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« Les Dictateurs » : Xabi Alonso, The Gentleman

Xabi Alonso Xabi Alonso of Real in action during the Copa del Rey quarter final first leg match between Real Madrid and Atletico Madrid at Estadio Santiago Bernabeu on January 13, 2011 in Madrid, Spain.

The Dictator (en anglais, l’homme qui dicte le jeu). FAUTETACTIQUE.com s’intéresse ici aux deux joueurs qui représentent le mieux leurs clubs respectifs  dans ce Clasico. Xavi, El Maestro, incarne mieux que personne ce génie  révolutionnaire mêlant travail et invention dans un Barça qui a su se  réinventer dans les années 1990. Xabi Alonso, The Gentleman, est le  symbole de ce Real Madrid élégant, beau et majestueux qui réduit, avec  classe, ses adversaires à l’impuissance la plus totale. C’est LE duel de ce Clasico.

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Classe et élégance, le Real dans le sang

Personne ne peut se vanter de dégager autant de classe et d’élégance que Xabi Alonso  sur un terrain de football. Les épaules larges, la tête haute, le regard perçant : le basque est bien plus qu’un simple sportif, il est le  joueur qui combine parfaitement esthétique et pragmatisme. Ses ouvertures millimétrées de soixante mètres sont à la fois une délice pour le spectateur et la manière la plus efficace pour contourner la défense adverse ou profiter d’une erreur de placement.  Le numéro 14 madrilène a tout simplement la classe, et ce, malgré sa barbe rousse. Ou peut-être grâce à sa barbe rousse. On ne sait pas. Ce qui est sûr, c’est qu’il représente un certain échantillon de la population espagnole, un noble-bourgeois gracieux, raffiné et charmant. Pas de tatouages, pas de cheveux longs, pas de gomina. Un homme d’un autre temps. Même lorsqu’il se prend les crampons de De Jong sur le torse en finale de Coupe du Monde, il se relève rapidement, droit, fier et, bien sûr, avec la classe.

Son histoire personnelle est importante pour comprendre son parcours professionnel. Xabi Alonso a le football dans le sang. Né à Tolosa dans le Pays Basque, il a eu le  »privilège »(il le dit lui-même) d’être le fils d’un père footballeur au grand succès, passé par la Real Sociedad et le Barça. Dès son plus jeune âge, Periko Alonso lui transmet sa passion pour le ballon rond et influence sa manière de jouer. Xabi ne veut pas marquer des buts, mais distiller des passes, dicter le tempo, organiser le jeu ; à aucun moment il n’a l’ambition de finaliser le jeu, son seul désir est de « construire » les piliers sur lesquels reposera la philosophie de l’équipe. Vingt ans plus tard, nous pouvons sereinement dire qu’il  a réussi à satisfaire son rêve de gosse.

Le joueur moderne par définition

Intelligence, rapidité et leadership, les ingrédients idéaux pour réussir dans le football moderne. Xabi est un maître des trois.  Il  est le joueur moderne par définition et exprime toutes les qualités exigées par le football du XXIème siècle.

Son intelligence de jeu est exceptionnelle. Que ce soit à San Sebastian, Liverpool ou Madrid, Xabi a toujours été le cerveau de l’équipe. Il comprend plus rapidement que les autres les situations de jeu, le cours du match, les faiblesses des adversaires. Il sait quand il faut accélérer le jeu et quand gagner du temps, quand partir à l’abordage et quand défendre le résultat. C’est un analyste. Il interprète le match comme un joueur d’échecs. Il dirige ses pièces (ses coéquipiers) avec maestria, en les utilisant de la manière la plus rationnelle possible pour que l’équipe mette échec et maths les adversaires, ou pour protéger son propre Roi. Mourinho a récemment affirmé « on se retrouvera tous les deux sur des bancs de touche d’ici quelques années« . En effet,  Xabi Alonso est de facto l’entraineur sur le terrain, le relais entre le banc et le rectangle de jeu, celui à qui s’adresse le Mou pour bousculer tactiquement l’équipe.

Le football moderne exige de la rapidité. Le rythme des matchs, surtout au niveau européen, est ahurissant. Et Xabi est l’un des joueurs les plus rapides du monde. Pas dans le sens conventionnel du terme, comme Obafemi Martins ou Theo Walcott, capables de couvrir 100 mètres de terrain en 11 secondes. Non, il est rapide dans sa tête et dans son style de jeu. Il analyse le positionnement de ses coéquipiers et de ses adversaires avant de recevoir le ballon, de telle sorte que, dès que le cuir arrive dans ses pieds de velours, il sait déjà comment l’utiliser, où l’envoyer. Ce qu’il perd en athlétisme, il le gagne en intelligence et arrive toujours à passer le ballon avec cette demi-seconde d’avance qui permet au destinataire du cuir de profiter du mauvais placement de son adversaire. Il est la plaque tournante qui rend les attaques madrilènes si rapides et meurtrières.

De plus, la confiance qu’il dégage, associée à son intelligence footballistique, en font un vrai leader silencieux. Relativement peu médiatisé au vu de son talent et de son importance au sein des Galacticos, il a pourtant conquis le vestiaire madrilène sans problème. Et avant cela celui d’Anfield Road. Et avant encore, celui de San Sebastian et d’Eibar. Cette caractéristique a toujours fait partie du footballeur Alonso, il a constamment été un meneur d’hommes par l’exemple plus que par les paroles. A tout juste 20 ans, John Toshack, ex-entraineur de la Real Sociedad lui confie le brassard de capitaine. Il déclarera quelques années plus tard que  » à 20 ans, je l’ai fait jouer  face à Albelda et Baraja contre Valence au milieu. Il les a bouffés. Sur l’autre banc il y avait Benitez. Je peux vous dire que c’est ce jour-là qu’il a décidé de l’emmener avec lui à Liverpool. » Aujourd’hui, il suffit de le voir aboyer sur ses latéraux pour comprendre que s’il y en a qu’on écoute à Madrid, c’est le barbu du milieu.

Le même style que Xavi ?

« Il a le même style de jeu que Xavi » dixit le Mou. Pour une fois, nous ne supporterons pas la thèse du Special One. D’accord, ils ont le même rôle, ce sont les cerveaux de leur équipes respectives, les « hommes de l’ombre »,indispensables pour la réussite de leur clubs mais souvent éclipsés par les dribbles de Leo et les passements de jambes de CR7. Mais Xavi est plus un métronome, une horloge suisse, un train allemand : jamais en retard, aucune erreur, distribuant le jeu calmement et intelligemment. Passes courtes et précises, sans exagérer, et puis la magie d’une superbe passe en profondeur pour lancer les Messi, Pedro ou Villa devant le goal adverse. Xabi Alonso est plus imprévisible. Il réussit à alterner le jeu court et posé avec des ouvertures magiques de soixante mètres qui sautent les défenses adverses. Le Mou adore sa capacité de surprendre les adversaires : il les endort avec des passes courtes pour ses défenseurs centraux et puis, boum, ouverture géniale qui catapulte Cristiano ou Di Maria en position très menaçante pour l’équipe adverse. Une vraie rampe de lancement.

Défensivement, le basque, un peu comme son collègue catalan, a un rôle très important à jouer. C’est là que son expérience britannique se fait le plus sentir, et le secteur du jeu où il a le plus gros avantage par rapport à Xavi. Le jeu viril, le duel aérien, il connaît. Même lorsqu’il est épaulé par Khedira, Mourinho lui demande de détruire le jeu « ennemi ». Il veut qu’il recule et se positionne devant les défenseurs centraux pour protéger les cages madrilènes. Ou, s’il est hors-position, faire le pressing et se sacrifier en prenant le jaune pour une faute tactique qui empêcherait la contre-attaque adverse. Xabi Alonso est un pur milieu « constructeur-destructeur ». Il peut et sait être dur, laissant traîner le pied, faire sentir sa présence et José adore ça. Mais même lorsqu’il détruit, c’est toujours avec sa classe habituelle.

Ce qui est sûr, c’est que le Clasico se jouera au milieu de terrain, et le vainqueur du duel Xavi Hernandez-Xabi Alonso amènera son équipe  vers le triomphe. Les deux joueurs ayant réussi le plus de passes en  Liga (le barcelonais a l’avantage), les deux joueurs sur lesquels  reposent les deux meilleurs clubs au monde actuellement, leurs deux  joueurs les plus indispensables. Les voir jouer l’un contre l’autre sur  la pelouse du Santiago Bernabeu sera magique. On attend ça avec  impatience. On en est convaincu, c’est le duel “El Maestro vs The  Gentleman” qui décidera du sort de ce Clasico.

Ruggero

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« Les Dictateurs » : Xavi, El Maestro

The Dictator (en anglais, l’homme qui dicte le jeu). FAUTETACTIQUE.com s’intéresse ici aux deux joueurs qui représentent le mieux leurs clubs respectifs dans ce Clasico. Xavi, El Maestro, incarne mieux que personne ce génie révolutionnaire mêlant travail et invention dans un Barça qui a su se réinventer dans les années 1990. Xabi Alonso, The Gentleman, est le symbole de ce Real Madrid élégant, beau et majestueux qui réduit, avec classe, ses adversaires à l’impuissance la plus totale. C’est LE duel de ce Clasico.

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Ces dernières années, le discours général autour du Ballon d’or était de le donner à Messi, et non à Cristiano, parce qu’en plus de qualités individuelles exceptionnelles, Leo savait jouer pour le collectif, et le rendre meilleur. On nous a dit que Messi faisait le collectif de son équipe, alors que Cristiano n’était qu’un mercenaire égoïste. Vraiment ? A-t-on des nouvelles du collectif de l’Argentine ? On se moque de nous. Nul doute que si Xavi avait été argentin, l’Argentine aurait fêté un titre dans cette dernière décennie. Et pourtant, on parle toujours de « l’un des meilleurs joueurs au monde », seulement. On n’ose jamais parler du meilleur. Ce serait honteux pour le football d’avoir un inconnu, une anti-star comme numéro un ? Quand il est dit que Xavi mérite le ballon d’or, il est souvent entendu qu’il s’agit de récompenser l’ensemble de son œuvre et de celle du football espagnol en général.

Et si Xavi était, aujourd’hui, tout simplement le meilleur joueur au monde ?

Le maître du milieu de terrain

« Au Barça, on m’a dit que si je jouais au milieu, alors je n’avais pas le droit de perdre la balle. Moi, je suis un mec responsable, donc j’ai appris à la garder. Et j’aime ça. »

Lors du match aller de la Supercoupe d’Espagne au Bernabéu (à lire, le « FT y était »), le Real Madrid a plus de possession de balle que son rival après 45 minutes. Ce n’est pas arrivé depuis que Guardiola est sur le banc barcelonais… Finalement, le Barça termine avec 52% de possession. Beaucoup y voient un tournant majeur dans le duel Guardiola-Mourinho. En fait, il fallait juste y voir que Xavi Hernandez (blessé, entré en jeu à la 56e) est l’âme, le cerveau et le meilleur joueur du meilleur milieu de terrain au monde.

Si nous devions décrire le rôle tactique de Xavi, nous dirions qu’il fait partie de la catégorie des rares milieux de terrain qui savent aussi bien attaquer que défendre, des génies inclassables qui travaillent des deux côtés. Il y a Pirlo et Cambiasso en Italie, Gerrard, Scholes et Lampard en Angleterre, et Xabi Alonso au Real. Ces joueurs-là pèsent plus que n’importe qui dans leur équipe : milieu défensif, milieu relanceur, meneur de jeu et très souvent meneur d’hommes. Nous les retrouveront tous sur un banc d’ici dix ans.

La domination au milieu du terrain, Guardiola en a fait une science. Et Xavi en est son meilleur spécialiste. Jeu court et jeu long, dribbling et pressing, un contre un et coups-francs, pied droit et pied gauche. Dans l’art du contre-pied et de la feinte de corps, il est devenu maître absolu. Ses yeux donnent un signe au défenseur, ses bras en font un autre, sa tête lâche un autre indice, encore différent, et finalement, ses pieds mettent le ballon là où l’on ne s’y attend jamais. Comme s’il était facile de mesurer 1m70 et de dompter tous les milieux défensifs européens. Comme quoi, il est possible de devenir le meilleur joueur du monde de hand sans faire 90 kilos. En effet, à la différence des autres milieux tout-terrain, Xavi n’est pas un guerrier. C’est un artiste, dont l’instrument n’est en fait pas le ballon, mais la lecture du jeu. Une sorte d’intellectuel du football. Comme dit Denoueix, « Xavi, c’est le foot ». Un artiste dont l’art est de rendre le jeu de ses coéquipiers aussi simple et beau que le sien. Van Bommel aux côtés de Xavi en 2006 ? Aussi délicat qu’Iniesta.

Ballon d’or en puissance

Depuis la saison 2008-09, Leo Messi a remporté trois ballons d’or (2011 quasi certain). Le premier après le triplé du Barça, le second après l’année du Mondial sud-africain, le troisième après le doublé de cette année. Xavi a remporté le même triplé et le même doublé et les trois mêmes Ligas. A la place des trois ballons d’or, il a préféré un Euro (désigné meilleur joueur), une Coupe du monde et un éliminatoire 100% (10 victoires sur 10) pour l’Euro 2012. Qui a dit que le Ballon d’or était injuste ?

Xavi meilleur que Messi parce qu’il gagne avec l’Espagne ? Certains penseront détruire cet argument en disant que Xavi a autant besoin de Messi que l’argentin a besoin de l’espagnol au Barça. En disant qu’ils seraient complémentaires, et en ajoutant que l’effectif espagnol est bien plus fourni que l’argentin. Sauf que Xavi a tout gagné avec le Barça et avec l’Espagne, et il a tout gagné avec tout le monde et n’importe qui. A ses côtés pour protéger sa défense, dans le rôle de Busquets aujourd’hui, il avait déjà gagné avec Van Bommel (2006), Marcos Senna (2008), Yaya Touré et Xabi Alonso (2010). Devant lui pour accélérer le jeu, dans le rôle de Messi, il avait déjà gagné avec Ronaldinho (2006), Silva (2008) et Iniesta (2010). Sur le front de son attaque aussi, il a gagné avec des joueurs aussi différents que Eto’o, Torres, Henry, Villa ou Ibrahimovic. Xavi leur a dicté le jeu, à tous. Aux ordres d’entraîneurs aussi différents que Rijkaard, Guardiola, Aragones et Del Bosque.

Aujourd’hui, le meilleur joueur au monde est un inconnu, fait rarissime dans l’histoire de notre sport. Xavi ? En dehors des fans de football, personne n’en a entendu parler. Qui aurait pu prévoir qu’un homme allait diriger pendant trois saisons (to be continued ?) les deux meilleurs équipes au monde, sans médiatisation excessive et en portant les numéros 6 et 8 ? Xavi aurait pu demander le numéro 10 du Barça, il ne lui aurait pas été refusé. Xavi aurait pu exiger le 10 de la Roja, il l’aurait eu. Mais non, un peu comme le Baresi du Milan de Sacchi, il est le meilleur joueur d’une équipe de grandes stars sans en être la vedette. Du coup cette semaine, quand le duel Real-Barça vous sera présenté, tout le monde vous parlera des duels Messi-Cristiano et Pep-Mou. Alors qu’on devrait accorder bien plus d’importance au face-à-face fascinant que vont se livrer Xavi et Xabi Alonso.

Le problème de sa succesion

On l’a compris, il n’y a pas deux Xavi. Et c’est un problème pour le Barça, car Xavi aura 32 ans en janvier. Pas très vieux certes, mais il n’est pas interdit de se dire que trouver un successeur est d’actualité chez les Culés. A une époque, le Barça pensait aussi qu’il ne trouverait pas de deuxième Guardiola, et finalement l’élève a dépassé le maître. Mais personne ne se pointe encore pour dicter le jeu des blaugrana façon Guardiola-Xavi. Thiago ? Nous avons bien vu lors de l’aller de la Supercopa que ses racines brésiliennes prennent souvent le dessus. Ce n’est pas un dictateur, mais plutôt un artiste. Et Cesc ? Son expérience anglaise l’a rendu tellement polyvalent que nous ne savons plus trop à quel poste il devrait jouer. Mais en général, ce n’est pas à la place de Xavi. Et il ne devrait d’ailleurs pas abandonner cette tendance à toujours se lancer dans la profondeur.

Comment organise-t-on la succession d’un dictateur ? Soit elle est faite naturellement et souhaitée par le dictateur qui « choisit » son fils spirituel, soit elle est forcée, par la défaite du régime ou un changement de celui-ci. Passerons-nous à la monarchie du roi Messi, épaulé par le général Fabregas ?

Ce qui est sûr, c’est que le Clasico se jouera au milieu de terrain, et le vainqueur du duel Xavi Hernandez-Xabi Alonso amènera son équipe vers le triomphe. Les deux joueurs ayant réussi le plus de passes en Liga (le barcelonais a l’avantage), les deux joueurs sur lesquels reposent les deux meilleurs clubs au monde actuellement, leurs deux joueurs les plus indispensables. Les voir jouer l’un contre l’autre sur la pelouse du Santiago Bernabeu sera magique. On attend ça avec impatience. On en est convaincu, c’est le duel « El Maestro vs The Gentleman » qui décidera du sort de ce Clasico.

Markus


The Pulga’s Speech

Dire que le footballeur Messi est génial est un euphémisme. Incroyable techniquement, physiquement et mentalement, Leo sait tout faire et peut jouer partout sur la cancha. Ses dribbles sont tellement violents et imprévisibles que ses adversaires situeront son centre de gravité à peu près au niveau de ses talons. Les limites de son inventivité sont repoussées chaque semaine et en cette année 2011, il va remporter son troisième ballon d’or consécutif. C’est énorme, fantastique, etc. Alors que l’on pose comme vérité générale que Messi est l’actuel meilleur joueur du monde, nombreux sont ceux qui le voient devenir le meilleur joueur de l’Histoire de notre sport.

Mais il manque quelque chose à Messi. Le point de départ du problème, c’est que le football, ça n’est pas du hand ou du volley. Qu’est-ce qu’on attend du meilleur joueur au monde de volley, ou de hand ? Qu’il soit le meilleur sur le terrain, et basta. Mais le meilleur joueur de football de la planète, ça doit être un héros. Un mec à moitié divin. Dieu parmi les hommes, en gros. Le joueur que tout le monde envie, respecte, admire, adore, vénère. Ses actions font rêver tous les gosses de la planète et il pourrait même être vu comme un symbole d’espoir et de paix. Ce mec là, c’est Pelé, Maradona, Ronaldo. Un homme qui marque toute une génération par son style, ses déclarations, voire sa coupe de cheveux. Après tout, et heureusement vu l’étendue de la personnalité de Blatter, c’est lui l’ambassadeur du football mondial. Un héros dont le mode « demi-dieu » est systématiquement activé et qui dépasse le cadre du football, un personnage qui va au-delà du terrain et de la baballe. Un gars comme Zidane, il a marqué même nos chères mamans. Jusque là, Messi reste un jeune introverti qui joue au ballon, comme personne certes, mais avec pas grand chose d’autre à nous offrir. Oui, Messi a les pieds de Maradona, mais il a encore moins de charisme qu’Iniesta… Une voix d’adolescent, un regard souvent frustré, un gars qui marche en regardant ses pieds. Qu’il se tienne droit, le meilleur joueur au monde !

Alors que Maradona se montrait divin et faisait même croire en Dieu, Messi se montre humain comme les autres et ne fait croire en rien, à part en la science.

Dans son livre El chico que siempre llegaba tarde y que hoy es primero, le journaliste argentin Leonardo Faccio nous raconte les détails de la vie quotidienne de l’Argentine du mondial 2010. Le témoignage de Véron est sans équivoque : « Quand il est fâché, il ne te regarde pas dans les yeux« . « Leo est un garçon qui s’asseoit toujours dans le coin. Il ne fait rien de particulier, il n’utilise pas de bandage, même pas de chevillère. Un quart de finale de Mondial, il le joue de la même façon que s’il jouait avec les potes de son quartier« . En fait, Messi est présenté comme un surdoué que la pression n’atteint pas. Un joueur qui passait son temps sur son PC devant des séries, capable de dormir dix heures avant un gros match. Fernando Signorini, préparateur physique de Maradona et de l’Albiceleste version 2010, raconte que Leo est un phénomène surnaturel. « Sa fréquence de touches de balles est supérieure à tout ce que j’aurais pu imaginer, et pourtant j’en ai vu beaucoup« . Un homme que personne n’arrive à expliquer, aussi bien mentalement que physiquement. Mais Faccio raconte que cette tranquilité a été bouleversée le jour où Diego a filé le brassard à son numéro 10. Véron explique que Messi, pris de panique à l’idée de devoir faire un discours d’avant-match, lui demandait sans cesse « Qu’est ce que je dois dire ? ». Trois ans auparavant, Maradona avait déjà parlé du « manque de présence » de son héritier. « Il a tout le reste, mais s’il pouvait avoir un peu de présence, il pourrait mener notre nation lors du mondial 2010″. Comme s’il avait voulu le tester, ou alors provoquer le destin, Diego avait dû se dire qu’en lui filant le brassard, Messi vivrait la même transformation que lui-même avait vécu entre 82 et 86. Et alors ce discours ? « Il a dit quelque chose, mais il s’est arrêté tout de suite, parce qu’il ne savait pas comment continuer« . En calculant ses mots, Véron continue : « Puis il a dit qu’il était très nerveux. Et on est sorti sur le terrain. » The Pulga’s Speech ?

Inexplicable, tout comme sa dernière blessure importante. Messi se fait assassiner au Calderon, ne dit rien, ne se plaint pas, refuse toute déclaration à l’encontre de l’assassin (Ujfalusi, cible facile pourtant) et réapparaît le dimanche suivant pour en planter deux. Le mec a cracké le jeu, et à ce rythme là, Messi va finir par le tuer. Cela pourrait en dégoûter plus d’un. Lionel gagne tout en donnant l’impression de ne pas s’entraîner et ne pas souhaiter vraiment ce qui lui arrive. C’est comme si tu vois un gars médiocre sortir avec la femme de tes rêves, logiquement tu n’as plus envie. Si Messi montre à la planète entière qu’un gars comme lui peut remporter huit ballons d’or tranquille sans effort ni envie, plus grand monde ne risque d’avoir envie de tester le truc. Il détruit la méritocratie, quand un Cristiano besogneux montre que le travail peut te faire planter 41 buts en une saison. L’homme contre la machine, sauf que les rôles ne sont pas ceux qui sont distribués d’habitude.

Leo n’a jamais parlé de son ambition, voit chaque ballon d’or comme un cadeau du ciel, remercie tout le monde poliment et ne donne aucune importance aux records qu’il abat. Même si depuis 2009, on le voit plus souvent chercher à afficher son nom au tableau d’affichage (refusant parfois l’extra-passe), Messi n’a jamais révélé ce qui le fait tant courir. Un mec qui joue au football pour l’amour du jeu et rien d’autre (pas de records, pas de fame, pas de wags), certains diraient que c’est le sauveur du football moderne. Pas de Balotelli, pas de Cristiano, un joueur qui n’a rien à prouver à personne et qui aime seulement jouer au foot, comme dans la cour de récré. Justement, le fait que Messi soit présenté comme le footballeur modèle est en train de faire plus de mal qu’on ne le pense au football, sport divin, en le réduisant à taper dans un ballon, ni plus, ni moins. Lionel ne s’exprime jamais (à part pour dire que le sélectionneur argentin en poste est l’homme de la situation) et n’a pas d’aura ni de charisme.  Bon, finalement, il s’en fiche certainement de ce que tout le monde raconte et tant mieux pour lui, mais il est bien présenté comme le modèle du football moderne. C’est bien beau pour Téléfoot ou L’Equipe, mais après il ne faut pas s’étonner d’entendre des critiques sur la connerie des footballeurs. Alors que Maradona vengeait son pays à lui tout seul après la terrible guerre des Malouines, où est passée la grandeur ?

Au sein d’une équipe dans laquelle il ne peut pas compter sur le leadership de Xavi ou Puyol, Messi n’arrive pas à mener les siens vers la victoire. Messi n’a mis que 19 buts en 66 matchs avec l’Argentine, et aucun lors de la dernière Copa América. Une performance mise en relief par l’intervention de Burdisso après le nul contre la Colombie cet été : « Oh gamin, t’as pas le droit de gâcher le dernier ballon comme ça, hijo de puta ». A l’époque, c’était Jorge, le père de Messi, qui était sorti dans la presse pour protéger son « gamin » de 24 ans… A titre de comparaison, pour l’Argentine en 1986, Maradona faisait à la fois Xavi, Iniesta et Villa. Et en 1982, quand Diego se retrouve incapable de sauver son pays, il sort du mondial en prenant un rouge pour un attentat sur Batista. Diego donnait tout, pour le meilleur et pour le pire, et sa présence se faisait toujours sentir. Messi reste transparent et sort par la petite porte, souvent blessé – mais sans réaction – par le traitement que lui inflige la presse argentine.

Lionel finira peut-être par gagner huit ballons d’or mais il ne deviendra jamais le plus grand joueur de cette longue histoire et n’atteindra jamais ce qu’avait atteint Maradona, et d’ailleurs ça n’a pas l’air de le préoccuper plus que ça. Plus les échecs de l’Albiceleste se répètent, plus Messi se transforme en un Schumacher du football. Un mec qui a toujours gagné, mais qui a toujours eu la meilleure écurie. Un mec jamais méchant, mais jamais sympa. Une sorte de machine à gagner sans charme. Sauf que Schumi adorait ça, alors que Messi donne l’impression de faire ça par défaut. Tous les plus grands sportifs, tous les number one de leur sport ont représenté quelque chose, ont été des emblèmes, des modèles, ont marqué leur époque et leur monde. Ali et son « I am the greatest ever ! », Senna et sa spiritualité, Usain Bolt qui joue à Legolas, Karl Lewis qui fait la course avec un pur-sang, Jordan qui fait le malin dans Space Jam, Maradona et la mano de dios… On espère toujours que Messi apportera quelque chose à la grandeur du sport… Bien entendu, ses highlights sont déjà un joli cadeau, mais c’est loin d’être suffisant pour entrer dans la cour des plus grands. Et ce n’est pas le Time et son « top 100 des personnalités les plus influentes » qui nous fera croire le contraire.

C’est intéressant de regarder la liste des autres prétendants au titre de meilleur joueur de la planète aujourd’hui. A côté de Messi, on retrouve Cristiano, Balotelli, Luis Suarez, Rooney, Ibrahimovic. Que des hommes au fort caractère, des Cantona en puissance, et quand on se souvient du bien que Cantona a fait au football…

Fais nous rêver, Leo.

Markus

Athletic Bilbao : le Fou a lâché les Lions


Le fou, c’est Loco, le déjanté, Marcelo Bielsa. Les Lions, ce sont los Leones, les joueurs-guerriers de l’Athletic Bilbao. Un mariage inattendu, prometteur, génial : un club différent pour un type unique et des idées singulières. Aupa !
 

La cathédrale San Mamés datant de 1913, le fameux tableau de Pichichi par Emilio Arteta, le mythique Zarra (avec deux « r », le vrai, celui aux 251 buts en 277 matchs de Liga), la politique de la cantera… L’histoire de l’Athletic Bilbao est riche, très riche. Pourtant, le quatrième club le plus important d’Espagne n’a pas joué la Ligue des Champions depuis 1998. De quoi se poser des questions.

C’est comme ça que cet été, Josu Urrutia, candidat à la présidence du club, débarque avec ce qui pourrait devenir une idée de génie : votez pour moi et je ferai venir Marcelo « Loco » Bielsa afin de tout reprendre à zéro. L’Athletic a fini européen l’an dernier, mais à Bilbao on ne se fait pas trop d’illusions sur les chances de titres avec la forme actuelle du Real et du Barça. Une fois Llorente parti, aucune chance de revenir dans la zone Champions League. Du coup, Josu se dit qu’un peu d’innovation ne ferait pas de mal à un club qui dépend pas mal du talent de ses avant-centres depuis les derniers titres des années 80 (Extebarria dans les nineties, Llorente depuis). L’idée est limpide : à chaque échelle du club, on inculquera à nouveau les principes du toque, avec comme point de départ les idées de Marcelo Bielsa. Un projet à long terme très attractif pour un club dont la devise reste Con cantera y afición, no hace falta importación(« avec la formation et le public, pas besoin d’importation »)

Comme l’a montré l’échec de Gasperini à l’Inter, un tel projet a besoin de temps (l’Inter, qui voulait justement Bielsa). Et l’Athletic Bilbao, au contraire de l’Inter, a beaucoup de temps. « Nous souhaitons transformer nos joueurs en hommes, pas seulement en footballeurs » disait l’ancien Président Arrate, une façon différente, unique de voir le football. Quel autre club peut se vanter d’avoir une fan base si fidèle et si peu mobile ? L’Athletic Bilbao peut enchanter certains fans étrangers, mais finalement, ils auront toujours autant de supporters, qu’ils terminent 16e, 10e ou 4e. Du coup, Urrutia s’est dit que quitte à passer plusieurs années sans rien gagner pendant l’hégémonie des deux géants, autant en profiter pour partir sur des bases solides et se reconstruire un equipazo à partir d’une identité de jeu en cohérence avec sa formation.

Ce projet de jeu, c’est d’abord le cerveau d’un homme : Marcelo Bielsa. L’argentin, lié à jamais au Newell’s Old Boys (dont le stade porte son nom), s’est fait un nom en donnant une cohésion à l’Argentine de 1998 à 2004 et surtout en offrant à la sélection chilienne un jeu attractif et efficace. Ceux qui ont vu jouer le Chili aux éliminatoires de 2010 le savent très bien, les équipes de ce mec ont de la gueule, du courage, des idées et une âme. Ceux qui ont eu la chance de voir l’un de ses entraînements s’en rappellent également à coup sûr : on y voit des types courir après un ballon imaginaire jusqu’à l’épuisement, en simulant des situations de match dictées par Loco. Aussi exigeant que Coach Boone et innovant que Coach Carter, Bielsa a ses idées à lui, et il mourra avec. Rien d’étonnant quand on connait le parcours de l’homme : une carrière de joueur arrêtée à 25 ans pour devenir entraîneur, un frère ministre des affaires étrangères, un père avocat, une sœur gouverneure de région. Bielsa, que l’on présente souvent comme le mentor de Guardiola, est un perfectionniste acharné et étudie le football comme sa famille a étudié le Droit. Sa merveille de 4-2-3-1 adaptable en 4-3-3 fait d’ailleurs jurisprudence. 

Ensuite, les joueurs : ce projet s’articule autour des cadres de l’équipe de la saison dernière. Fernando Llorente, Javi Martinez et Andoni Iraola sont tous les trois internationaux avec les A. Llorente est déjà une star accomplie en Liga, avec 17 buts l’an dernier et un rôle important dans la victoire du Mondial 2010. Le casque d’or espagnol est la figure principale de cet Athletic : le Roi Lion, c’est lui. Javi Martinez était aussi en Afrique du Sud, et le « Vieira blanc » a fait peser ses quatre-vingt dix kilos de guerrier sur tous les créateurs qu’il a rencontrés ces deux dernières saisons, démontrant même qu’il peut jouer aussi bien en défense centrale qu’en position de relayeur. Et puis surtout, les basques assistent depuis deux ans à l’éclosion d’un pur crack, aussi agile et vif que jeune et insouciant : Iker Muniain, 18 ans seulement et qui jouera ce weekend son 90e match pro avec l’Athletic ! Alors qu’on l’appelle à San Mamés le « Messi basque », il surprend toute l’Espagne cette saison en étant le joueur subissant le plus de fautes. Et oui, Cristiano et Messi, « l’utra-protégé » (copyright Platini), jouent pourtant dans le même championnat… Allez demander à Momo Sissoko. Finalement, la seule recrue importante a été Ander Herrera, génération 89, dont la prestation face au Barça dimanche a été magnifique.

Le constat est remarquable : Bielsa débarque, n’exige aucun renfort de luxe (en même temps, pas facile avec un réservoir de trois millions d’habitants) et crée directement une alchimie entre ses joueurs et ses système. Étonnant ? Il faut souligner autre chose : l’équipe a 24,72 ans de moyenne. Depuis deux ans, en Espagne on l’appelle même la « Garderie de la Liga », d’où une certaine capacité d’adaptation, aussi folles soient les idées de Loco. Un groupe jeune et talentueux, une structure brillante et des idées claires : ces prochaines années, il n’y aura pas que le Guggenheim à aller voir à Bilbao.

 

 
 
 
Car les résultats arrivent, déjà. Jusqu’en septembre, personne n’est convaincu, ni à San Mamés, ni ailleurs. L’Athletic est incapable de s’imposer en Liga, dire que sa possession de balle reste stérile est alors un euphémisme et les basques ne comptent que deux points après cinq journées… Mais la confiance en Bielsa est totale, pas le temps de laisser le doute s’installer, Loco peut bosser tranquille. Depuis, c’est une invincibilité qui dure depuis dix matchs (toutes compétitions confondues), 12 points pris en championnat, des matchs nuls accrochés à Valence et face au Barça, une première place de son groupe en Europa League et certaines grosses impressions, dont un très joli 3-0 planté face aux cousins de l’Atlético.
 
Enfin, le choix de Urrutia se révèle particulièrement pertinent quand on connaît l’histoire du club. Si l’on jette un œil à celle-ci, on remarque que l’Athletic Bilbao a deux visages. La première image qui nous vient à l’esprit est celle du club espagnol le plus anglais, qui invite ses adversaires à venir jouer sous la pluie deux fois sur trois, compte plus de guerriers que d’artistes, avec en bonus une tradition pour former des avant-centres forts et puissants. Cet Athletic, c’est celui de Javier Clemente, qui remporta les Liga 83 et 84 en transformant la cathédrale San Mamés en une forteresse imprenable, et s’offrant un petit triplé national en 84.  Un jeu façon « force et honneur » basé plus sur la force du cœur que celle de la technique.
 
Mais il existe un autre Athletic Bilbao : celui du légendaire Pentland. Pentland, c’est qui bordel ? Fred Pentland n’est autre que le premier mec ayant introduit les principes du « dribling » en Espagne. C’était dans les années vingt et en voyant que son savoir a enfanté des génies comme Iniesta ou Mata, on peut le qualifier d’inconscient. Et aussi de premier entraîneur ayant marqué l’histoire du football espagnol. Alors que la première Liga se joue en 1929, Pentland fait jouer l’Athletic d’une manière qui nous est très familière aujourd’hui : de la possession, des passes courtes, du mouvement, beaucoup de construction. Le contraire du one-two-three britannique jusque là enseigné. Donc non, le tiqui-taka n’a pas été inventé en Catalogne… Dès son premier entraînement, les méthodes de Bombín (il portait toujours un chapeau melon) surprennent : lors de la première séance, il apprend seulement à ses joueurs à faire leurs lacets correctement. « Get the simple things right and the rest will follow ». Au milieu de la première saison, c’est d’ailleurs ses techniques d’entraînement que le Barça « reprend » pour remporter le premier titre de l’histoire. Celle-ci finira par lui faire justice en lui adjugeant les titres suivants de 1930 et 1931, et elle lui garde encore aujourd’hui une place particulière.
 
Ainsi, ces rojiblancos version 2011 rassemblent merveilleusement les valeurs et les traditions de ce club mythique. Alors que l’équipe de Pentland jouait un football léché dans les petits espaces, celle de Clemente proposait plutôt de la virilité et de la verticalité. La technique de Muniain, la force de Llorente. Et la folie de Bielsa. Cette équipe ira loin : alors que l’introduction au livre rendant hommage au centenaire du club annonçait que « Notre seul souhait est de voir les fils de notre sol représenter notre club, voilà pourquoi nous sommes une entité sportive, et non un concept commercial », l’Athletic a maintenant de quoi aspirer à bien plus. 
 
Joli coup, M. Urrutia. 
 
 
Markus

Pep Guardiola, chef d’orchestre

 
 
Alors qu’on aurait pu croire que le dandy de 37 ans qui débarque sur le banc du Barça en août 2008 allait emprunter la trajectoire classique d’une ancienne gloire propulsée trop rapidement au rang de « technicien », Josep Guardiola a montré en quelques mois qu’il était au-dessus. A tel point qu’en une saison, il réécrivait l’Histoire. A 40 ans, Pep est un coach à part. Génie tactique confirmé, l’espagnol n’est pas celui que l’on décrit souvent comme un « romantique du beau jeu ». C’est un chef d’orchestre parti à la recherche de la perfection, qui dirige toutes les deux semaines une symphonie magnifique devant plus de 105 000 fidèles. Portrait d’un virtuose.
 
Juin 2008. Le Barça termine la saison 18 points derrière le Real, champion pour la deuxième fois d’affilée. A trois journées de la fin, au Bernabéu, les blaugrana doivent former le fameux pasillo et applaudir les champions madrilènes, le tout avec le sourire. Humiliation suprême, c’en est fini de l’ère Rijkaard-Ronaldinho débutée en 2003, qui aura rapporté une Champions League,  deux Ligas et deux Supercoupes d’Espagne. Laporta donne une chance à Pep. Depuis, c’est 12 titres en 3 saisons, déjà plus que la Dream Team de l’icône Cruyff, arrêtée à 11. Et tout cela en seulement trois ans, soit cinq ans de moins que l’Hollandais.
 

Le beau est le plus efficace

On prend souvent Pep pour un amoureux du beau jeu qui préfère mourir avec ses idées plutôt que de gagner lâchement avec un football médiocre. Que nenni, Pep est surtout un mec qui s’est rendu compte que le beau est le plus efficace. Loin d’un romantique borné qui pense que défendre équivaut à ne pas jouer au football, il n’a jamais critiqué le jeu de ses adversaires. Un technicien comme les autres, qui s’est simplement rendu compte, après des années d’études, que garder le ballon est la meilleure façon de ne pas prendre de but. Avant la finale de la Champions League 2009,  Guardiola parle de « jouer pour gagner » et surtout ne pas « jouer pour ne pas perdre ». Ainsi Pep garde le ballon, et attaque pour mieux défendre. Tout est calculé : « Ne pas prendre de risques est la chose la plus risquée qui soit». Et donc le Barça prend des risques. Comme le dit Salgado, « ce Barça est la première équipe que je vois qui, quand elle perd le ballon, ne recule pas d’un centimètre ». Fascinant ? Plutôt mathématique, Pep a trouvé la solution de son équation et il affronte tous les problèmes avec le théorème qu’il en a déduit. D’ailleurs, lorsqu’on lui demande de décrire la manière avec laquelle son équipe joue, Josep ne fait aucune référence au talent inné que ses joueurs laissent percevoir, ou alors à la magie du Camp Nou. Il parle de « l’effort, le travail, l’organisation, la concentration et la discipline ». Cette équipe du Barça n’est pas seulement l’addition des mecs les plus techniques de la planète, qui jouent les yeux fermés parce qu’ils ont grandi ensemble et réalisent tous les weekends des prouesses collectives. S’ils jouent si bien les yeux fermés et avec une telle régularité depuis trois saisons, c’est parce qu’un chef d’orchestre les a « saignés » sur le travail tactique.

L’orchestre, son organisation, ses libertés

Il faut analyser Guardiola comme un génie de la science du déplacement. Jamais un coach n’avait réussi à monter une équipe pouvant garder autant le ballon. Trois saisons, plus de 180 matchs avec la domination de la sphère et 71% de possession en moyenne sur la saison 2010-2011. Un chef d’œuvre pour un chef d’orchestre dont les musiciens connaissent leur partition par cœur. Et à l’occasion, se permettent même des envolées lyriques mémorables quand leur talent le leur permet. Regarder en détails les mouvements des joueurs du Barça permet de voir une répétition de courses identiques, alternées bien entendu, mais qui font partie du « système » que Guardiola a mis en place. Messi, son plus bel instrument, est le seul « électron libre ». Le reste fait partie d’un système, et ce système est tellement élaboré qu’il donne l’impression d’être le fruit d’un coup de génie, ou parfois de la chance. S’il fallait rapprocher le Barça à un pilote automobile, beaucoup choisiraient Ayrton Senna car il était le plus génial. Ce serait une erreur. Ce Barça est un métronome, mais un métronome grandiose. Le Barça de Guardiola, c’est Le Professeur, Alain Prost. Travail, contrôle, préparation, exécution du plan mis en place, victoire. Mises à part les équipes de José Mourinho, il se dégage une impression d’impuissance chez les adversaires du Barça. Pourtant, les joueurs du Barça ne sont ni plus grands, ni plus forts, ni plus rapides, ni forcément plus techniques (Keita, Abidal, Mascherano, Puyol, Adriano). Ils sont tout simplement mieux placés. Et ils bougent mieux. C’est-à-dire plus intelligemment, comme s’ils étaient des machines, ou plutôt comme s’ils savaient ce qu’ils avaient à faire, où et à quel moment. Comme si leur coach avait tout préparé. Comme dans un orchestre.

 

 

Guardiola, le mystère

Malgré ces succès incroyables, Pep reste un mystère. Moins médiatique et moins médiatisé, on le connaît paradoxalement moins bien que son grand rival Mou, alors que cela fait depuis 1989 qu’on suit sa trajectoire. D’abord, c’est un type discret, joueur et entraîneur confondus. Pas d’interviews personnelles, pas de grigris sur le terrain ; un respect inébranlable  du politiquement correct en conférence, un jeu tout en contrôle-passe ; très peu de polémiques, très peu de buts. Et ainsi plusieurs inconnues persistent autour du personnage Pep Guardiola, notamment sur ses motivations, ses ambitions et son futur. Peu de coachs ne renouvellent leur contrat pour un an seulement alors qu’ils occupent le poste de leurs rêves et qu’ils gagnent tout, et ce sans explication.

Il existe différentes façons d’analyser l’entraîneur Guardiola aujourd’hui, toutes aussi inexactes qu’intuitives. Un ancien joueur de 37 ans dont l’arme principale est la proximité qu’il a avec ses hommes, dont certains sont des anciens coéquipiers ? Un romantique qui exige que son équipe fasse du beau jeu en toutes circonstances, qu’elle joue bien ou mal et peu importe l’adversaire ? Un entraîneur sans expérience dont les talents de motivateur remplacent un coaching parfois peu convaincant ? Un mec qui ne pourrait s’imposer que chez lui, au Barça ? Un mec lié à vie au Barça ? Un pantin aux mains des dirigeants du Barça, représentant parfait du club catalan, qui dispose d’une équipe de joueurs si brillants qu’elle ne pourrait que bien tourner, avec ou sans lui ? Non, rien de tout ça : Pep est un vrai technicien, 37 ans ou pas ; il préfère comme tout le monde gagner en jouant mal que perdre en jouant bien ; son expérience est énorme vu qu’il se voyait déjà « coach » durant toute sa carrière de joueur ; et il a déjà quitté le Barça en tant que joueur (et dans de sales conditions), il est fort probable qu’il le fasse aussi comme entraîneur.

Guardiola avec ses joueurs

Comme tout virtuose qui se respecte, Pep est avant tout un acharné de l’étude et un type intransigeant avec tous ceux qui travaillent avec ou pour lui. La première chose qu’il a modifiée au Barça de Rijkaard, c’est l’importance des détails. Xavi explique : « Avec son arrivée, les exigences ont changé : avant, un kilo ici ou là n’avait pas d’importance. Quelques minutes en retard ne changeaient rien. A partir du moment où il est arrivé, chaque détail comptait. Pep était au-dessus de la montage, et il nous observait comme un aigle ». Déjà en tant que coach de la réserve, le fameux Barcelona B, il introduit des amendes pour les retards et les expulsions, pour ceux qui ne sont encore que des gamins… De nouvelles exigences sont imposées à toutes les échelles du club. Comme le disait Léonard de Vinci, « les détails font la perfection, et la perfection n’est pas un détail ». Ses premiers mots en août 2008 ? « Vous allez travailler dur ». Pep le patron instaure de nouvelles règles pour l’équipe première, comme arriver au centre d’entrainement pour le petit déjeuner ou être à la maison avant minuit s’il y a entrainement le lendemain. Les gros égos sont traités comme des jeunes réservistes, pour le bien du collectif. Il est si exigeant que lors d’un entraînement, il vexe Abidal en le reprenant sur un exercice : « Pas besoin de me parler de cette façon. Je suis un adulte, je suis un père de famille » (sous entendu pas un gamin de la réserve) lui avait répondu le français. Kiko, grande figure de l’Atlético, affirmera même que « Guardiola est né pour dire aux gens ce qu’ils ont à faire ».

Mais alors ses joueurs le détestent et le redoutent secrètement ? Non, Guardiola reste très proche de ses joueurs. Il a vécu tout ce qu’ils vivent ou presque. Et à part Zlatan qui le prend pour un malade mental, ils le voient comme un bon père de famille exigeant : dur, mais juste. L’exemple le plus frappant date d’août 2008. A peine arrivé, tout l’été barcelonais tourne autour de la querelle entre le club et la AFA (Fédé argentine) concernant la participation de Messi aux JO de Pékin. Alors que Laporta refuse catégoriquement, Pep prend tout le monde à contre-pied en se prononçant en faveur du départ de Leo pour la Chine. « Moi aussi j’ai joué (et gagné) cette compétition et je sais ce que cela peut représenter pour lui ». Depuis, la Pulga ne jure que par Josep. 

Robson, Juanma et Capello

Intransigeant non seulement avec ses joueurs, Pep l’est aussi avec lui-même. Comme un chef d’orchestre qui doit connaitre par cœur les partitions de chacun de ses musiciens, Pep a la réputation d’un travailleur tactique hors-norme. Déjà, Bobby Robson affirmait que tactiquement, Pep est world class.  Son mentor, Juan Manuel Lillo, parle de lui comme « une éponge, qui n’arrête pas d’apprendre ». S’il choisit l’Italie, « le championnat le plus tactique d’Europe » (dixit Mourinho) après sa carrière au Barça, ce n’est pas un hasard. Et certainement pas une coïncidence s’il va à la Roma de Capello, où le fait qu’il ne joue que 5 matchs montre qu’il était venu pour autre chose que relancer sa carrière. Là-bas, on lui dit d’oublier son jeu de passes car il y a « moins d’espace » dans le football italien. « Je ne l’ai jamais compris. Les terrains font la même taille. Ce que je voyais, c’était le déplacement de jeunes hommes en fonction d’autres, et ils se déplaçaient de la mauvaise façon. Voilà pourquoi il y avait moins d’espace ». Et alors qu’il aurait pu prendre sa retraite en Premier League, Pep décide d’aller jouer sous les ordres de son « père spirituel » Juanma Lillo pour les Dorados de Sinaloa au Mexique. Encore une fois, Pep observe plus qu’il ne joue (10 matchs sur toute la saison), et surtout apprend de celui qu’il considère comme son inspiration footballistique la plus importante. Et Josep continue à étudier, étudier et étudier. Des rumeurs disent même qu’il n’aurait pas fait que jouer au golf au Qatar.

 

 

A la recherche de la perfection

On sait tous que Guardiola a joué au Barça, mais on oublie souvent qu’il était l’âme du 3-4-3 de Cruyff, de cette Dream Team qui remporta quatre Ligas et une Coupe d’Europe. Il avait 20 ans. Ce mec a goûté à la victoire jeune, et tout ce qu’il a fait depuis est préparer la reconquête de ce cycle fabuleux, de son périple en Italie jusqu’à son apprentissage au Mexique. Pep Guardiola ne souhaite pas bien jouer pour plaire à la planète entière ou alors augmenter la notoriété d’une institution comme l’Unicef. Pep Guardiola a gagné de nombreux titres dans sa carrière, et il veut en gagner encore plus, comme un musicien à la recherche de la perfection. Ah, il n’y a pas de perfection dans le football ? Illustration : terminer un match avec 100% de possession de balle où la domination est telle que l’engagement n’empêche pas l’arrondi, 0 tir subi, 1-0, 2-0, 3-0 ou 5-0, selon la chance. Cela n’est pas parfait ? En fait, non. La seule perfection dans le football, c’est la victoire. Peu importe la manière et le score. Pep le sait, et en fait il le sait très bien : la recherche de son système n’a pas été motivée par l’envie de jouer le plus beau football de tous les temps (ce qui est – et il le sait très bien puisqu’il a joué en Italie – subjectif), mais par le désir de trouver la formule qui marcherait le plus souvent possible. Qui remporterait le plus de victoires avec le plus de contrôle possible. Et jusque là, très peu d’équipes ont su jouer avec autant de contrôle, autant de confiance en son jeu. Peut-être aucune depuis le Milan de Sacchi, l’Ajax de Cruyff, l’Inter de Herrera et le Real de Di Stéfano.

Le Barça de Guardiola = le Manchester de Ferguson + l’Arsenal de Wenger

Certes, Guardiola ne l’a pas inventé, ce jeu. Le Barça de Cruyff, dont il était le Xavi, jouait déjà au tiqui-taka, et lorsque Pep reprend le Barça en 2008, l’Espagne de Luis Aragones vient de remporter l’Euro avec le même jeu. D’ailleurs, la Roja joue comme cela depuis plus longtemps que le Barça, qui a historiquement privilégié les joueurs physiques et athlétiques. Mais il a emmené ce jeu à un degré de perfection jamais atteint auparavant. En cumulé, le FC Barcelone de Guardiola a mis 5-1 au Manchester United de Ferguson et 10-4 à l’Arsenal de Wenger. Comme le souligne très bien Graham Hunter dans son dossier que vous pouvez trouver dans le FourFourTwo d’août 2011, le Barça de Pep a su combiner la capacité de gagner constamment des titres de Ferguson et la beauté du football des Gunners d’Arsène. Deux en un. Les deux meilleures équipes de Premier League sur les quinze dernières années, réunies. Si on dit souvent que Messi n’arrive pas à répéter ses performances barcelonaises avec l’Argentine parce qu’il n’a pas Xavi et Iniesta à ses côtés, c’est surtout le génie de Pep qui manque à l’Albiceleste.

Si ce combo n’est pas une équipe imbattable car l’Inter de Mourinho l’a vaincue en 2010 et que le Chelsea de Mou et d’Ancelotti a vaincu les Gunners et les Red Devils en 2006, 2007 et 2010, peu d’équipes se sont autant rapprochées de l’invincibilité : Guardiola en Liga, c’est 285 points en trois saisons et 77% de victoires. 72% toutes compétitions confondues. A côté de cela, la Dream Team de Cruyff ne gagne « que » 64% de ses rencontres de Liga entre 91 et 94 et gagne ces années-là quatre Ligas. Sans oublier que Cruyff a eu besoin de deux années de rodage avant de remporter le titre, une Copa del Rey montrant les premiers signes de ses succès en 90 (tiens, une première Coupe du Roi annonçant une avalanche de titres… « la Coupe de votre Roi », disait Piqué ?).

Un orchestre, c’est ennuyant ?

Le bémol se trouve au niveau des spectateurs : à l’arrivée de Cruyff au Barça, il était arrivé que les Boixos Boys sifflent la répétition de passes en retrait au Camp Nou. Ne nions pas la réalité : lors de certaines phases de jeu offensif, la possession du Barça peut devenir frustrante pour le spectateur. Si on peut comparer le jeu du Barça à une symphonie, alors il existe également un côté endormant. Qui ne s’est jamais exalté devant la 9ème symphonie de Beethoven ? Et qui l’écoute en entier tous les weekends sans rien couper ? Certains fans préfèrent maintenant se limiter aux highlights spectaculaires des buts de Messi. Ils ont tort. Comme le dit Kant, « celui qui s’ennuie en écoutant une belle musique laisse à penser que les beautés du style et les enchantements de l’amour n’auront sur lui que peu de puissance ». 

Guardiola et les numéros 9

Evidemment, cette recherche d’harmonie parfaite allait forcément faire des victimes : les numéros 9. Cette race de joueurs individuels qui naissent et meurent pour voir leur nom accroché au tableau d’affichage. D’abord Samuel Eto’o, pour des questions de « feeling ». Puis Zlatan Ibrahimovic, dégoûté par l’idée de voir son équipe gagner sans qu’il en soit le principal protagoniste. Et enfin Bojan Krkic, prié d’aller chercher un coach qui voudrait bien de son numéro 9. Un problème avec les numéros 9 ? Pep le scientifique a trouvé la solution : il n’y aura plus de numéro 9. Et cette saison, ce n’est plus un avant-centre qui porte le numéro 9 blaugrana, mais Alexis Sanchez. David Villa, utilisé attaquant gauche dans le système de Pep, est d’ailleurs le seul avant-centre de l’effectif. Problème réglé. Sauf que dans un autre club, il faudra certainement trouver une autre solution.

 

 

Et maintenant ?

Si Berlusconi dit que le succès du Barça est dû à 50% de chance, c’est certainement la chance d’avoir pu compter sur le retour de Guardiola dans le club blaugrana, après son départ amer de 2001. Quand il quitte le Barça, mis sur la touche et libre de tout contrat, son père affirme : « Peut être que le club ne méritait pas un tel joueur, un mec qui ne pouvait pas dîner quand le Barça perdait ». La première difficulté qui se dresse devant Pep, c’est la pression croissante. Chaque nouvelle saison, ce sera plus compliqué de motiver ses troupes et de nourrir le peuple culé d’autant de victoires que la saison passée. Salgado l’explique : « Pour le Real, avoir gagné la Copa del Rey, ça a été comme gagner une coupe d’Europe, il y a de la satisfaction et de l’espoir. Pour le Barça, il y a des obligations. »

L’an dernier, Mourinho a dit tout haut ce que tout le monde pense : « J’aimerais que Guardiola reste 25 ans à la tête du Barça. » Mais Pep a-t-il ce qu’il faut pour devenir un Ferguson espagnol ? Tout semble dire qu’il va partir avant. Ses contrats d’un an, les réponses qu’il refuse de donner… Et puis, il a tout gagné, plusieurs fois. Pour un nouveau défi, mais lequel ? Maintenant que le spectacle Barça a été joué aux quatre coins du globe et a remporté les titres les plus importants, Josep le chef d’orchestre aimerait exporter ses talents ailleurs, et se mettre au défi d’atteindre le même degré de perfection loin de chez lui, de chez valeurs, de ses anciens coéquipiers. Comme un chef du Bolchoï qui aimerait prouver à New York qu’il est le meilleur, Pep aimerait démontrer à l’Angleterre que le tiqui-taka peut être attractif. Ou à l’Italie que le terrain fait la même taille partout.

Une chose est sûre, les fans du monde entier ne sont pas près d’oublier le rythme de ses nombreuses symphonies.

 

 

Markus
 
A lire :
Le dossier de Graham Hunter dans le FourFourTwo d’août 2011, intitulé Into the mind of Barça’s maestro.
 

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