Davide Moscardelli, de toute beauté

Il existe en Italie un attaquant qui distribue virgules et petits ponts, et que personne ne connait. Il est gaucher, porte une queue de cheval et pèse 90 kilos. Sa frappe de balle est un délice esthétique. Il n’est pas titulaire et ne marque que très peu de buts, mais quand il en met… ce sont des bijoux. Un joueur qui choisit ses buts, ses dribbles et ses matchs. Une barbichette soignée, forcément. Un blouson en cuir à la sortie des vestiaires, toujours. Un rital, un vrai, qui joue pour la beauté de l’art, en toute simplicité, sans pression. Avec le look de Santos Mirasierra.

Portrait d’un inconnu grandiose.

Le mot « artiste » est très souvent employé pour parler des beaux footballeurs, ces joueurs qui « traitent bien le ballon », avec amour. Et comme partout, il existe dans le football des artistes qui travaillent pour l’argent, des artistes qui travaillent pour le plaisir de travailler, d’autres qui travaillent pour la fame, et enfin, des artistes qui travaillent « pour l’art ». Ceux-là refusent de parler de « travail ». Ce qui les motive, c’est la recherche de la beauté, de l’art suprême, d’une relation divine certainement. Des romantiques ? Ils sont souvent des travailleurs acharnés. Mosca, « la mouche », est l’un d’eux.

Vous pouvez vous demander : pourquoi écrire cet article, sur Davide Moscardelli, maintenant ? C’est vrai qu’il n’est pas actuellement le meilleur buteur de son club, et même qu’il n’est pas toujours titulaire. Mais attention, il ne faut pas voir en Moscardelli un footballeur, mais un artiste. Et vu le nombre impressionnant d’artistes qui sont révélés après leur mort, on s’est dit qu’il ne fallait pas attendre.

La Serie B, puis le Chievo

De 2003 à 2010, Moscardelli passe sept années en Serie B. De Triestina à Rimini, puis de Cesena à Piacenza. Il y plante quelques 75 buts en deux centaines de matchs et impose surtout son style dans toute la botte : un attaquant qui marque, pousse, défend, conserve la balle, pèse et transmet sa grinta, avec un faible pour les beaux gestes. En 2010, il finit par séduire les recruteurs du Chievo Vérone, qui l’avaient déjà recruté en 2003 pour finalement le prêter. Il débarque en Serie A à 30 piges. « Je ne saurais pas expliquer pourquoi je suis arrivé en Serie A si tardivement. Mais je considère que je suis chanceux, parce que c’est arrivé ». Tout simplement.

Pourquoi le Chievo ? Pas vraiment un hasard quand on connait la philosophie de Luca Campedelli, le président des gialloblu, qui déclarait à So Foot que « l’époque enchantée où le football était magique est terminée », ou encore que « le football doit se jouer avec amour ». Un nostalgique, un romantique, un amoureux, l’un de ces présidents qui aime être fasciné par ses calciatore (lire l’interview).

Car Moscardelli est fascinant. Il existe différentes sortes d’attaquants. Certains vivent pour le but : les renards, chasseurs ou même tueurs s’appellent Ruud, Pippo, Mario ou David. D’autres existent pour être décisifs, tout simplement. Que ce soit par le but ou l’assist, ils portent souvent le numéro 10 et s’appellent Alex, Wesley ou Francesco. Moscardelli ne fait partie d’aucune de ces catégories : Moscardelli ne joue ni pour le but, ni pour les autres. Moscardelli joue, et vit, pour le geste, l’esthétique de ses actions. En résumé, Moscardelli joue pour la beauté du football. Et donc pour nous.

Et cela ne l’a pas empêché de s’adapter très rapidement à la Serie A. Août 2010, premier match, premier quart d’heure, premier but. Puis un autre, contre le Genoa. Avant de perdre en réussite, à l’image de son équipe. Il termine la saison avec six buts (dont celui-ci), la plupart décisifs, et signe jusqu’à 2013. Mission accomplie.

Batigol ?

La Mouche est surnommée Le Roi Lion. Lequel, me direz-vous ? Le vrai : Gabriel Omar Batistuta. Un surnom aussi fort que Batigol, pour un joueur de Serie B ? « Cela vient de ma foi giallorossa, de mon rôle sur le terrain et des cheveux que je porte à la Batistuta. Mais il n’existe pas d’autre analogie ». Juste.

Car Mosca a une autre passion : l’AS Roma. Né dans la Capitale du monde, romain et romaniste, il n’a jamais caché sa « foi giallorossa ». Le 5 décembre 2010, c’est Chievo-Roma. Moscardelli est titulaire. Lorsqu’il marque le but du 2-1 à la 61e, sa frappe semble être celle d’un mec qui tire pour tirer, sans trop de conviction, un tir « pour les stats » comme on dit. Quand il voit que Julio Sergio se troue, il n’ose même pas regarder les filets trembler et se retourne immédiatement, les mains sur le visage, éhonté, semblant se dire « Mamma mia, ma cosa ho fatto ? ». Mieux, quelques minutes plus tard, De Rossi, molto arrabiato et déjà averti, le tacle violemment par derrière. Sa réaction ? Davide se relève immédiatement et se dirige vers l’arbitre pour lui montrer que ce tacle n’est rien et que cela ne mérite pas de sanction ! L’arbitre ne bronche pas et le grand Daniele directement va aux vestiaires. Tifoso avant d’être joueur pro, Davide avait échangé son maillot avec son idole à la mi-temps (résumé du match).

Tellement romaniste qu’il ne peut cacher qu’il est plus motivé contre certaines équipes… En première ligne, bien évidemment, l’Inter.

Acte I. Novembre 2010, il marque le but du 1-0 à la 81e contre les nerazzurri. Cette fois-ci, il ne cache pas sa joie pour un succès qui a un goût de revanche, six mois après que la Roma ait perdu Scudetto et Coppa Italia (vidéo).

Acte II. Inter-Chievo, octobre 2011. Sa virgule sur Nagatomo, à la 85e, est un chef-d’œuvre. A croire que le fantôme de Ronaldo se ballade encore du côté du Meazza (vidéo).

Acte III. Chievo-Inter, août 2011. Un match amical contre un ennemi n’est jamais amical. La défense intériste, qui joue un match de préparation plutôt tranquille contre une équipe dite « amie » (il est connu que Campedelli est intériste), ne s’attend absolument pas à voir « La Mouche » débarquer le couteau entre les dents. A la 60e minute, Moscardelli déborde sur le côté gauche, efface de manière élégante deux intéristes avant de déposer un petit pont d’une rare finesse, pour enfin finir son action avec le pied droit dans le petit filet. Il aurait pu finir par une lucarne, mais il a du se dire qu’une action en finesse devait se terminer avec légèreté, et il choisit certainement le pied droit comme un peintre choisirait la craie, pour soigner la finition et montrer qu’il sait utiliser toute sa palette (vidéo, 1min37). Il en profite pour aussi mettre un coup-franc, un enroulé à l’ancienne.

Quelle (fin de) carrière ?

Moscardelli aurait pu faire le choix d’exporter son talent à l’étranger pour percer, aller par exemple en Argentine où son talent lui aurait sans doute permis de devenir la gloire d’un club de milieu de classement. Mais Moscardelli, comme tout italien qui se respecte, ne quittera jamais son pays, pour le meilleur et pour le pire.

Mais on sait que l’Italie est un pays qui regorge d’attaquants à la personnalité géniale, ces franchise players qui plantent tous les weekends pour un club de province : Di Vaio à Bologne, Di Natale à Udine bien entendu, Pelissier à Vérone… D’ailleurs, on peut comparer la trajectoire de Mosca avec celle du grand Luca Toni, qui aura passé près de dix saisons en division inférieure avant d’exploser en A… sauf que Toni aimait par-dessus tout faire trembler les filets, quand Mosca le Gladiatore préfère secouer les foules. Jamais il ne regrettera ses beaux gestes de trop, comme un peintre ne peut s’en vouloir après quelques couches de trop, tant que la dernière est la bonne. On souhaite à Moscardelli de trouver son club de province (ou la Roma ?) et d’en porter le numéro 9 durant de longues années, jusqu’à qu’un jour…

Jusqu’à qu’un jour, Moscardelli marque l’un des plus beaux buts de l’histoire du football italien, ou plus modestement de son époque. Ce jour-là il pourra s’arrêter la conscience tranquille, ayant réalisé son chef-d’œuvre, et enfin on appréciera ce joueur à sa juste valeur.

Dostoïevski disait que « La beauté sauvera le monde ». Il ne pensait certainement pas alors à un footballeur italien portant une queue de cheval, une barbichette et un maillot jaune fluo. On est tenté de dire pourtant que Moscardelli est bien un sauveur de ce football qu’on aime tant.

Markus

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