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Les Leçons Tactiques de France-Croatie

Au terme d’une première période théâtrale au scénario cruel pour les Croates et le football, les Bleus menaient déjà. Toujours devant au tableau d’affichage, comme si tout était déjà écrit, les Français n’ont cette fois-ci ni contrôlé la rencontre ni créé plus de jeu que leur adversaire (4-2). Sauvés par le destin et sa domination des airs, puis portés par le réalisme dément de Griezmann et un commandant Pogba extraordinaire, les Bleus ont su résister au superbe plan de jeu croate. Pour la première fois depuis 2006, le Mondial n’est pas le triomphe d’un système de jeu.

Si le football est un art, son expression tend à emprunter les traits des pièces de théâtre. Et hier soir à Moscou, sur la plus grande des scènes – celle de la finale du Mondial –, le metteur en scène était français et avait un goût certain pour la caricature. Avec un but contre son camp, un penalty accordé par la VAR et zéro tir dans le jeu, les Bleus de Deschamps mènent 2-1 à la pause alors que Subašić n’a probablement pas touché un seul ballon. Parfois illisible, mais toujours efficace et solide (à l’image du Real Madrid de Zizou), la France de Deschamps a atteint son sommet en caricaturant la « méthode de la gagne » de son sélectionneur.

Les propos de Courtois à la suite de la défaite belge, repris et relancés par les médias français, avaient réussi la vilaine mission de manipuler la performance des Bleus et fonder le mythe d’une qualification « moche » . Une manipulation intellectuelle basée sur une réalité – les Bleus ne voulaient pas contrôler le ballon – et beaucoup de mensonges : ses contres et attaques rapides avaient été plus créatifs, plus efficaces et certainement plus beaux que le chaos argentin, l’ordre uruguayen et la stérilité belge.

Leçon d’ambition footballistique croate

Sauf qu’hier, les Croates ont non seulement gardé le ballon deux fois plus longtemps – 66% de possession –, mais ils ont aussi tiré deux fois plus (14-7) et obtenu trois fois plus de corners (6-2). La première période est une danse des Balkans : sept tirs à zéro, sept corners à un et seulement deux dribbles réussis pour les Bleus. Le coup franc de Grizou ? Il arrive après un long ballon pour Giroud. Le corner de Grizou ? Un dégagement de Lloris. Et le premier tir bleu à la 47e ? Un nouveau long ballon pour Giroud. Les Bleus craignaient de devoir faire le jeu pour la première fois depuis la phase de poules, mais les Croates nous ont donné une leçon d’ambition footballistique, dominant à la fois le ballon et la rencontre durant près d’une heure de jeu. Réduits à 68% de passes réussies (84% contre la Belgique !), les Bleus ont survécu grâce à la résistance de leurs centraux, leur force dans les duels aériens, les exploits de Griezmann et Pogba, et la menace constante Mbappé.

Quand Kanté s’est retrouvé pris au piège (57% de passes réussies et 0/3 longs ballons), Pogba a pris les commandes (86%, 7/8). Au-delà des buts, deux scènes ont marqué les esprits dans le tableau de ces Bleus victorieux. À la 85e, Griezmann sprinte pour venir tacler la Croatie par derrière et offrir un nouveau souffle aux siens. À la 94e, Pogba laisse sortir le ballon en le protégeant de toutes ses forces face à la détermination terrifiante de Perišić. Deux gestes défensifs vus plusieurs fois par rencontre, signés par les deux Français les plus créatifs.

Les courbes et la géométrie croates

De retour dans l’arène où il avait su vaincre la structure tactique de Southgate et les coups de pied arrêtés anglais mercredi, Dalić reprend la même recette : devant Subašić et le quatuor défensif habituel (Vrsaljko, Vida, Lovren, Strinić), c’est le volume de jeu et les pieds éduqués de l’Intériste Brozović qui sont choisis pour accompagner le commandant Modrić et son lieutenant Rakitić. Le schéma s’adapte à celui des Bleus, dans un 4-3-3 coiffé de Perišić, Mandžukić et Rebić. Depuis que Modrić s’est imposé comme le dernier maître à jouer venu des Balkans, la Croatie a l’habitude de contrôler et dominer le jeu grâce à un infatigable courant de passes et de courses, un tourbillon qui repose sur trois piliers. D’une, la technique de pianiste de ses milieux, tous habiles des deux pieds dans le contrôle aussi bien que la passe.

De deux, leurs intelligence et polyvalence tactiques : à l’aise dans la conservation et le mouvement, dans les petits espaces et le jeu long, la possession et les contres, Modrić, Rakitić et Brozović peuvent tous alterner les positions de 6, 8 et 10. De trois, enfin, le volume de jeu : le milieu croate peut courir des kilomètres et continuer à prendre les bonnes décisions. Contre l’Angleterre, Brozo avait dépassé les seize kilomètres. Hier soir, en fonction de l’attitude de ses milieux au pressing, le schéma croate varie entre le 4-1-4-1 et le 4-2-3-1 quand Rakitić se rapproche de Brozović pour couvrir. Et comme Martínez en demi-finales, Dalić remporte la première bataille tactique de la rencontre.

Dalicć piège Deschamps

Alors que le peuple français faisait des cauchemars à l’idée d’affronter peut-être un bloc bas à la portugaise, le plan de jeu croate est réfléchi dans la gestion du ballon et agressif à la perte de balle. Après une hésitation d’Umtiti puis d’Hernández balle aux pieds, Pavard perd un ballon dangereux dès la troisième minute : le pressing de Perišić ne fait pas de calcul. Dalić, lui, a tout préparé : en plus de couper les lignes de passe pour Pogba, comme la Belgique avec Fellaini, la Croatie isole Kanté en le ciblant au pressing. Le résultat est diabolique : 57% de passes réussies pour le héros bleu (!). Sans souffle, les Bleus n’ont pas le temps de trouver Pogba ou d’attendre que Griezmann redescende : les phases de distribution et de construction sont bâclées, sautées, ignorées. En phase défensive, le 4-4-2 bleu flanche encore du côté de Mbappé, pris dans son dos par Strinić. La possession croate est rythmée et rapide d’une aile à l’autre, et la ligne directe Perišić est facilement trouvée par Rakitić et Strinić (10e, 15e).

Dans ce contexte, le timide pressing bleu s’avère inutile et le jeu long est hasardeux : à la douzième, alors que Giroud est enfin trouvé sur un long ballon, le ballon revient immédiatement aux centraux sans qu’aucun milieu ne puisse le contrôler. Le ballon brûle. À la 17e, c’est un long ballon pour Mbappé qui revient dans les pieds de Giroud. Si le 9 est superbement repris par Rakitić, Griezmann apparaît soudainement (son premier ballon ?). Faute, coup franc et 1-0 pour des Bleus qui n’ont pas encore tiré ni créé. Comme contre la Belgique, les Bleus réagissent : Griezmann redescend, Matuidi monte au pressing et Pogba se démarque de plus en plus facilement. Mais à part l’espoir d’une accélération de Mbappé à la 23e, toute tentative de contre est avortée.

Perišić et la limite structurelle croate

Si la génération dorée de Modrić sait dominer et presser depuis une dizaine d’années, elle n’a jamais réussi à résoudre l’équation gagnante : curieusement, la création de ses occasions provient rarement de la maîtrise ibérique de ses milieux. Un phénomène récurrent qui voit la Croatie jouer chaque rencontre sur deux tableaux : son milieu domine le territoire, et le reste essaye de marquer des buts. La raison est simple : ses armes offensives sont déconnectées du tourbillon de passes décrit plus haut. Si Perišić parle le même langage que ses milieux – technique des deux pieds et volume de jeu sans fond –, le reste a du mal à épouser les formes de la possession : la force de Mandžukić, la vitesse de Rebić, les mouvements de Kramarić, les débordements de Pjaca et enfin les coups de pied arrêtés. Pour remettre les choses dans leur contexte, les Croates dominent l’axe, mais ne peuvent mettre Rakitić ou Modrić en bonne position : les centres s’enchaînent alors que Mandžukić est seul contre deux, voire trois.

Ainsi, le lien Perišić est le seul qui sait « voir la porte » , comme disent nos amis les Italiens. Et l’ouvrir. À la 28e, Kanté prend un jaune et la combinaison sur le coup franc finit par revenir sur l’Intériste. Crochet du droit, frappe du gauche. Un partout. Mais la mise en scène de la rencontre n’a pas peur de frôler avec la fiction. À la 36e, un dégagement de Lloris devient un corner et la vidéo sanctionne la main de Perišić. Griezmann fait du « Zizou » : « doublé » de coups de pied arrêtés. Les Bleus transforment des miettes en une belle baguette Tradition.

Différents sauveurs

L’événement ponctuel ne transforme pas le rapport de force de la rencontre : la première période se termine sur une succession de trois frappes et trois corners croates. Si les Bleus parviennent enfin à frapper dans le jeu au retour des vestiaires (nouveau long ballon pour Giroud), la Croatie pousse encore. Les situations dangereuses s’enchaînent, Perišić se retrouve encore et encore en situation de un-contre-un face à Pavard, et Lloris doit sauver les siens (48e, 49e) à un moment crucial, quand ça compte vraiment.

Quand ce n’est pas leur capitaine, les Bleus sont sauvés par Varane, Umtiti et Hernández, qui repoussent tous les centres les uns après les autres (28, en tout). Lorsque les Bleus parviennent à récupérer le ballon, tout repose une fois de plus sur le jeu long miraculeux de Pogba et sur les inventions, grands ponts et astuces de Griezmann pour remonter le ballon. Les Croates jouent et créent, les Bleus font de la spéculation.

Le cadenas Nzonzi

À la 55e, Deschamps réalise son plus beau changement du tournoi : Nzonzi remplace Kanté. Le Sévillan pose ses deux balais sur Moscou et nettoie la soirée française : 93% de passes réussies, des une-deux avec Pogba et une lecture du jeu impeccable. Cinq minutes plus tard, Pogba envoie une passe en demi-volée de génie pour lancer Mbappé dans la profondeur. S’ils ne parviennent pas à jouer dans le camp adverse, les Français savent l’attaquer : quatre Bleus sont dans la surface au moment de la frappe de Pogba. 3-1. La minute suivante, alors que la Croatie est sonnée, le jeu long de Pogba frappe encore, cette fois côté gauche. Dans les minutes qui suivent, les Croates gardent le ballon comme un boxeur s’agrippant aux cordes, pour respirer.

À la suite d’une possession croate infinie, c’est une remontée de balle d’ailier technique de notre guerrier national Lucas Hernández qui met Mbappé sur orbite : 4-1. Alors que Lloris tente malgré lui un petit pont sur Mandžukić – impossible à inventer, ça dépasse la fiction –, Dalić réagit tardivement : Kramarić pour Rebić à la 71e, Pjaca pour Strinić à la 81e. Comme d’habitude, le scénario pousse Deschamps à blinder son milieu avec Tolisso et Fekir. La fin de match ressemble à celle de notre huitième contre l’Argentine, mais sans Messi ni Agüero.

La colonne vertébrale Varane-Pogba-Griezmann

Arrivé avant l’Euro sans certitude, le bloc défensif Bleu est monté en puissance match après match. À tel point que les Bleus ont aimé en abuser, testant toujours plus leur quatuor défensif et les arrêts clés de Lloris. Et pas seulement. Au milieu du combat, cette faim de contre-attaque a poussé les trois petits jeunes de 2014 à devenir notre colonne vertébrale de 2018 : Varane, Pogba, Griezmann. Auteur d’un doublé C1-Mondial, le central propre a tout repoussé (sauf le Kun). Chargé de faire à la fois du Zizou en lançant les contres et du Deschamps en ordonnant le jeu, Pogba n’a pas trouvé d’adversaire à sa taille : personne n’aura gagné autant de duels et fait gagner autant de mètres à son équipe lors de ce Mondial.

Qui voulait le mettre sur le banc avant la compétition, déjà ? Repositionné en meneur de jeu plutôt qu’attaquant, parce que la France a toujours eu besoin d’un 10 pour briller, Griezmann s’est retrouvé au cœur du bloc et de la contre-attaque. Un patron cholesqueplus défenseur et finalement plus décisif que Zizou et Platini : quatre buts, trois assists. On pourra remarquer qu’il obtient deux de ses penaltys et signe un but et/ou une assist à chaque tour d’élimination directe. Enfin, l’impact évident des rôles subtils de Giroud et Matuidi ne fait plus rire personne.

Synthèse des styles français

Ainsi, la bande de 2018 trouve sa place dans l’héritage du football français comme une synthèse des styles. Avec le triangle magique Grizou-Pogba-Kanté, elle retrouve ses milieux tout terrain créatifs des années 1980, capables à la fois de récupérer et de faire vivre le ballon. Avec son bloc bas et sa domination des airs, elle retrouve la science, la puissance physique et la discipline des années 1990. Priorité à l’équilibre oblige, le jeu des Bleus ne s’orchestre pas collectivement, mais grandit au fil de la progression de ses individualités, tous entraînés par les meilleurs techniciens de la planète. Au contraire de l’Espagne en 2008, 2010 et 2012 et l’Allemagne en 2014, le triomphe français de 2018 n’est pas celui d’un système de jeu : comme l’a répété Deschamps lui-même, cette victoire est celle des joueurs (et de son obsession de l’équilibre, quand même).

Un football d’individualités qui ont su se surpasser quand le jeu le demandait, même en cours de match. En 2006, le triangle de l’Italie de Lippi était formé par Pirlo, Gattuso et Totti. Mais la France de Deschamps n’a jamais eu besoin de prolongation ni de tirs au but pour vaincre. Si le collectif bleu a encore montré ses limites pour ordonner sa possession, presser l’adversaire et déséquilibrer un bloc regroupé, aucune sélection n’a été en mesure de vraiment le faire remarquer en Russie : la France n’a été menée au score que durant neuf petites minutes, contre l’Argentine de Messi. Les Bleus sont champions du monde pour la deuxième fois de leur longue histoire. De quoi provoquer une pensée pour toutes les belles équipes de France joueuses qui n’ont pas eu la chance d’accrocher leur étoile, mais qui règnent aussi dans notre vaste ciel bleu.

Markus

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Article publié le 16/07/2018 sur SOFOOT.com

 

Les Leçons Tactiques de France-Belgique

Les Bleus ont plus défendu, plus attaqué et aussi plus souffert. Au bout de 96 minutes de résistance défensive et d’attaques rapides, un corner de Griezmann brossé sur le crâne d’Umititi a suffi pour grimper la montagne Courtois et éviter les slaloms d’Hazard (1-0). Martínez avait remporté la première bataille tactique du match, mais les Bleus ont sorti une nouvelle prestation de caméléon. Embrassée par un « dauphin sophistiqué » comme dirait Roméo Elvis, la Belgique s’incline face à plus belle et plus forte.

« Je suis convaincu d’une chose : le talent, cela n’existe pas. Le talent, c’est avoir l’envie de faire quelque chose. Je prétends qu’un homme qui, tout à coup, rêve de manger un homard, a le talent de manger ce homard dans l’instant, de le savourer convenablement. Avoir envie de réaliser un rêve, c’est le talent. Et tout le reste, c’est de la sueur. C’est de la transpiration, c’est de la discipline. Je suis sûr de cela. L’art, moi, je ne sais pas ce que c’est. Les artistes, je ne connais pas. Je crois qu’il y a des gens qui travaillent à quelque chose et qui travaillent avec une grande énergie. L’accident de la nature, je n’y crois pas. Pratiquement pas. » Un demi-siècle plus tard, les mots de Jacques Brel nous racontent cette génération des Bleus : du talent et de la sueur, de l’envie et de la discipline. Et si Brel ne croyait pas encore aux artistes, ou « pratiquement pas » , c’est qu’il n’avait pas eu la chance d’observer les œuvres en transition de Paul Pogba, N’Golo Kanté et Antoine Griezmann. Ou encore d’imaginer le dernier « accident de la nature » du football bleu : Kylian Mbappé.

« Jouer à rien », vraiment ?

Contre le Brésil, les Belges avaient concédé 27 tirs et n’avaient pas eu besoin de la possession (41%) pour faire mal : deux buts pour neuf tirs. Portés par un Hazard à mettre au panthéon des grandes performances individuelles en Mondial, ils avaient surtout maintenu un taux de passes réussies supérieur à 80% malgré l’urgence brésilienne. Hier soir, c’était au tour des Bleus d’abandonner le ballon. Et de « jouer à rien » , comme Courtois a osé l’affirmer à chaud ? Privée du grand classique des Mondiaux de notre génération – le légendaire France-Brésil –, la troupe de Deschamps a tout simplement amélioré la performance des Diables rouges : avec 36% de possession, les Bleus ont beaucoup plus attaqué (19 tirs à 9), mieux conservé le ballon en transition (84% de passes réussies).

Et surtout mieux défendu : pas d’action litigieuse dans la surface et seulement neuf tirs concédés, dont trois cadrés. Si cela avait suffi pour en mettre deux à Alisson, un grandissime Lloris n’a rien laissé passer. Varane le skipper résume sa régate : « Une partie d’échecs ? Un peu, certainement. Ce type de match, on attaque, on défend, on sait quand il faut laisser le ballon à l’adversaire. » Dans son style de boxeur, Umtiti raconte son combat : « On a fait le job, on s’est déchirés, il y avait onze chiens sur le terrain. » De la classe et du caractère.

Martínez remporte la première bataille tactique

Sur le papier, Martínez fait croire à un nouveau 3-4-3. Sur le terrain, c’est bien une ligne de quatre et un milieu à trois que l’Espagnol met en place en phase sans ballon : Chadli-Alderweireld-Kompany-Vertonghen devant le ptérodactyle Courtois, Witsel et Dembélé devant la défense, et Fellaini dans un rôle bâtard de milieu prisonnier des déplacements de Pogba. Devant et partout, la paire magique Hazard-De Bruyne. Et Lukaku en pointe, esseulé là-haut. En face, Deschamps aligne son 4-2-3-1 asymétrique – toujours plus proche du 4-3-3 – avec Matuidi de retour dans son rôle de milieu intérieur gauche capable à la fois de blinder le milieu en défense et de l’étirer en attaque.

Si Mbappé lâche une accélération foudroyante dès la première possession, la première bataille tactique de la rencontre tourne clairement à l’avantage de Martínez. Pogba est mis « hors jeu » par le marquage de Fellaini, Griezmann est trop loin du jeu, pris entre Witsel et Dembélé, tout comme Giroud entre les deux centraux. Kanté redescend entre Varane et Umtiti, mais l’option Matuidi est trop incertaine pour que les Bleus puissent progresser dans le camp adverse : les Bleus abandonnent la construction, installent leur bloc bas et se préparent à souffrir.

Hazard brillant

En phase de possession belge, Griezmann et Giroud bloquent les lignes de passes vers la paire Dembélé-Witsel, tous deux incapables de dépasser leur rôle de distributeurs sans risque, et Matuidi gêne les appels de De Bruyne entre les lignes. Alors que Fellaini se transforme en passager clandestin, la créativité belge se tourne rapidement vers les montées de Chadli et la magie de Hazard, qui profite de la faible couverture de Mbappé. En un contre un face à Pavard, le meneur de Chelsea déséquilibre les Bleus à chaque invention (6e, 16e, 19e).

À la 22e, Lloris doit réaliser un exploit face à son coéquipier Alderweireld. En juin 2017, Deschamps abordait l’éternelle question du style des Bleus : « C’est quoi une identité de jeu à part des mots ? Est-ce que l’équipe reste derrière, attend et joue en contre ? Non. Je demanderai toujours à mon équipe d’aller de l’avant. Après, on a le ballon ou on ne l’a pas. Ça dépend du rapport de force. » Si ce rapport de force est bien dominé par les Belges en ce début de rencontre, il serait réducteur de le mettre sur le compte d’une quelconque supériorité technique collective ou individuelle : c’est bien la mise en place tactique de Martínez qui domine les 25 premières minutes.

Les Bleus s’adaptent encore et punissent toujours

Comme contre l’Uruguay et le Pérou, les Bleus s’organisent en fonction du rival. Jusque-là, la France parvient déjà à se montrer dangereuse sur les quelques erreurs de contrôle belges pour se projeter vers l’avant via Pavard et Hernández. À la neuvième, Pavard trouve Matuidi qui remet sans contrôle vers l’avant (!) pour Griezmann. À la treizième, une récupération de Kanté trouve Griezmann en pivot, qui sert parfaitement Pogba. Le Black Swan élimine Dembélé avec élégance et donne le vertige à Vertonghen en lançant Mbappé dans la profondeur. Mais les Belges continuent à nous faire souffrir. À partir de la 25e, Pogba et Kanté bouleversent les équilibres. Dos au but et marqué par Fellaini, la Pioche parvient à se retourner pour servir NG dans l’axe vers l’avant et se libérer enfin du marquage individuel.

Sans ballon, la paire s’adapte aux incursions de Hazard en venant en aide. Malgré les transversales intelligentes de son 10, le côté droit belge ne se montrera jamais aussi dangereux. À partir de là, le quadrillage du terrain belge faiblit et les Bleus attaquent chaque transition pour aller au bout, suivant la baguette magique d’un Griezmann au volume extraordinaire : ils tenteront sept tirs entre la trentième et la quarantième minute, variant entre contres rapides et attaques placées. Deschamps résume Pogba : «  Il a été monstrueux dans ce qu’il a fait. Martínez lui avait mis Fellaini, il a eu très, très peu de déchet. Lui est plutôt un créatif, dans le duel, il a été très, très performant. Il a pris beaucoup, beaucoup de poids dans l’équipe. Il assume. »

Bataille des airs dans le ciel bleu

En contre, la lecture du jeu de Kanté domine – encore et toujours – largement les intentions belges, tandis que la justesse technique de Pogba et Griezmann lance brillamment les Bleus, portés par un jeu long ou mi-long excellent : Pogba 4/5, Kanté 4/4, Griezmann 3/3, Varane 6/8 et Mbappé 1/1. En attaque placée, les Bleus misent sur les accélérations de Mbappé – un amour de passe pour Pavard à la 39e, et puis cette passe roulette mythique – et les passes créatives de Pogba, mais les Bleus n’exercent jamais de pression constante sur le but adverse via la possession. Dans les deux surfaces, il faut noter que les centraux remportent absolument tous leurs duels contre Giroud et la paire Lukaku-Fellaini, mise à part la frayeur Umtiti en fin de première période. Une fois l’ouverture du score acquise par les Bleus, Martínez fait un changement pour la verticalité : Mertens pour Dembélé. Le Napolitain vient se placer en ailier droit et bombarde la surface de centres bien brossés, mais les centraux bleus s’interposent.

Il y a un prix à payer : protégée seulement par Witsel et De Bruyne dans l’axe, la défense belge souffre sans le ballon, comme contre le Japon. Les Belges se retrouvent avec moins de contrôle et donc de menaces offensives : dans le quart d’heure qui suit, leurs armes se résument aux centres pour Lukaku-Fellaini (le second s’impose à la 65e) et aux frappes lointaines (De Bruyne 76e, Witsel 81e), bien mieux défendues par les Bleus que contre l’Argentine et le Pérou. Carrasco entre pour Fellaini, Nzonzi et Tolisso remplacent Giroud et Matuidi. Les dernières minutes sont une souffrance plus psychologique que tactique, les Bleus se procurant les dernières occasions de la rencontre dans les boulevards belges (Tolisso puis Grizou).

La structure du caméléon : Matuidi, Giroud et le triangle magique

Le onze est structurellement construit pour s’adapter. Autour du nouveau triangle magique Griezmann-Pogba-Kanté, Matuidi et Giroud offrent des armes différentes pour s’adapter à toutes les situations. De retour dans le onze, Blaise n’a pas fini de nous surprendre : la France s’attendait au marquage sans faille sur De Bruyne et aux frappes en bout de course, mais pas forcément à cette habileté dans les petits espaces (cette passe à la neuvième…) et cette faculté à obtenir des fautes en transition (quatre fois). Des stats à la Lampard : trois tirs, deux passes clés, six tacles réussis, trois interceptions. Devant, dans ce contexte tactique, Giroud est une pièce à part, adaptée au défi physique gaulois et au devoir défensif, mais certainement pas aux contres rapides et à ce 4-6-0. Alors, pourquoi Giroud ? Parce que si la Belgique avait choisi un autre projet tactique, le 9 aurait été l’élément central de l’animation offensive française. À noter qu’en matière d’armes individuelles, les Bleus ont de la marge (Fekir, Lemar, Thauvin), mais pas au poste d’avant-centre.

De l’efficacité et de l’ambition des Bleus

Deschamps dira que « la Belgique a eu plus de maîtrise que nous. On lui a fait mal par moments. Avec plus de justesse, on aurait pu leur faire encore plus mal » . Mais les Bleus ont-ils vraiment manqué de justesse ? Ou d’ambition ? Entré à la 84e, Nzonzi n’a touché que trois ballons. En dix minutes, Tolisso n’a fait que deux passes. Et si les Bleus avaient fini par encaisser un but sur un exploit individuel inévitable – toute solidité défensive est toujours relative aux exploits offensifs adverses – comme contre l’Argentine, aurait-on mis l’égalisation sur le dos d’un manque d’efficacité en contre ? Il serait opportun de poser la question de ce recul systématique du bloc bleu, même quand il a les armes pour défendre avec le ballon et mettre la pression sur le camp adverse. Obsession de l’équilibre de Deschamps ? Refus du jeu ? Ou confiance en ses propres moyens pour défendre en bloc ? Contre l’Argentine, les Bleus avaient eu quarante minutes pour renverser la tendance face à un bloc défensif très ouvert. Contre le Portugal il y a deux ans, face à un bloc regroupé, une petite dizaine de minutes n’avait pas suffi. Mais les Portugais n’avaient pas croisé la route de Mbappé.

Le leader Mbappé

Définissant match après match les limites de son propre monde, l’ado a réalisé une nouvelle performance de leader : deuxième Bleu le plus sollicité avec 56 ballons, il a maintenu les Belges sous pression avec six passes clés, sept dribbles réussis et trois fautes provoquées. Comme Neymar, Mbappé tente, rate, réussit, tombe, se relève et repart à l’assaut. Un accident de la nature, à l’image de sa passe roulette qui nous a tous cassé la voix. Suffisant pour lui pardonner de ne pas savoir encore obtenir un corner… En 1812, lors de la campagne de Russie, Napoléon avait voulu attaquer directement Moscou en espérant faire plier la capitale St-Pétersbourg. Cette fois-ci, la France a d’abord pris la forteresse de Pierre le Grand pour se diriger vers la conquête du Kremlin. Et y retrouver la marine anglaise ?

Markus

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Article publié le 11/07/2018 sur SOFOOT.com

Les Leçons Tactiques de France-Uruguay

L’adaptation tactique, devant, derrière et au milieu. Portés par la passe décisive et le but de Griezmann au cœur du jeu et de l’équilibre (2-0), les Bleus de Deschamps ont su s’adapter pour maîtriser ce qui aurait pu être un combat tactique légendaire. Orphelins de Cavani, les hommes de Tabárez avaient choisi de prendre l’initiative et d’aller chercher les Bleus. Ils les ont trouvés.

« Je parcours le monde, les mains tendues, et dans les stades je plaide : une belle action, pour l’amour de Dieu ! Et quand le bon football apparaît, je dis merci pour le miracle et je me fiche bien de savoir quelle équipe ou quel pays l’a produit. » Si l’auteur uruguayen Eduardo Galeano avait pu se rendre sur les bords de la Volga à Nizhny Novgorod hier après-midi, il aurait certainement apprécié le petit pont de Griezmann, du bout du pied, évanouissant la vigilance de Laxalt. Ses yeux auraient cligné devant l’électricité des démarrages de Mbappé. Au milieu de la superbe architecture bleu et blanc, Galeano se serait certainement levé pour applaudir la protection de balle de Pogba, le poids-lourd qui remonte le ballon comme un 10. À contrecœur, il aurait été ému par la rage du coup de tête de patron de Varane et pleuré les larmes de Giménez. Enfin, l’auteur de Football, ombre et lumière aurait probablement été ébloui par le soleil de cette Coupe du monde : la « physique kantique » de N’Golo.

Nuances. Si la France a été bousculée en première période, son bloc ne s’est jamais découvert. Et s’ils ont marqué sur un coup de pied arrêté et une erreur du gardien, leurs seuls tirs cadrés, les Bleus se sont aussi permis de lâcher plusieurs petits ponts à l’Uruguay en quarts de finale de Mondial. Le spectacle n’est pas qu’au fond des filets. Tout est relatif, mais une chose est certaine : en fonction de l’adversaire et de ses propres forces, cette équipe de France trouve toujours les moyens de s’adapter. Pour le pire : contre un adversaire inférieur, elle ne dicte pas le jeu. Et pour le meilleur : elle sait danser sur toutes les musiques. Illisible, mais injouable ? Tabárez l’a bien résumé : «  Pendant vingt minutes, on a été au même niveau que la France. Mais on n’a pas su profiter des erreurs dans leur surface. Ils ont mené et ensuite cela s’est joué sur des détails. C’est ça, un quart de finale de Coupe du monde. La France a bien contrôlé le match, mieux joué que nous. On n’a pas trouvé de solutions. »

L’Uruguay en force

La sagesse et la béquille du Maestro Tabárez reconduisent un 4-4-2 en losange. Devant Muslera, on retrouve la charnière de l’Atlético, Cáceres à droite et le milieu Laxalt et sa discipline italienne à nouveau placés arrière gauche. Au milieu, le guerrier de poche Torreira se place en soutien des relayeurs Nández-Vecino et des bons pieds de l’élégant Bentancur. Pas de trace du pitbull Sánchez ni de l’ailier travailleur Arrascaeta : la Celeste n’est pas venue pour détruire le jeu. Pour remplacer Cavani, Tabárez choisit les mouvements de Stuani plutôt que la force de Maxi Gómez. Une confiance en ses forces qui s’explique aisément : depuis le mois de mars, l’Uruguay reste sur 7/7 victoires pour 13 buts marqués et 1 seul encaissé (la tête de Pepe). En poule, il avait même joué avec 59% de possession (vs Russie et Égypte). Mais le projet a ses limites techniques : l’Uruguay est le quart-de-finaliste avec le plus de possessions gâchées par match (mauvais contrôles et ballons subtilisés) : 29, loin derrière le leader suédois (16). Côté bleu, DD reconduit le onze argentin avec Tolisso pour Matuidi.

Beaucoup s’attendaient à passer une heure et demie – voire deux heures – à mesurer la capacité de déséquilibre de l’animation offensive française face au degré de compacité du bloc uruguayen. Que nenni. Alors que la semelle de Giménez s’invite dans le talon de Giroud dès la 2de minute et que Nández tacle autoritairement Hernandez dès sa première touche de balle, Torreira prend le temps de poser le jeu et Giménez n’hésite pas à progresser jusqu’à la ligne médiane. Le danger se projette rapidement vers la surface française. À la 4e, Varane manque une relance, et Suárez lance Laxalt : le ballon traverse la surface bleue jusqu’à Stuani. Une minute plus tard, Nández obtient une faute qui aurait pu offrir un coup franc intéressant, mais Cáceres choisit de jouer vite au sol. Suárez dévie pour Stuani qui croise trop sa frappe au ras du sol. Avec Cavani, le scénario aurait pu être différent… Comme contre l’Argentine à 1-2, c’est encore Mbappé qui endosse le costume du super-héros aussi imperturbable que réconfortant : accélération, un-contre-un, puis deux, transversale de Griezmann et frappe de Lucas. « Il ne fallait pas tomber dans leur jeu, rester calme, être positif et amener le jeu là où on voulait » , dira Griezmann.

Intensité, fautes et faux rythme

En huitièmes, l’Uruguay avait choisi de reculer pour mieux mettre à jour le manque de créativité portugaise, Cavani occupant le poste « d’avant-centre défenseur central » . Hier, Tabárez a préféré défendre en avançant. Lorsque la possession bleue progresse sur les côtés, le pressing part agressivement attaquer Hernández, Pavard, Tolisso et Pogba. Seul Kanté se retrouve libre pour avancer dans l’axe. Nourris en phases de transition, les Bleus auraient pu se lancer avec témérité dans ces espaces imprévus. D’ailleurs, lorsqu’ils essayent d’accélérer, les combinaisons sont précipitées – déviations imprécises de Griezmann – ou mal coordonnées : à la 35e, une ouverture de Pogba lance Mbappé à droite, personne n’a suivi. Au lieu de transformer la rencontre en une succession d’attaques rapides des deux côtés, les hommes de Deschamps s’adaptent. Dans l’intensité, d’une part (Hernández, Umtiti, tous les milieux). Et dans la gestion du rythme, d’autre part : les Bleus aussi savent commettre des fautes ennuyantes (Hernandez, Pogba) et prendre le temps de construire. À la mi-temps, les débats sont équilibrés : un avertissement chacun sur phase arrêtée (Varane 11e, Giménez 14e), un coup de tête «  gagnant » chacun (Varane 40e, Cáceres 44e) et 4 tirs de chaque côté. « Jusqu’au premier but, qui provient d’une de nos pertes de balle, le match était équilibré  » , rappellera Suárez. Mais les Bleus ont capitaine Hugo : autoritaire et courageux sur sa sortie à la 14e, héroïque sur la tête de Cáceres.

L’Uruguay cale, mais la France n’accélère pas

En fin de première période et surtout en seconde, le projet uruguayen perd en vigueur et oxygène, privé du volume et de la qualité d’un Cavani jusque-là immense. Là, au lieu d’aller chercher la balle de match, les Bleus se montrent encore une fois très (trop ?) prudents, comme en huitièmes. Varane et Umtiti tiennent une ligne défensive rigoureusement basse, et les coups de pied arrêtés sont joués en pensant plus au futur contre adverse qu’au deuxième but. Attentifs, les Bleus continuent leur festival de petites fautes intelligentes aux alentours de la ligne médiane. Autour de leur surface, ils se montrent aussi compacts que contre le Pérou. Au bout d’une montée d’abord chevaleresque puis altruiste de Pogba, Grizou se charge d’éliminer la sélection du parrain de sa fille. Le timing est terrible pour Tabárez, qui préparait les entrées de Rodríguez et Maxi Gómez. À la 79e, la bonne entrée de Nzonzi – précieux dans le duel aérien et la gestion du ballon – fermera définitivement le verrou.

Mais pourquoi les Bleus sont-ils si forts pour gérer ces matchs à faux rythme ? Avançons 6 explications. D’une, la richesse de leurs différentes cultures de jeu : le onze Bleu évolue en Liga (4 joueurs), Premier League (4), Bundesliga (2) et Ligue 1 (Mbappé). Pour résumer, les Bleus sont une équipe d’athlètes techniques à l’aise avec et sans ballon entraînés par les meilleurs techniciens de la planète : Simeone, Mourinho, Conte, Zidane, Emery, Allegri, Valverde, Pochettino et Ancelotti/Heynckes cette saison. Ils savent s’adapter à tous les scénarios et styles. Dernier exemple, Tolisso : « J’ai évolué à un poste un peu inhabituel pour moi, mais le coach m’avait dit ce qu’il attendait de moi : aider Lucas et N’Golo pour que les milieux ne se retrouvent pas à deux. Sinon, ça risquait d’être compliqué, ils allaient prendre des vagues. Il fallait que je resserre un minimum tout en aidant aussi Lucas sur le côté.  » De deux, la culture de l’équilibre de Deschamps. Toujours conservateur, le bloc défensif ne se découvre jamais assez pour concéder des occasions grotesques. De trois, la puissance. Les Bleus voulaient offrir un « duel physique » (Kanté) à la garra charrúa. Bilan : 34 duels aériens gagnés, 23 perdus. Hier, notre colonne vertébrale Giroud-Pogba-Varane (1m91-92) a gagné 21 duels à eux trois (7 chacun).

De quatre, la voûte Kanté-Pogba. Peu importe qui joue à ses côtés (Matuidi, Tolisso), la paire assure l’équilibre, sort sur le porteur et, surtout, ne cesse de demander le ballon. En Russie, la paire Varane-Umtiti ne fait que 90 passes par match en moyenne, contre 120 pour Pogba-Kanté : les Bleus savent garder le ballon dans le trafic. Leur importance est comparable à celle de Casemiro pour la Seleção, invaincue avec son milieu et toujours perdante en son absence (Belgique hier, Argentine en 2017). De cinq, la variété de ses armes offensives : du pivot Giroud aux débordements de Mbappé en passant par la panoplie de Griezmann et la verticalité de Pogba-Tolisso (et Matuidi), sans oublier les projections de ses latéraux. Hier, la France a compté 9 tireurs différents pour 11 tirs. Si cette diversité est problématique lorsqu’il s’agit de construire une animation offensive harmonieuse, elle devient un atout quand il s’agit de s’adapter à l’adversaire. De six, enfin, Antoine Griezmann.

Griezmann, leader à l’uruguayenne

Il est heureux de défendre en bloc bas et en pressant haut. Il est ravi de faire accélérer de longues phases de possession et de lancer à toute vitesse des contres fulgurants. Il est au départ et à l’arrivée, en haut et en bas. Caméléon, faux attaquant, vrai buteur, Griezmann est à l’image de ces Bleus. En plus d’être décisif, le 7 s’est montré aussi vital pour le jeu que pour l’équilibre : la configuration des Bleus post-Euro s’adapte progressivement à sa figure. Dans les chiffres, cela donne 82 ballons touchés et 58 passes, plus du double de ses matchs contre l’Australie et le Pérou. Dans les détails, Griezmann tire (2), crée des situations de tirs (3), oriente le jeu (4/4 longs ballons), centre (6) et, enfin, tacle (5, leader des Bleus). Lorsque les Bleus souffrent près de leur surface à la 4e, c’est bien le numéro 7 qui vient se placer devant la défense en cas de rebond. Vingt secondes plus tard, il est devant pour couvrir la ligne de passe Godín-Torreira. Maestro. Une classe à part qui aurait pu faire dire à notre spectateur poétique Galeano : « La balle rigole, radiante, dans l’air. Il la fait redescendre, l’endort, la douche de compliments, danse avec elle… Et devant un tel spectacle, ses admirateurs ne peuvent que ressentir de la tristesse pour leurs futurs petits-enfants qui ne le verront jamais de leurs propres yeux.  »

Markus

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Article publié le 07/07/2018 sur SOFOOT.com

Les Leçons Tactiques de France-Argentine

Au terme d’un scénario aussi chaotique qu’anthologique, trois phases de jeu construites françaises ont fait chavirer l’Argentine de Messi et Banega en seconde période (4-3). Prudent comme à son habitude, le bloc défensif de Deschamps s’était fait piéger sur une frappe lointaine et un tir contré. Dos au mur, quand il a fallu accélérer et jouer au football, tous les Bleus ont démontré qu’ils pouvaient tout casser. Avec le ballon.

De leur talent inné pour la philosophie à leur art de vivre en passant par leur amour pour la psychanalyse et leur football anarchique, les Français et les Argentins ressemblent à des cousins éloignés. « Notre football est rempli de feintes, d’astuces, de témérité, de déséquilibre. Et d’individualisme, anarchie, insolence, indiscipline. C’est un football d’esthètes et de camaraderies. Un football de lumières individuelles et de bazars collectifs » , raconte l’auteur argentin Eduardo Sacheri. Hier après-midi dans la chaleur du Tatarstan, les Bleus ont joué au football à l’argentine, mais seulement lorsqu’ils étaient menés au score. Guidée par le tableau d’affichage plutôt que par ses principes de jeu, la France s’est montrée attentiste puis explosive. Et puis attentiste, encore.

Le tableau du match 

Agüero ? Higuaín ? Dybala ? Sur l’abondance des attaquants argentins, Tata Martino remarquait : « L’abondance n’est pas une mauvaise nouvelle, mais la seule chose qu’elle garantit, c’est l’injustice. Mis à part dans un contexte de pénurie, c’est très difficile d’être juste dans le football.  » Quitte à être injuste pour tout le monde, l’Albiceleste – coachée aujourd’hui aussi bien par Sampaoli que par Messi et Mascherano – se présente avec un 4-3-3 sans pointe : place au trio Di María-Messi-Pavón. Du son côté, DD reprend son onze d’équilibriste : le pivot Giroud entouré par Griezmann et Mbappé, Matuidi pour les courses et la couverture, et Kanté-Pogba pour tout faire.

La rencontre se découpe en quatre actes : un moment d’observation jusqu’à la course de Mbappé, le plan défensif bleu jusqu’au but de Mercado, le joga bonito à la française de la cinquantième à la 70e, et enfin un nouveau recul du bloc jusqu’à l’ultime seconde. Le tableau révèle finalement une équipe de France qui a longtemps abandonné le ballon – 39% de possession – et peu tiré (neuf fois). Un tableau mensonger qui pourrait faire croire que l’Argentine a dominé la rencontre, ce qui amènera Sampaoli à affirmer que « Mbappé a eu une soirée incroyable et nous a punis dans les transitions. (…) Dans le jeu, il n’y a pas eu tellement de différences » .

Neutraliser Leo Messi : mission accomplie ?

Deschamps raconte le plan anti-Messi : « On s’est adaptés à l’option prise par Sampaoli (pas de 9, N.D.L.R.). Ça aurait pu marcher. D’ailleurs, ça a marché jusqu’à 2-1. Kanté est resté très proche de Messi. On avait deux options : éviter qu’il reçoive les passes, ce qu’on a plutôt bien fait. Et lorsqu’il était en possession du ballon, un deuxième joueur venait sur lui.  » Pour éviter de voir Messi accélérer le jeu argentin, les Bleus coupent la relation entre la paire Banega-Mascherano et le 10.

Au-delà de la performance de garde du corps géniale de Kanté, Griezmann joue un rôle clé, allant jusqu’à tacler Messi dans sa propre surface. Cruciale, l’absence de 9 soulage le travail de la paire Varane-Umtiti (supériorité numérique) et donne de l’air aux latéraux, qui peuvent presser et défendre à l’intérieur. Finalement, les deux seules accélérations d’El Diez sont nées à la suite de pertes de balle dans notre propre camp (Pogba, 80e et Fekir, 85e). Enfin, c’est en reculant au milieu que le Barcelonais a pu se libérer du marquage pour offrir le but de l’espoir à Agüero. Mission accomplie ? « Seulement » deux passes décisives et quatre tirs pour Leo.

Défendre bas et se faire punir

À la suite de deux accélérations de Mbappé à la neuvième (faute de Masche, coup franc de Grizou sur la barre) et la onzième (penalty), les Bleus s’installent dans leur camp avec un bloc bas. Une fois le ballon récupéré, les Bleus ne le remontent plus pour conquérir le camp adverse. Cela peut s’expliquer par deux théories. D’un côté, le souhait d’équilibre permanent de Deschamps qui veut une équipe compacte avant tout. De l’autre, l’envie de faire mal à la défense argentine en provoquant de nouvelles situations de contres rapides.

Côté argentin, si Mascherano mène la distribution horizontale, c’est Banega qui dicte le jeu. Sans profondeur – ni sur les côtés ni dans l’axe –, leurs possessions s’essoufflent rapidement. D’une part, Di María et Pavón ne trouvent aucun relais : le latéral bleu est systématiquement aidé par un central ou un milieu. D’autre part, Kanté force machinalement Messi à recevoir le ballon dos au but. Résultat : jusqu’au missile de Di María, les Argentins se contentent d’un seul tir (Banega, 22ee) et de trois corners. Pas de feintes ni d’astuces.

Les Bleus se font finalement punir sur deux cas d’école pour un bloc bas : la frappe lointaine et la frappe déviée (post coup de pied arrêté). Sur le premier but, le bloc français tient sur une dizaine de mètres seulement. Pogba et Griezmann sont en aide sur le côté, où Pavón et Banega combinent après une touche. Mbappé et Giroud sont en position passive, attendant un contre. Devant la défense, Kanté coupe la ligne de passe vers Pavón tandis que Matuidi marque Mercado à la culotte. Conservateurs, mais pas assez prudents, les Bleus réalisent trop tard le déplacement intelligent de Di María dans l’axe.

Si tout le monde se souvient de la frappe d’Eder à l’Euro, celle-ci rappelle aussi les trois tirs dangereux concédés contre le Pérou… Le début de la seconde période est tout aussi attentiste : le débordement de Di María (qui provoque le coup franc qui amène le but) est la conclusion d’une séquence d’une minute et vingt secondes qui commence au coup d’envoi… Sur cette séquence, Kanté et Hernandez forcent tour à tour Messi et Pavón à jouer en retrait, mais le reste du bloc laisse jouer. Jusqu’à la sanction.

Vitesse = contres ?

Si l’Albiceleste ne trouve pas d’espaces pour Messi, elle en offre aux Bleus. Au-delà des transitions mentionnées par Sampaoli, les Bleus ont attaqué par deux moyens : en cherchant Giroud pour faire remonter le bloc ou en faisant remonter le bloc pour chercher Giroud. Au duel avec Otamendi, l’avant-centre réussit à redescendre les longs ballons (précis) de Lloris, mais se fait souvent anticiper sur les passes au sol de Varane. Avec trois déviations réussies pour Griezmann, il a enfin refait vivre le partenariat de l’Euro. L’autre solution est de faire remonter le bloc pour ensuite attaquer la surface.

Ici, il faut noter que la majorité des phases de possession bleues sont encore et toujours dépendantes de la créativité de Pogba, ses louches et ses ballons brossés pour les latéraux. C’est structurel : alors que les latéraux bleus sont des destinations plutôt que des sources de création (pas des Marcelo, en somme) et que Matuidi participe au jeu via ses courses vers la surface plutôt que via ses passes (le deuxième but), la responsabilité revient logiquement à Kanté ou Pogba. Dans le futur, Varane et Umtiti devraient être amenés à prendre l’initiative dans ces schémas de construction afin d’offrir à Pogba l’opportunité de devenir lui aussi un receveur.

Alors que l’impression de vitesse peut faire croire à une série de contres vertigineux, ces derniers ont tous subi du déchet dans la dernière passe : les Bleus ont fait mal à l’Albiceleste en construisant le jeu sur attaque placée. À la 57e, le but de Pavarotti provient d’une possession bleue dégagée par Fazio puis réorganisée par Kanté. Libre, Matuidi lance superbement Hernández dans la profondeur. Dans son style cholesque, le latéral se déchire courageusement pour centrer avant de se faire découper par Mercado. Le ballon rebondit deux fois avant de se faire propulser dans les filets par le coup de fouet de notre Zorro. Total : neuf passes. À la 64e, attaque placée sur le but de Mbappé : de Pavard à Umtiti, le ballon atterrit sur le pied droit de Pogba. Alors qu’une course de Matuidi emmène Mercado dans la surface (une énième course invisible utile), le 6 trouve Hernández dans le dos de Pavón pour un nouveau centre. Total : dix passes.

À la 68e, le dernier but bleu est un diamant rare : une relance placée depuis les pieds de Lloris qui se transforme en attaque verticale. Umtiti, Lloris, Kanté, Griezmann, Matuidi, Giroud et Mbappé sur orbite. Total : sept passes. À noter que les deuxième et troisième buts ont un point commun : la longue passe d’un milieu pour Hernández dans le dos de Pavón. D’où une réflexion : le même schéma peut-il être répété face à un 4-4-2 rigoureux ? À la 71e, à 4-2, alors que Hernández monte encore dans son couloir, c’est Griezmann lui-même qui – portant le ballon – lui demande de se replacer en défense. Une fois menée au score, la France mord. Une fois l’avantage acquis, elle ronronne. Si l’intention semblait être de conserver le ballon dans les vingt dernières minutes, avec notamment les entrées de Fekir et Thauvin, l’urgence argentine a réquisitionné le jeu pour faire encore reculer les Bleus.

Les dimensions de Pogba, le cri pour l’histoire de Mbappé

Placée devant la défense des Bleus depuis quatre ans, la Pioche a la mission périlleuse de soutenir à la fois l’équilibre tactique et l’animation offensive des siens. Sentinelle, relayeur et créateur. De ses dix récupérations (deux plus fois que tout autre Bleu) à sa passe lunaire pour Mbappé (vingtième) en passant par ses remontées de balle à la LeBron, le Black Swan a fait souffrir les Argentins de long en large, avec au passage une série de duels spectaculaires avec Banega. Mbappé, maintenant. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept. Il a suffi de sept touches de balle à Mbappé pour effectuer les 68 mètres qui séparaient le Parisien du point de penalty. Si la piste avait compté cinquante mètres de plus, l’attaquant aurait probablement continué à accélérer.

Présenté à 19 ans sur la plus grande des scènes, le phénomène a poussé un cri que le monde et l’histoire mettront du temps à digérer. Au-delà du penalty provoqué et de ses deux buts, Mbappé a encore marqué les esprits par sa capacité à prendre l’initiative quand son équipe en a le plus besoin : à la cinquantième, alors que les Bleus sont encore sous le choc de l’avantage argentin, c’est bien l’adolescent qui exige le ballon pour accélérer sur son côté droit et provoquer le carton jaune de Banega. Une course aux apparences anecdotiques qui redonnera du courage et des espaces à ses milieux, tant l’agression du milieu de Séville avait été encombrante jusque-là. Il y a deux ans, le même couloir droit était occupé par les raids de Sissoko. Prochaine étape pour les Bleus : le monstre tactique du Maestro Tabárez et de Diego Godín. Un vrai défi si l’on en croit les propos de Pogba à la fin de la phase de poules : «  En poule, on a joué contre des équipes qui étaient techniquement plus faibles que nous, qui défendaient très bien et qui partaient en contre, ce qu’on n’aime pas. »

Markus

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Article publié le 01/07/2018 sur SOFOOT.com

Les Leçons Tactiques de France-Danemark

Au terme d’un long match nul (0-0) mathématiquement favorable aux deux nations, les Bleus terminent leur phase de poules premiers, invaincus et avec seulement un petit penalty encaissé. Comme à la fin des poules de l’Euro 2016, le compte est bon pour la méthode Deschamps et le bloc Bleu semble fin prêt pour affronter la tension de la phase finale. Et son animation offensive, alors ?

Enfin. Après la longue attente des matchs de qualification et de la phase de poules, les émotions de la phase finale sont arrivées. Comme en 2014 et 2016, la méthode de la gagne de Deschamps n’a fait aucune concession et l’équilibre l’a emporté sur le jeu. Comme en 2014 et 2016, Deschamps a préparé une défense solide et une formation très équilibrée. Et comme en 2014 et 2016, le jeu offensif des Bleus ne semble pas prêt pour déséquilibrer les meilleures défenses du monde. Parce que les Bleus ne s’étaient pas inclinés contre l’Allemagne (0-1 en 2014) et le Portugal (0-1 en prolongation en 2016) à cause d’un manque d’équilibre : c’était bien une pauvre animation offensive qui leur avait été fatale.

Alors, 2018 a-t-il offert un débat sur le manque de jeu de notre sélection nationale ? Comme en 2014 et 2016, la presse a préféré offrir son attention aux prestations individuelles (Griezmann, Pogba, pour changer) plutôt qu’aux idées collectives, comme si c’était encore Roland Garros. Malheureusement, ce France-Danemark a rappelé la réalité : l’équipe de France part samedi à la conquête du Mondial en espérant que ses étoiles parviennent tour à tour à sortir de cette logique collective d’équilibre pour réussir une série d’exploits individuels, comme Griezmann en 2016. L’exploit individuel devrait être un bonus rare pour couronner un système offensif huilé et récompenser une préparation défensive travaillée, mais il est devenu la norme attendue de la sélection française.

à lire : Deschamps et le coût du résultat à tout prix

Le bloc bleu et le plan danois

Comme contre le Pérou, les Bleus commencent la rencontre discrètement. Dans les dix premières minutes, les Danois se montrent dangereux sur de (très) longs ballons pour Cornelius dans le dos des latéraux ou des percées plein axe via Eriksen. Mais Braithwaite ne fait pas le Toivonen, et Kimpembe s’impose d’entrée de jeu. Vers la 9eminute, les Bleus imposent un schéma d’attaque-défense et les Danois dessinent leur 4-1-4-1 préparé sur-mesure : Christensen monte sur Griezmann entre les lignes, Delaney gêne Kanté à la relance. De son côté, Deschamps choisit un schéma similaire à celui employé contre le Pérou. En phase défensive, les Bleus optent pour le 4-4-2 ou 4-4-1-1 en fonction du placement de Griezmann autour de Christensen. En phase offensive, on retrouve une paire de milieux devant la défense (Kanté-Nzonzi), un milieu gauche (Lemar), un ailier droit (Dembélé), un créateur libre (Griezmann) et un avant-centre (Giroud).

À la 20e, le Danemark apprend que le Pérou a ouvert le score contre l’Australie et abandonne presque toute ambition offensive : à la demi-heure de jeu, Schmeichel est le Danois ayant réalisé le plus de passes (dix). À partir de là, les Danois auront trois situations offensives dignes d’être énumérées. Un contre rapide à la 29e : Delaney récupère le ballon dans les pieds de Kanté et lance Cornelius qui centre pour Eriksen. Mandanda s’interpose, comme l’avait fait Lloris dans des situations similaires à 0-0 contre l’Australie et le Pérou. Un coup de pied arrêté : coup franc plein axe d’Eriksen à 35 mètres (54e). Et enfin, plus tôt à la 41e : les Danois remontent rapidement le ballon, installent une phase de possession et se retrouvent obligés de revenir à une tentative lointaine. Comme le Pérou, le Danemark n’a pas trouvé de solution face au bloc bleu compact. Cette préparation défensive est bien le plus bel enseignement de la phase des poules à l’heure d’affronter les émotions d’un huitième de finale contre l’Argentine.

Organisation oui, distribution oui, animation non, accélération non

Découpons la construction du jeu des Bleus en concepts. Contre le Danemark, l’équipe de France a aisément réussi à enchaîner les phases de relance, organisation et distribution. Bien aidée par le mordant Lucas Hernández, la paire Nzonzi-Kanté a assuré ordre et protection. Face à un bloc danois bas, une fois la distribution du jeu facilement installée, les circuits de possession se répètent et le jeu atteint la phase de l’animation offensive et de l’accélération. Là, les ressources se retrouvent limitées. Dans l’axe, Giroud est encerclé et vite isolé. Et lorsque le jeu long de Mandanda le trouve parfaitement, Dembélé ne suit pas comme Mbappé. Plus près du milieu, Christensen empêche Griezmann de se retourner, et c’est donc sur les côtés que les Bleus progressent.

À gauche, Griezmann et Lemar tissent du jeu avec Hernández, mais la relation ne se rapproche pas assez du but pour que Giroud puisse participer. La construction lente dans les petits espaces à gauche alterne avec des moments de grande verticalité à droite, où Dembélé et Sidibé ne parviennent pas à s’associer. Les offensives bleues viendront du jeu à gauche (Giroud, 15e), d’un corner (Varane) et de frappes de l’extérieur de la surface (Griezmann et Dembélé). Pour ce qui est du jeu sans ballon, ce plan de jeu peu agressif ne récupère pas de ballons intéressants près de la surface (comme Pogba contre le Pérou), malgré les 72% de possession. Sans une accélération tonitruante de Mbappé ou une ouverture magistrale de Pogba, les Bleus n’ont pas de solution schématisée pour casser le cadenas d’un bloc compact. Il manque la vitesse dans la circulation de balle et la volonté de presser l’adversaire pour réduire son espace vital. Le monde entier a peut-être jugé que l’Allemagne a « mal joué » contre le Mexique et la Suède, mais les schémas de notre animation offensive sont à des kilomètres de la sophistication de ceux des hommes de Löw.

L’excellence de Nzonzi pour comprendre le phénomène Pogba

Auteur d’une prestation distinguée, Nzonzi a certainement coché les cases de la feuille d’analyse de Deschamps. Impérial dans les airs (onze duels aériens gagnés !) et toujours rapide et précis dans sa distribution, Nzonzi a découragé les raids danois derrière et organisé la manœuvre avec le ballon. Positionné sur la même ligne que Kanté devant la défense, il a souvent laissé au milieu de Chelsea le luxe d’essayer de lancer l’animation offensive, s’insérant seulement ponctuellement dans le camp adverse. Une prestation conservatrice qui révèle l’ambition première des Bleus hier : ne pas perdre.

Une prestation qui, aussi excellente soit-elle, en dit long sur l’impact unique d’un Paul Pogba dans le contexte de cette équipe de France équilibriste : dans des rôles similaires aux côtés de Kanté dans le 4-2-3-1, ils ont montré deux registres différents. Quand Nzonzi joue au milieu défensif qui sait couvrir et distribuer le ballon, Pogba joue au milieu défensif qui sait couvrir, distribuer le ballon, créer des occasions et marquer des buts. Un joueur d’équilibre capable de gagner des matchs (presque) tout seul. Contre l’Australie puis le Pérou, Pogba avait distillé sept bons longs ballons par match, ce qui est le total de Nzonzi et Kanté à eux deux hier à Moscou. Un volume de création hors du commun auquel l’exigence du football français s’est habituée.

Lemar pour remettre Griezmann au coeur du jeu ?

Dans la mesure où la paire Kanté-Pogba et le trident Griezmann-Giroud-Mbappé se sont imposés dans le onze, la dynamique de la phase de poules peut faire croire qu’il reste une place à prendre à gauche du milieu bleu. À la suite de la prestation disciplinée, mais maladroite de Matuidi contre le Pérou, Lemar avait l’opportunité de marquer des points à Moscou. Mais comme d’habitude, il est difficile de percevoir la grille d’analyse de Deschamps : voulait-il voir le Monégasque égaler la discipline de Matuidi ? Était-il intéressé par sa capacité à animer l’entrejeu tel un nouveau pôle de création au milieu ? Ou voulait-il voir un élément qui manque encore aux Bleus dans le tournoi : la « menace verticale » à la Sissoko ? Sans ballon, le gaucher a montré sa discipline habituelle : volume, duels gagnés et intelligence (une seule faute). Mais la production de l’adversaire limite forcément l’analyse. Avec ballon, le bilan est à nuancer.

Contre la Colombie en mars, Lemar avait été à l’origine de la majorité des décalages bleus en possession. S’il n’a pas apporté la verticalité que le public pouvait attendre, la mobilité, la justesse et le sens du jeu du gaucher ont favorisé le contrôle. Éloignés de la paire Kanté-Nzonzi (ce qui ne devrait pas être le cas avec le retour de Pogba), les mouvements de Lemar ont surtout permis à Griezmann de revenir au cœur du jeu des Bleus. En l’absence de Pogba et Mbappé, le numéro 7 s’est montré le plus actif dans l’animation offensive : tous les ballons entre les lignes passaient par le Madrilène, et les seuls mouvements collectifs se faisaient autour de lui. Bloqué par Christensen dans l’axe et par Dembélé à droite, c’est dans les pieds de Lemar (et Lucas) qu’il a trouvé refuge. En 74 minutes de moyenne contre l’Australie et le Pérou, Griezmann tournait à 37 ballons touchés et 25 passes par match. En 68 minutes à Moscou, il était à 55 ballons et 41 passes. De bon augure pour la suite, à condition qu’il se retrouve entouré de plus d’inspiration samedi.

Les centres de Mendy, les frappes de Fekir et le jeu de Mbappé

Du côté du banc, l’entrée de Mendy à la 50e nous a donné l’occasion de voir deux profils complètement différents : Mendy est une machine à centrer (huit centres en quarante minutes) tandis qu’Hernández apporte sa formation de joueur de Liga : des conservations, des fautes provoquées et un seul centre (pourquoi centrer quand Giroud est entouré de trois Danois ?). A priori, il sera difficile de sortir Lucas du onze après une telle phase de poules, surtout maintenant que les choses sérieuses commencent. Dans la dernière ligne droite, alors que les Danois n’attaquent plus depuis près de vingt minutes, Deschamps offre respectivement vingt et dix minutes à Fekir (Griezmann) et Mbappé (Dembélé).

Le Lyonnais a lâché deux tirs dangereux et s’est montré une nouvelle fois en forme. Gourmand en mouvements, le Parisien a tout tenté pour combiner avec Sidibé, quitte à bouger dans tous les sens en exigeant un appel ou de l’espace. Résigné, il a fini par aller défier l’arrière-garde danoise à mains nues. S’il avait visé la victoire, Deschamps aurait sûrement associé Fekir, Griezmann et Mbappé lors de ces dernières minutes. Mais pourquoi prendre le risque de gagner 1-0 quand le 0-0 est assuré ? Pour les supporters français qui se sont déplacés à Moscou, peut-être ? Deschamps a autre chose en tête : la gagne finale.

Markus

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Article publié le 27/06/2018 sur SOFOOT.com