Un chevalier, un bouffon et une cuillère – De la panenka de Pirlo

Il est 23h20 lorsque Pirlo entre dans la moitié de terrain anglaise pour tirer le troisième tir au but de son pays. L’Euro a débuté il y a deux semaines, et si la compétition est belle, l’extraordinaire n’a pas encore eu lieu. Rien d’exceptionnel, rien de magique, rien de chevaleresque. Deux minutes plus tard, ce match entre dans la légende du football européen. Entre temps, un conte. Qui raconte comment un chevalier exécuta un bouffon avec une cuillère, le tout sous les yeux du Roi.

Lors de cette séance mortelle, Joe Hart attire toute l’attention. Opposé au Roi Gianluigi Buffon, le natif de Shrewsbury tente le tout pour le tout pour monter sur le trône de meilleur gardien de l’univers (trône partagé par Gigi et Iker depuis près d’une décennie). Sur sa ligne, face à son coéquipier de club Balotelli, il gesticule, tire la langue, agite les bras et les hanches, crie, fait des bruits pour déconcentrer le tireur. Dans sa tenue rouge moulante et avec sa coiffure de troubadour, Hart fait le bouffon. Balotelli le ténébreux ne tremble pas.

Mais quand Sieur Andrea Pirlo s’avance quelques minutes plus tard vers le point de pénalty, le chevalier de Brescia vient de voir son valet – et soi-disant héritier – Riccardo Montolivo tirer lamentablement à côté. Hart le troubadour a grossièrement trompé l’innocent néo-milaniste, et Pirlo n’a pas apprécié. Lui qui a tout gagné (sauf un Euro, tiens) et qui n’a pourtant jamais cherché à devenir le Roi qu’il aurait pu être, n’éprouve que mépris pour ce pauvre mécréant couvert de ridicule. En Italie, on ne rigole pas avec la classe. La classe non è acqua, « la classe n’est pas de l’eau », dit-on de l’autre côté des Alpes. Et le comportement de Hart a dépassé les limites. Lors de cette marche d’une trentaine de mètres, Pirlo pense certainement à son pays, son honneur et sa dignité. Et se dit sans doute qu’il ne peut être toléré qu’un pitre venu d’une île où il pleut tous les dimanches puisse vaincre sa belle Italie. Il pense alors à la manière avec laquelle il devrait tirer ce tir au but. Afin de marquer, d’abord. Mais aussi de donner une leçon de vie à ce pauvre jeune homme dans l’erreur. Il a alors peut-être un petit regard en direction du Roi Buffon, afin de chercher l’acquiescement de son capitaine. Puis une petite pensée pour Totti, qui se serait chargé avec un plaisir infini de détruire les espoirs de ce cafone de Manchester.

De son côté, enfermé entre ses trois montants, Hart est sorti de la scène. Du fait de ses bouffonneries, il se trouve dans un état d’excitation second, qui contraste avec la tranquillité et le calme habitant le chevalier italien se tenant onze mètres plus loin. Alors que Pirlo sait exactement ce qu’il fait, ce qu’il doit faire et ce qu’il va faire, lui n’est plus concentré sur rien. Il gesticule, crie, ouvre la bouche et choisit à l’avance de sauter sur son côté droit, le plus loin possible. Sa pensée est programmée, et du coup, ce qui se passe entre cette décision et le tir en lui-même n’importe plus… alors que c’est bien ça, le plus important, le moment-clé. A cet instant précis, au contraire, Pirlo semble omniscient. Quand Hart a vu passer la séance en un cinquième de seconde, le chevalier Pirlo a tout vu, tout entendu, tout compris. Il a vu Stevie Gerrard trembler devant Gigi Buffon au moment du tirage au sort. Il a vu Rooney lancer les siens. Il a vu Montolivo tomber dans le piège. Il voit très bien les supporters anglais derrière Joe Hart, certainement aussi excités que leur number one.

Pirlo s’empare du ballon et le pose sagement sur le point blanc. L’arbitre lui fait une remarque, il lève la tête, l’écoute, acquiesce et remet le ballon. Jusque-là, il n’a pas regardé une seule fois Joe Hart. Il l’ignore. Huit pas en arrière. Là, il lève la tête, voit ce qu’il craignait voir : un bouffon dans ses œuvres. Il baisse alors les yeux et tire sa bouche comme s’il disait « ah, si tu savais mon pauvre… ». Un tirage de langue de concentration lui échappe. Puis il s’élance. Et là, magie. Le ballon s’envole à peine, dessinant une courbe harmonieuse au possible. Le temps s’arrête. Cucchiaio.

En italien, une panenka se dit « cuillère ». Dans un pays où la gastronomie est une question de vie ou de mort, le cucchiaio est quasiment une sainteté.  Un geste d’une beauté si transcendante que le raconter à un non-voyant serait un exercice impossible.

Comme prévu, Joe Hart saute le plus loin possible sur son côté droit, et revient à la réalité en voyant ce ballon lui rire au nez. Vite, il se retrouve sur le dos, comme un vulgaire cafard. Pirlo est resté bien droit et connaît sans doute un sentiment d’excitation indescriptible après ce geste parfait. C’est certainement pour cette raison qu’il avance de quelques mètres sans contrôle, avant de se ressaisir comme un vrai seigneur l’aurait fait, à temps. C’est à dire à temps pour faire seulement quatre petits pas dans les six mètres du bouffon, lui passer devant et lui faire comprendre qu’un monde les sépare, son mental et le sien, sa classe et la sienne. Un chevalier sans pitié. Ayant fait son devoir, Pirlo revient tranquillement auprès des siens, la tête haute. Balotelli l’envie certainement, tandis que les autres éprouvent une admiration sans limite pour celui qui est allé si loin dans le génie qu’il a fait de cette séance de pénaltys une formalité. Buffon n’est pas surpris. Comme un Roi conscient des talents et de la bravoure de son chevalier, il savait.

Hart n’est pas seul au sol. A ses côtés, toute l’Angleterre comprend qu’elle est tombée sur trop fort. Un joueur qui est capable de réaliser un geste qu’ils n’ont jamais vu dans leur propre championnat, en quart de finale de l’Euro. Eux qui pensent certainement que Pirlo est un italien surcoté de plus, un autre joueur latin qui passe son temps au sol à pleurer et qui préfère s’occuper de ses cheveux que courir et combattre. Eux qui prennent Totti pour un type qui suce encore son pouce et pensent que Gattuso ne se douche jamais. Médusés, ils voient tout leur système de pensée s’écrouler sous leurs yeux. Ashley Young, qui se considérait jusque-là certainement comme un top-player, tremble. Et, comme tous les joueurs qui ne savent plus quoi penser, il choisit la force. Transversale. Nocerino arrive alors comme un fantassin venant chercher un gros butin avec une confiance surnaturelle. « Aaaaaargh ! », crie-t-il en marquant. Ashley Cole aussi, une exception du royaume, un joueur pourtant si fin, si exquis, si technique, se met à tergiverser. Il hésite, s’arrête. Buffon ne bouge pas. Et le Roi n’a plus qu’à se coucher tranquillement sur cette frappe d’un homme qui doute. Diamanti peut enfin aller ramasser le trésor. La Squadra Azzurra est en demi-finale de l’Euro.

En italien, l’expression « manger comme un allemand » désigne le fait de manger comme un cochon, de manquer de classe à table. Nul doute que Sieur Pirlo aura à cœur de remplir une nouvelle mission ce soir contre la Mannschaft.

Markus

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8 réflexions sur “ Un chevalier, un bouffon et une cuillère – De la panenka de Pirlo ”

  1. l’article est aussi sublime que le geste de Pirlo, plus qu’un article de presse, c’est tout simplement une poésie

  2. Et aujourd’hui Pirlo a prouvé une fois de plus qu’il est un joueur inégalable…

    Voila,pourquoi le Football est beau….

  3. Pirlo avait déjà tenté une panenka (« cuillère ») il y a 2 ans contre le Barça… et l’avait lamentablement ratée.
    Le gardien avait tranquillement attendu debout que le ballon lui arrive gentiment dans les mains.
    On n’est pas chevalier tous les jours. 🙂

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