Archives pour la catégorie Un jeu de héros

Barzagli, le roc qui fait pleurer les vagues

Et s’il était le seul vrai dernier défenseur à l’italienne ? Depuis maintenant quatre saisons et demie à la Juve, le buste droit et la posture élégante d’Andrea Barzagli gagnent des duels tous les week-ends sans transpirer. Propre, fort, intelligent et précis, Barzagli n’a jamais besoin de se jeter ou de monter en attaque pour se montrer brillant. Un profil qui contraste avec les centraux modernes à la Sergio Ramos et David Luiz. Un profil à l’ancienne que le football voit disparaître. Parce que le roc n’est plus à la mode.

« Je dis toujours que l’attaquant est un fantaisiste que le défenseur doit annuler. À l’époque, le défenseur avait vraiment un second rôle : il bougeait seulement en fonction de son attaquant. Eux, ils faisaient. Et nous, on les empêchait de faire », raconte aujourd’hui Tarcisio Burgnich sur ce football moderne qu’il aime observer avec l’expérience d’un vieux rocher. Surnommé la Roccia (le roc) dans les années 1960, l’Italien était le stoppeur de la grande Inter de Herrera à une époque où les défenseurs devaient se contenter de défendre. Condamnés à annuler, ils étaient alors jugés sur leur faculté à contenir leurs adversaires sans faire de faute ni d’erreur. Le défenseur devait être méchant, sobre et précis : c’était un bouclier désarmé. Puis, bien aidé par l’envol du libéro, le rôle a évolué. Et en 2015, cette évolution a mis au monde des défenseurs centraux fantasques, de Sergio Ramos à David Luiz en passant par Gerard Piqué. Armé d’accessoires offensifs exubérants et de qualités athlétiques parfois hors-normes, le défenseur moderne aime compenser une erreur, un espace égaré, une faute de trop.

À la suite du match nul entre l’Inter et la Juve hier soir, Allegri a déclaré en conférence de presse que « si on avait été des tueurs en attaque comme Barzagli l’a été en défense, c’est certain qu’on aurait gagné ». Andrea Barzagli est lui aussi surnommé la Roccia. Un roc d’1m87 pour 87 kilos, très terre à terre, bâti pour encaisser les assauts des vagues sans broncher. Mais s’il n’a pas le physique aérien de ces défenseurs étoilés capables de survoler les lignes, Barzagli a le sens du jeu du stoppeur italien à l’ancienne. Et aujourd’hui, à 34 ans, ses performances parfaites ressemblent fortement aux vestiges de ce défenseur qui éloignait le ballon en touche avec le sourire de celui qui a accompli sa mission. Celui qui était là pour annuler, et pour rien d’autre. Sauf que Barzagli a aussi le goût de conserver élégamment les ballons qu’il vole avec autorité.

De la Serie D à la Coupe du monde 2006

Avant d’atterrir dans la Juve de Delneri en janvier 2011, à 30 ans, Barzagli a connu sept clubs : Rondinella, Pistoiese, Ascoli, Piacenza, Chievo, Palerme et Wolfsburg. Une carrière qui a tout connu, en somme. La Coupe du monde à Berlin en 2006 en tant que remplaçant (il joue un match et demi du fait de la blessure de Nesta et de l’expulsion de Materazzi en huitième), mais aussi une promotion en Serie C2 (quatrième division italienne) à 18 ans avec le club de Rondinella. Lorsqu’il débute en Serie A avec le Chievo, à 22 ans, le défenseur a tout simplement joué dans toutes les divisions inférieures : Serie B, Serie C1, Serie C2 et même Serie D (Dilettanti). À travers toutes ces catégories aux pelouses plus ou moins cabossées, Barzagli a dû rencontrer toutes sortes d’attaquants plus ou moins extraordinaires. Des ersatz de Roberto Baggio à l’accélération motrice, des géants à la Luca Toni, des promesses qui n’ont finalement pas été entendues, et des espèces de renards diverses et variées. Peu importe, mais c’est bien face à cette diversité offensive du terroir italien que Barzagli a forgé sa lecture du jeu, son sens de la position et sa concentration.

Une recette qui l’a mené à se faire repérer par Maurizio Zamparini. Direction la Sicile. À Palerme, Barzagli arrive avec le numéro 43, mais devient rapidement le capitaine d’une escouade avide d’escapades européennes. Aux côtés de Christian Zaccardo, Barzagli part au Mondial 2006, puis signe à Wolfsburg en 2008 pour la belle somme de 11 millions d’euros. Barzagli et Zaccardo sont alors inséparables. Repérés en Sicile, champions du monde sur le banc, champions de Bundesliga comme des grands. Mais alors que Barzagli participe au 0-3 de l’Euro 2008 contre les Pays-Bas, le droitier est banni de la Nazionale de septembre 2008 à octobre 2011. Quand il revient en Italie en janvier 2011, le football italien se remet péniblement des adieux de Paolo Maldini et Fabio Cannavaro. Et il croit donc accueillir un Zaccardo qui a apprécié son séjour germanique, c’est-à-dire un second couteau de 30 ans, en quelque sorte.

Vieux et méticuleux

Mais à Turin, Barzagli redevient la Roccia. Un défenseur intransigeant capable de rassurer les milieux les plus craintifs. Au fond à gauche, là où l’ailier gauche a l’habitude d’établir sa loi, Barzagli marque son territoire avec la concentration minutieuse d’un démineur. Défenseur central dans une défense à quatre, défenseur central droit dans une défense à trois, voire latéral droit, Barzagli impose le même régime à la spontanéité de ses adversaires : des duels gagnés sans transpirer, des anticipations malignes et une relance rarement spectaculaire, mais toujours ingénieuse. Et les vagues s’écrasent, encore et encore. Alors qu’il couvre un Lichtsteiner qui passe son temps à se gaver des courbes de Pirlo, Barzagli est logiquement élu parmi l’équipe type de Serie A en 2012, 2013 et 2014. Après deux saisons, l’importance de sa présence se chiffre de façon spectaculaire : la Juve comptabilise 2,14 points gagnés et 0,58 but encaissé par match avec lui (87 rencontres, 9 défaites), et 1,67 point gagné et 1,13 but encaissé sans lui (30 rencontres, 6 défaites). Bonucci est follement audacieux (à lire : Bonucci, vice-Pirlo et libéro moderne), Chiellini est diablement besogneux, Barzagli est sobrement méticuleux.

En quatre saisons, le Toscan ne passe jamais au-dessus de 0,7 faute par match. La saison passée, il commettait même seulement une faute tous les trois matchs, soit quatre fois moins que Giorgio le gorille. Absent des terrains de juillet 2014 à mars 2015 à cause d’une cheville capricieuse (10 rencontres de Serie A disputées l’an dernier), Barzagli ne devait plus jamais retrouver son niveau de jeu. Mais cette saison, la solidité du roc est de retour. Et le positionnement de Cuadrado à droite du 3-5-2 a même bouleversé la structure de la possession de la Juve : à 34 ans, Barzagli est devenu la première option de relance de la manœuvre turinoise (71 passes par match). Contre l’Inter, c’est sa polyvalence tactique qui a une nouvelle fois permis à la Juventus de passer aisément du 3-5-2 (et même 3-4-3) au 4-4-2. Parce que Barzagli ne se perd jamais et sait toujours où trouver ses coéquipiers. Les vagues ont beau s’élever par milliers, la mer a beau se déchaîner, les matelots ont beau aboyer, le roc ne cède pas un centimètre. Intransigeant, incorruptible, impassible. Méchant, même. Il ne sèche même pas leurs larmes.

Markus

Markus

Lire l’article sur sofoot.com

Article publié le 19/10/2015 sur SOFOOT.com

Jovetic et l’Inter, la foi et la raison

Cet été, Stevan Jovetić est revenu dans son pays d’adoption avec humilité pour faire oublier les blessures et ses deux demi-saisons de Premier League. Mais sous le numéro 10 de Baggio et Sneijder, le talent du Monténégrin n’est pas discret : avec lui sur le terrain, l’Inter a gagné tous ses matchs. Sans lui, elle a arraché un petit point en deux rencontres. Et ce dimanche soir face à la Juve, Jo-Jo doit déjà défendre son statut de sauveur du peuple noir et bleu.

Le 23 août dernier, la cité milanaise est encore en vacances lorsque l’Inter accueille l’Atalanta à San Siro. L’Italie vit la première journée de son championnat, et Roberto Mancini dévoile pour la première fois sa nouvelle Inter. Au quart d’heure de jeu, son capitaine Mauro Icardi sort sur blessure. Alors que la place milanaise aurait pleuré ce fait de jeu la saison passée, ses yeux se remplissent soudainement d’un enthousiasme enfantin : aux côtés du Mancio, le numéro 10 de Stevan Jovetić se lève. Quelques minutes plus tard, l’attaquant porte déjà le ballon du bout de l’extérieur du pied droit et lève la tête avec l’adrénaline d’un talent qui vient de passer deux années sur le banc. Les tentatives sont audacieuses, les yeux sont gourmands et les pieds sont aussi habiles qu’à Florence. Au bout de la soirée, le Monténégrin reçoit le ballon sur l’aile gauche, à la suite d’une touche anodine de Miranda. Alors qu’aucun joueur bergamasque ne vient l’attaquer, comme s’il ne faisait plus peur à personne, le 10 avance. Une touche de balle, puis une deuxième. Jovetić est déjà dans la surface et arme une frappe du droit qui se courbe pour venir frotter le poteau de Sportiello. Le but est splendide et l’effet inévitable : deux ans après, Jo-Jo est de retour sur les Unes de toute la Botte.

Talent et raison

Le Partizan Belgrade rêvait d’un nouveau Predrag Mijatović. La Fiorentina voyait en lui un Roberto Baggio venu de l’Est. Manchester City, pour 30 millions d’euros, espérait mettre la main sur des pieds éduqués avec l’accent yougoslave et l’efficacité italienne. Les attentes étaient immenses. Mais à Milan cet été, l’annonce de l’arrivée de Jovetić a pris la forme d’un enthousiasme retenu. Un scepticisme aisément déchiffrable : lorsqu’il met les pieds à Milan le 31 juillet, au milieu de l’été, avec le numéro 35, au milieu de rien, Jovetić vient de disputer deux demi-saisons en Premier League : 13 matchs à 27 minutes en moyenne (2 titularisations) en 2013/14, puis 17 matchs à 46 minutes en moyenne (9 titularisations) en 2014/15. Par ailleurs, l’attaquant est précédé par sa réputation de joueur fragile : à Florence, il était déjà ce phénomène capable de mettre à genoux le grand Liverpool à lui tout seul, puis de passer quatre mois à l’infirmerie. Alors, si le tifoso de l’Inter est par nature un fidèle croyant du talent, il ne peut s’empêcher de se répéter que si Jovetić vaut seulement un prêt de 3 millions et une option d’achat obligatoire de 12 millions, c’est qu’il doit y avoir une raison.

Mais le talent n’a rien de rationnel, et la foi prend rapidement le dessus : Jovetić marque quelques buts en amical cet été, choisit le numéro 10 de Kovačić et devient le premier héros de la saison contre l’Atalanta. Et il ne s’arrête pas. Contre Carpi le week-end suivant, le Monténégrin plante un doublé, les deux seuls buts de l’Inter. La semaine suivante, c’est pour son pays qu’il marque un chef-d’œuvre contre le Liechtenstein. Et s’il ne marquera pas lors du derby contre le Milan, puis face au Chievo et au Hellas, le 10 sera la première arme offensive de l’Inter. Un joueur enthousiaste aux pieds bourrés de créativité et d’envie : 3,6 tirs, 2 passes clés et 1,6 dribble réussis par match. Après le derby, Tuttosport parlera d’un « danger constant », capable de « provoquer les cartons jaunes d’Abate et Honda, offrir les cages à Icardi et faire trembler Diego López ». De quoi croire au miracle d’un retour définitif au sommet du football italien ?

Miracle et Shevchenko

L’Italie, en tout cas, a alors le sentiment sincère d’assister à un miracle : Jovetić capable de jouer à plein régime durant sept rencontres consécutives (matchs de sélection inclus) ? Et si l’Inter avait enfin trouvé ce grand joueur capable de tutoyer l’efficacité d’Icardi aux avant-postes ? Les compliments pleuvent rapidement et, avec cinq victoires en autant de rencontres, l’Inter accède prématurément au statut de candidat sérieux au Scudetto. Sur Skysport, Vincent Candela fait le bilan et n’oublie pas Jo-Jo : « La qualité de cette équipe n’est pas merveilleuse, mais Mancini est un vainqueur. Il sait donner la force et le caractère nécessaires aux joueurs pour qu’ils donnent 100%. Et puis devant, Icardi et Jovetić font peur… » Mais la peur des adversaires ne peut éviter une rechute. Quelques minutes avant le coup d’envoi d’un Inter-Fiorentina qui lui était destiné, Jojo se fait mal. Forfait. Le bruit sourd des critiques revient au galop, et l’Inter perd ses repères sans son 10 : scénario catastrophe contre la Violette (1-4), puis match nul à Gênes contre la Sampdoria (1-1).

Dans la foulée, Jovetić est tout de même convoqué par le Monténégro, sous les rafales de critiques de la presse italienne. Envoyé en Allemagne pour des examens, le joueur rentre finalement à Milan, et le feuilleton ne dure que quelques jours. Mais à la place de souffrir en silence, le 10 sort les crocs face aux allusions sur son état physique : « Les rumeurs qui disent que je suis un joueur cassé m’énervent profondément. Ce n’est pas beau d’entendre des jugements qui sont basés sur des mensonges. La vérité, c’est que je m’entraînais très bien à Manchester, mais que Pellegrini préférait tout simplement d’autres options. Je n’ai jamais eu de continuité, mais le problème n’était pas physique. » La preuve ? Il sera déjà de retour ce dimanche soir à Milan pour l’accueil de la Juve d’Allegri. Et si ses pieds sont toujours aussi créatifs, le 10 a une idée en tête : « Mon rêve, c’est de faire à l’Inter ce que mon idole Shevchenko a fait à Milan : je veux tout gagner. » En commençant par loger un missile dans la lucarne de Buffon ?

Markus

Lire l’article sur sofoot.com

Article publié le 18/10/2015 sur SOFOOT.com

Ricky Álvarez, une beauté dans le coma

Perdu au milieu d’un profond dilemme contractuel entre l’Inter, Sunderland, la FIFA et peut-être bientôt Porto, Ricky Álvarez et son pied gauche voluptueux ressemblent de plus en plus à une beauté plongée dans le coma…

Juin 2011. Dans son bureau prestigieux du centre élégant de Milan, on imagine aisément Massimo Moratti prendre le temps d’observer la vidéo qu’on vient de lui faire parvenir : « Ricky Álvarez, Vélez Sársfield. » Les images défilent, et le Presidente se laisse charmer par un pied gauche aguicheur, une conduite de balle sensuelle et un toucher désinvolte. La beauté n’est pas encore maîtrisée ni disciplinée, elle est plutôt rebelle, gauche, presque maladroite. Mais cette façon de conduire le ballon ne ment pas : elle laisse assurément entrevoir une promesse d’amour à l’argentine. Entre deux signatures de contrats pétroliers, on devine l’imaginaire du président nerazzurro. Ricardo Álvarez est argentin. Gaucher. Milieu créateur. Il porte le prénom et l’allure de Kaká. Il fait croire à la surprise de Pastore. Il est capable d’inventer dans l’axe et de déborder sur le côté. Il vient de remporter le titre de champion d’Argentine. Et il joue pour une douce contrée nommée Vélez Sársfield, un nom qui s’articule en chuchotant.

Un an après le triplé et deux semaines après l’arrivée de Gian Piero Gasperini, l’Inter n’est ni grande ni folle, et Moratti a besoin de respirer un air recobesque. Si l’Inter doit vendre – et elle vendra – et ne peut acheter de grand nom, il faut faire des paris. Faisant confiance à sa faiblesse pour les pieds plus esthétiques qu’efficaces, ces organes agréablement talentueux, Moratti fonce. Et tant mieux si le reste de l’Europe refuse de s’aligner sur cette offre de onze millions d’euros. Ricky Maravilla est présenté comme une réplique argentine de Kaká et lorsqu’Álvarez place son premier double contact à San Siro, la place milanaise croit admirer une princesse prenant un café en legging. Un geste facile pour une beauté insolente.

De Trabzonspor à Sunderland

Mais dans une Inter où il a pourtant de la place pour séduire, les preuves d’amour se font rares. Un premier but qui attendra près de six mois, une étincelle contre Trabzonspor – c’est presque du mauvais goût –, puis une autre contre Lecce, et c’est tout. Après une première saison d’adaptation, Álvarez commence la deuxième comme s’il avait besoin de confirmer la déception. De beaux déhanchés provinciaux face au Chievo ou à Catane, sans plus. Des feintes de frappe sans la frappe qui suit, aussi. Et des cheveux qui s’arrachent en tribunes, par dépit. Pourtant, le talent de Ricky Álvarez n’est ni une femme trop maquillée ni une beauté qui se laisse aller. Il est bien plus mystérieux, torturé, insaisissable. Le pied gauche d’Álvarez ressemble alors plutôt à une princesse endormie que personne n’arrive à réveiller. Jusqu’au 24 février 2013.

Ce soir-là, dans le froid hivernal du Nord de l’Italie, un crapaud vient embrasser la princesse : Ezequiel Schelotto marque dans le derby. Inspiré, Álvarez retrouve des couleurs et offre enfin la lumière du jour à sa semelle gauche. Entre mars et mai 2013, l’Argentin marque 7 buts. La saison suivante, lorsque Walter Mazzarri et ses boutons de manchette s’installent en Lombardie, c’est Álvarez qu’il choisit pour faire office de « Hamšík du 3-5-2 ». Après une passe décisive pour Icardi contre la Juve à San Siro, tout le monde y croit. Mais cette Inter privilégie le bloc au mouvement, et Álvarez devient – aux côtés de Palacio – une lueur de créativité au milieu d’un désert compact de jeu. Seul moteur des relances milanaises, l’Argentin signe un bilan de 4 buts et 8 passes décisives. Assez pour faire croire à l’Argentine qu’il pourra débloquer une rencontre fermée du Mondial brésilien, mais insuffisant pour faire rêver Moratti, qui voit de loin son fantasme s’éteindre. Pour relancer le charme, l’Argentin est envoyé en prêt en Angleterre. Là-bas, dans le Nord, les atouts de son pied gauche partent réchauffer Sunderland. Et puis…

De Sunderland au vide

« Bip – Bip – Bip – Bip – Bip… » À peine réveillé, le talent d’Álvarez replonge, dévoré par la Premier League. Cette fois-ci, le docteur annonce froidement un coma sans raison apparente. Ricky Álvarez ne joue pas. Certes, il ne parle pas anglais. Mais de toute façon, son entraîneur est uruguayen. Seulement, la bonne volonté de Gustavo Poyet ne suffit pas face au désespoir ambiant : les yeux dans le vide, les supporters de Sunderland voient Álvarez perdre un à un ses duels comme s’ils entraient tour à tour dans une chambre d’hôpital pour faire le constat de son coma. Dans le couloir aseptisé, entre une machine à café au goût de fer et une cantine qui donne de la nourriture en plastique, l’espoir est irrécupérable. Il y aura un sursaut, pourtant. Un frisson, même. Contre Fulham, alors en seconde division anglaise, Ricky sort de l’aile droite pour pénétrer dans la surface sur son pied gauche. Enchaînement de feintes, crochet extérieur et frappe. But, enfin. Le tour de magie est crédible et l’illusion efficace. Dans la chambre, les proches et la famille croient au réveil. Mais le talent d’Álvarez ne bronche pas et traverse la Premier League comme un talent sans inspiration. Cinq titularisations et huit bouts de match, et pas un frisson de plus. Et à la fin de la saison, personne ne se bouscule pour croire au réveil.

Alors que Sunderland est lié à une option d’achat obligatoire de onze millions de livres, le club anglais quitte l’hôpital sans regarder derrière soi, prétextant l’annulation du contrat du fait d’une blessure au ménisque. Tel un jouet avec un défaut de fabrication, Álvarez devient indésirable. L’Inter, elle, s’en remet à la FIFA, sorte de puissance diaboliquement divine dans cette histoire. En septembre, alors qu’Álvarez s’entraîne seul à Buenos Aires et que le mercato européen est terminé, San Lorenzo vient taper à la porte avec un remède : une saison de championnat argentin et la promesse d’un temps de jeu salvateur. Mais la FIFA refuse : d’après une règle aussi incontournable qu’insensée, Álvarez doit jouer pour un club européen cette saison. Après un curieux sommeil, les blessures récurrentes, l’adversité et sa propre inconstance, Ricky Álvarez doit faire face aux obstacles de la bureaucratie. Ces dernières semaines, Porto a donc tenté le coup. Tel un faiseur de miracles ou un opportuniste au flair avéré, le club Portugais semblait tout près de faire venir l’Argentine cette semaine. Mais le Dragon souhaiterait être assuré que ni l’Inter ni Sunderland ne puissent venir réclamer quelques millions sur le dos de la princesse endormie…

Markus

Lire l’article sur sofoot.com

Article publié le 02/10/2015 sur SOFOOT.com

Lewandowski, un looping dans l’histoire

Au cœur de l’Allianz Arena, devant un public habitué mais jamais fatigué par les avalanches de buts, Roberto Lewandowski, le Bayern Munich et Pep Guardiola ont créé un morceau d’histoire de neuf minutes mardi soir.

Retour des vestiaires. Les Loups mènent un but à zéro et ne sont pas passés loin de doubler la mise lorsqu’un tacle manqué de Manuel Neuer dans la moitié de terrain adverse s’est transformé en obus brossé de Josuha Guilavogui. Là, déjà, l’histoire avait failli se dérégler, nous offrir un moment à la Florenzi et couper un peu plus les ailes des goals volants modernes. Mais le moment n’était pas encore venu. L’histoire préparait quelque chose d’encore plus grand. Et plus tard, elle allait nous offrir sur un plateau ce moment magique où elle semble rembobiner, puis accélérer frénétiquement, comme si elle subissait un bug spatio-temporel. Une erreur dans la matrice. Une faute de frappe dans le scénario originel. Un looping dans le vol longiligne du temps qui coule. En première période, la frappe du Français est passée à côté, et l’histoire – cette vilaine et capricieuse sorcière – a préféré attendre patiemment la mi-temps et l’entrée en jeu de Robert Lewandowski pour nous envoyer en l’air.

Piste de ski et Balotelli

On joue la 51e minute, et Lewandowski n’a touché que deux ballons. Philipp Lahm déséquilibre la défense adverse d’une passe en profondeur. Arturo Vidal l’agenouille d’une talonnade en mouvement. Thomas Müller ramasse l’épée et la lance quelque peu maladroitement à Robert Lewandowski, qui tranche une première fois la tête de Wolfsburg. Le chronomètre affiche 50 minutes et 39 secondes de jeu, et Wolfsburg n’encaissait pas de but depuis 471 minutes. Trois ralentis et une centaine de consignes guardiolesques lancées dans la tête de Boateng après, soit exactement une minute plus tard, le ballon vole innocemment dans le ciel munichois. Mais l’histoire est décidée : un Rouge gagne le duel aérien, et personne n’arrête ce ballon téléguidé vers les pieds du numéro 9. Sur ce même but de la gauche, mais cette fois-ci de l’extérieur de la surface, le Polonais contrôle et frappe du droit. Le chronomètre affiche 51 minutes et 39 secondes de jeu et celui que l’on appelait Chancenmörder (le tueur d’occasions) à son arrivée en Bundesliga vient de marquer deux fois en une minute. Une vraie performance, mais rien d’exceptionnel en cette soirée de football européen. Après tout, à Udine, derrière l’Autriche, Mario Balotelli vient de prolonger un peu plus la légitimité de la foi de ses croyants en logeant un coup franc en pleine lucarne.

Deux minutes plus tard, le Bayern repart à l’attaque avec une verticalité vertigineuse qui transforme la pelouse de l’Allianz Arena en une piste de ski. Alaba sort de la poudreuse, Vidal slalome, puis lance Müller en tout-schuss. Alors que l’Allemand est déterminé à participer à son tour à la fête, Lewandowski semble peu concerné, à gauche de l’action, tel un prédateur qui voit une proie, mais s’aperçoit qu’elle est déjà réservée. Mais alors que Müller est arrêté, puis perd le ballon, le Polonais se rapproche de la surface à mesure que la proie se libère. Arrivé à temps, le ballon lui revient dans les pieds comme une boule de flipper. Sans réfléchir mais porté par un destin chanceux, Lewandowski frappe du droit sur le poteau, puis du gauche sur Benaglio, puis enfin du droit entre les colosses Dante et Naldo. Le chronomètre affiche 54 minutes et 1 seconde : Lewa’ vient de marquer le triplé le plus rapide de l’histoire de la Bundesliga, en 3 minutes et 22 secondes.

Ronaldo et Dante

Après deux minutes de répit pour les Loups sonnés et jusque-là invaincus de Wolfsburg, le Bayern repart vers l’avant. Le supersonique Douglas Costa accélère, lance un petit pont d’un kilomètre et centre. Une fois de plus, le destin s’en mêle : le ballon est touché, puis dévié sans être vraiment contré. Évidemment, ce changement de trajectoire profite aux longues jambes de Lewandowski qui n’a plus qu’à couper la tête de Benaglio pour la quatrième fois en cinq minutes. Le chronomètre affiche 56 minutes et 23 secondes. Dans les tribunes, Robben compte jusqu’à quatre. Boateng est rappelé à l’ordre par un Guardiola éternellement insatisfait. Et tous les autres se souviennent qu’un soir d’avril 2013, déjà en milieu de semaine, quand Lewandowski avait fait céder le Real Madrid à quatre reprises dans la même rencontre. Trois minutes plus tard, alors que tout Wolfsburg semble enfin retrouver le temps de penser au scandale Volkswagen, le centre de Götze tombe à l’entrée de la surface. Lewandowski s’arrête, se couche et balance sa reprise de volée sous la lucarne de Benaglio. Un micro gicle, le stade explose, le looping boucle sa boucle et le chronomètre affiche 59 minutes et 41 secondes. En neuf minutes et deux secondes, Lewandowski vient de rendre le plus bel hommage possible à l’anniversaire de Ronaldo, ce héros du but qui nous étonnait tous les week-ends il y a quinze ans.

Alors qu’il n’avait rien demandé, un autre Brésilien se retrouve mêlé à la furie munichoise. Entre chacune de ces images démentes, ralentis, célébrations et filets qui tremblent, un seul et même visage apparaît encore et encore sur nos écrans. Comme si elle avait choisi une tête pour personnifier le désespoir footballistique, l’histoire capricieuse nous montre la déception de Dante entre chaque ralenti. Il faut croire que la cruauté aime les ricochets aussi inattendus qu’historiques. Ce mardi soir, le football s’est ainsi souvenu qu’il y a un an, Dante nous avait déjà offert le même visage désespéré un soir de demi-finale de Coupe du monde à Belo Horizonte. Le joueur du Bayern avait alors subi l’effet dévastateur de la leçon de ses coéquipiers en club, sept fois. Et le cameraman avait déjà choisi son visage abattu entre chaque coup de massue. Par sa simple présence à deux moments historiques sans lien apparent, Dante entre malgré lui dans l’histoire de la tragédie, aux côtés de son homonyme florentin. Quand le destin s’acharne…

Caprices de l’histoire

Mais les caprices de l’histoire ne s’arrêtent pas là. L’histoire sait calculer, prendre du recul, nous endormir doucement et nous réveiller brutalement. L’histoire est joueuse. Ainsi, elle retiendra que l’entraîneur ayant permis à son numéro 9 de marquer cinq fois en moins de dix minutes n’est autre que celui qu’elle avait pris goût à nous présenter comme un tortionnaire des numéros 9. L’histoire retiendra que ces cinq buts en neuf minutes, apologie du football direct, vertical, rapide, auront extasié la planète entière sous la main d’un entraîneur obsédé par la possession et le contrôle du ballon. L’histoire retiendra que Pep Guardiola, sans avoir gagné la Ligue des champions, aura signé un moment mémorable et peut-être encore plus marquant qu’un trophée dans l’histoire du Bayern Munich : un moment capable de résumer à lui tout seul cette entité à la discipline dévastatrice capable de réaliser l’impossible. Enfin, cette coquine qu’est l’histoire retiendra que la plus belle réalisation moderne de blitzkrieg aura choisi le corps d’un Polonais pour s’exprimer.

Markus

Lire l’article sur sofoot.com

Article publié le 24/09/2015 sur SOFOOT.com

Dani Alves, le Consigliere

À 32 ans, après près de 600 matchs en Europe dont 350 sous les couleurs du Barça, bien assis sur une montagne de 25 trophées dont 5 coupes d’Europe, Dani Alves est encore là et continue à se nourrir de l’adversité, des doutes et des critiques. Comme il le dit si bien, l’arrière droit à la créativité de 10 « continue à en emmerder plus d’un ». Au point de réclamer une place parmi les plus grands de l’histoire, entre Pelé et Messi. Et s’il avait raison ?

C’est l’histoire d’une réunion de famille. Mais cela pourrait être une réunion d’affaires, aussi. Au bout de la table ovale, où se situe aussi le centre de la pièce, un homme attire l’attention de tous. Il est chauve mais jeune, parle catalan et porte une cravate fine. Si son charisme s’impose, sa voix reste douce. Autour de la table, une trentaine de jeunes hommes à l’apparence athlétique se tiennent assis, serrés dans leur costume officiel. Cette famille, c’est celle du Barça le plus dominant de l’histoire, qui a commencé sa domination en septembre 2008 et qui continue à l’exercer encore aujourd’hui. Si elle s’étale aujourd’hui sur plusieurs générations, cette famille a une origine – Pep Guardiola – et un sens – perpétuer la domination.

Mais personne n’est éternel. Tour à tour, comme dans toutes les familles et comme dans toutes les affaires, les fils, associés, cousines, fournisseurs, oncles, investisseurs et tantes partent. Carles Puyol est parti. Xavi, aussi. Víctor Valdés, également. Certains sont partis tôt, comme Rafael Márquez ou Yaya Touré. D’autres sont arrivés plus tard et sont repartis plus tôt, comme Cesc Fàbregas et Alexis Sánchez. Peu importe, parce que tout le monde part. Même Pep Guardiola. La question, ici, est donc de savoir quelle place occupera Dani Alves autour de cette table au moment de partir.

Aux côtés de Messi et Pelé, au calme

« Le football et le journalisme n’ont pas de mémoire, mais si tu jettes un coup d’œil derrière, tu peux voir que je suis le meilleur passeur décisif pour Messi au Barça. Ça, c’est de l’histoire. Sur le 400e but de Messi, le centre était de moi. Lors du premier Mondial des clubs du Barça, le but décisif de Messi venait aussi de l’un de mes centres. J’accumule ce genre de choses. Les gens n’y pensent pas, mais pour moi, c’est comme un album personnel », racontait Dani Alves la saison passée dans un long entretien accordé au quotidien barcelonais La Vanguardia. « Quand on prendra notre retraite, on dira : qui a été le plus grand de l’histoire du football ? Messi. Et qui lui donnait la balle ? Dani. Mon nom sera là, ça en fera chier plus d’un, mais il sera bien là. Par exemple, au Brésil, je ne veux pas me lancer des fleurs mais… Après Pelé, je suis le Brésilien qui a gagné le plus de titres. Et pourtant je suis toujours remis en question. C’est fou… » Loin des terrains, la voix de Dani Alves est aussi sincère qu’un appel de Pedro et aussi réfléchie qu’une passe de Xavi. Le mélange donne une personnalité forte et un égo convaincu. Après tout, alors que le Messi du grand Barça n’a pas gagné de titre loin de Barcelone et donc sans Dani Alves, le Brésilien avait su faire voler Kanouté à Séville.

S’il a souvent changé de numéro – le 20, le 2, le 22 d’Abidal, le 6 de Xavi – Dani Alves n’a jamais changé d’identité. Seulement, cette identité a toujours semblé difficile à saisir. Alves est un latéral qui réalise 70 passes par match, autant que des meneurs comme Fàbregas, David Silva et Özil. Alves est un défenseur qui brosse le ballon comme un numéro 10 et dribble comme un ailier. Un défenseur offensif qui transforme un couloir en cœur du jeu, ou l’inverse. Un créateur qui compte ses passes décisives plutôt que ses buts, placé dans le corps d’un homme qui aime pourtant porter des paillettes. Paradoxalement, Dani Alves s’est ainsi construit un personnage insolent et peu populaire, voire désagréable, qui produit un football d’une classe inouïe, coiffé d’une lucidité élégante. Le sang chaud et les pieds froids. Le regard qui brûle et les yeux qui gèlent.

Arrogant mais travailleur

Pour mieux comprendre cette identité, ou en saisir au moins une partie, mieux vaut la laisser s’exprimer : « Moi, je suis un survivant parce que je sais bien quel est le niveau d’exigence qu’il faut avoir pour continuer à jouer ici. J’ai toujours été content que les nouveaux viennent tous se rajouter à l’équipe, j’ai toujours voulu qu’ils soient les bienvenus, mais qu’ils sachent que je ferai toujours en sorte que ce soit très compliqué pour eux de jouer à ma place. Tant que je serai là, ce sera toujours une compétition. (…) Il y a toujours quelque chose à démontrer dans la vie. Je ne fais pas partie de ceux qui pensent que parce que – entre guillemets – tu as fait des choses merveilleuses, c’est fini. Si tu t’en sors bien, tu dois encore t’améliorer. » Dani Alves laisse ainsi deviner un compétiteur acharné qui se nourrit de l’intense adversité qui l’entoure : arrogant parce qu’il déteste la défaite, insolent parce qu’il a conscience de la quantité de travail qui soutient ses tentatives.

Depuis 2008, Dani Alves se présente comme un pion au service du collectif barcelonais et s’est rarement imposé sur les premières pages, mis à part pour un petit pont de virtuose sur Cristiano Ronaldo, un missile lancé dans la lucarne de Casillas au Camp Nou et des envies de prolongation de contrat. Ainsi, le football se souvient du but d’Ibrahimović contre le Real Madrid au Camp Nou, mais il a oublié le centre de Dani Alves. Il se rappelle de la tête plongeante de Fàbregas au Bernabéu, mais pas de la passe courbée qui l’a précédée. Dani Alves, malgré ses passements de jambe, ses passes aveugles et ce caviar de l’extérieur du pied au Parc des Princes, joue toujours au niveau des plus grands, mais ne reste jamais sur scène à la fin. Lors de la dernière finale de Ligue des champions, après avoir commencé par énerver Arturo Vidal d’un petit pont malin, le Brésilien a contourné les projecteurs : une parade insensée de Buffon lui a volé la vedette, avant que l’arbitre ne siffle pas une possible faute sur Pogba qui en aurait fait un coupable idéal.

Conseiller tatoué

Si Messi est une sorte de Michael Corleone de la famille du football barcelonais depuis quelques années, Dani Alves a-t-il incarné un Luca Brasi, serviteur vaillant au destin limité ? Le Brésilien exubérant a-t-il plutôt emprunté les traits du sympathique Peter Clemenza, solide et résistant, mais toujours en retrait ? Ou alors faut-il voir dans la figure de Dani Alves un Tom Hagen déguisé sous les tatouages ? Dani Alves serait en fait un Consigliere habile qui aurait adroitement mené Messi à faire tout ce chemin à ses côtés. Comme Hagen, Dani Alves est étranger. Comme Hagen, Dani Alves a longtemps été orphelin, du fait de la domination de Maicon avec la Seleção, et a été adopté par le Barça et Messi. Comme Hagen, Dani Alves s’est toujours montré proche du pouvoir sans jamais l’incarner. Il est celui qui brosse le centre, ajuste la passe en profondeur, décolle la louche ou enclenche la combinaison. Un latéral armé d’une vision totale du jeu. Indispensable, brillant, écouté, mais latéral quand même. Parce que s’il jouait numéro 10, nul doute que « le football et le journalisme » retrouveraient la mémoire. Mais peu importe : à chaque réunion de famille, la seule mémoire qui compte est celle du chauve au centre. Et lui, il sait.

Markus

Lire l’article sur sofoot.com

Article publié le 23/09/2015 sur SOFOOT.com