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Barça-PSG : Sèche tes larmes, Paname

Désillusion. Sentiment produit lorsqu’un individu se rend compte que la réalité est différente de ce qu’il avait imaginé, et ce au terme d’un processus détruisant progressivement une illusion. Ce processus, long de 95 minutes, c’est le Barça-PSG du mercredi 8 mars 2017. Ce soir-là, le peuple parisien pense assister au dénouement d’un chef-d’œuvre cinématographique entamé lors du premier opus, le 14 février au Parc des Princes, sous la direction éclairée d’Unai Emery. Jusque-là tout va bien.

Et puis la seconde partie commence.

Stupéfaction, tension, inquiétude.

L’ouverture annonce le pire. Le cadrage tactique est à vomir. Les dialogues ne veulent rien dire. Le scénario fait tressaillir. Sans prévenir, la production se transforme en mauvais film d’horreur. Plus d’une heure d’une tension irrespirable, troublante et inexplicable, comme la lecture obligatoire d’un bouquin mal écrit dont il manque la moitié des pages. Une heure trente à voir grandir un monstre inimaginable. Une heure trente à le voir grossir sous une forme visqueuse, agressive, vulgaire, provoquant chez toi colère, rage et embarras. Une heure trente à le voir s’approcher de ton canapé pour venir s’emparer, tout transpirant, de ta soirée, ta nuit, tes pensées. Enfin, sept minutes de torture à chair vive pour finir la tête décapitée sur la table basse et les yeux grands ouverts devant l’écran. Six, un.

Chaque élimination en C1 est la fugue d’un rêve. Comme l’a soufflé Jorge Sampaoli au soir de sa défaite à Leicester, « ce soir je suis endolori, un rêve s’est échappé… ». Peu importent la cruauté du scénario et la dimension de la scène, la désillusion s’accompagne toujours d’un désenchantement émotionnel. L’illusion est trompée, le jugement du rêveur s’avère erroné, et la brutale réalité transforme l’espoir enfantin en amertume adulte. Ce match aurait pu s’arrêter là et entrer dans l’histoire du PSG comme une nouvelle occasion manquée, comme 2013 ou même 2015. Mais non. Cette fois-ci, le PSG a subi une défaite et vécu une désillusion, mais il a aussi gagné une humiliation.

Pèlerinage et âge de glace

Le supporter de football est habitué à assumer les défaites. La digestion n’est jamais égale, mais le processus de deuil est connu, trop connu. Là, alors que la grisaille hivernale vient à peine de se retirer du continent européen, le processus de deuil des amoureux du Paris-Saint-Germain ressemble à un long pèlerinage en plein âge de glace.

Deuil de quoi, au fait ? Des cinq éléments. D’une, il y a la digestion de la qualification manquée. Après le bain de football du Parc, le rêve européen semblait un peu plus réel… De deux, il y a l’acceptation de la prestation de ces joueurs qui ont offert le meilleur et le pire en trois semaines. De trois, il y a l’oubli du moment en soi, ce terrible vécu imprévu. Deux heures terrifiantes à reculer, craindre, stresser et se faire harceler verbalement et digitalement… Deux heures à ne rien pouvoir dire, allumer ou éteindre sans en entendre parler. De quatre, il y a l’agacement du contexte contre ce Barça. Paris n’est pas tombé face au Messi maradonesque qui l’avait achevé en 2013. Quand Iniesta inventait des 360 devant Jallet, les Parisiens en étaient presque émus. Les crochets de Rafinha, eux, n’avaient rien d’émouvant. C’était dérangeant.

De cinq, si la désillusion est destruction, l’humiliation est création. Depuis ce mercredi soir, un petit quelque chose s’est créé. Une émotion d’une toute autre espèce. Sa digestion n’est ni soudaine ni lente. Elle te réveille au milieu du sommeil, elle te hante dès le réveil. Elle gratte le cou, tire le visage, brûle le crâne. Elle fait mal parce qu’elle s’attaque à ta fierté, ton jardin secret et ce sentiment d’appartenance si puissant, si fort, et parfois si encombrant. L’humiliation ne se digère pas, elle n’est pas éphémère. L’humiliation est un nouvel être bourré de défauts, fatigant, sale, troublant et inhabituel pour ce PSG post-2011. Et il faut apprendre à vivre avec.

Tout est relatif, non ?

Au tout début du chemin, en dépit du courage des rues de Paris, la ville lumière qui a su éclairer les routes les plus sombres, l’instinct prend le dessus sans permission : pour vivre avec l’humiliation, la solution évidente est d’abord de la relativiser. Il existe alors différentes formules plus ou moins efficaces, d’une part, et plus ou moins honnêtes, d’autre part. Animée de contradictions, la foi du supporter de football a l’habitude de se mentir pour soigner ses maux.

Les solutions d’échappatoires vont même au-delà du sport. Il y a le rejet du football en général, parce que ce n’est que du foot, après tout. Et que le ciné, c’est bien aussi. Et que la politique, c’est intéressant, tiens. Il y a le rejet du match en soi, parce qu’il reste la Ligue 1 et les Coupes. Il y a aussi le rejet du club, pour certains arrivistes qui n’ont jamais connu pareille mésaventure et dont la « passion » n’avait « pas signé pour ça ». Enfin, il y a le rejet des joueurs. Parce que c’est leur défaite, après tout. Et que toi, le supporter sympa qui as acheté maillot et écharpe en soldes en janvier, tu n’as rien fait de mal mercredi soir. Tu ne méritais pas ça, bien sûr.

En somme, il s’agit de remettre les choses dans leur contexte, de les nuancer. Mais les extrêmes ne se nuancent pas. Une telle torture ne s’oublie pas ; elle se vit, se souffre, cicatrise et reste là pour toujours. Non, tout n’est pas relatif.

Comment ? Pourquoi ?

Comment expliquer ? Comment raisonner une telle absurdité ? C’est la seconde étape de ce long chemin de rédemption qui (et que) va poursuivre le supporter parisien jusqu’aux prochaines échéances équivalentes, ou peut-être même jusqu’à son prochain exploit européen. Si le Barça devait se qualifier, qui aurait pu croire à un tel bordel ? Un disque rayé, une matrice déconnante, une farce par ailleurs appréciée par le reste de la planète. Dans un monde parallèle mais bienveillant, avec une prestation identique, le PSG se serait incliné 3-2, 3-0, 5-1 ou même 6-2 et aurait assuré sa place au prochain tour. Qu’est-ce que cela aurait changé du point de vue de la prestation du collectif parisien ? Rien. Le mérite aurait été le même. Et du point de vue de ses conséquences ? Tout. Verratti est resté sous le choc : « Pour les cinq dernières minutes, je ne trouve pas d’explication, je pense que c’est le football ». C’est le football.

La dernière étape de l’ascension du supporter parisien est la tentative de compréhension : trouver un pourquoi. Un nouveau réflexe de rejet s’impose alors : et si le football nous trompait ? Ce « football » que la bouche de Verratti mentionne, et s’il avait un destin corrompu ? Ce rejet est confortable parce qu’il enveloppe presque tout le tableau – la prestation, l’élimination, le comment et ses causes – à l’aide d’un voile épais : le sentiment d’injustice. Le PSG et ses hommes ont été trompés par le jeu, tout simplement, et peu importe le pourquoi, qu’il fabule sur l’influence d’hommes aux costumes malhonnêtes ou qu’il accepte que les lois du football s’intéressent peu au mérite et à la justice. En 2009 contre le Barça, Chelsea avait connu une mésaventure similaire, le football s’était montré disgracieux. Mais le voile du rejet n’est pas assez épais pour envelopper les conséquences du drame : le Barça a remporté la C1 en 2009 et l’humiliation de 2017 est déjà inscrite dans l’histoire, malveillante et souriante.

Impossible d’échapper à l’humiliation : il faut la souffrir, la cultiver, l’élever pour faire à son tour grandir le PSG. La chute de l’interview de Verratti à la fin de la rencontre ? « C’est un match que je n’oublierai jamais. Et j’espère que cette expérience va servir de leçon pour tout le monde ». Expérience, voilà le mot qui revient partout, chez Emery aussi : « J’ai connu de la joie grâce au football, mais ce soir c’est une expérience négative ». Mais quelle expérience ? Celle que l’on assimile au nombre d’années passées au plus haut niveau ? La sagesse ? La connaissance du jeu ? À la suite de l’élimination des Bleus en 2014 contre l’Allemagne, l’auteur Thibaud Leplat écrivait : « Ce qui compte ici, c’est la façon de se souvenir, la façon de tomber, la façon d’apprendre. C’était donc cela l’expérience, apprendre à perdre. » (So Foot)

Apprendre à perdre

En termes d’humiliations et de souffrances de supporter, Fernando Torres est bien placé pour raconter son vécu de colchonero. L’apprentissage de la défaite se retrouve au cœur de son discours : « Dans la vie, de toute façon, tu perds plus de fois que tu ne gagnes. C’est le cas dans ton travail, en amour, à l’école… La réalité, c’est ça : on passe notre vie à perdre. Tu peux perdre, tu peux gagner, mais tu n’as pas le droit de baisser les bras. Il faut toujours se battre. Le plaisir est beaucoup plus important quand tu t’es battu sans relâche pour quelque chose qui paraissait, au début, inaccessible. L’Atlético, c’est ça. C’est comme la vie. » (So Foot) En C1, les mauvais films d’horreur se sont répétés en 1974, 2014, 2016… Aujourd’hui couvert de cicatrices et renforcé par ces blessures, l’Atleti de Simeone continue à se battre sur la scène européenne avec le même orgueil. Mercredi dernier, le PSG a aussi beaucoup perdu. Il a donc beaucoup appris.

Notamment sur sa propre identité.

Le PSG devait-il battre le Barça de Neymar, Messi et Suarez ? Et si c’était pour tomber face à Leicester ? Ou Monaco ? Et s’il y avait pire derrière ? Et si c’était pour connaître une élimination anonyme en quarts de finale, dans le stade froid d’un Manchester City fade, habillé d’un 3-5-2 sans élégance, un 3-5-2 de « paysan » ? Aussi brutale soit-elle, cette déroute barcelonaise s’impose de manière presque rassurante dans l’histoire du PSG, aux côtés de La Corogne 2001, Kiev 2007, puis les classiques des années 90 contre le Milan, Arsenal et le Barça, déjà… Parce que tout l’argent du monde n’a rien changé au PSG, capable de réciter un 4-0 avec furie et de chuter tel un enfant maudit, si beau et si fragile. Le PSG ne sera probablement jamais un Real Madrid, un Bayern Munich, une Juventus, ces froides et implacables machines à gagner. Parce que supporter le PSG ne se raconte pas en chiffres, classements ni trophées.

Quelque part au Camp Nou, l’ambition sans limite du PSG post-2011 s’est réconciliée avec son histoire. N’oublions jamais que les cicatrices rendent un club de football plus complexe, plus riche en histoires, plus humain et donc plus grand : il faut les chérir. Dans son discours Never give in à Harrow le 29 Octobre 1941, Winston Churchill avait d’ailleurs eu une  réflexion généreuse pour ses alliés parisiens : « Refusons de parler de jours sombres : parlons plutôt de jours sévères. Nous ne sommes pas en train de vivre des jours sombres, nous vivons de grands jours – les jours les plus grands que notre pays ait vécu – et nous devons remercier Dieu de nous avoir permis à chacun de jouer un rôle dans la fabrication de ces jours mémorables dans notre histoire. »

Le Barça a attendu 1992 pour remporter sa première C1. L’Inter a attendu 45 ans entre 1965 et 2010. Entre ses deux victoires en 2002 et 2014, le Real Madrid a subi onze désillusions, dont six huitièmes de finale d’affilée entre 2005 et 2010. Enfin, l’ascension de Chelsea sur le toit du monde en 2012 ne pourrait avoir la même valeur sans les immenses désillusions de 2004 (demi), 2005 (demi), 2006 (1/8e), 2007 (demi), 2008 (finale), 2009 (demi), 2010 (1/8e) et 2011 (quart). Autant de trophées soulevés qui rappellent que l’important n’est pas le sommet, mais l’ascension et ses émotions, douces et amères.

Comme le Barça, Chelsea, l’Inter, le Real Madrid et tous ses rivaux, l’enjeu pour le PSG est à présent de revenir chaque année avec la même envie de rêver. Pour le meilleur et pour le pire. Au moment de son entretien avec The Guardian en Novembre 2016, Unai Emery le savait déjà : « Quand je repense à nos victoires en Europa League avec Séville, le véritable plaisir et le succès, c’était le chemin qui nous y a mené. Construire ton équipe, passer à travers des moments difficiles, voir l’équipe progresser pas à pas : là se trouve la beauté. La beauté, ce n’est pas la finale. C’est le travail au quotidien qui apporte le bonheur. Le jour où tu lèves la coupe, bien sûr tu profites, mais cela reste une joie très éphémère. La véritable beauté est le chemin qui t’a mené jusque-là. »

Par Markus

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Deschamps et le coût du résultat à tout prix

La phase de poules est terminée, mais on croirait que le tournoi n’a pas vraiment commencé. Notre équipe de France est invaincue, mais on croirait qu’elle n’a encore rien gagné. En raison d’une hécatombe d’absents et des choix du sélectionneur, le football français semble avoir pris le risque de jouer la victoire finale coûte que coûte, au prix d’un mois de football attentiste et calculateur. Une occasion manquée de faire sourire le football français ? Et de regarder vers l’avenir ? Et si la France avait trop besoin de gagner cet Euro pour prendre le temps de le jouer ?

Le torse bombé balle aux pieds, Adil Rami pousse le ballon une fois, deux fois, et continue à avancer. Le public français est enthousiaste, les Bleus sont enfin sous ses yeux. La tête timidement levée vers l’avant, Rami marque finalement un temps d’arrêt et se résout à tourner le dos au jeu pour choisir l’option Kanté, sur sa gauche. Au centre du terrain, l’ex-Caennais contrôle, regarde devant lui et arme son pied droit pour préparer une passe entre les lignes. Mais non, Payet est trop loin ou trop marqué, tandis que Griezmann joue son rôle de renard à l’autre bout du terrain. Sage et appliqué, Kanté la remet à Pogba, qui conserve miraculeusement la balle entre quatre pieds adverses, se retourne vers sa droite – ne voit personne – et se voit obligé de transmettre à Sagna, en retrait. Contrôle, passe, le ballon revient finalement dans les pieds de l’inévitable Adil Rami. Cette fois-ci, Kanté ne viendra plus réclamer le ballon. Koscielny l’acceptera seulement pour le lui rendre, tout comme Matuidi et Évra. Et Pogba est bien trop difficile à atteindre pour la précision de l’Andalou.

L’aveu d’échec est total, Rami n’a plus à hésiter : long ballon pour Giroud, qui se bat des épaules avec des défenseurs plus vigoureux que talentueux. Le ballon est-il conservé ? Parfois, oui. Mais le plus souvent, il est rendu. Voilà le tableau de l’utilisation du ballon par les Bleus face à la Roumanie et l’Albanie. Là, alors que les Bleus ont les atouts pour mettre en place une pression collective intense – Griezmann, Matuidi, Pogba, Kanté, Koscielny –, l’initiative est abandonnée. Les Bleus mettent en place un dispositif tactique étudié, un bloc passif mais compact, à la Lippi, le mentor. Seulement, le Stade de France et le Vélodrome ont vite troqué l’enthousiasme pour l’impatience, voire l’ennui : sans pressing, difficile d’offrir de l’intensité à son public.

Pour la joie de jouer, ou pour la joie de gagner ?

Après 85 minutes d’attente, Deschamps ramènera tout de même les trois points à la maison : exploits de Payet, Rami et Griezmann, puis encore Payet. Les gagnants peuvent-ils avoir tort ? Non, tant qu’ils continuent à gagner. Mais comme le match contre la Suisse l’a démontré, cette équipe de France a tiré un trait sur le slogan de sa Fédération : « Pour la joie de jouer » devrait être remplacé par un « Pour la joie de gagner » au goût transalpin, voire turinois. Un jeu dangereux si les Bleus finissent par répéter devant leur public le schéma entrevu lors du Mondial 2014 : l’attente d’une potentielle montée en puissance interrompue par une défaite amère contre les voisins allemands. Un 0-1 et un retour à la maison sans souvenir. La France ferait-elle mieux avec un Pep Guardiola débordant de schémas innovants ? Là n’est pas la question : il serait aberrant de critiquer le travail réalisé par le sélectionneur jusqu’ici. Didier Deschamps a dessiné une stratégie cohérente depuis ses premiers jours, fidèle à sa vision du jeu, son identité et le reste de sa carrière. Et le groupe semble plus que jamais lancé et uni.

D’une part, le projet mis en place par Deschamps s’est fait miner par la malchance : l’absence de Benzema et surtout la disparition éclair du trio qui « tenait la baraque » , trois joueurs sur qui tout le circuit de la relance bleue – et donc de la possession – se reposait, à savoir Lass, Varane et Sakho. D’autre part, les grands sélectionneurs sont rarement des créateurs, et encore moins à la tête des plus grandes nations. Joachim Löw, Vicente del Bosque ou encore Roy Hodgson ont été engagés pour autre chose : mener un vestiaire vers un projet avec l’expérience et le sens du jeu et de la communication pour faire les meilleurs choix. Mais dans leurs sélections respectives, ceux-là n’ont pas eu besoin d’inventer quoi que ce soit. De toute façon, ils n’auraient jamais eu le temps : impossible d’exiger d’une sélection l’entente retrouvée chez les meilleurs clubs de Ligue des champions.

Quelles bases pour le futur des Bleus ?

En revanche, ces sélectionneurs ont su maximiser deux ressources précieuses à l’heure de donner une identité de jeu à leurs sélections en un temps record : un choix cohérent des qualités des joueurs et une capacité d’adaptation face aux logiques collectives créées en club. D’une part, les qualités des joueurs sélectionnés dictent la nature du jeu envisagé, mais les individualités ne déséquilibrent jamais le collectif : le système n’est pas le roi, les talents non plus. L’histoire récente de la Mannschaft le démontre à merveille, avec un changement de style notable entre le Bayern vertical de Heynckes en 4-2-3-1 et le Bayern possessif de Guardiola, tout en conservant le même sélectionneur. D’autre part, les sélectionneurs utilisent le travail réalisé en club pour en tirer des automatismes tout frais. Malheureusement, l’équipe de France ne peut compter sur un club assez performant avec une ossature de jeu 100% française, même si certaines hypothèses peuvent inviter à la réflexion. Et si Koziello et Ben Arfa avaient pu évoluer ensemble ? Et si Umtiti, Gonalons, Fekir et Lacazette avaient formé la structure des Bleus, décorée par Griezmann, Pogba, Lloris ? Une réflexion à ranger pour le futur, peut-être.

Peut-être, parce que l’interrogation que crayonne l’équipe de France aujourd’hui est la suivante : quel est l’objectif à long terme du projet de Deschamps ? En lisant entre les lignes de l’histoire récente de la FFF, une logique s’impose de façon claire : mettre en place le plus vite possible un projet sportif attractif pour un public exigeant et frustré, et puis, si possible, remporter l’Euro à la maison. Mais qu’en est-il du projet de construire un projet de jeu pour emmener ces Bleus vers une décennie de succès internationaux, à l’allemande ou à l’espagnole ? Le talent est là. Mais pour le moment, l’enjeu a tué le jeu, et la solution à l’italienne est privilégiée, par urgence – les blessés – ou par goût pour la victoire – l’ADN de Deschamps. Et dans ce contexte, mieux vaut gagner.

Markus

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Article publié le 26/06/2016 sur SOFOOT.com

De quoi l’élite de la Premier League est-elle faite ?

Alors que les clubs anglais ont mal commencé leur saison européenne, Paul Scholes a déclenché l’alarme mercredi soir sur BT Sport. D’après l’ex-milieu aux longs ballons visionnaires, Sergio Agüero serait le seul joueur de Premier League à avoir le niveau pour jouer au Barça, au Real ou au Bayern. Et personne d’autre ? Mais alors, de quoi l’élite de la Premier League est-elle faite ?

Ce mardi, Wenger et son Arsenal se sont laissés abattre par l’Olympiakos devant leur public, à l’Emirates Stadium. Le Chelsea de Mourinho est revenu de Porto avec une défaite. Quelques jours plus tôt, Manchester City avait reçu une leçon de réalisme face à une Juventus en proie aux doutes et Manchester United avait encaissé un coup d’épaule tactique de la part du PSV de Moreno. C’est dans ce contexte que Paul Scholes, assis confortablement aux côtés d’un Rio Ferdinand élégant, a balancé une phrase choc avec l’assurance de lancer l’une de ses transversales balistiques.

« Si on regarde la qualité des joueurs qui viennent en Angleterre, je ne pense pas que nous avons les meilleurs joueurs d’Europe, ou du monde. Les meilleurs joueurs sont au Real, au Barça ou au Bayern. Un cran en dessous, il y a le PSG et la Juventus, puis encore en dessous, il y a la qualité des clubs anglais. Quand on réfléchit à la qualité de joueurs qu’on a, est-ce qu’un seul de ces joueurs qui jouent dans nos meilleurs clubs aurait sa place à Barcelone, au Real ou au Bayern ? J’en doute fortement. Sauf peut-être Sergio Agüero, c’est l’exception. » Intéressons-nous donc à l’élite du championnat le plus riche au monde. Une élite découpée en quatre castes.

Les exilés des cadors européens

Alexis Sánchez. Yaya Touré. Mesut Özil. Cesc Fàbregas. Pedro. Bastian Schweinsteiger. En plus d’être la crème de la crème des top players qui devraient faire la pluie et le beau temps cette saison en Angleterre, ces six joueurs ont un point commun crucial : ce sont tous des exilés du Barça, du Real ou du Bayern. Explosif à Udine, Alexis n’a jamais su se faire une place au soleil à Barcelone. Souvent brillant, mais jamais assez dominant, le Chilien a fini par préférer un rôle de leader en Premier League à celui d’arme offensive de plus en Catalogne. Yaya, lui, a été le premier à quitter le navire conquérant barcelonais. En 2010, alors que le Barça vient d’échouer aux portes d’un second triplé consécutif, l’Ivoirien est envoyé à Manchester pour laisser éclore Sergio Busquets, en échange de trois dizaines de millions d’euros.

Le cas Pedro est le plus récent. Pour certains, l’Espagnol s’est avoué vaincu par la concurrence et a fini par abandonner l’idée d’une carrière entière jouée au Barça. Pour d’autres, Pedro s’est enfin libéré et a décidé d’aller briller loin du toit de sa famille. Toujours est-il que si le joueur des Canaries est parti, c’est parce qu’il ne pouvait concurrencer Messi, Suárez et Neymar. Cesc Fàbregas et Mesut Özil sont des cas particuliers : le premier est devenu celui qu’il est en Angleterre et avait un temps de jeu conséquent au Barça (sans avoir jamais été le centre du jeu), tandis que le second n’a pas souhaité son départ et a plutôt « fait de la place » à Madrid, tel un joueur dispensable. Madrid l’a regretté au départ, mais n’y pense plus aujourd’hui. Schweinsteiger, enfin, n’a jamais réussi à tirer son épingle du jeu sous le commandement de Guardiola. Un temps leader charismatique et technique du Bayern, l’ex-ailier était devenu une option de rechange au milieu, moins précis que Kroos, moins patient qu’Alonso.

Les exilés de la Liga

David Silva. Diego Costa. Santi Cazorla. David de Gea. Thibaut Courtois. Ander Herrera. Nicolas Otamendi. Juan Mata. Jésus Navas. Cette catégorie a plus de chances de faire taire Paul Scholes, mais uniquement parce que ces joueurs n’ont jamais été confrontés au niveau de concurrence des trois cadors (à part en équipe nationale). Que ce soit à l’Atlético, à Valence, Villarreal, Séville, Bilbao ou Málaga, ils ont le point commun d’avoir tous fait souffrir le Barça et le Real au point d’en devenir des cibles officielles lors du mercato. Silva avait été annoncé au Real Madrid avant de devenir le futur partenaire d’Iniesta au Barça. Diego Costa était la menace numéro un des deux grands d’Espagne. De Gea n’est pas passé loin du Real, tandis que Courtois était un rêve murmuré près de la Castellana. Enfin, Otamendi a démontré la saison dernière qu’il avait le timing et la force pour contrer les attaques titanesques des deux gros cadors. Ainsi, si aucun de ces joueurs n’a fini par rejoindre l’un des trois derniers vainqueurs de la Ligue des champions, ce n’est certainement pas par manque de niveau. Mais aujourd’hui, à l’image de Silva et Cazorla, ils n’ont pas non plus réussi à hisser leurs clubs respectifs au plus haut niveau européen. Après tout, s’ils sont arrivés en Angleterre, c’est aussi parce qu’à un moment ou à un autre, le Real et le Barça ont bien voulu les laisser quitter l’Espagne.

Les « stars » que la Premier League a fabriquées ou essaye de faire éclore

Eden Hazard. Vincent Kompany. Nemanja Matić. Memphis Depay. Marouane Fellaini. Daley Blind. Christian Benteke. Willian. Oscar. Coutinho. Eux, ce sont les bijoux du championnat anglais. La Premier League est allée les chercher en Belgique, aux Pays-Bas, en Allemagne, au Portugal, en Ukraine, voire en France et en Italie, pour en faire des étoiles planétaires. Si certains deviennent des Marcos Rojo, les autres font l’unanimité en Premier League. Seulement, ils doivent encore convaincre sur la scène européenne, là où leurs prédécesseurs Vidić, Ivanović, Riise ou Cristiano ont su régner. Évidemment, l’étude de la véracité de la déclaration de Scholes doit se faire au cas par cas : par exemple, la volonté de Kompany de triompher en tant que Citizen ne peut remettre en question son niveau de jeu.

Et enfin, les Anglais

Wayne Rooney. Raheem Sterling. Joe Hart. Jordan Henderson. Ashley Young. James Milner. Alex Oxlade-Chamberlain. Gary Cahill. James Milner. Jack Wilshere. Daniel Sturridge. Difficile d’imaginer un seul de ces noms au Barça, au Real ou au Bayern. De toute façon, ils ne partiront probablement même pas à l’étranger. À l’image du fidèle Rooney, qui avait pourtant tout le talent du monde dans ses pieds.

Markus

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Article publié le 02/10/2015 sur SOFOOT.com

Et si Messi avait révolutionné le football cet été ?

De Mourinho à Dani Alves en passant par Riquelme et Xavi, il aurait suffi d’un départ de Leo Messi pour changer la face du football mondial cet été… Des prophéties plus ou moins vraisemblables, des trahisons plus ou moins scandaleuses, des défis plus ou moins réalisables, mais des transferts tous bien réels dans une imagination automnale qui rêve d’une toute autre destinée pour l’Argentin.  Fiction : et si Leo Messi était parti à Stoke cet été ?

« But can he do it on a cold rainy night in Stoke? » Mais peut-il faire ça dans le froid d’un soir pluvieux à Stoke ? Ces paroles, prononcées par les médias anglais pour diminuer l’ampleur des performances de Messi en Espagne, ont fait le tour du monde. Incapable de gagner quoique ce soit avec l’Argentine, Messi doit-il vraiment sa grandeur au Barça ? Sans Xavi et Iniesta, aurait-il gagné autant ? Dans un autre championnat comme la Premier League, serait-il aussi dévastateur ? A 28 ans, ces questions ont commencé à peser sur les épaules de Leo. La saison dernière, déjà, après chaque but marqué contre les petits poucets de Liga, cette voix résonnait sans cesse dans sa tête : « C’est bien, Leo. Mais est-ce que tu peux faire ça à Stoke, hein ? » Puis, en cet été 2015, après la Copa América chilienne, le jour où Leo douta de la réponse est arrivé.

Messi Stoke

Du jour au lendemain, début juillet, l’Argentin exige un départ à la direction barcelonaise et atterrit à Stoke sans même savoir où il met les pieds. Après trois journées, l’Argentin n’a pas marqué le moindre but en Premier League et les premiers bilans tombent : Messi serait un énième joueur latin habile mais fragile. Puis, à la quatrième journée, Stoke affronte West Bromwich. Sur un duel classique de Premier League, le genou gauche de l’Argentin se retrouve coincé entre les deux cuisses de Stéphane Sessegnon. Le constat est sans appel : rupture des ligaments croisés. Messi devient la risée de toute l’Europe du Nord. Mais deux semaines plus tard, l’Argentin est déjà de retour. Un triplé contre Arsenal. Puis un sextuplé contre Leicester City. En quatre mois, Messi bat tous les records de tous les championnats. Stoke est assuré de finir champion d’Angleterre avant le Boxing Day et le génie de Rosario en profite pour partir à Naples, histoire de fermer les dernières bouches qui s’ouvrent encore.

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Dani Alves aurait signé au Real Madrid. Après avoir passé la saison dernière à pleurer sur son sort et à réclamer des sous et de l’amour à la direction barcelonaise, Dani Alves transforme ses paroles en actes à la suite du départ de Messi. Adieu la prolongation de contrat, bonjour le Real Madrid. Comme Luis Figo, Dani Alves fait le trajet Barcelone-Madrid avec cette insolence qui lui colle aux pieds. Pour son premier Clasico de traître au Camp Nou, il croque à pleines dents le cochon qu’on lui lance sur la tête, puis marque d’un corner direct de l’extérieur du pied droit. Rafa Benitez le fait jouer numéro 10 derrière Cristiano et Benzema, et le Brésilien signe plus de passes décisives que Cristiano ne marque de buts. Contre toute attente, Alves remporte le Ballon d’or en battant Messi. Mais alors que le Brésilien remarque la présence de son ex coéquipier sur scène, son instinct prend le dessus : il pose le ballon et lâche un centre brossé en direction de l’Argentin. Une passe décisive de plus.

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Pep Guardiola et José Mourinho seraient partis entraîner en Argentine. Cet été, lors d’un match amical Bayern-Chelsea entre deux équipes B devant des tribunes remplies de VIP, il a suffi d’un regard pour que Mourinho et Guardiola se mettent d’accord : finies les conneries et les petites batailles de gros sous. Si Messi donne de l’importance à sa quête personnelle, qu’ils fassent de même. Avec deux Ligues des Champions et des dizaines de titres chacun en Europe, les deux tacticiens n’ont plus rien à prouver à ces clubs qui croient pouvoir leur exiger une C1 par saison en échange d’un salaire d’une dizaine de millions d’euros. Pep et José sont plus profonds que ça. Problème : où aller pour trouver un championnat compétitif, des joueurs aux profils variés et de la tension ? L’Asie et la MLS sont encore trop jeunes. Le Brésil est trop vulgaire. D’un commun accord, les deux génies choisissent d’aller mesurer leur savoir en Argentine, sur les terres de Menotti et Bilardo. Mais pas de Boca ni de River dans leur destinée : Pep et José ne veulent plus de jeu de pouvoir. Le cap est mis sur Avellaneda, au sud de Buenos Aires. Pour Milito (Diego), José choisit le Racing. Pour Milito (Gaby), Pep choisit Independiente. En un été, il a suffi que deux hommes en costard changent de club pour faire du Clasico de Avellaneda le match le plus fascinant de la planète.

Milito Guardiola

Esteban Cambiasso aurait signé à Chelsea, puis serait devenu le roi du monde. Après avoir réalisé une saison de patron pour Leicester City, Cambiasso a démontré à tout le monde qu’il en avait encore sous le capot, même pour la Premier League. Là où les autres utilisent poumons et muscles, Cuchu compense par son intelligence et sa lecture du jeu. José Mourinho, toujours amoureux et pas encore parti, le fait venir à Chelsea pour commander ses troupes bleues vers de nouveaux trophées. Positionné aux côtés de Matic et Fabregas, voire en défense centrale, Cambiasso réinvente le poste de libéro. Son influence sur l’équipe est telle qu’en janvier, Abramovitch limoge Benitez (venu pour remplacer Mourinho, évidemment) et nomme l’Argentin entraîneur-joueur. Cambiasso remporte le triplé avant de partir terminer sa carrière en Argentine, refusant une offre milliardaire du Real Madrid. Deux ans plus tard, son club formateur Argentinos Juniors devient enfin champion du monde des clubs en prenant sa revanche sur la Juventus, aux tirs aux buts, plus de trente ans après.

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Riquelme serait revenu au Barça. A la recherche d’un numéro 10 pour remplacer Messi, le Barça parcourt toute l’Europe pour servir Suarez et Neymar. Après avoir essuyé les refus de De Bruyne, Sneijder, Özil, Isco, Nasri et même Valbuena, la direction barcelonaise change de plan et envoie une escouades de commandos pour faire sortir Juan Roman Riquelme de sa retraite. Fatigué, l’Argentin ne dispute qu’une rencontre par mois mais finit la saison avec 45 passes décisives, soit 5 par match. Face à Manchester United en finale de Ligue des Champions, il fait chuter Louis Van Gaal d’une feinte de passe aveugle avant de servir Luis Suarez dans la profondeur, réalisant par la même occasion le record de dix petits ponts en une seule passe.

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Thiago Motta aurait signé à Marseille. C’est bien de réclamer de l’affection. Mais si Thiago Motta était vraiment convaincu d’être le joueur le plus important du PSG depuis trois ans et demi – et il a des raisons pour l’être – il serait parti le démontrer ailleurs. A Marseille, par exemple, entre Lassana Diarra et Abou Diaby. A la suite du départ de Dani Alves, Motta prend enfin son courage à deux mains et monte dans le TGV. Sous le choc, Marcelo Bielsa revient et l’OM se met à rêver. Pour son premier Classique contre le PSG, Motta ne perd pas de temps et part provoquer Ibrahimovic. Jaune pour le Suédois, rouge pour Verratti et but contre son camp de David Luiz. A lui tout seul, Motta parvient à concentrer le niveau de haine des Parisiens pour Lorik Cana, Gabi Heinze, Fabrice Fiorèse et Diego Costa. Insuffisant pour le titre, toutefois : en janvier, Vincent Labrune vend le gaucher en Premier League et fait finalement revenir Didier Drogba. Lors de la dernière journée face au PSG, l’Ivoirien manque un pénalty décisif au Vélodrome.

Mais Didier Drogba à l’OM, c’était aussi…

Xavi aurait triomphé à River Plate, ou presque. Après une énième Ligue des Champions et un nouveau triplé, Xavi se cherche un nouveau défi en juin dernier. Après avoir vu Messi partir au nom d’un défi personnel, Xavi tire un trait sur les sous du Qatar. Toujours aussi obsédé par le beau jeu et les ballons qui roulent au sol, le milieu de génie entend parler d’une terre lointaine, de tradition offensive, mais occupée depuis des années par les forces obscures des longs ballons et dégagements intempestifs : la Primera Argentina. Convaincu par Marcelo Gallardo, le Catalan signe à River Plate et se lance le défi de traverser l’Atlantique avec le tiki-taka dans les pieds. Xavi débarque au Monumental, se positionne devant Kranevitter et lance la machine. Après deux rencontres de possession stérile, toute la presse sud-américaine se moque du « petit conquistador orgueilleux qui pensait pouvoir changer l’histoire… ». Et puis, la sauce prend miraculeusement : 80% de possession de balle, 3-0, 4-0, 5-0. Le fameux « palais de River » reprend goût au ballon et le jeu flamboyant de Xavi le mène jusqu’au Mondial des Clubs, en finale contre le Barça. Paniqué à l’idée de blesser le club de sa vie et prêt à mourir pour ses idées, Xavi décide de garder la balle pour lui durant l’intégralité de la rencontre, avant de marquer contre son camp un but symbolique, du plat du pied. Le châtiment est sans merci : Carlos Sanchez lui fait manger le ballon.

Markus

La génération du rebond

lampard chelsea

Incarnation de l’aléatoire, le rebond est devenu une véritable stratégie pour déverrouiller les meilleures organisations défensives. Chronique d’une traque du hasard.

« Le hasard sait toujours trouver ceux qui savent s’en servir »

Lorsqu’il couche sur papier les mots de son œuvre monumentale Jean-Christophe, alors que le XXe siècle n’en est qu’à ses premiers balbutiements, Romain Rolland ne sait pas encore que sa carrière sera couronnée par un prix Nobel de Littérature. Et à n’en pas douter, l’enfant de Clamecy imaginait encore moins qu’il inspirerait plusieurs entraîneurs d’un football qui commence à peine à définir ses règles.

Le hasard, ennemi pourchassé avec ardeur par les virtuoses du banc de touche, n’est jamais aussi présent qu’au moment du rebond. La sphère, repoussée par un pied ou un front, prend une trajectoire illisible, inimaginable. Le ballon quitte le réel pour entrer dans une phase où tout devient possible. Un moment prisé par les renards quand la scène se déroule dans les seize mètres. Parce que les professionnels du but ont visiblement le droit d’inviter la chance à dîner, et de rentrer chez elle boire un dernier verre après le dessert. Qui a dit que tout cela reposait sur la chance ?

Sur les terrains les plus scintillants d’Europe, l’aléatoire devient une science. Le rebond est une stratégie consciente. On le cherche, on le traque. Les joueurs capables de sentir le rebond et d’y réagir instantanément, tels des chiens à la poursuite d’une balle capricieuse lancée par leur maître, affolent le marché des transferts. « Le rebond est la façon la plus simple de désordonner l’adversaire » explique Abel Rojas sur Ecos del Balón. « Il faut à tout prix chercher qu’il survienne dans le couloir central« .

Dans un football toujours plus organisé, où les espaces dans les trente derniers mètres sont aussi rares que les joueurs qui savent déverrouiller une double ligne de quatre en un coup de génie, la traque du hasard devient donc l’arme de prédilection pour semer le chaos. Et comme souvent, Pep Guardiola est à l’avant-garde. Quand il raconte à Martí Perarnau sa demi-finale de Ligue des Champions perdue face à Chelsea en 2012, le Catalan évoque une erreur : « J’ai dit aux joueurs de centrer dans la surface, mais je n’ai pas su préciser ce que j’attendais : je ne cherchais pas le but en première intention, mais l’obtention d’un rebond pour marquer sur le deuxième ballon.« 

Le rebond, c’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles Pep Guardiola souhaite que les abords du rectangle adverse soient si abondamment peuplés lorsque qu’un centre vole vers la surface. Pour traquer une occasion de but, mais aussi pour empêcher l’adversaire de récupérer la balle et de dessiner un contre ravageur en deux coups de crayon. L’arrivée de l’activité d’Arturo Vidal à l’Allianz Arena est, à ce titre, aussi minutieusement planifiée que la trajectoire du ballon après le dégagement de l’arrière central. Même le hasard ne peut plus être laissé au hasard.

Inzaghi Athènes

En défense, le football devient aussi organisé que le basket. Sur les parquets, la quête du rebond est l’une des stratégies majeures pour contourner l’organisation défensive de l’adversaire. Prendre un rebond offensif, c’est faire du bouche-à-bouche à une attaque qui semble sur le point de mourir et la ramener brutalement à la vie alors que le clan d’en face préparait déjà ses funérailles. En NBA, le rebounder reçoit la même considération que celui qui délivre une passe décisive. Sur le rectangle vert, on continue à considérer que l’homme qui est toujours bien placé devrait s’intéresser d’un peu plus près à l’agenda caché de sa compagne.

Le rebond footballistique est pourtant, lui aussi, une affaire de spécialistes. José Mourinho, d’abord, dont le Chelsea des années 2000 – sorte de Kevin Garnett monté en 4-3-3 – chassait les seconds ballons sous les assauts de Frank Lampard. Les Sud-Américains, ensuite, biberonnés au ballon rond sur les potreros sautillants et irréguliers. Le jeu canin de Luis Suarez ou Diego Costa ne se limite pas aux courses infinies et aux aboiements. C’est bien leur flair, élément inquantifiable pour ce football américanisé qui veut tout chiffrer, qui leur permet d’être toujours les premiers sur la balle. En face, les défenseurs élevés à la collectivité mais rarement excellents dans l’individualisation du geste défensif ne font presque jamais le poids. Mais il paraît que c’est seulement une question de chance…

Guillaume