, ce sont les montées des latéraux, non compensées par la couverture de la paire Pogba-Matuidi, qui aboutissent à un déséquilibre défensif. Si le bloc offensif bleu parvient à presser avec cohésion et intensité durant toute la première période, le reste n’est pas coordonné. Ce onze était-il naturellement trop déséquilibré ? On peut aussi se demander si tous les mouvements du dernier mercato ont vraiment fait voyager les Bleus dans le bon sens. Dans la lignée de ses performances en Premier League, Paul Pogba a vu ses qualités individuelles sombrer dans le désordre collectif. À l’Euro, le joueur de la Juve s’était retrouvé à jouer un rôle d’ouvrier avec des pieds d’artiste. Hier soir, le quatuor offensif imaginé par Deschamps avait besoin de son application tactique et de sa discipline défensive. Il s’est malheureusement souvent retrouvé entre deux lignes, cherchant désespérément en Matuidi un bouclier fidèle – un Kante ? – que le Parisien n’aura malheureusement pas été. Mais quel était le plan ?

Le changement via les choix Gameiro et Kurzawa
Difficile de définir s’il y a vraiment eu une « réaction » bleue hier soir. Peut-être que les Français n’en ont même pas eu besoin, tant ils avaient abordé la rencontre avec de l’action. Toujours est-il qu’à la suite du 0-1, c’est Dimitri Payet qui ramasse les pinceaux et se lance dans son art. Principal moteur du jeu de DD, le Londonien concentre la majorité des créations. Après un peu plus de vingt minutes, une récupération musclée de Sissoko aboutit sur un bon centre de Sagna. Gameiro est trop en forme pour manquer une telle opportunité. Cinq ans d’absence du onze titulaire, mais quel impact ! Comme toujours sous Deschamps, c’est le choix d’un certain profil de joueur qui modifie la nature du plan de jeu bleu, et non l’inverse.

Ainsi, le retour de Kevin Gameiro à la pointe du schéma de Didier Deschamps pourrait avoir de nombreuses conséquences sur le plan de jeu futur. C’est vrai pour l’utilisation de la profondeur, d’une part. C’est aussi un réel gain de mobilité, comme l’ont démontré les belles séquences talonnées avec à la fois Sidibé à droite et Payet dans la surface. Enfin, c’est aussi peut-être l’ouverture d’une ère de pressing plus intense des avant-postes bleus. Avec un trio de joueurs entraînés par Simeone et Pochettino, Deschamps a de quoi proposer de l’agressivité à la récupération. À condition que le reste du bloc suive. Enfin, l’autre changement dont les conséquences devraient bouleverser l’animation bleue est l’installation de Kurzawa à gauche. Véritable pôle de création de jeu, relais fiable de la possession et dynamiteur d’espaces sur les trente derniers mètres, le Parisien est une arme latérale – et majeure – dont les Français rêvent depuis des lustres. Les Bleus sont bien lancés dans cette course contre le barrage. En espérant que ce nouveau but ne fasse pas oublier l’importance du jeu.

Markus

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Article publié le 08/10/2016 sur SOFOOT.com

Le bilan tactique de l’Euro 2016 des Bleus

En un mois, les Bleus de Didier Deschamps ont plus appris sur eux-mêmes qu’en deux ans de matchs amicaux. Malgré le manque d’adversité jusqu’aux demi-finales, l’équipe de France quitte Clairefontaine avec quelques soupçons de solutions qui restaient des inconnues absolues en mai dernier. Tentons de découper le jeu des Bleus pour comprendre l’impact de cet Euro 2016 sur le futur de la sélection : la protection défensive, l’axe des champions Pogba-Griezmann, la mesure excessive de la méthode Deschamps, la pauvre animation des couloirs et enfin une réflexion sur le fond de la liste des 23 et ces remplaçants vaincus par le banc portugais.

Les chiffres des Bleus
3 comme la moyenne de dribbles réussis par match de Moussa Sissoko, qui fait du milieu détonateur le 5e meilleur dribbleur de toute l’Europe (derrière Hazard, Bale, Walker et la pépite Pjaca).
53,9% comme la possession de balle moyenne des Bleus, 5e d’Europe et loin derrière l’Allemagne (63%), l’Espagne, l’Angleterre et la Suisse. Et c’est bien comme ça.
21 comme le nombre de duels aériens gagnés par match par l’équipe de France, 3e d’Europe derrière l’Angleterre et la Croatie (et juste devant l’Islande et la Suède). En tête de liste, Giroud, Evra, Sagna et Koscielny ont fait régner les Bleus dans leur ciel.
10,4 comme le nombre de fautes commises par match par les Bleus, seulement 22e dans cet exercice. La Belgique et l’Angleterre complètent le fond du classement de ceux qui ne mettent pas le pied. Intéressant de noter qu’une grande partie de leurs joueurs évoluent en Premier League. Intéressant de noter également qu’il s’agit probablement des deux faillites collectives les plus remarquables de la compétition.

Le jeu n’a jamais été au centre du projet. Dans l’ordre, Didier Deschamps avait la mission de sélectionner du sang neuf, former un groupe nouveau, construire une équipe, la rendre « attirante » et enfin l’emmener le plus loin possible. Depuis le début, il était écrit que la mission du sélectionneur allait être mesurée en kilomètres parcourus et en buts marqués plutôt qu’en passes réussies dans le camp adverse. Avec la victoire symbolique contre l’Islande, le festival de Payet, les miracles de Griezmann et l’arrivée en finale, la mission est largement accomplie aux yeux du grand public – celui qui compte pour la FFF. Mais la suite devrait être plus élaborée. Alors que les Bleus étaient un vaisseau en reconstruction, ils atteignent maintenant le stade du décollage imminent. Il faudra construire – et non pas inventer – une identité de jeu et développer un football à la française, sophistiqué et courageux. Et les Bleus ont les armes pour voler loin.

La protection défensive
L’efficacité défensive française n’a pas été systématisée : pas de possession de balle à outrance pour repousser l’adversaire, pas de couloirs doublés pour faire fuir les dribbleurs, pas de pressing intensif pour semer la terreur loin du camp bleu. On pourra seulement noter la volonté coriace de Deschamps de protéger son arrière-garde avec des « récupérateurs » (Kanté, Matuidi) et l’insistance de conserver un bloc relativement bas. Pour le reste, si les Bleus de l’Euro 2016 ont encaissé 5 buts en 7 matchs, cette solidité s’est fondée sur les qualités individuelles de son arrière-garde. La très belle compétition de Lloris, la sérénité à toute épreuve de Koscielny, un Umtiti prêt à dévorer le plus haut niveau, et enfin une paire de latéraux formés pour défendre un résultat plutôt que pour aller le chercher. Les absences de Varane, Sakho et Mathieu ainsi que les buts encaissés en amical avaient fait craindre le pire. Mais il a suffi de quelques jours pour que Deschamps se forme un bouclier. Un handicap pour la phase offensive – la relance et l’animation des couloirs – mais aussi une assurance pour une équipe qui se cherchait. Pour le futur, cela signifie deux choses. D’une, les centraux restent interchangeables : Umtiti avec Varane ? Varane avec Koscielny ? Zouma ? De deux, le changement générationnel des latéraux – a priori – imposera une nouvelle donne : qu’ils s’appellent Kurzawa, Digne ou Sidibé, les nouveaux latéraux bleus ne pourront montrer un tel niveau de conservatisme dans le football moderne (lire plus bas). Deschamps compensera-t-il par de nouveaux recours défensifs pour protéger sa surface ?

Une mesure excessive à toutes les lignes
C’est comme si les Bleus n’avaient jamais cessé de penser comme un numéro 6 à l’ancienne, infatigable sur le terrain et dans sa soif d’équilibre. Contre la Suisse, les Bleus ont préféré gérer un match nul à la maison plutôt que d’aller chercher des certitudes ou d’effacer des doutes. Lorsque Matuidi vient remplacer Griezmann à Lille, Deschamps affiche un visage grave, presque inquiet. Le fait est que cette inquiétude, qui pourrait n’être qu’une façade illusoire, s’est transférée à tous les échelons dans les choix du sélectionneur. Ne pouvant s’empêcher de craindre le pire, les Bleus n’ont presque jamais réussi à viser le meilleur. Trop frileux, alors ? On qualifiera l’approche d’ « excessivement mesurée » . D’une, les latéraux sélectionnés présentaient le profil le plus défensif de l’Euro : Evra et Sagna se situent au fond du classement des latéraux de l’Euro en termes de tir/match (43e et 44e), dribble tenté par match (44e et 45e) et passe clé par match (32e et 51e). En comparaison, Juanfran ressemble à un meneur de jeu.

De deux, les qualités créatives de Pogba ont été grossièrement sacrifiées au profit de l’organisation du bloc et de la récupération : n’est-ce pas un comble que le milieu de terrain le plus inventif soit celui qui ait récupéré le plus de ballons pendant la compétition ? De trois, la question de la relance du 4-3-3 a longtemps été évoquée : la construction initiale du jeu bleu a lourdement handicapé ses armes offensives. De quatre, les changements ont manqué d’audace et respecté une logique de poste pour poste : Giroud est toujours sorti pour Gignac, Payet a laissé sa place à Coman, Martial a pris celle de Sissoko. Face à l’Irlande, pourtant, c’est bien en faisant entrer Coman pour Kante que les Bleus avaient soulevé Lyon. Enfin, le symbole absolu de cette mesure excessive ou de cette recherche de contrôle permanent est l’omniprésent Blaise Matuidi. Toujours sur le terrain, toujours au milieu, toujours devant Pogba. Une garantie pour Didier Deschamps ? Probablement, oui. Une garantie dont il n’a pas osé se séparer, même lorsque la sortie du Parisien aurait pu alléger la possession française, comme en finale.

L’animation des couloirs
Excellents défenseurs, mais bien plus destructeurs que constructeurs, Evra et Sagna ont condamné leurs ailiers à l’indépendance offensive la plus totale. Dans ce secteur, Deschamps a compté sur 5 joueurs : Griezmann brièvement lorsqu’il commençait à droite, Payet à gauche de manière permanente, Coman dans un registre de joker accélérateur, Martial dans un registre similaire (il semble, on ne l’a pas assez vu) et enfin le dévastateur Sissoko. C’était prévisible, mais ces profils ont offert deux extrêmes : le meneur de jeu décalé qui ne cesse de rentrer vers l’intérieur, aide peu à la couverture de son couloir et a besoin de ballons pour développer son jeu avec continuité (Payet), et l’ailier « de race » qui joue des coups, accélère, déborde, déséquilibre et cherche ensuite à s’associer à la dynamique collective (Coman, mais aussi Sissoko). Du côté gauche de Payet, on s’attendait à voir un Matuidi plus conquérant, il faut le dire. Mais cela ne change rien au constat suivant : l’une des raisons majeures des difficultés des Bleus dans le jeu et dans la recherche d’automatismes offensifs est une conséquence directe d’une frilosité « choisie » . Une frilosité assumée par Deschamps qui nourrit aussi des espoirs futurs : le manque d’utilisation des couloirs donne aux prochains Bleus une marge de progression immense dans l’animation offensive en général.

Pogba et Griezmann, le cœur et la tête du projet
Quelle situation rêvée pour comprendre l’importance d’un contexte collectif dans le rendement individuel d’un joueur, même bourré de talent. En France et à l’étranger, il a semblé que certains exigeaient de Pogba des actions à la Zidane, des statistiques à la Platini et une activité à la Ribéry. Pas assez soliste, presque trop appliqué tactiquement, Pogba a plutôt ressemblé à un Vieira sans Makelele. Deux dimensions sont à prendre en compte ici : le positionnement dans le schéma, d’une part, et le rôle dans l’animation, d’autre part. Lorsqu’il a joué milieu intérieur gauche, le Français a dévoré les espaces, réduit la taille du terrain et joué avec la transversale adverse. Lorsqu’il a joué milieu droit défensif du 4-3-3, il a nourri le côté gauche de longs ballons et assuré la couverture. Lorsqu’il a joué – presque – seul devant la défense, il a soigné la relance bleue comme il pouvait et répondu aux consignes d’équilibre de Deschamps. Que pouvait-on demander de plus à la Pioche ? Dépasser ces consignes et cette obsession de la mesure pour prendre le jeu à son compte et adapter le schéma à son jeu pour le meilleur du collectif, c’est-à-dire une mission impossible à cet âge-là. Peu importe ce que l’histoire retiendra de l’Euro de Pogba, n’oublions jamais non plus le contexte médiatique malsain dans lequel ses – bonnes – prestations ont été – mal – reçues. Lors de l’été 1995, à 23 ans, Zizou le Bordelais jouait l’Intertoto contre Karlsruhe.

S’il y a un joueur qui est miraculeusement parvenu à faire épouser le jeu et le résultat, c’est Antoine Griezmann. Meilleur buteur et meilleur joueur du tournoi, Grizi a fait comprendre à tous que l’histoire des prochaines années des Bleus devrait passer par son pied gauche aux accents latins. Tueur lorsqu’il a dû se limiter à un rôle d’attaquant de soutien, tranchant lorsqu’il a dû faire vivre l’animation offensive bleue et enfin génial lorsqu’il a été mis au centre du projet, le numéro 7 a joué, fait jouer et marqué. Le Griezmann de l’Euro 2016 aura été un surplus d’intelligence et d’intensité qui n’aura cessé de servir à la fois la construction et la finition. Et à l’aube de la construction d’un nouveau projet, il semble impensable de ne pas faire l’effort de le mettre dans les meilleures conditions : lui donner une pointe puissante qui aime les espaces, d’une part, mais aussi des milieux rapides et habiles pour l’aider à faire vivre le jeu bleu.

Du fond de la liste et de la forme du banc
Et si Deschamps avait des regrets sur sa liste des 23 ? Après un mois de compétition et sept rencontres qui ont vu DD changer souvent de système face à des adversaires aux profils variés, il est intéressant de noter que seuls 15 joueurs ont joué plus de 90 minutes (sans compter Cabaye, arrêté à 91). Une rotation très serrée. Sans mentionner les gardiens, pas moins de six joueurs ont vu leur participation réduite à celle d’un rôle de figurant ou presque : les latéraux Jallet et Digne (0 min), Schneiderlin (0 min), Mangala (18 min), Martial (69 min) et Cabaye (91 min). Plutôt regrettable, dans le contexte d’une finale perdue en prolongation face au banc portugais. Deschamps avait-il vraiment besoin d’autant de remplaçants au profil défensif ? Car pendant ce temps-là, le sélectionneur s’est aussi privé de profils pouvant amener « autre chose » , que ce soit de l’aisance dans les petits périmètres au milieu (Koziello, Rabiot, Ben Arfa) ou alors une soif de grands espaces en attaque (Gameiro, Lacazette). Et puis, lorsque Martial explosera en pointe dans quelques années voire quelques mois, on évoquera peut-être ses entrées en jeu sur le côté gauche comme l’on évoque aujourd’hui le Pirlo numéro 10 remplaçant de l’Inter. Comme un gâchis.

Markus

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Article publié le 12/07/2016 sur SOFOOT.com

Les Leçons Tactiques de France-Portugal

Le réconfort des espoirs du Mondial 2018 ne suffira pas. Les discours de Pierre de Coubertin peuvent aller se recoucher. C’est un crève-cœur, mais même le bonheur d’avoir vu la conduite de balle de Moussa Sissoko dominer une scène si prestigieuse s’avère insuffisant. L’histoire des Cebollitas et le concept de beau second ne réussiront pas à sécher nos larmes bleues. Parce que l’équipe de France a perdu une finale face au Portugal sur une frappe d’Eder de l’extérieur de la surface. Une défaite richissime en cruauté. Et en leçons.

Les chiffres du match
8 – Le nombre de ballons touchés par Cristiano Ronaldo.
3 – Le nombre de tirs cadrés du Portugal en 120 minutes. Deux frappes d’Eder et un ciseau de Quaresma. Comme si le destin avait voulu s’acharner.
5 – Le nombre de fautes provoquées par Eder en 40 minutes.
17 et 26, 5 et 11 – Le nombre de passes réalisées et de ballons touchés respectivement par Eder et Gignac, entrés en jeu en même temps.
4 – Le nombre d’occasions créées par Coman
132, 129, 101 – Le nombre de ballons touchés par le triangle d’or de la possession bleue : Pogba, Umtiti et Koscielny
5, 7 et 3 – Le nombre de tirs, de dribbles réussis et de fautes provoquées par Moussa Sissoko, premier Français dans les trois catégories. Héroïque.

L’amertume est coriace. Elle sent la mort, mais elle s’avère vivace. Dimanche soir au Stade de France, le jeu des Bleus n’est pas parvenu à tromper la vigilance de la défense portugaise. Pourtant, le destin bleu a longtemps plané au-dessus de Saint-Denis, comme s’il était sur le point de se remplir de joie et d’ivresse, de Moussa et de Grizi. Il y avait une attente, un suspense, une tension. Presque trop. Les Bleus ont déroulé leur plan de jeu correctement, sérieusement, avec application et comme prévu : le même circuit de possession de balle, les mêmes appels, les mêmes replacements défensifs. En résumé, les Bleus ont joué leur jeu et ont même réussi à se créer plus d’occasions que lors d’autres rencontres de cet Euro. Mais ce plan de jeu exigeait aussi l’intervention du destin, le coup de pouce d’une bonne étoile, une main allemande ou un bout de pied irlandais. Et hier, cette bonne étoile était trop occupée à donner des ailes à Eder.

Rendez-vous manqué, sortie décisive et rythme perdu
C’est l’histoire d’un rendez-vous amoureux déséquilibré. Le football, lorsqu’il se retrouve aussi fermé par l’un de ses auteurs, ressemble parfois à une tentative de séduction compliquée. D’un côté, la fille a des milliers de types prêts à sonner à sa porte un jeudi à minuit. De l’autre, le type n’a qu’un verre et son verbe pour convaincre. Hier soir, la France a joué le rôle de l’homme désespéré de marquer. Du fait de ses convictions défensives et de la conscience de la faiblesse de ses idées offensives, le Portugal a adopté celui de la femme indomptable. Et la scène du verre s’est déroulée en première période. Alors que la Croatie et la Pologne avaient chuté sur la longueur, il était crucial que les Bleus marquent rapidement, emballent la rencontre et profitent de l’ouverture temporaire de cette fenêtre imaginaire où l’esprit de la fille est encore ouvert à une aventure, au sourire, à la vanne. Et les Bleus y ont cru après vingt minutes de grand charmeur : une tête de Griezmann, des percées de Sissoko, une circulation de balle rapide et fluide, et même un pressing dans le camp adverse. Le Portugal respire grâce à ses dégagements, puis grâce à Cristiano Ronaldo. La sortie de l’attaquant, étalée sur trois pauses, suffira pour casser le rythme de l’entame de match française et s’avérera finalement décisive, tout comme les bonnes prises de balle de Nani et l’intelligence des remontées de João Mario. Après une pause toilettes, deux coups de fil et l’addition, le retour à la réalité est acté : comme Manchester City contre le PSG cette saison en C1, la défense portugaise a résisté 45 minutes sans plier et a toutes les raisons de croire qu’elle peut reproduire la performance en seconde période.

Le cadenas rouge
Au-dessus de Saint-Denis, tout là-haut dans ce même ciel où avait régné Zinédine Zidane en 1998, Pepe s’est élevé. Sobre mais omniprésent, comme si son crâne rasé faisait la taille de sa surface de réparation, le Madrilène avait toujours une tête d’avance et un pied en trop. Face à la Croatie, la Pologne et nos Bleus, le meilleur joueur portugais du tournoi aura mené brillamment le jeune vaisseau rouge vers la prolongation. L’histoire ne se lassera pas de répéter son nom lorsqu’il s’agira d’expliquer comment une formation si jeune a pu résister à autant d’assauts – d’abord Modrić, puis Krychowiak, puis Sissoko. Hier, les Rouges ont « attendu » les Français en proposant un triple rideau souvent positionné en 4-2-4. Quatre défenseurs, deux milieux protecteurs et une ligne de quatre faux chasseurs de ballons. Positionné entièrement dans son camp, ce schéma n’a pas l’ambition de récupérer le ballon, mais de gêner au maximum la relance bleue, lui faire prendre son temps, la faire réfléchir, la retarder, en clair. La ligne de quatre se positionne à la hauteur des milieux bleus – elle couvre les cibles de passes plutôt que le porteur –, sauf lorsque le relanceur devient Pogba, à qui on ne laisse pas un centimètre, comme Modrić il y a quelques jours. Lorsque le premier rideau est sauté, il est impossible de ne pas tomber sous le charme du sang-froid et du sens de l’ordre de William Carvalho. Enfin, si ce cadenas n’a pas semblé gêné par le fait d’être privé de lumière pendant 80 minutes, l’entrée en jeu d’Eder bousculera le schéma en lui donnant une direction, un poids et de la foi. Avant Eder, les Portugais ne pouvaient que défendre. Avec Eder, ils ont pu remonter le ballon, le conserver et penser à créer quelque chose.

Possession, temps perdu et Pogba en capitaine sans épée
Que peut regretter l’équipe de France ? Le manque de réalisme ? Comme toutes les équipes qui marquent un but de moins que l’adversaire, oui. Mais le destin d’un rebond sur un poteau n’est pas dicté par une dynamique collective. Hier soir en finale, les Bleus se sont créé six grandes occasions : les deux frappes de Sissoko, les deux têtes de Griezmann, le tir de Giroud et le presque miracle de Gignac. Six, cela fait deux fois plus que le Portugal hier soir. Cela fait aussi toujours plus que ces mêmes Bleus face à l’Allemagne en demies. En clair, six, cela aurait dû être largement suffisant. Sauf que Rui Patrício avait une main de fer, Pepe une tête en acier, William Carvalho une couverture de robot, et bien aidé par la gestion des dynamiques de la rencontre, ce Portugal est devenu une forteresse. Alors, qu’auraient pu faire les Bleus ? Comme la Croatie, la France aurait pu essayer de briser ces dynamiques en abandonnant ses longs circuits de possession. Alors que les Croates avaient réalisé un bain de football de possession sans même tirer sur les cages de Rui Patrício avant la première demi-heure, les Bleus ont fait l’inverse : mettre le ballon dans le camp adverse lors des vingt premières minutes pour ensuite reculer, soigner la relance, attaquer avec ordre et donc perdre un temps fou. Or, sans ballon, il est plus facile pour le Portugal de ne pas se désorganiser. La réussite de l’audace verticale de Sissoko aurait dû montrer le chemin, mais les Bleus avaient certainement bien trop peur de perdre le ballon à la maison.

Les symboles de ces lentes et longues manœuvres bleues resteront probablement la verticalité de Sissoko et l’horizontalité de Pogba. Briseur de lignes né, Moussa n’a cessé de bondir vers l’avant et d’amener le danger dans le camp portugais, au risque de perdre le ballon une fois sur deux. Maître technique et apprenti de Pirlo à la Juve, Pogba a réalisé une vraie performance de milieu défensif organisateur : des ballons soignés, une circulation de balle rapide, pied droit, pied gauche. Mais à un moment donné, Deschamps aurait pu réviser la position du numéro 15 et le remonter vingt mètres plus haut sur le terrain. Lorsqu’un navire part à l’abordage, son capitaine héroïque n’a aucune utilité s’il reste dans son bureau à travailler les prochaines trajectoires du navire : il faut qu’il se lance lui aussi dans le corps-à-corps. Alors que Deschamps a utilisé ses trois recours offensifs externes – Coman, Gignac, Martial –, il a probablement oublié que son joker le plus dangereux était déjà sur la pelouse : et s’il avait remplacé Matuidi par Kante à l’heure de jeu et déplacé Pogba au cœur du jeu ? Dans une telle disposition d’attaque-défense, le 4-2-3-1 aurait pu être réinventé plus tôt.

Le jeu et le résultat, l’Allemagne et le Portugal
Et si cet Euro 2016 était l’occasion rêvée de remettre une culture du travail au centre du projet sportif du football français ? À savoir, une culture qui se permet le luxe d’analyser une performance sportive au-delà de ce résultat final qui dépend tant de la chance et du destin ? Ou alors, une culture qui préfère partir des idées de jeu au lieu d’arriver au résultat ? Deschamps n’a pas eu tort parce qu’il a perdu contre le Portugal, et il n’a pas eu raison après avoir vaincu l’Allemagne. Le football est une production créative, et un vulgaire score ne peut donner de certitudes suffisantes pour englober la complexité d’un tel procédé. En clair, l’OGC Nice de Claude Puel n’a pas réussi sa saison parce qu’il a terminé 4e ou parce qu’il a remporté 63 points, il a réussi sa saison parce qu’il a offert un jeu basé sur le mouvement et la créativité. Comme le répète Ettore Messina, cerveau du basket européen, assistant coach des Spurs et sélectionneur italien : « Je n’ai pas besoin de regarder le score pour savoir si l’on joue bien ou mal, il me suffit de regarder mon équipe. » . Aujourd’hui, le football allemand vit l’une des époques les plus heureuses de son histoire. Un football alléchant, une maîtrise technique spectaculaire, un projet de jeu sophistiqué et des individualités qui s’épanouissent dans un collectif uni. L’Allemagne, pourtant, a tout perdu. En 2006, 2008, 2010, 2012 et 2016. Sur ses six dernières compétitions internationales, elle a gagné une seule fois, en prolongation, à la 113e minute. Un seul lendemain heureux, pour cinq nuits de regrets éternels, vraiment ? Non, parce que le football ne récompense pas que les vainqueurs. Autrement, avant même d’avoir lancé les débats, l’Euro 2016 aurait été certain de condamner à l’échec 23 entraîneurs sur 24. Cet Euro 2016 nous a donné un motif de changement – une défaite tragique. Espérons que ses lendemains nous donnent une direction.

Markus

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Article publié le 11/07/2016 sur SOFOOT.com