Patologia

Arrivé à l’AC Milan encore trop jeune pour voter ou conduire, Alexandre Pato devait tout casser et s’imposer comme la nouvelle grande star du football européen. Galliani pensait tenir entre ses mains un autre ballon d’or rossonero. Quatre ans plus tard, force est de constater que tout ne s’est pas déroulé comme prévu

13 Janvier 2008 : la naissance d’un fuoriclasse


Janvier 2008. La fin d’un cycle pour l’Ac Milan de Carlo Ancelotti. Champions d’Europe en 2003 et 2007, finalistes lors de la fameuse édition 2005 contre Liverpool, ce Milan-là  ne semble plus avoir d’essence dans son réservoir. Vieux et démotivés, les Rossoneri galèrent en championnat pour accrocher la dernière place qualificative pour la Ligue des Champions. Une situation inattendue et déprimante pour tout supporter du Diavolo. Pourtant, un brésilien à la gueule d’adolescent en pleine puberté amène une lueur d’espoir au clan milaniste. Alexandre Rodrigues da Silva dit Pato, à seulement 18 ans, se voit déjà obligé de jouer le rôle du héros qui doit ramener « le club le plus titré » du monde aux sommets de la Serie A.

Paolo Maldini dit de lui “Il a une technique époustouflante et une rapidité de frappe incroyable. Même si c’est encore un gamin, il a une présence physique extraordinaire qui me met personnellement en grosse difficulté à l’entrainement. Ce gosse a tout pour devenir le prochain grand attaquant rossonero”. Carlo Ancelotti, complètement d’accord avec la déclaration de son capitaine, va même plus loin en disant que Pato deviendra un fuoriclasse du football européen. Il Papero semble en effet pouvoir répondre aux attentes placées en lui. Il joue son premier match officiel le 13 Janvier 2008 contre le Napoli et marque son premier but sous les couleurs milanistes. Sur une longue balle de Favalli, Pato se libère facilement de Domizzi, feinte un lob sur le portier Iezzo et place le ballon sous le corps du gardien. Un finish parfait, froid, cruel. Surtout, un finish qui dégage une facilité impressionnante. A tout juste 18 ans, pour son premier match officiel en Italie et malgré l’impact visuel et auditif de San Siro, Pato ne sent pas la pression. Bien au contraire, il est omniprésent tout au long du match. Il pose un danger constant pour la défense napolitaine, toujours en mouvement, toujours prêt à donner une option de passe en profondeur pour ses coéquipiers. En 90 minutes, il frappe 5 fois au but et tente sa chance dès qu’il le peut. La Gazzetta dello Sport du lendemain le surnomme “il campiocino” (c.f ‘le petit champion’) et exalte le trio offensif brésilien Ka-Pa-Ro (Kaka’, Pato et Ronaldo). Un fuoriclasse vient de naître.

Pourtant, 4 ans après, ce même fuoriclasse semble mort. Après avoir encensé ses qualités en 2008, Maldini revient sur ses pas: “Pato est conscient d’avoir un grand talent, mais cette certitude pourrait ralentir sa croissance. Quand je verrais Pato prendre par main l’équipe non seulement par ses buts mais aussi par son comportement, alors on pourra parler d’un super champion”. Il Papero, qui en 2008 semblait être la pièce maitresse du Milan du futur, est presque vendu au PSG  cet hiver pour laisser place à Carlos Tevez, de 6 ans son aîné. Symbole d’un échec, comme le prouvent ses performances cette saison : à peine 4 buts en 17 apparitions. Jamais décisif, presque insolent sur le terrain à l’image de sa piètre performance contre la Juve il y a deux semaines, ou encore lors du derby de janvier, Pato n’est plus que l’ombre de lui-même. Les milanistes incrédules se demandent : comment est-ce possible?

Une fragilité désarmante

Le 1er Mars 2012, le site officiel de l’AC Milan annonce une nouvelle blessure de Pato: élongation de la cuisse droite, quinze jours de stop. Cette blessure suit celle du 18 Janvier, toujours élongation de la cuisse, la gauche cette fois-ci. Depuis Janvier 2010, Pato a souffert de treize problèmes musculaires, et une moyenne de quatre blessures par saison depuis son arrivée en Septembre 2007. La Gazzetta et les tifosi commencent même à surnommer le brésilien “Patologia”. Les milanistes l’ont bien compris, l’ironie est peut-être le seul moyen pour affronter ses infinis pépins physiques. A chaque fois que Pato semble pouvoir décoller, l’un de ses muscles lâche et le ramène brusquement sur terre. Ce fût le cas après le derby de la saison 2010/2011. Pato marque un doublé, donne la victoire aux siens et s’apprête au rush final pour le Scudetto. Dommage, il se blesse deux semaines plus tard, le 16 avril 2011. Même scenario il y a quelques semaines. Pato, aligné titulaire suite aux rumeurs qui le disaient partant pour Paris, enfile un but décisif contre Novare en Coupe d’Italie. Berlusconi parle d’un nouveau début pour le brésilien, qui se blesse le jour d’après à Milanello. Une malédiction ? De la malchance ? Une grande fragilité physique ? Un semblant de réponse est esquissé par Stefano Grani, l’un des nombreux physios du club. D’après Grani, interviewé par Mediaset après l’énième blessure de Pato, le brésilien est “surdéveloppé” et sa structure corporelle ne peut supporter ses muscles, qui sont donc mis continuellement sous pression. Une théorie hasardeuse mais qui expliquerait pourquoi le brésilien a (relativement) peu souffert de blessures lors de ces deux premières saisons au club, avant qu’il ne commence à développer le physique qu’il possède aujourd’hui (les comparaisons entre son gabarit en 2008 et en 2012 sont impressionnantes). Tant que Pato ne sera pas épargné de ses problèmes musculaires, il ne pourra pas s’imposer comme LA star de l’effectif rossonero.

A cette malédiction physique s’ajoute une fragilité mentale évidente. Malgré ses 61 buts en 141 apparitions sous le maillot rossonero, Pato a été très, trop, rarement décisif. On se rappelle tous bien sûr son doublé lors du derby de la saison dernière qui lança les milanistes vers le Scudetto (Milan-Inter 3-0, 3 avril 2011), son but décisif pour la course au titre contre le Chievo (Chievo-Milan 1-2, 20 Février 2011) ou encore sa grosse performance contre la Fiorentina lors de sa première saison au club pour entretenir l’espoir de se qualifier pour la Ligue des Champions (Fiorentina-Milan 0-1 3 février 2008). Mais cela constitue un bilan plutôt maigre en quatre saisons. En Ligue des Champions, il n’a marqué que 7 buts en trois éditions disputées, et aucun décisif. Naturellement, les milanistes n’oublieront jamais son superbe doublé au Bernabeu en Octobre 2009 (Real-Milan 2-3) et sa magnifique percée contre le Barca après seulement 11 secondes de jeu en Septembre dernier. Des buts beaux et prestigieux, mais pas vraiment décisifs. Même si le Milan avait perdu ces matchs de gala, il se serait sans douter qualifier en huitièmes de finales, where things really matter. Dommage que Pato n’ait jamais marqué au deuxième tour de la compétition la plus prestigieuse du continent… Peut-être que le gamin a grandi trop vite, qu’il est légèrement immature. Qu’il a, comme tant de ses compatriotes exilés en Europe, la saudade, la nostalgie de son pays. Peut-être tout simplement qu’il ne met pas le football au premier plan dans sa vie, préférant se concentrer sur sa vie privée, comme le témoignent ses relations avec son ex-femme Stephany Brito, Debora Lyra (Miss Brésil 2010) et maintenant avec la fille du patron, Barbara Berlusoni. Au début de la saison Allegri l’avait pourtant prévenu en lui préférant Robinho ou El-Sharaawi, qui “travaillent plus pour l’équipe”. Lors des derniers mois turbulents lors desquels il a failli quitter Milan, il est frappant de voir que Pato a durement échoué malgré deux opportunités parfaites pour prouver qu’il méritait sa permanence au club: le derby de janvier et le choc face à la Juve d’il y a deux semaines. Résultat, zéro buts, zéro passes décisives et deux fois remplacé par la nouvelle promesse rossonera: l’italo-égyptien El Shaarawi. Une passation de pouvoir ?

Coexistence difficle avec Ibra

Pato se définit lui-même comme un “centravanti”, un numéro 9 sans pitié devant le but. Il faut qu’il joue seul devant, ou du moins comme point de référence de l’attaque. Ses deux premières saisons, il les joue ainsi. Devant, pratiquement isolé. Il écrase la concurrence d’un fantômatique Gilardino et d’un vieillissant Pippo Inzaghi, et se place au centre du trident Ka-Pa-Ro: Kaka’-Pato-Ronaldo, Ronaldinho à partir de l’automne 2008. Phare de cette attaque brésilienne, il exalte ses qualités de buteur et joue ses saisons les plus réussies statistiquement. Il profite du génie de Kaka’ et de Ronaldinho, qui jouent légèrement derrière lui formant une sorte de paire de trequartisti, pour se procurer une montagne d’occasions. Très bon pour attaquer la profondeur, il joue toujours sur le fil du hors-jeu et reste un poison constant pour les défenses adverses qui ont du mal à contenir sa rapidité. Les choses changent pendant la saison 2009/2010, où Leonardo décide de donner les clefs de l’attaque à Borriello et faire jouer Pato “seconda punta”, en le plaçant à gauche de l’attaque du Diavolo.  Dans ce contexte nouveau, le brésilien s’adapte et réussit sa saison. Borriello, physique et peu mobile, lui ouvre les espaces nécessaires pour qu’il s’infiltre dans les défenses adverses. Pato est LA star offensive de l’équipe, bien au-dessus des vieillissants Ronaldinho et Inzaghi, et des moyens Huntelaar et Borriello.

Malheureusement pour lui, Zlatan arrive au Milan le dernier jour du Mercato 2010 et bouleverse la hiérarchie offensive milanaise. Le cauchemar de Pato a commencé : en moyenne, il marque deux fois plus lorsqu’il joue sans le suédois plutôt qu’avec. Ses buts décisifs (voir derby Milan-Inter 3-0, avec Ibrahimovic absent) sont marqués lorsqu’il est épaulé par Robinho ou Cassano. Coïncidence ?

Absolument pas. C’est vu et prouvé, Zlatan est décisif seulement lorsqu’il est le point de référence absolu de toutes les attaques de l’équipe. Le jeu doit tourner autour de lui, sinon il aura plus de mal à être déterminant. D’ailleurs, c’est cela qui explique son (relatif) échec au Barça : il n’a pas su s’insérer dans un dispositif de jeu qui ne le voyait pas comme le phare offensif de l’équipe, mais plutôt comme une simple pièce de l’engrenage catalan. Zlatan est comme ça : tout ou rien. Lors de ses saisons les plus abouties, il était d’ailleurs épaulé par un attaquant prêt à accepter un rôle ‘secondaire’, comme par exemple Julio Cruz, Adriano ou Crespo  à l’Inter ou encore Robinho au Milan. L’arrivée de Zlatan, très réussie niveau marketing et résultats (le Suédois a quand même amené Milan au sommet de la Serie A), a donc ralenti, pour ne pas dire stoppé définitivement, le développement du Papero. Zlatan est encombrant, et le jeu du Milan s’est adapté aux nécessités de sa star. Thiago Silva et Nesta préfèrent sauter un milieu de terrain qui a souvent manqué cruellement de créativité et optent souvent pour la longue passe de 50 mètres facilement négociable par l’énorme présence physique d’Ibracadabra. Pato, si habitué à profiter des passes en profondeurs de Pirlo ou Ronaldinho, est devenu un spectateur passif. Les milieux ne lui offrent plus de caviars, il doit se contenter de voir ses défenseurs balancer des balles vers Ibra en espérant qu’il arrive à les contrôler. Malheureusement pour le brésilien, Zlatan y arrive bien trop souvent et concentre donc toutes les attaques milanaises. Comme en 2009/2010, Allegri place Pato plutôt sur les côtés du front d’attaque milaniste afin de profiter de ses accélérations et de sa capacité à rentrer sur son pied droit et frapper instantanément. Ça avait marché avec Borriello en pointe sous le règne de Leonardo, mais avec Ibra c’est différent. Le beau gosse napolitain ouvrait les espaces dans lesquels s’enfilait le natif de Pato Branco, Paraná. Zlatan, lui, les occupe. Encombrant et mobile, il arrive à jouer dos au but mais aussi à trouver les espaces pour déchainer sa créativité. Le résultat : Pato ne sait plus où aller, n’arrive plus à trouver les espaces derrière les défenses adverses et les deux se marchent souvent sur les pieds.

Et Pato souffre. Lui qui s’occupait de résoudre les situations les plus compliquées de son équipe, lui qui amenait ce brin de folie qui manquait tant au ‘vieux’ Milan d’Ancelotti, se retrouve à jouer un rôle secondaire au sein des rossoneri. La grande star du futur s’est transformée en un Julio Cruz milaniste : il fait son boulot, marque sa dizaine de buts par saison et aide son coéquipier suédois à briller. Mais il n’est plus LA star du club, ni même le chouchou du public qui préfère les coups de taekwondo d’Ibra aux accélérations de Pato, l’arrogance du suédois à l’insolence du brésilien, la mentalité gagnante du numéro 11 à la fragilité du numéro 7.

Qui privilégier ?

L’été prochain l’AC Milan sera donc obligé de répondre à un dilemme. Continuer à se reposer sur le génie d’un Ibra vieillissant (31 ans en Octobre prochain), un mec qui a déjà dit l’année dernière d’être ‘fatigué par le football’, ou bien parier jusqu’au bout sur l’explosion définitive d’un Pato en difficulté mais encore très jeune ? Le brésilien a montré qu’il avait des qualités exceptionnelles mais il ne semble pas encore être mature pour tirer son équipe vers le haut, département dans lequel excelle le suédois. Ce qui est sûr, c’est que pour le bien du Papero, il faut qu’il joue dans un club qui le traite comme un roi. Des dirigeants qui croient aveuglement en lui et des coéquipiers qui jouent pour et en fonction de lui. Le danger le plus grand pour Pato serait que le Milan ne prenne aucune décision. C’est-à-dire qu’il reste à Milan avec Ibra pour une saison de plus au purgatoire, une saison au cours de laquelle il pourrait définitivement se perdre et finir comme tant d’autres futures stars du football international. Le risque s’appelle Berlusconi, ou celui qui a ordonné à Galliani de ne pas vendre Pato au PSG. Admirateur sans limites du jeune brésilien, père de sa douce moitié Barbara Berlusconi, Il Cavaliere doit avoir le courage de prendre une décision douloureuse : si, comme on le pense, Ibra reste, il faut laisser partir Pato afin qu’il puisse à nouveau éclairer le monde du football de son immense talent. Comme lors de cette lointaine nuit du 13 Janvier 2008.

Ruggero

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