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Hatem Ben Arfa, à contre-pied

A coup d’exploits aussi esthétiques qu’efficaces dans cette escouade niçoise sérieuse et joueuse, Hatem Ben Arfa a rallumé la flamme, fait vibrer la France et séduit son sélectionneur national. L’ancien espoir déchu semble enfin prêt à reprendre le trône auquel il était promis : celui du royaume du dribble. Retour chaloupé sur la renaissance d’un artiste…

On le pensait perdu pour le foot. Balloté entre moments d’extase et instants d’errance, Hatem Ben Arfa semblait s’être égaré sur le long et tortueux chemin qui mène au succès. Pourtant, c’est avec beaucoup d’avance que l’enfant de Clamart avait entamé l’ascension de l’impitoyable Mont Football. Repéré à 12 ans, starifié à 15 puis champion de France à 18, le jeune Hatem titille les sommets plus vite que le plus tacheté des maillots à pois. Mais dans sa folle ascension, le grimpeur prodige ne voit pas arriver l’inévitable descente. Raconter Ben Arfa, c’est donc narrer l’histoire de ce cycliste qui gagne, chute puis remonte en selle à la recherche d’un nouveau sommet à gravir. C’est retracer une quête que Sisyphe lui-même n’aurait pas reniée, faite d’une effrayante succession de fulgurances et d’échecs. Celle d’un grand cru qui semble, à 28 ans, arriver enfin à maturation…

Vitesse et décadence

Il suffit de le voir jouer pour comprendre. Parce qu’il transpire le football à grosses gouttes, Hatem Ben Arfa offre sur le terrain une fidèle représentation de sa carrière. Une course linéaire, le buste droit et le regard fuyant, tout à coup interrompue par un dribble, un crochet ou une frappe, comme pour couper court à une partition jusqu’ici jouée sans fausse note. Son but lunaire, inscrit un soir de 2012 lors d’un Blackburn-Newcastle en FA Cup, se veut d’ailleurs l’allégorie de ses 11 ans de professionnalisme : au milieu de trois adversaires, Hatem se lance dans une chevauchée dont lui seul a le secret pour distancer les cerbères collés à ses crampons. Maintenant que son audace et sa vista lui ont permis de s’extirper du marquage, on l’imagine volontiers délivrer un caviar au second poteau, histoire de faire fructifier son exploit individuel. Au lieu de ça, il baisse la tête et retrouve sa ténébreuse envie de dribbler, encore une fois, un ultime adversaire. En fixant de nouveau ses yeux sur le ballon, Ben Arfa s’éloigne des lumières des stades anglais pour retrouver l’obscurité de la rue, celle-là même qui l’a endurci en même temps qu’elle a façonné son jeu. D’un crochet, suivi immédiatement d’une frappe sèche, HBA parviendra finalement à retrouver une once de clarté, quelque part sous la barre du gardien des Rovers. Comme un symbole, il ne peut compter que sur son pied gauche pour apporter de la couleur à une carrière faite à la fois de trous noirs et de pages blanches…

Ben Arfa France

Accélération, frein, puis double accélération. Chez Hatem Ben Arfa, ces pédales semblent plus proches encore que dans une Fiat Panda d’occasion. Surclassé dans la promo 1986 de l’INF Clairefontaine, il devient à 13 ans la vedette du documentaire « A la Clairefontaine », un reportage sur les futures pépites du foot français diffusé en 2002. On y décèle ses qualités techniques hors-normes, mais aussi son caractère démoniaque, comme lors d’une altercation avec Abou Diaby, passée depuis à la postérité. Deux caractéristiques qui suivront le prodige tout au long de sa carrière, se succédant comme le jour et la nuit. Certains plaideront une enfance difficile, quand d’autres verront en HBA le symbole de cette jeunesse française qui s’éloigne de ses valeurs ancestrales. On évoquera même un dédoublement de la personnalité, preuve que le cas Ben Arfa interroge suffisamment pour passer des pelouses aux unités psychiatriques. Toujours est-il que, partout où il a posé ses valises, Hatem le baroudeur a sans cesse trouver le moyen de freiner une ascension qu’on annonçait pourtant fulgurante. Ben Arfa, c’est le joueur capable de gagner quatre titres de champion consécutifs avant de quitter Lyon dans le fracas d’un tribunal. Capable de faire se lever le Stade Vélodrome comme de repartir s’asseoir, expulsé 20 secondes après être entré en jeu face aux Portugais du Benfica. Capable aussi de faire s’extasier Alan Pardew, son coach de l’époque (« Ben Arfa est un joueur fantastique, talentueux comme aucun autre ») un an après une fracture tibia-péroné, avant de se disperser dans une polémique autour d’Abd-Al-Malik et du soufisme. Capable, enfin, de rompre son contrat avec Hull mais de se retrouver au chômage suite à une décision contestable de la FIFA, l’interdisant de rejoindre l’OGC Nice avant juin dernier. Comme une dernière occasion manquée de retrouver le haut niveau et d’offrir à son sombre destin un coin de ciel bleu.

Bleu, comme l’Equipe de France à laquelle il a toujours déclaré publiquement sa flamme. Un amour loin d’être réciproque, puisque le Franco-Tunisien ne compte que 13 sélections à l’heure où cet article s’écrit. Un chiffre ridicule pour un joueur de ce calibre. Champion d’Europe U17 en 2004 aux côtés de Benzema, Nasri, Menez et toute la génération dorée de 1987, buteur pour sa première avec les A (en 2007, aux Îles Féroé), Ben Arfa ne dispute ni l’Euro 2008 ni le Mondial sud-africain, malgré sa présence systématique dans la liste élargie de Raymond Domenech. Et lorsque Laurent Blanc décide enfin de l’embarquer dans ses valises pour l’Euro 2012, Hatem se distingue en décrochant son téléphone dans le vestiaire au soir de l’élimination des Bleus. Entre chaque épisode, la même rengaine : Ben Arfa est et restera un espoir, doublé d’un sale gamin. Mais alors, pourquoi l’aime-t-on autant ?

Hatem à mourir

Peut-être parce qu’il est « le dernier footballeur » comme le titrait le magazine Les Inrocks. Comprendre, parce qu’il est un joueur différent, unique et singulier. Son histoire en fait le martyr du football français, un talent brut gâché par la médiatisation précoce et des blessures récurrentes, loin des success story hollywoodiennes. Peut-être aussi par qu’il est un dribbleur, un profil rare qui fait lever les foules et vendre des maillots. De ceux qui manquent, aussi, à l’heure où le football s’aseptise sur les pelouses comme en tribunes, et où les statistiques ont remplacé les ressentis.

Il n’existe pas, en France, un terrain de foot en béton qui n’ait pas connu son Ben Arfa à lui. Un enfant doué qui entretient une relation fusionnelle avec ce ballon, cette sphère de cuir qui semble ne jamais vouloir quitter son pied. Autant vouloir déloger Patrick Balkany de Levallois-Perret que de tenter de la lui voler. En bas de son bâtiment comme sur un terrain, Hatem a fait du ballon sa chose, il l’emmène, l’envoûte presque pour qu’il suive une trajectoire impossible à anticiper, comme irréelle pour nos jambes et nos yeux trop humains. Plutôt que d’essayer de le comprendre et de le suivre, l’ancien lyonnais nous a offert la chance de l’observer, de le ressentir. Parce que sa force ne se mesure ni dans le taux de passes réussies, ni dans le nombre de kilomètres parcourus, il a su nous inspirer de l’amour grâce à une méthode non-quantifiable : en faisant le spectacle.

Ben Arfa Newcastle

Et il n’existe pas non plus de grand spectacle sans un minimum de mémoire. Cela tombe bien puisque, si le joueur divise, force est de constater que nous possédons tous un souvenir d’Hatem Ben Arfa. Qu’il s’agisse d’un coup-franc lointain et libérateur à Twente en Ligue Europa, d’un raid solitaire face à Bolton ou d’un festival de dribbles au Stade de l’Aube, le soliste laisse une trace indélébile dans nos yeux d’amateurs de ballon. Grâce à ce genre de gestes à la fois esthétiques et décisifs, il conquiert nos pupilles, s’inscrivant pour l’éternité dans le patrimoine visuel de la France du football. Ne fut-il pas, d’ailleurs, le premier joueur français à avoir supporté l’étiquette de YouTube Player ?

Le troisième fils Puel ?

Cette saison, le célèbre site de partage de vidéos retrouve un public qu’il croyait à jamais disparu. Celui qui, non content de regarder la Ligue 1 à la télévision, visionne à l’infini les prouesses de Ben Arfa sous le maillot niçois. Il faut dire que l’homme est d’une rare télégénie, tant par sa gestuelle que par la fréquence de ses buts. Sept, déjà, auxquels on peut ajouter deux passes décisives et une flopée de dribbles dévastateurs. Oui, Hatem est de retour sur nos écrans, petits comme grands. Mais s’il est désormais aussi agréable à voir sur un terrain qu’en vidéo, c’est aussi grâce à son nouveau mentor…

Lassé par le conflit qui opposait Nice à la FIFA, Claude Puel aurait très bien pu lâcher l’ancien marseillais. Il faut dire que l’ancien arracheur de chevilles est un homme têtu, empli de convictions. Celles-là même qui l’ont poussé à écarter certains cadres de son effectif (Digard, Esseyric, Bauthéac et même son propre fils, Grégoire…) pour mieux installer ses jeunes pousses. Mais parmi ses convictions figurait l’avènement de Ben Arfa comme un véritable leader offensif. Au milieu des Mendy, Koziello, Pléa et consorts, Hatem et ses 28 printemps régalent sur la Côte d’Azur. Tantôt meneur de jeu, tantôt deuxième attaquant autour de l’altruiste Valère Germain, l’ancien soliste de couloir touche désormais plus de 35% de ses ballons dans la zone axiale du terrain. Rien d’étonnant à le voir ainsi troquer son habituel numéro 10 pour un 9 chargé en symbolique : à l’image de son match à Rennes, où il fut impliqué sur trois des quatre buts du Gym, HBA a mis son sens du geste au service de l’efficacité.

« Mon père ne m’a jamais dit qu’il m’aimait » déclarait-il en 2012. Trois ans plus tard, on devine la relation tutélaire, presque paternelle qui unit Ben Arfa à Claude Puel. L’entraîneur des Aiglons a toujours véhiculé l’image d’un patient bâtisseur, de Monaco à Lyon en passant par le LOSC qu’il a largement contribué à remettre sur pieds. Longtemps, on a résumé sa mission au nombre de jeunes à qui il avait offert une première foulée chez les pros. Pourtant, à l’image de Marcelino qui a enfin su exploiter l’immense potentiel de Giovani Dos Santos à Villareal, ou bien à la manière de Wenger qui, à force d’abnégation, a permis à Théo Walcott de redevenir un footballeur crédible, Puel s’est lancé dans la renaissance d’un phénix dont les cendres paraissaient consumées. Comme ses confrères suscités, le coach azuréen a semble-t-il réussi son pari. Après 10 journées, l’OGC Nice est la meilleure attaque de France et la deuxième d’Europe, la Ligue 1 se persuade que l’on peut progresser par le jeu, Deschamps se laisse convaincre et, surtout, Hatem Ben Arfa trône au sommet du classement des buteurs français, s’offrant un ultime contre-pied sur l’Histoire et la symbolique : célébrer la Toussaint, fête des morts dans le calendrier chrétien, par une improbable résurrection.

Ghislain

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Barzagli, le roc qui fait pleurer les vagues

Et s’il était le seul vrai dernier défenseur à l’italienne ? Depuis maintenant quatre saisons et demie à la Juve, le buste droit et la posture élégante d’Andrea Barzagli gagnent des duels tous les week-ends sans transpirer. Propre, fort, intelligent et précis, Barzagli n’a jamais besoin de se jeter ou de monter en attaque pour se montrer brillant. Un profil qui contraste avec les centraux modernes à la Sergio Ramos et David Luiz. Un profil à l’ancienne que le football voit disparaître. Parce que le roc n’est plus à la mode.

« Je dis toujours que l’attaquant est un fantaisiste que le défenseur doit annuler. À l’époque, le défenseur avait vraiment un second rôle : il bougeait seulement en fonction de son attaquant. Eux, ils faisaient. Et nous, on les empêchait de faire », raconte aujourd’hui Tarcisio Burgnich sur ce football moderne qu’il aime observer avec l’expérience d’un vieux rocher. Surnommé la Roccia (le roc) dans les années 1960, l’Italien était le stoppeur de la grande Inter de Herrera à une époque où les défenseurs devaient se contenter de défendre. Condamnés à annuler, ils étaient alors jugés sur leur faculté à contenir leurs adversaires sans faire de faute ni d’erreur. Le défenseur devait être méchant, sobre et précis : c’était un bouclier désarmé. Puis, bien aidé par l’envol du libéro, le rôle a évolué. Et en 2015, cette évolution a mis au monde des défenseurs centraux fantasques, de Sergio Ramos à David Luiz en passant par Gerard Piqué. Armé d’accessoires offensifs exubérants et de qualités athlétiques parfois hors-normes, le défenseur moderne aime compenser une erreur, un espace égaré, une faute de trop.

À la suite du match nul entre l’Inter et la Juve hier soir, Allegri a déclaré en conférence de presse que « si on avait été des tueurs en attaque comme Barzagli l’a été en défense, c’est certain qu’on aurait gagné ». Andrea Barzagli est lui aussi surnommé la Roccia. Un roc d’1m87 pour 87 kilos, très terre à terre, bâti pour encaisser les assauts des vagues sans broncher. Mais s’il n’a pas le physique aérien de ces défenseurs étoilés capables de survoler les lignes, Barzagli a le sens du jeu du stoppeur italien à l’ancienne. Et aujourd’hui, à 34 ans, ses performances parfaites ressemblent fortement aux vestiges de ce défenseur qui éloignait le ballon en touche avec le sourire de celui qui a accompli sa mission. Celui qui était là pour annuler, et pour rien d’autre. Sauf que Barzagli a aussi le goût de conserver élégamment les ballons qu’il vole avec autorité.

De la Serie D à la Coupe du monde 2006

Avant d’atterrir dans la Juve de Delneri en janvier 2011, à 30 ans, Barzagli a connu sept clubs : Rondinella, Pistoiese, Ascoli, Piacenza, Chievo, Palerme et Wolfsburg. Une carrière qui a tout connu, en somme. La Coupe du monde à Berlin en 2006 en tant que remplaçant (il joue un match et demi du fait de la blessure de Nesta et de l’expulsion de Materazzi en huitième), mais aussi une promotion en Serie C2 (quatrième division italienne) à 18 ans avec le club de Rondinella. Lorsqu’il débute en Serie A avec le Chievo, à 22 ans, le défenseur a tout simplement joué dans toutes les divisions inférieures : Serie B, Serie C1, Serie C2 et même Serie D (Dilettanti). À travers toutes ces catégories aux pelouses plus ou moins cabossées, Barzagli a dû rencontrer toutes sortes d’attaquants plus ou moins extraordinaires. Des ersatz de Roberto Baggio à l’accélération motrice, des géants à la Luca Toni, des promesses qui n’ont finalement pas été entendues, et des espèces de renards diverses et variées. Peu importe, mais c’est bien face à cette diversité offensive du terroir italien que Barzagli a forgé sa lecture du jeu, son sens de la position et sa concentration.

Une recette qui l’a mené à se faire repérer par Maurizio Zamparini. Direction la Sicile. À Palerme, Barzagli arrive avec le numéro 43, mais devient rapidement le capitaine d’une escouade avide d’escapades européennes. Aux côtés de Christian Zaccardo, Barzagli part au Mondial 2006, puis signe à Wolfsburg en 2008 pour la belle somme de 11 millions d’euros. Barzagli et Zaccardo sont alors inséparables. Repérés en Sicile, champions du monde sur le banc, champions de Bundesliga comme des grands. Mais alors que Barzagli participe au 0-3 de l’Euro 2008 contre les Pays-Bas, le droitier est banni de la Nazionale de septembre 2008 à octobre 2011. Quand il revient en Italie en janvier 2011, le football italien se remet péniblement des adieux de Paolo Maldini et Fabio Cannavaro. Et il croit donc accueillir un Zaccardo qui a apprécié son séjour germanique, c’est-à-dire un second couteau de 30 ans, en quelque sorte.

Vieux et méticuleux

Mais à Turin, Barzagli redevient la Roccia. Un défenseur intransigeant capable de rassurer les milieux les plus craintifs. Au fond à gauche, là où l’ailier gauche a l’habitude d’établir sa loi, Barzagli marque son territoire avec la concentration minutieuse d’un démineur. Défenseur central dans une défense à quatre, défenseur central droit dans une défense à trois, voire latéral droit, Barzagli impose le même régime à la spontanéité de ses adversaires : des duels gagnés sans transpirer, des anticipations malignes et une relance rarement spectaculaire, mais toujours ingénieuse. Et les vagues s’écrasent, encore et encore. Alors qu’il couvre un Lichtsteiner qui passe son temps à se gaver des courbes de Pirlo, Barzagli est logiquement élu parmi l’équipe type de Serie A en 2012, 2013 et 2014. Après deux saisons, l’importance de sa présence se chiffre de façon spectaculaire : la Juve comptabilise 2,14 points gagnés et 0,58 but encaissé par match avec lui (87 rencontres, 9 défaites), et 1,67 point gagné et 1,13 but encaissé sans lui (30 rencontres, 6 défaites). Bonucci est follement audacieux (à lire : Bonucci, vice-Pirlo et libéro moderne), Chiellini est diablement besogneux, Barzagli est sobrement méticuleux.

En quatre saisons, le Toscan ne passe jamais au-dessus de 0,7 faute par match. La saison passée, il commettait même seulement une faute tous les trois matchs, soit quatre fois moins que Giorgio le gorille. Absent des terrains de juillet 2014 à mars 2015 à cause d’une cheville capricieuse (10 rencontres de Serie A disputées l’an dernier), Barzagli ne devait plus jamais retrouver son niveau de jeu. Mais cette saison, la solidité du roc est de retour. Et le positionnement de Cuadrado à droite du 3-5-2 a même bouleversé la structure de la possession de la Juve : à 34 ans, Barzagli est devenu la première option de relance de la manœuvre turinoise (71 passes par match). Contre l’Inter, c’est sa polyvalence tactique qui a une nouvelle fois permis à la Juventus de passer aisément du 3-5-2 (et même 3-4-3) au 4-4-2. Parce que Barzagli ne se perd jamais et sait toujours où trouver ses coéquipiers. Les vagues ont beau s’élever par milliers, la mer a beau se déchaîner, les matelots ont beau aboyer, le roc ne cède pas un centimètre. Intransigeant, incorruptible, impassible. Méchant, même. Il ne sèche même pas leurs larmes.

Markus

Markus

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Article publié le 19/10/2015 sur SOFOOT.com

Jovetic et l’Inter, la foi et la raison

Cet été, Stevan Jovetić est revenu dans son pays d’adoption avec humilité pour faire oublier les blessures et ses deux demi-saisons de Premier League. Mais sous le numéro 10 de Baggio et Sneijder, le talent du Monténégrin n’est pas discret : avec lui sur le terrain, l’Inter a gagné tous ses matchs. Sans lui, elle a arraché un petit point en deux rencontres. Et ce dimanche soir face à la Juve, Jo-Jo doit déjà défendre son statut de sauveur du peuple noir et bleu.

Le 23 août dernier, la cité milanaise est encore en vacances lorsque l’Inter accueille l’Atalanta à San Siro. L’Italie vit la première journée de son championnat, et Roberto Mancini dévoile pour la première fois sa nouvelle Inter. Au quart d’heure de jeu, son capitaine Mauro Icardi sort sur blessure. Alors que la place milanaise aurait pleuré ce fait de jeu la saison passée, ses yeux se remplissent soudainement d’un enthousiasme enfantin : aux côtés du Mancio, le numéro 10 de Stevan Jovetić se lève. Quelques minutes plus tard, l’attaquant porte déjà le ballon du bout de l’extérieur du pied droit et lève la tête avec l’adrénaline d’un talent qui vient de passer deux années sur le banc. Les tentatives sont audacieuses, les yeux sont gourmands et les pieds sont aussi habiles qu’à Florence. Au bout de la soirée, le Monténégrin reçoit le ballon sur l’aile gauche, à la suite d’une touche anodine de Miranda. Alors qu’aucun joueur bergamasque ne vient l’attaquer, comme s’il ne faisait plus peur à personne, le 10 avance. Une touche de balle, puis une deuxième. Jovetić est déjà dans la surface et arme une frappe du droit qui se courbe pour venir frotter le poteau de Sportiello. Le but est splendide et l’effet inévitable : deux ans après, Jo-Jo est de retour sur les Unes de toute la Botte.

Talent et raison

Le Partizan Belgrade rêvait d’un nouveau Predrag Mijatović. La Fiorentina voyait en lui un Roberto Baggio venu de l’Est. Manchester City, pour 30 millions d’euros, espérait mettre la main sur des pieds éduqués avec l’accent yougoslave et l’efficacité italienne. Les attentes étaient immenses. Mais à Milan cet été, l’annonce de l’arrivée de Jovetić a pris la forme d’un enthousiasme retenu. Un scepticisme aisément déchiffrable : lorsqu’il met les pieds à Milan le 31 juillet, au milieu de l’été, avec le numéro 35, au milieu de rien, Jovetić vient de disputer deux demi-saisons en Premier League : 13 matchs à 27 minutes en moyenne (2 titularisations) en 2013/14, puis 17 matchs à 46 minutes en moyenne (9 titularisations) en 2014/15. Par ailleurs, l’attaquant est précédé par sa réputation de joueur fragile : à Florence, il était déjà ce phénomène capable de mettre à genoux le grand Liverpool à lui tout seul, puis de passer quatre mois à l’infirmerie. Alors, si le tifoso de l’Inter est par nature un fidèle croyant du talent, il ne peut s’empêcher de se répéter que si Jovetić vaut seulement un prêt de 3 millions et une option d’achat obligatoire de 12 millions, c’est qu’il doit y avoir une raison.

Mais le talent n’a rien de rationnel, et la foi prend rapidement le dessus : Jovetić marque quelques buts en amical cet été, choisit le numéro 10 de Kovačić et devient le premier héros de la saison contre l’Atalanta. Et il ne s’arrête pas. Contre Carpi le week-end suivant, le Monténégrin plante un doublé, les deux seuls buts de l’Inter. La semaine suivante, c’est pour son pays qu’il marque un chef-d’œuvre contre le Liechtenstein. Et s’il ne marquera pas lors du derby contre le Milan, puis face au Chievo et au Hellas, le 10 sera la première arme offensive de l’Inter. Un joueur enthousiaste aux pieds bourrés de créativité et d’envie : 3,6 tirs, 2 passes clés et 1,6 dribble réussis par match. Après le derby, Tuttosport parlera d’un « danger constant », capable de « provoquer les cartons jaunes d’Abate et Honda, offrir les cages à Icardi et faire trembler Diego López ». De quoi croire au miracle d’un retour définitif au sommet du football italien ?

Miracle et Shevchenko

L’Italie, en tout cas, a alors le sentiment sincère d’assister à un miracle : Jovetić capable de jouer à plein régime durant sept rencontres consécutives (matchs de sélection inclus) ? Et si l’Inter avait enfin trouvé ce grand joueur capable de tutoyer l’efficacité d’Icardi aux avant-postes ? Les compliments pleuvent rapidement et, avec cinq victoires en autant de rencontres, l’Inter accède prématurément au statut de candidat sérieux au Scudetto. Sur Skysport, Vincent Candela fait le bilan et n’oublie pas Jo-Jo : « La qualité de cette équipe n’est pas merveilleuse, mais Mancini est un vainqueur. Il sait donner la force et le caractère nécessaires aux joueurs pour qu’ils donnent 100%. Et puis devant, Icardi et Jovetić font peur… » Mais la peur des adversaires ne peut éviter une rechute. Quelques minutes avant le coup d’envoi d’un Inter-Fiorentina qui lui était destiné, Jojo se fait mal. Forfait. Le bruit sourd des critiques revient au galop, et l’Inter perd ses repères sans son 10 : scénario catastrophe contre la Violette (1-4), puis match nul à Gênes contre la Sampdoria (1-1).

Dans la foulée, Jovetić est tout de même convoqué par le Monténégro, sous les rafales de critiques de la presse italienne. Envoyé en Allemagne pour des examens, le joueur rentre finalement à Milan, et le feuilleton ne dure que quelques jours. Mais à la place de souffrir en silence, le 10 sort les crocs face aux allusions sur son état physique : « Les rumeurs qui disent que je suis un joueur cassé m’énervent profondément. Ce n’est pas beau d’entendre des jugements qui sont basés sur des mensonges. La vérité, c’est que je m’entraînais très bien à Manchester, mais que Pellegrini préférait tout simplement d’autres options. Je n’ai jamais eu de continuité, mais le problème n’était pas physique. » La preuve ? Il sera déjà de retour ce dimanche soir à Milan pour l’accueil de la Juve d’Allegri. Et si ses pieds sont toujours aussi créatifs, le 10 a une idée en tête : « Mon rêve, c’est de faire à l’Inter ce que mon idole Shevchenko a fait à Milan : je veux tout gagner. » En commençant par loger un missile dans la lucarne de Buffon ?

Markus

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Article publié le 18/10/2015 sur SOFOOT.com

Ricky Álvarez, une beauté dans le coma

Perdu au milieu d’un profond dilemme contractuel entre l’Inter, Sunderland, la FIFA et peut-être bientôt Porto, Ricky Álvarez et son pied gauche voluptueux ressemblent de plus en plus à une beauté plongée dans le coma…

Juin 2011. Dans son bureau prestigieux du centre élégant de Milan, on imagine aisément Massimo Moratti prendre le temps d’observer la vidéo qu’on vient de lui faire parvenir : « Ricky Álvarez, Vélez Sársfield. » Les images défilent, et le Presidente se laisse charmer par un pied gauche aguicheur, une conduite de balle sensuelle et un toucher désinvolte. La beauté n’est pas encore maîtrisée ni disciplinée, elle est plutôt rebelle, gauche, presque maladroite. Mais cette façon de conduire le ballon ne ment pas : elle laisse assurément entrevoir une promesse d’amour à l’argentine. Entre deux signatures de contrats pétroliers, on devine l’imaginaire du président nerazzurro. Ricardo Álvarez est argentin. Gaucher. Milieu créateur. Il porte le prénom et l’allure de Kaká. Il fait croire à la surprise de Pastore. Il est capable d’inventer dans l’axe et de déborder sur le côté. Il vient de remporter le titre de champion d’Argentine. Et il joue pour une douce contrée nommée Vélez Sársfield, un nom qui s’articule en chuchotant.

Un an après le triplé et deux semaines après l’arrivée de Gian Piero Gasperini, l’Inter n’est ni grande ni folle, et Moratti a besoin de respirer un air recobesque. Si l’Inter doit vendre – et elle vendra – et ne peut acheter de grand nom, il faut faire des paris. Faisant confiance à sa faiblesse pour les pieds plus esthétiques qu’efficaces, ces organes agréablement talentueux, Moratti fonce. Et tant mieux si le reste de l’Europe refuse de s’aligner sur cette offre de onze millions d’euros. Ricky Maravilla est présenté comme une réplique argentine de Kaká et lorsqu’Álvarez place son premier double contact à San Siro, la place milanaise croit admirer une princesse prenant un café en legging. Un geste facile pour une beauté insolente.

De Trabzonspor à Sunderland

Mais dans une Inter où il a pourtant de la place pour séduire, les preuves d’amour se font rares. Un premier but qui attendra près de six mois, une étincelle contre Trabzonspor – c’est presque du mauvais goût –, puis une autre contre Lecce, et c’est tout. Après une première saison d’adaptation, Álvarez commence la deuxième comme s’il avait besoin de confirmer la déception. De beaux déhanchés provinciaux face au Chievo ou à Catane, sans plus. Des feintes de frappe sans la frappe qui suit, aussi. Et des cheveux qui s’arrachent en tribunes, par dépit. Pourtant, le talent de Ricky Álvarez n’est ni une femme trop maquillée ni une beauté qui se laisse aller. Il est bien plus mystérieux, torturé, insaisissable. Le pied gauche d’Álvarez ressemble alors plutôt à une princesse endormie que personne n’arrive à réveiller. Jusqu’au 24 février 2013.

Ce soir-là, dans le froid hivernal du Nord de l’Italie, un crapaud vient embrasser la princesse : Ezequiel Schelotto marque dans le derby. Inspiré, Álvarez retrouve des couleurs et offre enfin la lumière du jour à sa semelle gauche. Entre mars et mai 2013, l’Argentin marque 7 buts. La saison suivante, lorsque Walter Mazzarri et ses boutons de manchette s’installent en Lombardie, c’est Álvarez qu’il choisit pour faire office de « Hamšík du 3-5-2 ». Après une passe décisive pour Icardi contre la Juve à San Siro, tout le monde y croit. Mais cette Inter privilégie le bloc au mouvement, et Álvarez devient – aux côtés de Palacio – une lueur de créativité au milieu d’un désert compact de jeu. Seul moteur des relances milanaises, l’Argentin signe un bilan de 4 buts et 8 passes décisives. Assez pour faire croire à l’Argentine qu’il pourra débloquer une rencontre fermée du Mondial brésilien, mais insuffisant pour faire rêver Moratti, qui voit de loin son fantasme s’éteindre. Pour relancer le charme, l’Argentin est envoyé en prêt en Angleterre. Là-bas, dans le Nord, les atouts de son pied gauche partent réchauffer Sunderland. Et puis…

De Sunderland au vide

« Bip – Bip – Bip – Bip – Bip… » À peine réveillé, le talent d’Álvarez replonge, dévoré par la Premier League. Cette fois-ci, le docteur annonce froidement un coma sans raison apparente. Ricky Álvarez ne joue pas. Certes, il ne parle pas anglais. Mais de toute façon, son entraîneur est uruguayen. Seulement, la bonne volonté de Gustavo Poyet ne suffit pas face au désespoir ambiant : les yeux dans le vide, les supporters de Sunderland voient Álvarez perdre un à un ses duels comme s’ils entraient tour à tour dans une chambre d’hôpital pour faire le constat de son coma. Dans le couloir aseptisé, entre une machine à café au goût de fer et une cantine qui donne de la nourriture en plastique, l’espoir est irrécupérable. Il y aura un sursaut, pourtant. Un frisson, même. Contre Fulham, alors en seconde division anglaise, Ricky sort de l’aile droite pour pénétrer dans la surface sur son pied gauche. Enchaînement de feintes, crochet extérieur et frappe. But, enfin. Le tour de magie est crédible et l’illusion efficace. Dans la chambre, les proches et la famille croient au réveil. Mais le talent d’Álvarez ne bronche pas et traverse la Premier League comme un talent sans inspiration. Cinq titularisations et huit bouts de match, et pas un frisson de plus. Et à la fin de la saison, personne ne se bouscule pour croire au réveil.

Alors que Sunderland est lié à une option d’achat obligatoire de onze millions de livres, le club anglais quitte l’hôpital sans regarder derrière soi, prétextant l’annulation du contrat du fait d’une blessure au ménisque. Tel un jouet avec un défaut de fabrication, Álvarez devient indésirable. L’Inter, elle, s’en remet à la FIFA, sorte de puissance diaboliquement divine dans cette histoire. En septembre, alors qu’Álvarez s’entraîne seul à Buenos Aires et que le mercato européen est terminé, San Lorenzo vient taper à la porte avec un remède : une saison de championnat argentin et la promesse d’un temps de jeu salvateur. Mais la FIFA refuse : d’après une règle aussi incontournable qu’insensée, Álvarez doit jouer pour un club européen cette saison. Après un curieux sommeil, les blessures récurrentes, l’adversité et sa propre inconstance, Ricky Álvarez doit faire face aux obstacles de la bureaucratie. Ces dernières semaines, Porto a donc tenté le coup. Tel un faiseur de miracles ou un opportuniste au flair avéré, le club Portugais semblait tout près de faire venir l’Argentine cette semaine. Mais le Dragon souhaiterait être assuré que ni l’Inter ni Sunderland ne puissent venir réclamer quelques millions sur le dos de la princesse endormie…

Markus

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Article publié le 02/10/2015 sur SOFOOT.com

Lewandowski, un looping dans l’histoire

Au cœur de l’Allianz Arena, devant un public habitué mais jamais fatigué par les avalanches de buts, Roberto Lewandowski, le Bayern Munich et Pep Guardiola ont créé un morceau d’histoire de neuf minutes mardi soir.

Retour des vestiaires. Les Loups mènent un but à zéro et ne sont pas passés loin de doubler la mise lorsqu’un tacle manqué de Manuel Neuer dans la moitié de terrain adverse s’est transformé en obus brossé de Josuha Guilavogui. Là, déjà, l’histoire avait failli se dérégler, nous offrir un moment à la Florenzi et couper un peu plus les ailes des goals volants modernes. Mais le moment n’était pas encore venu. L’histoire préparait quelque chose d’encore plus grand. Et plus tard, elle allait nous offrir sur un plateau ce moment magique où elle semble rembobiner, puis accélérer frénétiquement, comme si elle subissait un bug spatio-temporel. Une erreur dans la matrice. Une faute de frappe dans le scénario originel. Un looping dans le vol longiligne du temps qui coule. En première période, la frappe du Français est passée à côté, et l’histoire – cette vilaine et capricieuse sorcière – a préféré attendre patiemment la mi-temps et l’entrée en jeu de Robert Lewandowski pour nous envoyer en l’air.

Piste de ski et Balotelli

On joue la 51e minute, et Lewandowski n’a touché que deux ballons. Philipp Lahm déséquilibre la défense adverse d’une passe en profondeur. Arturo Vidal l’agenouille d’une talonnade en mouvement. Thomas Müller ramasse l’épée et la lance quelque peu maladroitement à Robert Lewandowski, qui tranche une première fois la tête de Wolfsburg. Le chronomètre affiche 50 minutes et 39 secondes de jeu, et Wolfsburg n’encaissait pas de but depuis 471 minutes. Trois ralentis et une centaine de consignes guardiolesques lancées dans la tête de Boateng après, soit exactement une minute plus tard, le ballon vole innocemment dans le ciel munichois. Mais l’histoire est décidée : un Rouge gagne le duel aérien, et personne n’arrête ce ballon téléguidé vers les pieds du numéro 9. Sur ce même but de la gauche, mais cette fois-ci de l’extérieur de la surface, le Polonais contrôle et frappe du droit. Le chronomètre affiche 51 minutes et 39 secondes de jeu et celui que l’on appelait Chancenmörder (le tueur d’occasions) à son arrivée en Bundesliga vient de marquer deux fois en une minute. Une vraie performance, mais rien d’exceptionnel en cette soirée de football européen. Après tout, à Udine, derrière l’Autriche, Mario Balotelli vient de prolonger un peu plus la légitimité de la foi de ses croyants en logeant un coup franc en pleine lucarne.

Deux minutes plus tard, le Bayern repart à l’attaque avec une verticalité vertigineuse qui transforme la pelouse de l’Allianz Arena en une piste de ski. Alaba sort de la poudreuse, Vidal slalome, puis lance Müller en tout-schuss. Alors que l’Allemand est déterminé à participer à son tour à la fête, Lewandowski semble peu concerné, à gauche de l’action, tel un prédateur qui voit une proie, mais s’aperçoit qu’elle est déjà réservée. Mais alors que Müller est arrêté, puis perd le ballon, le Polonais se rapproche de la surface à mesure que la proie se libère. Arrivé à temps, le ballon lui revient dans les pieds comme une boule de flipper. Sans réfléchir mais porté par un destin chanceux, Lewandowski frappe du droit sur le poteau, puis du gauche sur Benaglio, puis enfin du droit entre les colosses Dante et Naldo. Le chronomètre affiche 54 minutes et 1 seconde : Lewa’ vient de marquer le triplé le plus rapide de l’histoire de la Bundesliga, en 3 minutes et 22 secondes.

Ronaldo et Dante

Après deux minutes de répit pour les Loups sonnés et jusque-là invaincus de Wolfsburg, le Bayern repart vers l’avant. Le supersonique Douglas Costa accélère, lance un petit pont d’un kilomètre et centre. Une fois de plus, le destin s’en mêle : le ballon est touché, puis dévié sans être vraiment contré. Évidemment, ce changement de trajectoire profite aux longues jambes de Lewandowski qui n’a plus qu’à couper la tête de Benaglio pour la quatrième fois en cinq minutes. Le chronomètre affiche 56 minutes et 23 secondes. Dans les tribunes, Robben compte jusqu’à quatre. Boateng est rappelé à l’ordre par un Guardiola éternellement insatisfait. Et tous les autres se souviennent qu’un soir d’avril 2013, déjà en milieu de semaine, quand Lewandowski avait fait céder le Real Madrid à quatre reprises dans la même rencontre. Trois minutes plus tard, alors que tout Wolfsburg semble enfin retrouver le temps de penser au scandale Volkswagen, le centre de Götze tombe à l’entrée de la surface. Lewandowski s’arrête, se couche et balance sa reprise de volée sous la lucarne de Benaglio. Un micro gicle, le stade explose, le looping boucle sa boucle et le chronomètre affiche 59 minutes et 41 secondes. En neuf minutes et deux secondes, Lewandowski vient de rendre le plus bel hommage possible à l’anniversaire de Ronaldo, ce héros du but qui nous étonnait tous les week-ends il y a quinze ans.

Alors qu’il n’avait rien demandé, un autre Brésilien se retrouve mêlé à la furie munichoise. Entre chacune de ces images démentes, ralentis, célébrations et filets qui tremblent, un seul et même visage apparaît encore et encore sur nos écrans. Comme si elle avait choisi une tête pour personnifier le désespoir footballistique, l’histoire capricieuse nous montre la déception de Dante entre chaque ralenti. Il faut croire que la cruauté aime les ricochets aussi inattendus qu’historiques. Ce mardi soir, le football s’est ainsi souvenu qu’il y a un an, Dante nous avait déjà offert le même visage désespéré un soir de demi-finale de Coupe du monde à Belo Horizonte. Le joueur du Bayern avait alors subi l’effet dévastateur de la leçon de ses coéquipiers en club, sept fois. Et le cameraman avait déjà choisi son visage abattu entre chaque coup de massue. Par sa simple présence à deux moments historiques sans lien apparent, Dante entre malgré lui dans l’histoire de la tragédie, aux côtés de son homonyme florentin. Quand le destin s’acharne…

Caprices de l’histoire

Mais les caprices de l’histoire ne s’arrêtent pas là. L’histoire sait calculer, prendre du recul, nous endormir doucement et nous réveiller brutalement. L’histoire est joueuse. Ainsi, elle retiendra que l’entraîneur ayant permis à son numéro 9 de marquer cinq fois en moins de dix minutes n’est autre que celui qu’elle avait pris goût à nous présenter comme un tortionnaire des numéros 9. L’histoire retiendra que ces cinq buts en neuf minutes, apologie du football direct, vertical, rapide, auront extasié la planète entière sous la main d’un entraîneur obsédé par la possession et le contrôle du ballon. L’histoire retiendra que Pep Guardiola, sans avoir gagné la Ligue des champions, aura signé un moment mémorable et peut-être encore plus marquant qu’un trophée dans l’histoire du Bayern Munich : un moment capable de résumer à lui tout seul cette entité à la discipline dévastatrice capable de réaliser l’impossible. Enfin, cette coquine qu’est l’histoire retiendra que la plus belle réalisation moderne de blitzkrieg aura choisi le corps d’un Polonais pour s’exprimer.

Markus

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Article publié le 24/09/2015 sur SOFOOT.com