FT y était : Real Madrid – Bayern Munich, Un Duel de géants

« L’équipe allemande élimine le Real Madrid au terme d’un match éternel, intense et émouvant » – El Pais

 

Jupp Heynckes l’avait annoncé la veille, ce match sera « un duel de géants ». Deux géants du football européen, deux géants du sport mondial. Le Real Madrid Club de Futbol et le Fußball-Club Bayern München ne sont pas des simples clubs, mais de véritables institutions. Peut-être même les deux institutions les plus fortes que le football européen ait connues. Un duel épique de deux colosses qui n’est pas sans rappeler le célèbre tableau Duelo a garrapazos (Duel à coups de gourdin) de Goya.  Deux institutions grandioses, autoritaires, parfois très froides, toujours prestigieuses. Et qui dit grandes institutions dit grande compétition. Hier à Madrid, la magie opère dès les premières heures. Un climat mystique ensorcelle les murs de la ville. Cela commence dès le matin, lorsque les madrilènes se rendent compte d’une montée de température de dix degrés en comparaison à la veille (et au lendemain d’ailleurs). Toute la journée, la température ne cesse de monter, entraînant toute la ville dans une sorte d’ivresse incontrôlable. Chaleur, tension, pression, attente. Madrid se fait emporter par l’âme de cette merveilleuse création qu’est la Champions League. Aux abords du stade, bien avant le début de la rencontre, l’ambiance est folle. La Calle de Marcelino de Santa Maria, d’habitude principalement occupée par les Ultras Sur, est bondée par la foule madridiste. Le peuple attend ses gladiateurs, et au moment du passage du bus (vidéo), il les salue comme il se doit, comme des héros partant en guerre.

L’ambiance à l’entrée des joueurs est démente. En temps normal, c’est le Bernabéu qui, majestueux comme aucun autre, prend le dessus sur le public. Ce soir, tout change. Le public est survolté et son ivresse prend vite le pouvoir face au calme des murs. Les Ultras Sur ont fait un superbe travail et le tifo en hommage à Juanito est splendide. « Les années passent, les mythes sont éternels ». Ceux qui l’ont connu se rappellent avec émotion de la maravilla qu’était Juanito, les autres se contentent de faire du bruit pour oublier leur date de naissance bien trop tardive. Car le joueur-ultra aimait le Bernabéu de cette façon-là, bruyant, chaud, nerveux, plein de furie, à son image. A vrai dire, nous ne sommes pas surpris, Marca et As avaient bien relayé les demandes d’Arbeloa, Ramos et Casillas souhaitant voir le Bernabéu prendre le rôle du treizième homme. Hein ? Treizième ? Oui, les onze merengues, Juanito et enfin le public. Car en ces nuits européennes prestigieuses, le madridisme s’en remet toujours à l’esprit de l’éternel jeune homme de 37 ans qui trouva la mort il y a vingt ans. Nous nous installons donc dans le Fondo Sur, au-dessus des Ultras, et nous laissons emporter par la magie de ces nuits européennes appelées à devenir légendaires.

Trois buts et puis l’angoisse

Le match part tambour battant. La moindre faute, touche, beau contrôle ou frappe entraîne une un son spécifique de la part du public, chaque geste a sa réaction. Une décision arbitrale « fâcheuse » est suivie par un cinglant « eeeeeh ! ». Une frappe à côté par un vibrant « huuuuy ». Et un contrôle fantastique de Di Maria ou Özil par ce silence qu’impose la beauté. Au terme d’un concert somptueux de cinq minutes, Özil décide d’accélérer les choses, centre pour Di Maria, reprise de volée, main d’Alaba. Penalty. Cristiano s’avance, forcément. Grosse pression pour lui. Gros stress pour le public. Mains sur le visage dans les tribunes. But, facile en fait. 1-0. L’appréhension du début du match a quitté les esprits madrilènes et la confiance remplace peu à peu la méfiance. A la septième minute, tandis que le Bernabéu rend son hommage habituel à Juanito : « Illa Illa Illa, Juanito Maravilla », Alaba profite d’une défense madrilène distraite pour balancer un caviar à Robben, au-dessus. Première alerte, Madrid se rend compte de l’angoisse que va provoquer chaque raid allemand dans son camp. Le fameux but qui compte double pèse sur les âmes. Mais l’heure de l’angoisse insoutenable n’est pas encore arrivée. Il est exactement 21h quand le cerveau d’Özil envoie un message codé à son pied gauche pour lancer une passe trouant complètement la défense du Bayern. Ronaldo est dans son match, 2-0. Là, les choses deviennent sérieuses au Bernabéu. L’équipe n’a pas peur comme contre Lyon il y a deux ans, l’équipe n’est pas aussi nerveuse que face au Barça l’an passé, les choses semblent revenir dans l’ordre. Cristiano a droit à de multiples ovations, encore et encore. Fiesta.

Sur une action bavaroise plutôt innocente, Kroos centre un bon ballon depuis le côté droit, Pepe (et Ramos) bouscule Gomez. L’homme en lilas prend sa décision instantanément : tir des onze mètres. L’ex de la maison, Robben, se présente devant Iker, son pire ennemi. Tir décroisé. Plongeon de Casillas. Déviation du bout des doigts. Poteau. Rentrant. 2-1. Égalité parfaite sur les deux matchs. Le vide s’empare alors de l’esprit de tous les madridistes, qui réalisent en un instant que leur Madrid pourrait ne pas se qualifier pour la finale. Jusque là, le rythme est au niveau de l’intensité exceptionnelle qu’impose une telle scène. « Hymne au football« , écrira Marca le lendemain. Sans le Clasico de samedi, le match aurait certainement gardé ce rythme durant 120 minutes. Mais à partir de la seconde mi-temps, le niveau de spectacle baisse d’un cran, celui de l’angoisse du public monte en flèche. Chaque passe est scrutée par les 164 000 yeux présents et on joue à présent à ne pas perdre.

L’attente soutenable

Deuxième mi-temps. Les joueurs ralentissent, surtout côté madrilène. Di Maria ne vient plus provoquer Alaba, Cristiano fait bien moins d’appels et Xabi Alonso ne prend plus le risque de lancer ses fameuses transversales meurtrières. Comme le dit Mourinho, le Bayern a eu « un weekend de vacances » tandis que ses joueurs jouaient samedi soir le match le plus important de la saison. La preuve, le pressing de Karim El Gato Benzema ne fait plus peur à personne. A la 52ème minute, c’est à dire la septième de la deuxième période, le nom de Juanito est à nouveau scandé par le public madrilène. Puis vient le temps de la perplexité de tout le madridisme devant la solidité et la force tranquille de cet étonnant Bayern.  Les replacements sérieux de Lahm et Schweinie s’enchaînent avec les combinaisons folles de Ribéry et Robben. Toni Kroos percute sans arrêt l’axe et détruit le milieu merengue à lui tout seul. Si l’allemand de 22 ans n’a pas retenu l’attention de tous, Xabi Alonso et Khedira se souviendront longtemps de ce jeune blond qui avait décidé de foutre la merde dans leur palace en ce soir mondain. Gomez tente de peser sur Pepe mais est pris de vitesse sur la plupart de ses tentatives. Le brésilien-portugais rend une copie quasi-parfaite (penalty concédé), à l’image de sa saison. Meilleur défenseur de la planète cette année ?

Après un petit pont délicieux de Ribéry sur Arbeloa, nous entendons un « joder quel joueur, ce mec pourrait être un milieu du Barça ». Sous entendu, il a un toucher de balle hors-du-commun. Quand Robben accélère seul sur le côté droit, Ribéry a la capacité de faire accélérer toute son équipe grâce à une vision du jeu que nous ne voyons malheureusement jamais avec les Bleus. Ce soir le numéro 7 dégage une forte impression, celle d’un leadership technique incontestable. Cette force qu’ont seulement les grands joueurs. Alors qu’une partie du Bernabéu commence à demander l’entrée de Pipita Higuain dès la 65e, Mourinho fait rentrer Kaka à un quart d’heure de la fin. Si le stade accueille le Ballon d’Or avec l’espoir de le voir résoudre ce match si compliqué, le public n’a d’yeux que pour Karim Benzema. Contrôles orientés, passes dans la course, feintes félines, le Français a pris une autre dimension cette saison. Celle des très grands. Sauf que tout est écrit pour que le match aille au-delà du temps réglementaire. Neuer capte les coups-francs de Cristiano, Marcelo empêche Robben de (trop) faire la différence, et surtout Gomez manque l’immanquable à la 86e, tout seul devant Casillas. Un contrôle et une hésitation de trop. Dire que le Bernabéu a tremblé est un euphémisme. Overtime.

L’attente insoutenable

Prolongations. Müller prend la place de Ribéry, Cristiano ne parvient pas à faire du Ronaldo et Luiz Gustavo obtient son carton jaune à la 101e minute. « Puto arbitro, t’as attendu 101 minutes cabron, 101 minutes ! » entend-on dans le stade. Les deux géants se neutralisent de chaque côté. Pepe est énorme, malgré Kroos. Tout autant que tout l’organe défensif bavarois, malgré Özil. Après le repos, Pipita Higuain entre à la place de Benzema, applaudi comme à chaque sortie, comme un crack. A la 113e, Kaka se retrouve en bonne position dans la surface. Tout le stade attend de voir son génie s’exprimer, le temps se suspend. Mais le génie brésilien attend, hésite, donne l’impression de tenter quelque chose et finit par tout gâcher. Il aurait pu tenter une grosse frappe dans un angle difficile, faire exploser les filets et rentrer dans l’Histoire du Real Madrid. Il aurait pu aussi manquer de peu une frappe osée et s’en sortir avec les applaudissements de celui qui aurait tout tenté. Mais non. A la place, Kaka va s’enfermer et centre un ballon qui finit par se stopper entre les deux mollets de Boateng. Stop. Phénomène étrange, cet instant où le ballon est immobile semble avoir duré une éternité, non seulement dans le stade, mais aussi dans toute l’Espagne. Le temps s’est arrêté, plein de significaiton et lourd en conséquences. Dans l’esprit du joueur, ce ballon est peut-être même encore coincé. En cinq secondes, sous les yeux de dizaines de milliers de socios prêts à lui pardonner trois saisons de doutes, Kaka gâche tout. Parfois, il est dit que le monde du football va vite, très vite. Mais Kaka a eu le temps. C’était l’occasion de redevenir celui qu’il était, mais il a échoué. Certainement trop tard. Nous ne le verrons peut-être plus jamais au Bernabéu. Un mariage trop parfait, sans doute.

A dix minutes du terme, Mourinho fait enfin entrer Granero. Özil sort sous une ovation vibrante. Trop de classe, de toucher, de beauté et d’élégance dans le jeu de Némo, et le Bernabéu le regarde partir comme un jeune homme qui regarderait la plus jolie fille du village rentrer chez ses parents après une nuit d’amour. A cinq minutes du terme, l’atmosphère devient insoutenable. Le Madrid lance ses dernières forces dans la bataille. Granero déambule dans le surface, évite Neuer une fois puis se retourne, protège son ballon et tombe. Imaginez alors le cri du stade. Et l’autorité de l’arbitre, qui refuse de faire basculer le match à ce moment-là. Puis deux minutes plus tard, Marcelo récupère le ballon dans sa surface et lève la tête. Le brésilien vient de passer 116 minutes à courir après Robben, Ribéry et Kroos mais trouve la force pour une course de dribbles de soixante mètres. Passe en profondeur, Higuain hors-jeu, le stade n’y croit pas. Le public l’a compris, aucun but ne sera marqué dans le jeu. Neutralisés, les deux géants se regardent une dernière fois dans les yeux. Enormes, géniaux, solides et rigoureux, les deux colosses sont allés au bout, jusqu’aux tirs aux buts d’une demi-finale retour de Champions League. Après avoir gravi tous les monts de cette terre, ils se retrouvent face à la porte du paradis. Mais il ne peut en rester qu’un seul. Place aux tirs aux buts, qui décideront de la mort de l’un et de la gloire de l’autre.

Le Football est grand et cruel

Dans le stade, certains parlent du fait que Mourinho ait déjà perdu une demi aux tirs aux buts (2007). D’autres continuent à appeler l’esprit de Juanito en cette fin de match si indécise. Enfin, tous, oui tous se mettent à implorer le saint des saints du Bernabéu. A Naples, dans ce genre de situations les supporters du Napoli implorent San Gennaro le protecteur de la ville. Plus au Nord, la ville de Milan est par exemple protégée par San’t Ambrogio. A Madrid, les socios du Real implorent celui qui les a sauvés tant de fois depuis maintenant dix ans, San Iker. Les « Ikeeer, Ikeeer, Ikeeer » résonnent dans tout Madrid à 23h15 (notre vidéo). Alors que les tirs aux buts n’ont pas encore commencé, la tension est étrangement retombée. Il semble admis que le destin a pris les choses en main et que le public, les joueurs ou encore Mourinho ne peuvent plus rien faire pour peser sur cette qualification. Ce sera finalement joué à pile ou face. Mourinho est d’ailleurs à genoux sur le bord de la pelouse, impuissant devant cet exercice fatidique qui finit toujours par dire la vérité. Dans les travées du fantastique Santiago Bernabéu, nous avons cette impression de suspension dans le ciel. Plus personne ne mange de pipas, plus personne ne boit de bière, plus personne ne jette un coup d’œil à son portable. Plus aucun lien direct avec la réalité, en fait. Le stade a ses mains sur le visage, les yeux bien ouverts et l’âme à la merci de ce fameux Dieu du football dont nous pouvons évoquer l’existence dans ce genre de moments. Certains supporters quittent même le stade, refusant d’assister à cette cruauté extrême, persuadés que leur cœur ne tiendrait pas le coup, ou alors convaincus de porter mauvaise chance à leur équipe.

San Iker Casillas les sauvera finalement. Deux fois. Pas assez. Schweinie peut retirer son maillot et aller célébrer cette qualification magnifique dans un silence cruel. Le contraste entre la joie des munichois et la tristesse merengue est saisissant, à la fois cruel et merveilleux, à la fois réel et incroyable. Dix minutes après la décision du destin, 5000 madridistes n’ont pas encore quitté leur siège. Le regard vide, ils regardent les munichois fêter leur finale en espérant se réveiller d’un mauvais rêve. La cruauté, le Bayern l’avait connue il y a deux ans dans ce même stade en finale contre l’Inter de Mourinho. Les munichois ne l’ont pas oublié. Ils auront maintenant l’occasion de tourner la page, à la maison cette fois-ci. Les supporters du Bayern et notamment la Schickeria sont en délire. Les joueurs dansent, courent partout, sautent, gueulent, crient, pleurent peut-être. Alors que tous ses coéquipiers ont regagné le vestiaire, Schweinie s’arrête, se retourne et s’improvise capo pour un dernier chant. En rentrant, dans le métro, nous nous rendons un peu plus compte de ce que peut représenter cette qualification en voyant les casquettes et écharpes « Madrid Final 2010 »… Schweinsteiger, Neuer, Gomez, Lahm, Kroos, Robben, Ribéry, ce Bayern est un très beau finaliste.

Des larmes urbaines

Tout au long de la nuit, Madrid pleure. Logiquement, le jeudi matin, il pleut des cordes. Il pleut comme il n’avait pas plu ici depuis des semaines. Il pleuvra toute la semaine. Il a plu encore hier matin.

Mardi, le quotidien Marca titrait en allemand que « 90 minutes sont très longues au Bernabéu ». Au terme d’un duel épique, les 130 minutes auront paru une éternité pour tout le monde, fabuleuse pour certains, cruelle pour d’autres. C’est le football, un jeu, un sport, assurément le plus beau de tous.

 

Markus

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3 réflexions sur “ FT y était : Real Madrid – Bayern Munich, Un Duel de géants ”

  1. Une première mi-temps frappée par une grâce céleste ou comment élever des footballeurs au rang de virtuose.
    Assurément l’un des plus beaux matchs de ces dernières années.
    Merci à tous pour ces 210min d’extases…

  2. Très bel article, grâce à vous j’ai pu revivre cette soirée de ligue des champions chargées d’émotions. Mille merci

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