Archives pour la catégorie Un jeu de héros

Merci Javier Pastore

Grand oiseau au corps maigre et aux fines ailes, Javier Pastore dépose en France ses petits ponts à prix d’or en juillet 2011. Un voyage de sept années plus tard, en juin 2018, l’oiseau s’envole vers d’autres cieux.

Sept années de gestes inattendus et de talent discontinu.

Sept années de  tête levée et de petits ponts élancés.

Sept années de surprise insoumise.

Et sept années d’articles sur FT : des reportages à Córdoba chez lui en Argentine, des entretiens avec ses ex entraîneurs et présidents, les récits de ses oeuvres et cette fascination insatiable pour un style unique, mêlant nonchalance, audace, talent et caractère dans des formes si argentines, siciliennes, parisiennes.

Gracias flaco.

Markus

Javier Pastore, le Flaco qui pèse tout là-haut

Pastore et la quête d’une idée argentine

Argentine – Looking for Javier Pastore

Pourquoi Javier Pastore peut faire voler ce PSG

Sur les traces de Javier « El Flaco » Pastore

Ángel Cappa : « Pastore doit jouer avec sa propre personnalité »

Entretien – Zamparini : « Mon coeur pleure pour Pastore… »

Protéger Pastore, un enjeu national

Barça-PSG : Sèche tes larmes, Paname

Désillusion. Sentiment produit lorsqu’un individu se rend compte que la réalité est différente de ce qu’il avait imaginé, et ce au terme d’un processus détruisant progressivement une illusion. Ce processus, long de 95 minutes, c’est le Barça-PSG du mercredi 8 mars 2017. Ce soir-là, le peuple parisien pense assister au dénouement d’un chef-d’œuvre cinématographique entamé lors du premier opus, le 14 février au Parc des Princes, sous la direction éclairée d’Unai Emery. Jusque-là tout va bien.

Et puis la seconde partie commence.

Stupéfaction, tension, inquiétude.

L’ouverture annonce le pire. Le cadrage tactique est à vomir. Les dialogues ne veulent rien dire. Le scénario fait tressaillir. Sans prévenir, la production se transforme en mauvais film d’horreur. Plus d’une heure d’une tension irrespirable, troublante et inexplicable, comme la lecture obligatoire d’un bouquin mal écrit dont il manque la moitié des pages. Une heure trente à voir grandir un monstre inimaginable. Une heure trente à le voir grossir sous une forme visqueuse, agressive, vulgaire, provoquant chez toi colère, rage et embarras. Une heure trente à le voir s’approcher de ton canapé pour venir s’emparer, tout transpirant, de ta soirée, ta nuit, tes pensées. Enfin, sept minutes de torture à chair vive pour finir la tête décapitée sur la table basse et les yeux grands ouverts devant l’écran. Six, un.

Chaque élimination en C1 est la fugue d’un rêve. Comme l’a soufflé Jorge Sampaoli au soir de sa défaite à Leicester, « ce soir je suis endolori, un rêve s’est échappé… ». Peu importent la cruauté du scénario et la dimension de la scène, la désillusion s’accompagne toujours d’un désenchantement émotionnel. L’illusion est trompée, le jugement du rêveur s’avère erroné, et la brutale réalité transforme l’espoir enfantin en amertume adulte. Ce match aurait pu s’arrêter là et entrer dans l’histoire du PSG comme une nouvelle occasion manquée, comme 2013 ou même 2015. Mais non. Cette fois-ci, le PSG a subi une défaite et vécu une désillusion, mais il a aussi gagné une humiliation.

Pèlerinage et âge de glace

Le supporter de football est habitué à assumer les défaites. La digestion n’est jamais égale, mais le processus de deuil est connu, trop connu. Là, alors que la grisaille hivernale vient à peine de se retirer du continent européen, le processus de deuil des amoureux du Paris-Saint-Germain ressemble à un long pèlerinage en plein âge de glace.

Deuil de quoi, au fait ? Des cinq éléments. D’une, il y a la digestion de la qualification manquée. Après le bain de football du Parc, le rêve européen semblait un peu plus réel… De deux, il y a l’acceptation de la prestation de ces joueurs qui ont offert le meilleur et le pire en trois semaines. De trois, il y a l’oubli du moment en soi, ce terrible vécu imprévu. Deux heures terrifiantes à reculer, craindre, stresser et se faire harceler verbalement et digitalement… Deux heures à ne rien pouvoir dire, allumer ou éteindre sans en entendre parler. De quatre, il y a l’agacement du contexte contre ce Barça. Paris n’est pas tombé face au Messi maradonesque qui l’avait achevé en 2013. Quand Iniesta inventait des 360 devant Jallet, les Parisiens en étaient presque émus. Les crochets de Rafinha, eux, n’avaient rien d’émouvant. C’était dérangeant.

De cinq, si la désillusion est destruction, l’humiliation est création. Depuis ce mercredi soir, un petit quelque chose s’est créé. Une émotion d’une toute autre espèce. Sa digestion n’est ni soudaine ni lente. Elle te réveille au milieu du sommeil, elle te hante dès le réveil. Elle gratte le cou, tire le visage, brûle le crâne. Elle fait mal parce qu’elle s’attaque à ta fierté, ton jardin secret et ce sentiment d’appartenance si puissant, si fort, et parfois si encombrant. L’humiliation ne se digère pas, elle n’est pas éphémère. L’humiliation est un nouvel être bourré de défauts, fatigant, sale, troublant et inhabituel pour ce PSG post-2011. Et il faut apprendre à vivre avec.

Tout est relatif, non ?

Au tout début du chemin, en dépit du courage des rues de Paris, la ville lumière qui a su éclairer les routes les plus sombres, l’instinct prend le dessus sans permission : pour vivre avec l’humiliation, la solution évidente est d’abord de la relativiser. Il existe alors différentes formules plus ou moins efficaces, d’une part, et plus ou moins honnêtes, d’autre part. Animée de contradictions, la foi du supporter de football a l’habitude de se mentir pour soigner ses maux.

Les solutions d’échappatoires vont même au-delà du sport. Il y a le rejet du football en général, parce que ce n’est que du foot, après tout. Et que le ciné, c’est bien aussi. Et que la politique, c’est intéressant, tiens. Il y a le rejet du match en soi, parce qu’il reste la Ligue 1 et les Coupes. Il y a aussi le rejet du club, pour certains arrivistes qui n’ont jamais connu pareille mésaventure et dont la « passion » n’avait « pas signé pour ça ». Enfin, il y a le rejet des joueurs. Parce que c’est leur défaite, après tout. Et que toi, le supporter sympa qui as acheté maillot et écharpe en soldes en janvier, tu n’as rien fait de mal mercredi soir. Tu ne méritais pas ça, bien sûr.

En somme, il s’agit de remettre les choses dans leur contexte, de les nuancer. Mais les extrêmes ne se nuancent pas. Une telle torture ne s’oublie pas ; elle se vit, se souffre, cicatrise et reste là pour toujours. Non, tout n’est pas relatif.

Comment ? Pourquoi ?

Comment expliquer ? Comment raisonner une telle absurdité ? C’est la seconde étape de ce long chemin de rédemption qui (et que) va poursuivre le supporter parisien jusqu’aux prochaines échéances équivalentes, ou peut-être même jusqu’à son prochain exploit européen. Si le Barça devait se qualifier, qui aurait pu croire à un tel bordel ? Un disque rayé, une matrice déconnante, une farce par ailleurs appréciée par le reste de la planète. Dans un monde parallèle mais bienveillant, avec une prestation identique, le PSG se serait incliné 3-2, 3-0, 5-1 ou même 6-2 et aurait assuré sa place au prochain tour. Qu’est-ce que cela aurait changé du point de vue de la prestation du collectif parisien ? Rien. Le mérite aurait été le même. Et du point de vue de ses conséquences ? Tout. Verratti est resté sous le choc : « Pour les cinq dernières minutes, je ne trouve pas d’explication, je pense que c’est le football ». C’est le football.

La dernière étape de l’ascension du supporter parisien est la tentative de compréhension : trouver un pourquoi. Un nouveau réflexe de rejet s’impose alors : et si le football nous trompait ? Ce « football » que la bouche de Verratti mentionne, et s’il avait un destin corrompu ? Ce rejet est confortable parce qu’il enveloppe presque tout le tableau – la prestation, l’élimination, le comment et ses causes – à l’aide d’un voile épais : le sentiment d’injustice. Le PSG et ses hommes ont été trompés par le jeu, tout simplement, et peu importe le pourquoi, qu’il fabule sur l’influence d’hommes aux costumes malhonnêtes ou qu’il accepte que les lois du football s’intéressent peu au mérite et à la justice. En 2009 contre le Barça, Chelsea avait connu une mésaventure similaire, le football s’était montré disgracieux. Mais le voile du rejet n’est pas assez épais pour envelopper les conséquences du drame : le Barça a remporté la C1 en 2009 et l’humiliation de 2017 est déjà inscrite dans l’histoire, malveillante et souriante.

Impossible d’échapper à l’humiliation : il faut la souffrir, la cultiver, l’élever pour faire à son tour grandir le PSG. La chute de l’interview de Verratti à la fin de la rencontre ? « C’est un match que je n’oublierai jamais. Et j’espère que cette expérience va servir de leçon pour tout le monde ». Expérience, voilà le mot qui revient partout, chez Emery aussi : « J’ai connu de la joie grâce au football, mais ce soir c’est une expérience négative ». Mais quelle expérience ? Celle que l’on assimile au nombre d’années passées au plus haut niveau ? La sagesse ? La connaissance du jeu ? À la suite de l’élimination des Bleus en 2014 contre l’Allemagne, l’auteur Thibaud Leplat écrivait : « Ce qui compte ici, c’est la façon de se souvenir, la façon de tomber, la façon d’apprendre. C’était donc cela l’expérience, apprendre à perdre. » (So Foot)

Apprendre à perdre

En termes d’humiliations et de souffrances de supporter, Fernando Torres est bien placé pour raconter son vécu de colchonero. L’apprentissage de la défaite se retrouve au cœur de son discours : « Dans la vie, de toute façon, tu perds plus de fois que tu ne gagnes. C’est le cas dans ton travail, en amour, à l’école… La réalité, c’est ça : on passe notre vie à perdre. Tu peux perdre, tu peux gagner, mais tu n’as pas le droit de baisser les bras. Il faut toujours se battre. Le plaisir est beaucoup plus important quand tu t’es battu sans relâche pour quelque chose qui paraissait, au début, inaccessible. L’Atlético, c’est ça. C’est comme la vie. » (So Foot) En C1, les mauvais films d’horreur se sont répétés en 1974, 2014, 2016… Aujourd’hui couvert de cicatrices et renforcé par ces blessures, l’Atleti de Simeone continue à se battre sur la scène européenne avec le même orgueil. Mercredi dernier, le PSG a aussi beaucoup perdu. Il a donc beaucoup appris.

Notamment sur sa propre identité.

Le PSG devait-il battre le Barça de Neymar, Messi et Suarez ? Et si c’était pour tomber face à Leicester ? Ou Monaco ? Et s’il y avait pire derrière ? Et si c’était pour connaître une élimination anonyme en quarts de finale, dans le stade froid d’un Manchester City fade, habillé d’un 3-5-2 sans élégance, un 3-5-2 de « paysan » ? Aussi brutale soit-elle, cette déroute barcelonaise s’impose de manière presque rassurante dans l’histoire du PSG, aux côtés de La Corogne 2001, Kiev 2007, puis les classiques des années 90 contre le Milan, Arsenal et le Barça, déjà… Parce que tout l’argent du monde n’a rien changé au PSG, capable de réciter un 4-0 avec furie et de chuter tel un enfant maudit, si beau et si fragile. Le PSG ne sera probablement jamais un Real Madrid, un Bayern Munich, une Juventus, ces froides et implacables machines à gagner. Parce que supporter le PSG ne se raconte pas en chiffres, classements ni trophées.

Quelque part au Camp Nou, l’ambition sans limite du PSG post-2011 s’est réconciliée avec son histoire. N’oublions jamais que les cicatrices rendent un club de football plus complexe, plus riche en histoires, plus humain et donc plus grand : il faut les chérir. Dans son discours Never give in à Harrow le 29 Octobre 1941, Winston Churchill avait d’ailleurs eu une  réflexion généreuse pour ses alliés parisiens : « Refusons de parler de jours sombres : parlons plutôt de jours sévères. Nous ne sommes pas en train de vivre des jours sombres, nous vivons de grands jours – les jours les plus grands que notre pays ait vécu – et nous devons remercier Dieu de nous avoir permis à chacun de jouer un rôle dans la fabrication de ces jours mémorables dans notre histoire. »

Le Barça a attendu 1992 pour remporter sa première C1. L’Inter a attendu 45 ans entre 1965 et 2010. Entre ses deux victoires en 2002 et 2014, le Real Madrid a subi onze désillusions, dont six huitièmes de finale d’affilée entre 2005 et 2010. Enfin, l’ascension de Chelsea sur le toit du monde en 2012 ne pourrait avoir la même valeur sans les immenses désillusions de 2004 (demi), 2005 (demi), 2006 (1/8e), 2007 (demi), 2008 (finale), 2009 (demi), 2010 (1/8e) et 2011 (quart). Autant de trophées soulevés qui rappellent que l’important n’est pas le sommet, mais l’ascension et ses émotions, douces et amères.

Comme le Barça, Chelsea, l’Inter, le Real Madrid et tous ses rivaux, l’enjeu pour le PSG est à présent de revenir chaque année avec la même envie de rêver. Pour le meilleur et pour le pire. Au moment de son entretien avec The Guardian en Novembre 2016, Unai Emery le savait déjà : « Quand je repense à nos victoires en Europa League avec Séville, le véritable plaisir et le succès, c’était le chemin qui nous y a mené. Construire ton équipe, passer à travers des moments difficiles, voir l’équipe progresser pas à pas : là se trouve la beauté. La beauté, ce n’est pas la finale. C’est le travail au quotidien qui apporte le bonheur. Le jour où tu lèves la coupe, bien sûr tu profites, mais cela reste une joie très éphémère. La véritable beauté est le chemin qui t’a mené jusque-là. »

Par Markus

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Le chef d’oeuvre de Johan Cruyff

Article publié dans le numéro spécial de So Foot en hommage à Johan Cruyff : le numéro 128 paru en juillet 2015. 

Johan Cruyff So Foot

Le 31 mai 1972 à Rotterdam, l’Ajax affronte l’Inter en finale de la coupe des clubs champions. D’un côté, Johan Cruyff souffle la modernité. De l’autre, Facchetti, Mazzola et les restes du catenaccio d’Herrera. Ce soir-là, l’Europe est témoin d’une rencontre rythmée par le numéro 14. Une performance qui reste gravée dans la mémoire collective. En particulier dans celle de ses adversaires. – par Markus 

Le tableau est un brin apocalyptique. Pour les observateurs de l’époque, cette finale de coupe des clubs champions, édition 1971-1972, entre l’Ajax tenante du titre et l’Inter Milan serait une représentation du Bien contre le Mal. La noblesse du maillot blanc à bande rouge porte l’idéal offensif. Le maillot bleu et noir habille les ténèbres du bloc défensif. Après le Dynamo Dresden, l’OM, Arsenal et Benfica, c’est l’Inter qui se dresse en finale face aux Hollandais. Mais l’équipe milanaise n’est plus l’ogre double champion d’Europe en 1964-1965 et finaliste en 1967. Le défenseur Tarcisio Burgnich la joue humble: “On n’avait pas une grande équipe, mais on était un grand groupe. De quoi décupler les possibilités pour l’équipe moyenne qu’on était.” Les Italiens ont perdu 7-1 sur la pelouse de Mönchengladbach au second tour et sont passés in extremis en quarts contre le Standard de Liège (2-2) sur un but de Sandro Mazzola. “Nous étions en fin de cycle, resitue le milieu de terrain. Moi et Facchetti, on avait déjà 30 ans, Burgnich était encore plus âgé et Jair jouait sa dernière saison en Europe. Cruyff, lui, était au sommet de son art.” C’est mal barré, mais comme toujours, les Italiens y croient.

Cruyff marque… de la main

Portée par son exploit en demi-finale contre le grand Celtic Glasgow de Dalglish, Macari et Johnstone, (double 0-0, victoire aux tirs au but), l’Inter s’appuie sur l’expérience de ses vieux crampons, et sur les 20 ans de Gabriele Oriali. “Il avait fait un énorme match face à Johnstone”, illustre le défenseur Mario Giubertoni. Le coach Giovanni Invernizzi dessine donc un plan tactique défensif, à deux volets, articulé autour de lui. D’une part, si Cruyff n’arrête pas de bouger partout, il faut le suivre partout. D’autre part, s’il est si bon avec le ballon, il faut l’empêcher de le recevoir. Oriali: “On le marquait à trois. Moi, je défendais sur l’homme sur tout le terrain. Puis, en fonction de la zone dans laquelle il se trouvait, deux coéquipiers redescendaient pour bloquer les transmissions en direction de Cruyff. On a voulu l’encercler!” Ce 31 mai, l’Inter érige un 5-3-1-1 pour décourager le 4-3-3 néerlandais.

Au Stadion Feijenoord de Rotterdam, l’ambiance est bouillante. “On a eu la malchance d’affronter l’Ajax aux Pays-Bas! Il y avait 80 000 spectateurs et c’était un enfer”, se souvient Roberto Boninsegna, l’avant-centre. Très vite, l’Inter perd Giubertoni sur blessure: “Je me suis lancé vers l’avant à la douzième minute, et Blankenburg m’a éclaté la cheville sur un tacle assassin. Le président Fraizzoli m’a toujours répété: ‘Si t’étais resté sur le terrain, on n’aurait jamais perdu’. Ça m’a toujours plu, mais je savais qu’il mentait.” Et histoire de compliquer l’affaire, les Milanais tombent sur un Johan Cruyff champagne. L’arrière droit Mauro Bellugi raconte: “Cruyff nous a rendus fous. Par sa grandeur, il me fait penser à Messi. Par sa capacité à créer du jeu, il me rappelle Xavi et Iniesta. Sauf qu’il était dévastateur: il faisait le jeu mais il était aussi rapide, son démarrage était incroyable.” Tête baissée, le numéro 4 d’Oriali garde le nez dans les chaussettes de Cruyff pendant 45 minutes. Si l’Ajax domine, les occasions sont rares: Facchetti dévie un ballon sur son propre poteau, Krol touche un montant et Cruyff tente de berner l’arbitre français Robert Héliès en marquant de la main droite. But refusé, évidemment. À la pause, l’Inter est sur le chemin d’un exploit: si le 0-0 tient, les espaces pourraient se créer en fin de rencontre…

Coup de rein et football total

Des espoirs vite annihilés. À la reprise, le ballon atterrit dans les pieds du milieu Frustalupi. Cruyff jaillit, lui chipe le ballon, élimine Bedin puis Oriali d’un grand pont du bout du pied. Le temps s’arrête, ça pourrait être le plus beau but de l’histoire. Mais après un nouveau crochet, Cruyff est repris par Bellugi à l’entrée de la surface. L’Inter pense avoir échappé au pire, mais le tempo a changé. Deux minutes plus tard, le même Frustalupi tente un dribble dans son camp face au pressing rival. Suurbier intercepte et centre au second poteau. Hypnotisé par le jeu de jambes de Cruyff depuis une heure, Oriali se jette sans réfléchir. En l’air, il percute son gardien Ivano Bordon. Le ballon retombe comme une plume sur le pied droit de Cruyff, qui conclut dans les cages vides. 1-0. Les Nerazzurri font entrer le rapide Sergio Pellizzaro, mais c’est fini, l’Ajax est lancé. Giubertoni est aux premières loges: “J’ai vu le reste du match sur le banc, c’était un spectacle inédit: le football total hollandais. Pour moi, Cruyff reste le meilleur footballeur au monde: son coup de rein laissait tous les défenseurs dix mètres derrière lui, il tirait, passait, prenait les ballons de la tête, renversait le jeu, lançait en profondeur…” Même Boninsegna se sent impuissant: “J’ai pu me rapprocher de leurs cages une fois, à 0-1. J’ai tiré, ça a frôlé le poteau, et basta. Il n’y a pas eu de match. Si on avait joué 100 fois contre eux, on aurait perdu 105 fois.” À la 76ème, Cruyff parachève le triomphe d’une tête sur un corner de Keizer. Cette fois, Oriali ne percute personne mais il est trop court. 2-0.

Au coup de sifflet final, Cruyff félicite le jeune Italien pour son marquage serré mais loyal. “Je n’arrive pas oublier mon duel avec lui et la supériorité écrasante de l’Ajax. Messi est effrayant avec le ballon. Mais Cruyff aussi était imparable, sauf qu’il était plus fort physiquement, plus complet, assure Oriali. Tu pouvais tout essayer, il restait incontrôlable. À 23 ans, il était au sommet de sa maturité. Il n’a cessé de dicter le rythme et l’avenir du match.” Par la suite, le milieu devient le symbole du joueur aboyeur qui se sacrifie et l’objet de la chanson Una vita da mediano (Une vie de milieu) du chanteur italien Ligabue, reprise pendant la campagne présidentielle de Romano Prodi en 2006. Cruyff, lui, entre dans la cinquième dimension. Sous les yeux de Mazzola: “J’ai eu la chance de jouer aussi contre le grand Bobby Charlton ou encore Di Stefano, mais Cruyff était plus moderne. Il a apporté du mouvement au jeu. Il ne s’arrêtait jamais de demander le ballon, toujours en jouant de manière concrète. Il lui manquait seulement le jeu de tête, et pourtant il a marqué contre nous comme ça…” Le lendemain, c’est le Times qui donne le verdict de l’histoire: “L’Ajax a montré que la création offensive est la véritable essence du jeu et que toutes les défenses peuvent être contournées. Les ténèbres ont été éclairées.” Amen. – Tous propos recueillis par Markus, sauf Oriali et Boninsegna par El Pais et Giubertoni par La Repubblica.

De la délicatesse antique de Mesut Özil

Mardi soir, Arsenal jouait sa survie européenne face au Dinamo Zagreb à l’Emirates Stadium. Dans ce morceau de modernité qui nous annonce un football au futur plus commercial que culturel, le Nord de Londres a assisté à un combat sensible entre l’authenticité old school de Mesut Özil et la modernité concrète d’Alexis Sánchez.

Emporté à toute vitesse par le souffle modernisateur de l’industrie du spectacle et poussé sans frein par sa popularité croissante, le football a changé. Alors qu’il était autrefois la scène d’un théâtre de sentiments populaires et de voix cassées, le jeu est devenu un enjeu commercial. Et dans cette bataille-là, en 2015, l’Emirates Stadium est certainement l’un des vaisseaux les plus futuristes de notre galaxie. Un vaisseau peuplé par une armée silencieuse qui n’a pas fait le poids face à la centaine de Croates présents dans le froid glacial de Londres. Parce que les tribunes anglaises ont changé, et le terrain aussi. La légende raconte qu’autrefois, le football britannique était fait de ballons volants et d’os cassés…

Fighting spirit et génie rêveur

À la 20e minute, le Barça mène déjà 2-0 au Camp Nou, tandis que les retardataires n’ont pas fini de remplir l’Emirates. C’est le moment que choisit Alexis Sánchez pour faire revivre un moment de pure british football. À la lutte sur son côté gauche, le Chilien se livre à un combat de boxe avec son adversaire direct. Après un coup d’épaule encaissé, puis un deuxième, le Chilien finit par perdre l’équilibre et rendre le ballon. Mais il ne s’arrête pas là. Jamais résigné, il se relève et part harceler son adversaire comme s’il s’agissait d’une affaire de famille. À la suite d’un sprint d’une vingtaine de mètres, il laisse exploser un tacle aussi propre que périlleux et récupère le ballon sous les applaudissements. Le fighting spirit existe encore, mais il s’exprime aujourd’hui dans le corps d’un attaquant sud-américain d’1m69.

Seulement, il n’existe pas chez tout le monde. Alors que Sánchez semble vivre pour les contacts et les duels, Mesut Özil vit pour les éviter. Dans ses mouvements, ses courses et ses dribbles, le meneur respire la fragilité. Placé en plein milieu du terrain entre les courses infatigables d’Alexis et l’hyperactivité de Cazorla, Özil trimbale son allure flegmatique avec une discrétion élégante et une discontinuité naturelle. C’est délicat, insaisissable, fascinant, étonnant. Un talent déconnecté. Sur les phases sans ballon, Özil ressemble à un enfant réservé qui ne s’implique pas dans les démarches collectives des groupes de son âge. Il est planté là, sur la pointe des pieds, l’air dubitatif. Comme s’il dormait sans fermer les yeux. Quand Sánchez tacle, gagne un duel, se relève puis enchaîne cinq petits contrôles de la tête pour se dégager du marquage, Özil regarde. Quand Flamini et Monreal se jettent pour mettre le pied sur le ballon, Özil regarde. Quand Bellerín accélère et remonte tout le terrain en un instant, Özil regarde, encore.

Vestige et modernité

Presque détaché de ceux qui l’entourent, Özil dégage un flegme que les Anglais, au fond, doivent savoir apprécier. Surtout, il transmet une certaine allergie à la violence et aux contacts. Placé à droite sur son pied gauche, sa conduite de balle ressemble à un numéro d’équilibriste. Les yeux à peine ouverts, il a l’air faible, mou, trop doux. Lorsqu’il demande le ballon, Özil se contente d’un signe de la main discret – un seul – et abandonne rapidement sans s’énerver. Un observateur non averti pourrait y voir de la négligence et un manque d’implication grossier. Alors que Messi, Robben ou encore Sánchez aiment répéter et multiplier les touches de balle pour donner plus de consistance et de souffle à leur conduite de balle, Özil semble adopter une tout autre philosophie : dans un autre souci de réserve, peut-être, Özil aime laisser rouler le ballon et le contrôler une fois sa course lancée, et exclusivement du pied gauche. Et même lorsqu’il porte les offensives des siens, ses touches de balle se limitent toujours au strict minimum. En clair, Özil semble venir d’un monde où les écrans de télévision sont encore en noir et blanc. On l’imagine facilement caresser un ballon de cuir lourd et jouer au ralenti au milieu de joueurs moustachus aux shorts courts.

Si Özil est aussi énigmatique en cette soirée pourtant anecdotique d’un match de poule de C1, c’est parce que la modernité semble jaillir partout autour de lui, comme si elle venait tester sa résistance. Il y a l’Emirates, en tout premier lieu. Mais ce stade a le secret pour se faire oublier, au contraire d’Alexis. Quand Özil exerce son pressing trompe-l’œil, Alexis part glisser sur une dizaine de mètres pour tenter de sauver un ballon perdu dans le gouffre de la ligne de fond. Le Chilien est l’archétype du footballeur moderne, un vrai attaquant post-Ronaldo. En un même match, son explosivité lui permet de tacler, sauter, rebondir, tirer, dribbler, marquer, passer, gicler. Héros venu de l’autre bout du monde avec un prénom facilement prononçable pour la fanbase internationale des Gunners, Alexis est né pour briller en Premier League. Mais ce n’est pas tout. Si Özil fait contraste, c’est aussi parce que Santi Cazorla. Au milieu des tentatives de jeu ibérique de Wenger, l’Espagnol dicte le tempo, gère la conservation du ballon, oriente et fait parler sa science de la possession, un autre concept adoré par notre modernité. Qui plus est, Cazorla joue parfaitement des deux pieds, comme s’il venait du futur.

Délicatesse silencieuse

Alors que ces deux joueurs parlent facilement à l’observateur lambda, Özil est bien plus difficile à cerner. Özil est champion du monde avec la Mannschaft, mais il est aussi l’un des plus grands artisans du football de contre de Mourinho à Madrid. Alors que Cazorla joue des deux pieds, l’Allemand ne jure que par l’hémisphère gauche de son corps à l’allure maladroite. Özil, c’est la possession sans le pressing. Özil est un parti pris. Et mardi soir, ainsi, l’Emirates avait les yeux fixés sur les courses d’Alexis plutôt que sur les mouvements furtifs de l’Allemand. Si les efforts répétés d’Alexis sont une œuvre intéressante et révélatrice de l’évolution du football des années 2010, l’œuvre d’Özil ressemble aux vestiges d’un jeu enterré qui n’est plus visible à l’œil nu.

À Madrid, après 3 années de bons et loyaux services, 27 buts, 81 passes décisives et une infinité de contre-attaques orchestrées aux côtés de Benzema et Cristiano, Özil avait fini par se faire remplacer définitivement par l’hyperactivité plus « moderne » de Di María et Modrić. L’an passé à Londres, nombreux sont les observateurs de la Premier League qui auraient aussi aimé le remplacer par un milieu offensif plus « concret » . Mardi soir, il a une nouvelle fois joué son jeu de numéro 10 authentique : une note mélodieuse mais presque insaisissable, noyée au milieu d’un concert de football-spectacle. Une note que tout l’Emirates n’a pas remarquée, mais qui a touché le cœur de ceux qui ont bien voulu l’écouter.

Markus, à l’Emirates Stadium 

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Article publié le 30/11/2015 sur SOFOOT.com