City, Bienvenue en Enfer

Des soirées comme celle-là  sont destinées à entrer dans la légende. Le match disputé hier soir dans l’enfer du San Paolo entre Napoli et Manchester City dépasse les limites du simple événement sportif ; ces 90 minutes de folie nous ont tous rappelé pourquoi on aime autant le football. Non, ce ne sont pas les buts d’un Matador transcendantal, ni les ouvertures de Silva, ni même  l’ambiance littéralement mystique d’un San Paolo plein à craquer qui nous font vénérer ce sport. Non, bien plus que  tout ça. On aime le football tout simplement parce qu’il nous fait rêver, parce qu’il nous offre des histoires éternelles. Le football est le meilleur moyen de raconter un conte, une fable,  un roman populaire qui  attire l’attention de tous. Il n’est pas discriminatoire mais inclusif. Mardi dernier, seuls les supporters des Citizens n’ont pas réussi à s’enthousiasmer face à l’incroyable performance du David napolitain contre le Goliath mancunien. A vous le privilège de (re)lire le roman du match Napoli 2, Manchester City 1.

Chapitre numéro 1 : L’Attente

Naples se réveille  en sachant que ce mardi 22 novembre ne sera pas une journée comme tant d’autres. La ville sent que les yeux de l’Europe  entière se tournent vers son magnifique golfe dominé par l’imposant Vésuve pour admirer le City de Mancini exporter son football champagne sur tout le continent  (moyenne de buts marqués par match supérieure à 3). La presse britannique et même la presse italienne laissent peu d’espoir au Napoli de Mazzarri, désigné comme victime sacrificielle des pétrodollars de Mansour. En effet, City est injouable : 11 victoires en 12 matchs de Premier League, une leçon de football à l’une des meilleures équipes européennes à Old Trafford et surtout l’avantage de pouvoir jouer le match nul qui leur permettrait de garder ce petit point d’avance sur leurs adversaires. Objectivement, ce match s’annonce comme une mission impossible pour Cavani & Co. Mais Naples est une ville qui vit et existe sur le rêve et l’optimisme. Pourquoi ne serait-ce pas possible  de réaliser l’exploit ? Qui nous empêche d’y croire ? « Credere non costa nulla » (littéralement, « y croire ne coûte rien ») répètent les napolitains interviewés par la Gazzetta dello Sport ou par les caméras de Sky calcio. Lorsque les joueurs de City décident de se promener sur le lungomare de Via Caracciolo pour prendre un peu d’air avant le grand rendez-vous, toute la ville  décide de les rejoindre. Quelques insultes, quelques regards menaçants, beaucoup de sifflets. Les mancuniens, alertés que des milliers de personnes les suivent, décident de rentrer à leur hôtel. Ils viennent de  réaliser qu’ils devront traverser l’enfer pour repartir indemnes de Naples.

Chapitre numéro 2 : L’enfer du San Paolo

Cet enfer a un nom : le San Paolo, construit en 1959 au cœur du quartier ouvrier de la ville, Fuorigrotta. Comme l’affirme  Daniel Taylor, journaliste du Guardian stationné à Naples, « The San Paolo is not just a football ground, it is an experience », ce stade est une expérience de vie. Naples est la seule métropole italienne avec une seule grande équipe : Milan a l’Inter et l’AC, Turin a la Juve et le Torino, Rome a la Roma et la Lazio, Gênes, le Genoa et la Samp. Naples a le Napoli. Naples est le Napoli. Quand on rentre dans l’enceinte mythique, on sent que l’équipe personnifie toute la ville. C’est un club qui a toujours uni tous les napolitains, riches et pauvres, ouvriers et cadres, de droite et de gauche. C’est pour cela que ce stade est toujours magique. D’ailleurs, alors que les deux équipes rentrent sur le terrain, un des juges de touche, impressionné par l’ambiance, dit à Paolo Cannavaro : « Vous êtes tous fous ici ». On ne comprend plus rien dans les tribunes : des tifos de malade sont déployés, couronnés par 30.000 drapeaux distribués par les Ultras du club et bien sûr des immanquables feux d’artifice bleu ciel. 60.000 supporters complètement en délire. Le foot ici n’est pas un loisir, c’est une philosophie de vie. Une banderole est déroulée en Curva A : « City, bienvenue en enfer ». Un spectacle.

Chapitre numéro 3 : L’entrée sur le terrain

Mazzarri aligne son onze titulaire, ses « titolarissimi » en lesquels il a une confiance aveugle. Morgan De Sanctis, « le pirate », aux cages, devant lui la classique défense à trois napolitaine avec Campagnaro, Aronica et le « vrai » Cannavaro, Paolo. Maggio et Dossena sur les côtes, Inler et Gargano responsables de donner le tempo  au milieu. Devant, logiquement, les trois ténors : Hamsik, Lavezzi et Cavani. De l’autre côté, Mancini choisit d’aligner Dzeko et Balotelli en attaque, supportés par la classe infinie de David Silva. Comme un symbole, le Kùn Aguero, mari de la fille de Diego Maradona, est sur le banc. Roberto n’a pas l’insolence de l’aligner titulaire dans le temple du seigneur du football. Avant de rentrer sur le terrain tous les joueurs du Napoli s’inclinent devant l’effigie de San Gennaro, saint patron de la ville, placée à la fin du couloir qui donne sur le terrain. Une fois sortis des vestiaires, les 22 acteurs sont accueillis par l’ovation des 60.000 du San Paolo.

Chapitre numéro 4 : 49 minutes enthousiasmantes

C’est parti, à un rythme monstrueux. Le ballon ne s’arrête jamais, les protagonistes de la soirée jouent avec une intensité incroyable et le San Paolo se confirme être le cadre parfait pour un match si important. La première occasion tombe dans les pieds du jouer hype du moment, Mario Balotelli, avec une frappe enroulée qui effleure le poteau gauche de De Sanctis. Le stade pousse un ouf de soulagement. Ensuite, c’est un monologue azzurro. Il Pocho est littéralement déchainé et élimine sans difficultés De Jong sur l’aile droite pour offrif un magnifique centre à Hamsik qui n’arrive pas à battre Hart de la tête. Deux minutes plus tard, Lavezzi conclut à côté un magnifique une deux avec le Matador. Le stade s’enflamme, les décibels montent et Mazzarri pousse ses joueurs vers l’attaque. C’est au tour d’Inler de chauffer les gants du gardien de la sélection anglaise d’une frappe des trente mètres. A la  18ème minute, l’impensable se produit : sur un corner de Lavezzi, Cavani coupe la trajectoire du ballon et bat Hart d’une tête au premier poteau. Le San Paolo explose de joie, et Cavani se jette à terre ivre de bonheur. Critiqué récemment pour ses performances en championnat (1 but lors des 6 dernières apparitions), il choisit le match parfait pour faire taire ses détracteurs. La joie napolitaine ne dure qu’un quart d’heure. L’inexpérience d’Aronica à ce niveau coute très cher. Il dégage mal un centre de Kolarov et renvoie le ballon dans les pieds de Silva, qui contrôle, frappe et oblige De Sanctis à une parade de la main gauche exceptionnelle. Malheureusement le ballon tombe dans les pieds de Balotelli qui pousse tranquillement le cuir au fond des filets. 1-1 tout est à refaire. Les napolitains ont senti le coup et n’arrivent plus à remonter le ballon proprement. City conserve la possession avec une facilité insolente et se procure une autre énorme occasion avec Kolarov qui lance un missile sauvé in extremis par la sortie de De Sanctis. C’est chaud. Par miracle, le Napoli réussit à conserver le score de parité jusqu’à la mi-temps. Mazzarri a dû gueuler dans les vestiaires. Ou du moins il a réussi à piquer l’orgueil de ses joueurs qui redescendent sur le terrain avec une grinta incontrôlable. A la 49ème, Lavezzi, toujours lui, déborde sur l’aile gauche et passe un beau ballon à Dossena qui centre en retrait pour Cavani. Du plat du pied droit, le Matador punit un approximatif Hart. 2-1. Incroyable. Une guerre civile explose dans les tribunes. Le grand City des Dzeko, Silva, Aguero, Nasri et compagnie se fait marcher dessus comme un vulgaire Brescia. Les Citizens sont sous le choc, l’énergie de leurs adversaires et la pression du stade sont en train de les mettre K.O. Le nœud de la cravate du Mancio, habituellement impeccable, est légèrement défait : on comprend que même Roberto est inquiet.

Chapitre numéro 5 : 31 minutes de souffrance

« L’enthousiasme est frère de la souffrance» (A. De Musset). On ne peut atteindre le bonheur qu’en passant par le supplice. C’est peut-être pour cela que l’équipe napolitaine décide inconsciemment de ne pas ajouter un troisième but au tableau d’affichage et de souffrir jusqu’à la 93ème minute. Il Pocho humilie Kompany mais, seul contre Hart, se fait hypnotiser par le gardien anglais. Puis Hamsik, suite à une ouverture lumineuse de Cavani, se défait de Kolarov et tape le ballon sur le montant gauche des cages mancuniennes. Enfin, Il Pocho délivre un ’amour de passe à Maggio qui n’arrive pas à placer le coup décisif. « Ces occasions ratées vont couter cher aux napolitains » annoncent les commentateurs anglais. Logique selon la maxime du football italien: « Gol sbagliato, gol subito » (qui manque un but, en encaisse un). Pourtant le Napoli semble vouloir défier même cette loi du ballon rond. City met la pression, mais le onze de Mazzari résiste, résiste et résiste encore. De Sanctis est miraculeux sur Balotelli puis sur Aguero, entré à la 81ème à la place du fantôme Dzeko. Le temps s’écoule lentement, trop lentement. Les Citizens conservent la possession et sont submergés par les sifflets de peur et d’angoisse des 60.000 du San Paolo. La force du désespoir est la seule chose qui tient encore en vie les napolitains, physiquement et mentalement morts après 80 minutes d’une intensité incroyable.

Chapitre numéro 6 : L’apothéose

Dernier centre d’Adam Johnson qui s’échoue vilainement dans les bras de De Sanctis. Le portier renvoie et l’arbitre siffle la fin de la rencontre, ou plutôt la fin de cette fable.  Incroyablement, le petit Napoli, qui était en Serie C jusqu’en 2006, réussit à battre l’armada mancunienne construite à coup de millions d’Euros. Le San Paolo peut enfin délivrer toute sa joie infinie et remercier ses héros. Les joueurs de Mancini rentrent la tête basse dans les vestiaires alors que les napolitains fêtent avec le stade leur triomphe sous les notes de l’hymne du club et de la ville : O’ Surdato ‘nnamorato. Comme le disent les paroles de la chanson, pour les 60.000 tifosi, le Napoli « a été le premier amour, et sera le dernier » (cliquez ici pour voir l’ambiance à la fin du match). Les scooters et voitures commencent déjà à klaxonner dans les rues de la ville. Naples ne dormira pas beaucoup cette nuit…

Les highlights du match : cliquez ici.

Les highlights du match commentés par Raffaelle Auriemma, tifoso inébranlable du Napoli : cliquez ici.

Ruggero

3 réflexions sur “ City, Bienvenue en Enfer ”

  1. quel excellent article! félicitations! il m’a semblé de revivre les émotions de mardi soir.

    (la chanson napolitaine s’appelle  » ‘O surdato ‘nnammurato »)

  2. Superbe article, qui me fait me demander « putain, mais pourquoi j’ai pas décidé de faire un road trip à Naples cette semaine ? »

    FT rules !

  3. Vraiment un super article.
    Je suis déçu que City ne soit pas passé car c’est une belle équipe à voir jouer mais le Napoli a vraiment un truc ne plus que les autres!

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