La folle histoire de la Lazio de Maestrelli

Certaines histoires sont tellement belles qu’elles ne nécessitent pas d’analyses, d’études, de critiques. Certaines histoires sont tellement belles qu’il suffit de les raconter humblement, sans trop de détails, pour les faire revivre dans notre imaginaire collectif. Et la Lazio de la saison 1973/1974 est une très belle histoire.

Tommaso Maestrelli

L’histoire d’amour liant l’Italie et la notion de « groupe »

E’ la vittoria del gruppo”. Combien de fois a-t-on entendu cette phrase prononcée par un joueur, dirigeant ou entraineur italien? Le pays culte de la tactique est aussi celui de l’importance du groupe, de l’esprit de vestiaire. Dans tout talk-show, à chaque interview, ce concept est souligné et re-souligné. Lorsque Lippi gagne le Mondial en 2006, ses premiers mots sont forts : « On n’était pas la meilleure équipe, mais on avait le meilleur groupe ; un vestiaire soudé  qui ramait dans la même direction ». Quand le Milan d’Allegri bat la Juventus cette saison, le coach toscan affirme victorieusement : « le groupe est derrière moi ». On peut même plonger dans le passé, jusqu’à l’Inter d’Herrera ou le Milan de Rocco, deux personnages pour lesquels un vestiaire soudé était plus important que l’eau chaude. Sans un groupe uni, on ne gagne pas. On ne peut pas gagner, c’est contre-nature, c’est irrationnel, c’est impossible. Le Napoli version 1987/1988 nous le rappelle bien. Dominateur tout au long du championnat, il s’écroule lors des cinq dernières journées, ravagé par la révolte interne menée par le clan de Maradona voulant la tête de l’entraineur Ottavio Bianchi. Distrait et démotivé, ce Napoli offre à l’AC Milan de Sacchi un Scudetto jusque-là impensable. Les époques changent, les années passent, les acteurs évoluent mais ce concept reste intouchable : un groupe soudé avec des individus matures et intelligents produira toujours d’excellents résultats.

Pourtant, une équipe peu connue en dehors de la Botte a défié toutes ces idées. Une équipe formée par des joueurs complètements dingues, techniquement moyens (à quelques exceptions près), et par un vestiaire littéralement divisé en deux où les différents clans ne s’adressaient même pas la parole. C’est la folle histoire de la Lazio du Maestro Tommaso Maestrelli.

Long John, les entraînements sanguinaires, les coups de feu et de folie…

Des Crétins. C’est comme ça que l’Italie considérait « généreusement » les joueurs Laziali de 1973 : ils étaient bien pires que des simples crétins. Et il n’aurait pas été choquant de les appeler criminels, pour leurs relations plus ou moins claires avec la Banda della Magliana, gang qui dominait la Rome de ces années-là. S’autoproclamant fièrement  fascistes et se promenant en ville avec un pistolet sous la veste, une grande partie d’entre eux est passée à plusieurs reprises au commissariat pour des altercations violentes avec des supporters. Dans le documentaire Sfide sur le sujet, Pino Wilson, stopper de cette Lazio, affirme sans regrets : « Oui, effectivement à l’époque on était des têtes chaudes, des voyous ». Ce qui ne les empêche pas d’avouer leurs conneries de jeunes avec une nonchalance étonnante. Vincenzo d’Amico, milieu de terrain créatif et talentueux, raconte comment toute l’équipe avait acheté des armes, plus ou moins légalement, pour la compétition de tir au pistolet qui suivait les entrainements. Le symbole en était l’inimitable Giorgio Chinaglia, Long John pour les supporters biancocelesti, qui l’adulaient bien évidemment. Mort en Avril dernier à 65 ans, Chinaglia représentait le côté noir de l’équipe. Célèbre pour avoir envoyé chier le sélectionneur Italien Ferruccio Valcareggi lors du mondial 74, Long John est mort aux Etats-Unis en tant que fugitif, poursuivi par la Justice italienne pour ses relations avec le clan des Casalesi et des mystérieux investisseurs bulgares avec lesquels il tenta de racheter la Lazio. Luciano Re Cecconi, autre blason adoré de cette Lazio, eût une fin tout aussi tragique : tué à 29 ans par un bijoutier alors qu’il essayait de dévaliser sa boutique. En réalité, Re Cecconi voulait simplement faire une blague de  très mauvais goût. Mais le bijoutier, alarmé par le climat de violence qui régnait dans la capitale, n’hésita pas à lui tirer dessus, et le tuer.

« Ma Vaffanculo ». Valcareggi se fait insulter par Chinaglia pour l’avoir remplacé lors du Mondial 1974. L’histoire entre Long John et la Nazionale se terminera ce jour-là.

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Des voyous détestés par l’Italie. Mais surtout des voyous qui se détestaient entre eux. Le vestiaire, symbole si sacré pour le football italien, était un champ de bataille. Felice Pulici, numéro 1 de la Lazio 1973/1974, explique comment le vestiaire des biancocelesti était littéralement divisé en deux. Du côté gauche, se déshabillait le clan des Chinaglia, D’Amico, Pulici et compagnie. Tandis que le côté droit était sous le contrôle du clan ennemi, celui du terzino Martini et du vice-numéro neuf Garlaschelli, grand adversaire de Chinaglia. Il était strictement interdit de laisser ses affaires dans la moitié du clan rival, ni même de mettre un pied du mauvais côté du vestiaire sous peine de bagarre générale. A table, comme l’affirme D’Amico, « on était assis, moi, Chinaglia, nos amis… Puis on laissait trois ou quatre chaises libres, pour être le plus loin possible des autres ». Une ambiance Far West qui dégénérait lors des matchs d’entraînement du vendredi, où les clans rivaux s’affrontaient à coup de tacles assassins. Des milliers des personnes venaient assister à ces entraînements  pour parier sur la victoire d’un clan. Dans ce contexte fou, une « victoire » consistait à blesser un joueur ennemi. Pulici confirme cette version populaire : « Combien de fois a-t-on dû renoncer à quelqu’un qui s’était blessé le vendredi ? Beaucoup trop. On était des fous. »

Des caractères difficiles, un vestiaire divisé. Et en plus, un effectif qui ne tenait pas la comparaison avec les puissances du championnat italien. Le président, Umberto Lenzini, ne voulait pas investir de grandes sommes : son but était de renforcer l’équipe afin d’assurer un maintien tranquille. Après tout, le club jouait en Serie B jusqu’en 1972. D’où l’achat de « calciatori di provincia », ou « footballeurs de province », réputés pour ne pas avoir les qualités nécessaires et la carrure requise pour exceller dans les grandes équipes. Ces joueurs s’appelaient Re Cecconi, acheté à deux sous en provenance du Foggia ou encore le gardien Pulici, ex-numéro 1 du Novara, défense la plus perméable de la saison 1972. Chinaglia était la seule vraie star de l’effectif. Un centravanti létal qui dégageait une immense puissance physique et une excellente frappe du droit. Et surtout un grand mental, un type qui revenait toujours plus fort, le grand leader de l’équipe. Il était épaulé par l’excellent D’Amico au milieu de terrain et les solides défenseurs Giuseppe ‘Pino’ Wilson, Mario Frustalupi et Luigi Martini. Une star, quelques bons joueurs, mais un effectif moyen dans son ensemble. Lorsque l’Italie de Valcareggi aborde le Mondial 1974, seul Chinaglia représente la Lazio dans le onze titulaire Azzurro.

Tommaso Maestrelli, le guide

Au milieu de cette haine qui semble conduire à une tragédie inévitable, un seul homme est capable d’avoir la lucidité nécessaire pour calmer les rivalités et combler les lacunes de l’équipe. Cet homme est Tommaso Maestrelli, entraîneur toscan assis sur le banc de la Lazio depuis 1971. Coach correct, ayant obtenu des résultats honnêtes avec le Bari et le Foggia, Maestrelli comprend tout de suite que son boulot ressemblera bien plus à celui d’un psychologue qu’à celui de ses autres collègues. Les tactiques, les formations à adopter, la philosophie de jeu à inculquer passent au second plan par rapport à l’objectif majeur : « Ma première préoccupation était de faire en sorte qu’ils ne se tapent pas dessus ». Il décide donc d’encourager la division de l’équipe en formalisant la dichotomie côté droit/côté gauche du vestiaire. Au lieu de démanteler les deux clans en vendant quelques éléments, il les renforce et les sépare encore plus pour éviter une détérioration supplémentaire de l’ambiance. Une idée simple : plus Chinaglia et Garlaschelli s’évitent, plus le vestiaire est stable.D’ailleurs, c’est bel et bien Maestrelli qui sépare les deux clans lors des matchs d’entraînements. Une façon inédite de les motiver, d’extraire ce petit plus qui faisait la différence le dimanche. La haine est toujours une motivation forte. Dans le cas de cette Lazio, c’était le moteur qui faisait avancer le groupe.

Maestrelli et Chinaglia. L’entraîneur toscan était le seul à savoir calmer Long John.

Une haine complétée par une adulation aveugle de tous les joueurs, indifféremment du clan, envers leur entraîneur. Maestrelli savait se faire aimer et il ne prit jamais part dans les conflits du vestiaire, laissant ses joueurs se défouler. Il en retira l’aura d’un homme juste, qui ne favorisait ni l’un ni l’autre, mais qui observait d’en haut, presque désintéressé, les querelles de ses dépendants. Et puis il s’intéressait à leurs histoires personnelles et apaisait leur côté obscur. Lorsque Chinaglia finit au commissariat pour avoir tapé un supporter Romanista au cinéma, Maestrelli l’invita à vivre chez lui pendant quelques semaines pour le réconforter, et le calmer. Vincenzo D’Amico résume bien la relation qu’il entretenait avec ses joueurs : « Voleva un gran bene a noi tutti » (il éprouvait une grande affection envers nous tous). Maestrelli était tout simplement un père de famille qui traitait ses joueurs comme des fils bons mais encore immatures.  Cet amour inconditionnel envers Maestrelli associé à la haine omniprésente dans le vestiaire créait un mix explosif qui exaltait les capacités des joueurs. D’un côté, la haine qu’ils éprouvaient renforçait leur compétitivité alors que de l’autre, l’affection pour leur coach faisait en sorte qu’ils jouent unis pour Maestrelli le dimanche.

Une Bande de Héros

Et ainsi, le 12 Mai 1974, 11 voyous dirigés par un psychologue entrèrent dans l’Histoire. Comme un symbole, le pénalty décisif contre le Foggia est provoqué par Garlaschelli et réalisé par Chinaglia. Ou comment Maestrelli réalisa l’impossible : faire gagner le premier championnat de la Lazio avec des « crétins » se détestant. La Lazio version 1973/1974 est une histoire touchante, le triomphe d’un homme généreux et affectif qui réussit à se faire aimer par des voyous et défia les dogmes footballistiques transalpins. Mais un triomphe qui aura une fin brusque et tragique, puisque en 1976 Maestrelli s’éteint, entouré par ses joueurs, ses fils, vaincu par une tumeur au foie. Inévitablement, après sa mort, l’équilibre fragile qui régnait dans le vestiaire s’écroula, et la Lazio se retrouva à un petit point de la relégation dès l’année suivante. Puis suivront la disparition de Re Cecconi, la fuite de Chinaglia vers les Etats-Unis et le scandale Calcioscomesse qui enterrera définitivement cette Lazio. Mais l’on préfère se rappeler de la Lazio 1973/1974 comme le conte d’un groupe de voyous mal-aimé par tous qui fut capable d’expier ses pêchés, de se transcender sur un terrain de football pour s’inscrire dans l’éternité. Et qui est rappelé par les tifosi laziali non pas comme un groupe de crétins, mais comme une bande de héros immortels.

L’image clé du Scudetto Laziale. Chinaglia célèbre son but décisif lors du derby de la capitale sous la Curva Sud de la Roma. Enragés par cette provocation, les ultras Romanisti lui jettent dessus bouteilles de verre, pièces et clefs.

Ruggero

Documentaire Sfide en italien sur la Lazio de Giorgio Chinaglia: ICI

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Une réflexion sur “ La folle histoire de la Lazio de Maestrelli ”

  1. Avec l’article de Markus sur l’atlético c’est un doublé sympa pour un vendredi, vais m’offrir quelques chocolats pour que le plaisir soit complet.

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