Arjen Robben, à sa façon

Arjen Robben

Une décennie de courses endiablées, de crochets programmés, de feintes qui donnent le vertige et d’actions sensationnelles. Robben a été la vitrine d’un mouvement, un style de jeu, celui des crochets de tous ces gauchers qui préfèrent l’aile droite : Di María, Lamela ou encore Ben Arfa. On pourrait presque parler de « Robbenisme ». Un footballeur au style unique, à l’itinéraire de cowboy, amené à devenir immense, qui aura finalement tout perdu et presque tout gagné. A sa façon. Jusqu’au bout ?

Une saison énorme au FC Groningue, deux bonnes saisons au PSV, un Euro 2004 révélateur, Chelsea pour 18 millions, deux titres de champion en trois ans ; le Real Madrid pour 36 millions, un titre de champion et une exclusion amère du projet Galactiques 2.0. ; puis le Bayern pour 25 millions, et l’occasion de renaître. Le 10 sur les épaules, un système construit autour de Robbery. C’est l’année 2010, Robben a 26 ans, la maturité pour tout gagner, et Mark Van Bommel pour ne pas perdre. Et il perd tout. L’étoile s’éclipse jusqu’à janvier 2011 : une fracture du mental de six mois, puis la promesse que cela n’arrivera plus jamais. Mais. Mai 2012, finale de la Ligue des champions, Robben se croit assez grand pour surmonter l’histoire et choisit de tirer le pénalty à l’heure de jeu à l’Allianz Arena. Et chute, encore. Avant de renaître en finale de C1 contre le Borussia Dortmund. Très bas, puis très haut. Mais, et c’est là l’essentiel, toujours avec le même style. « And much, much more than this, I did it my way », chantait Frank Sinatra (et plus, bien plus que cela, je l’ai fait à ma façon).

Le style Robben

Le style Robben

 « La seule chose qui compte est le style, car le style est ce qui nous rend différents, et aujourd’hui, celui qui n’est pas différent est invisible », disait Jorge Valdano, attaquant-poète. Arjen Robben, c’est avant tout un style unique. Pour commencer, un physique de cycliste : des petites épaules, une maigre taille, des bras secs. Et ce visage chauve qui semble avoir enduré fatigues et souffrances. Coïncidence ou pas, Robben ne joue pas au football comme les autres, il « pédale dans son couloir » et transforme le rectangle vert en un vélodrome. Sa course de balle, les bras élevés, les doigts étrangement tendus, crispés, (voir la photo), comme s’il avait des ailes, lui donne des airs d’équilibriste, de tornade, de ptérodactyle. Un ailier ailé. Une série de petits pas rapprochés, avec cette façon de toujours se tenir seulement sur une jambe et de pencher son corps sur le côté… Quand Luis Figo jouait pour les couleurs du Real Madrid, les fidèles du Bernabéu avaient pris l’habitude de le surnommer « El Tiburó» (le requin, blanc, donc). Le portugais donnait cette impression de puissance : il fonçait sur le défenseur latéral apeuré et passait coûte que coûte. Pour décrire Robben, on choisirait plutôt l’image d’une vague. On la voit venir, on connait sa forme et on peut prévoir son mouvement, mais on ne peut pas l’arrêter. Aussi, on ne sait jamais quand elle va arriver, et il arrive qu’elle n’apparaisse pas du tout. Comme Robben. Un joueur différent, esthétiquement, et tactiquement.

Le concept de « mercenaire tactique »

Dans un sport collectif comme dans un orchestre, chaque élément joue sa partition. En fonction des modes et des flux tactiques, ces rôles évoluent. Et de l’ailier du 4-4-2 des années 1990, on est passé au soliste attaquant/ailier du 4-3-3, descendant du 7 et du 11, et préférant souvent jouer sur le côté opposé. Une révolution. L’ailier classique était sacrifié sur l’autel du mouvement collectif : aider à la phase défensive, soutenir ses milieux, centrer pour son glorieux numéro 9. Il devait « servir ». Logiquement mécontent de cette inégalité, il a fait sa révolution dans les années 2000. Il ne s’agit plus de courir et centrer. Il faut rentrer dans l’axe, dans la lumière. On oublie la phase défensive grâce à un milieu central supplémentaire et l’ailier peut devenir un joueur offensif de coups à jouer, de highlights. Après tout, il y a une certaine logique à cette évolution : ne serait-ce que géographiquement, l’ailier a toujours été à la fois le plus proche du public et le plus loin du jeu. A droite, à gauche, il n’a qu’une vision toujours partielle du jeu. Robben est bien un joueur « partiel ». Un pied pour courir, un autre pour conduire le ballon. Ce que l’on pourrait appeler un « mercenaire tactique ». Un footballeur à gages, capable de faire la différence sans collectif. Trop bon pour être mis à l’écart et trop individuel pour se fondre complètement dans un projet de jeu. A part.

Robben a cette étiquette collée sur son front d’ingénieur soviétique. Dangereux, précis, au talent sans borne, il suffisait d’envoyer l’agent en mission pour voir l’opération s’accomplir. Indépendant, différent, aussi bien esthétiquement que tactiquement, Robben faisait son chemin sur son côté. Si souvent blessé, Robben était même perçu comme un élément à part au sein de l’effectif de Chelsea ou du Real. Il y avait la composition avec et sans le numéro 11. Le jeu de Robben est allé encore plus loin dans son exclusion du collectif : s’il a toujours su tout faire avec un ballon, il n’a jamais su s’en séparer correctement. Tout le contraire de Wesley Sneijder, son ex-coéquipier à l’infirmerie du Real, qui aurait pu faire carrière en chaise roulante, et donner autant de caviars et lucarnes. Robben courrait, débordait, dribblait et… ?

Robben à Madrid

Robben à l’épreuve Guardiola

Et tout allait bien, jusqu’à que le Hollandais se mette à échouer. La finale du Mondial 2010, la finale de la C1 2010, la finale de la C1 2012. Ou comment frôler une grandeur inouïe, celle d’un triplé et d’une coupe du monde en marquant dans toutes les finales, la même année. Pour reprendre les mots de Sinatra, Robben a eu son « share of losing » (son lot de défaites). Si proche à l’époque, si loin aujourd’hui. La vie des cowboys, et leur légende, tiennent souvent à un fil. Robben devait porter ses équipes, l’histoire retiendra qu’il se sera fait finalement porté par le Bayern de Heynckes. En conservant son style, certes, mais sans jouer le premier rôle. Aujourd’hui dans le Bayern de Pep, celui de Ribéry, Schweinsteiger, Lahm, Müller, Kroos, il est une gâchette de plus, une flèche différente mais pas indispensable. Et certainement de moins en moins. Guardiola aussi aime faire les choses à sa façon. Et façonner ses ailiers. Modèle ? Pedro. Mots d’ordre : sacrifice, courses, ombre. Des petits soldats hyper mobiles et généreux. D’où un nouvel enjeu : comment Robben peut-il conserver son identité – et sa grandeur – chez Pep ?

A sa façon, jusqu’au bout ?

La grandeur de Robben a toujours reposé sur le fait qu’il ait toujours, de A à Z, de Groningue à Munich, joué à sa façon. Ses chefs d’œuvre portent la marque « Robben » : crochet extérieur et frappe en lucarne opposée. Même au Camp Nou. Mais broyé par le Real Madrid, soumis au Bayern Munich, le cowboy a perdu de sa superbe. Il a fini par gagner, certes, mais a dû partager ses gains. Et risque de les voir se faire attribuer à Ribéry si le Français remporte le Ballon d’or. Les carrières des cowboys ne répondent pas à la même logique que les autres. On ne mesure pas en titres, mais en prouesses. On préfère gagner un peu tout seul que beaucoup grâce aux autres. Tévez a préféré quitter United pour remporter le titre avec City. Zlatan voulait à tout prix fuir Barcelone pour gagner à sa façon. Comme le chantait Frank Sinatra : « For what is a man, what has he got? If not himself, then he has naught » (car qu’est-ce qu’un homme, que possède-t-il ? Sinon lui-même, il n’a rien). Quelque part, pour rester cette figure de héros particulier au même titre qu’un Zlatan ou un Tévez, pour rester lui-même. Robben devrait refuser de changer. On aurait pu imaginer Robben partir de Munich cet été pour aller répéter ses gammes et martyriser d’autres défenses, à sa façon, avec le premier rôle. S’il ne l’a fait pas, il doit se sentir capable de convaincre Guardiola de le laisser jouer à sa façon. Et puis, il se dit « plus heureux que jamais » dans ce Bayern. Après tout, s’adapter, c’est évoluer, grandir, progresser. Mais c’est aussi changer, s’aliéner, se vendre. Au risque de se perdre.

Markus

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6 réflexions sur “ Arjen Robben, à sa façon ”

  1. Franchement je ne connaissais pas ce site, la plus tard du temps je lisais SO FOOT, c’est le premier article que je look, et je tenais à tirer mon chapeau à l’auteur tant cette article est agréable à lire. Sincèrement de la très très grande qualités. Respect et félicitation. Peace.

  2. Superbe article ! Robben est un joueur bourré de talent mais parfois un peu trop individualiste, même si ça semble s’améliorer d’années en années
    Robben est au passage mon joueur préféré 😀

  3. Markus, je vais pas rajouter des éloges sur cet article en particulier ; tu es de loin la plus sensible, précise et didactique plume que j’ai pu lire sur le foot.

    Juste une question : As-tu ou vas-tu écrire un bouquin ?

    Merci de ta réponse et merci pour tout.

    J

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