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Définir Blaise Matuidi

Lorsqu’un phénomène surgit, l’homme tente de le définir. Par curiosité, d’une part. Et parce qu’il ne supporte pas l’idée de ne pas comprendre ce qui l’entoure, d’autre part. Or, après être monté en puissance de façon fulgurante, Blaise Matuidi a fini par bien entourer le football français. Longtemps, il a été tentant de le rattacher à un phénomène étudié et connu, dans le style du récupérateur infatigable à la Claude Makelele. Mais une erreur a été faite. Il ne fallait pas voir le Makelele des Blues, des Bleus ou du Real Madrid. Il fallait percevoir celui du FC Nantes. En plus artiste.

Le phénomène Blaise Matuidi a surgi il y a quatre ans au PSG. Plein de certitudes, le monde parisien a d’abord cru revoir une vieille connaissance. Puis, Matuidi a évolué. Par nature sceptique, le monde parisien a préféré croire au mirage, à un phénomène ponctuel créé par une illusion. Puis, l’illusion s’est répétée. Une fois, deux fois, puis trois, quatre, cinq… Matuidi a fini par marquer des dizaines de buts pour le PSG et l’équipe de France. Après le temps des premières certitudes, puis du doute, le moment est donc venu de réaliser, c’est-à-dire d’expliquer la réalité telle qu’elle est : Matuidi est un footballeur exceptionnel, au sens propre. Il est unique. Mais il est quoi, exactement ?

L’évolution tactique

Lorsque le plat de son pied gauche touche ses premiers ballons à Paris le 6 août 2011 contre Lorient (défaite traditionnelle 0-1), le Parc des Princes n’a pas besoin de forcer la réflexion pour comprendre ce qu’il voit. Matuidi est alors un milieu défensif de récupération qui débarque aux côtés de Mohamed Sissoko pour remplacer Jérémy Clément et Claude Makelele. Placé devant la défense aux côtés de Clément Chantôme dans le 4-2-2-2 de Kombouaré, Blaise apporte son sens de la couverture. Un positionnement très défensif, une frilosité balle au pied, des remises simplissimes et du pressing lorsque le jeu parisien penche vers l’ambition. Dans le compte-rendu de L’Équipe.fr de sa première prestation, son nom n’est mentionné qu’à deux reprises : pour son remplacement par Erding à la 82e minute, et pour ce commentaire révélateur après cinq minutes de jeu : « Du côté de Gameiro et Matuidi, l’entame de match est moyenne. Les deux joueurs, visiblement sous pression, font des fautes techniques inhabituelles. »

Quelques mois plus tard, en novembre, Matuidi fonce dans le même sens devant les caméras de PSG TV, après s’être fait mal en tentant une talonnade à l’entraînement : « Je ne suis pas du genre à faire des talonnades. Là, j’ai voulu m’enflammer un peu et je me suis blessé. Voilà, ça m’apprendra. À partir de maintenant, je vais me concentrer sur ce que je sais faire : récupérer le ballon et le redonner simplement. » Après une saison, le Parc pense avoir tout vu. Matuidi serait un Claude Makelele dans le sens le plus classique du terme. Dans le 4-3-3 d’Ancelotti où il joue près de Sissoko et Motta, Matuidi finit par marquer un « but de travailleur » en toute fin de saison à Valenciennes, sur un joli tacle glissé suivant une offrande de Javier Pastore. Mais c’est tout. Et puis, Marco Verratti arrive au PSG. Le contrôle du ballon de l’Italien libère le tempo parisien et crée des espaces, et Matuidi sort peu à peu de son rôle de chien de garde. Contre Lorient, justement, Matuidi provoque un penalty en partant en profondeur sur une passe de Gameiro. C’est encore dans la profondeur qu’il part marquer contre Bastia et contre le Dynamo Kiev, sur un service d’Ibra. Contre Lyon, Blaise marque même de la tête. Et face à Valenciennes, il laisse s’échapper une frappe brossée du droit sur la transversale…

Preuves et scepticisme

Ce début de saison est un déclic. Contre l’Espagne en octobre, ses dix interceptions résonnent comme un accomplissement de classe mondiale (à lire : Les leçons tactiques d’Espagne-France). Mais lorsque l’ordre des choses est bien trop établi pour se faire désordonner, un seul déclic ne suffit pas. Comme s’il fallait des preuves de la portée de ses accomplissements, comme s’ils n’existaient pas vraiment, comme s’ils ne suffisaient pas. Manchester City fera une offre de douze millions d’euros par saison, et Matuidi deviendra plus tard le joueur français le mieux payé. Matuidi marquera contre le Barça, sera nommé au trophée du meilleur joueur UNFP de Ligue 1, puis mettra un ciseau contre les Pays-Bas, une lucarne enroulée du pied droit contre Marseille, une vingtaine de buts pour le PSG et un doublé d’extra-terrestre contre la Serbie. Suffisant pour convaincre tout le monde de la dimension unique de son talent ? Pas vraiment. Encore aujourd’hui, d’après les bars de l’Hexagone et les travées du Parc et du Stade de France, Matuidi serait encore un poids pour l’animation offensive du PSG et de l’équipe de France.

Un poids qui les retient vers un jeu trop défensif ? Sauf que Matuidi n’évolue plus dans l’axe ni devant la défense depuis un moment. Matuidi joue milieu gauche, devant Motta et Verratti à Paris, et devant Schneiderlin et Pogba en Bleu. Mais le scepticisme a ses raisons : son volume de jeu est toujours aussi important et son rôle de milieu gauche est difficile à définir, car il prend plusieurs dimensions. L’une d’entre elles est la récupération, mais non plus la couverture comme il y a quatre ans : la récupération haute, agressive, au pressing, dans les pieds de l’adversaire, aux côtés de Verratti. Une autre dimension est l’élaboration, la construction du jeu. C’est ici la seule dimension dans laquelle Matuidi n’est pas un joueur de classe mondiale à son poste. Sur les phases de possession, son habileté dans les petits espaces ne fait pas encore grandir les options de décalage comme le font Verratti ou Pogba. Mais s’il construit peu, Matuidi est devenu l’un des meilleurs joueurs au monde dans une troisième dimension : la création. Non pas cette création qui part des pieds, celle de Riquelme et Totti. Mais celle qui part de la tête et du cœur : l’inspiration. Parce que Matuidi est devenu un artiste du mouvement.

Artiste à sa façon

Lancé vers l’avant, toujours en mouvement, Matuidi passe son temps à créer des lignes de passe pour ses coéquipiers. Il doit alors parfois se déplacer sur l’aile gauche pour étirer la domination, et certaines de ses actions font définitivement penser que Blaise est devenu un milieu latéral gauche. C’est dans ce sens que la comparaison avec Makelele est la plus pertinente : dans le FC Nantes champion de France de Coco Suaudeau, Makelele jouait milieu latéral droit. Toujours en mouvement, toujours aérien et en une touche de balle, le Français couvrait son côté tout en étirant le jeu vers l’avant (à lire : Retour vers le futur du jeu à la nantaise). Matuidi aurait donc connu la même évolution que Makelele, mais dans le sens inverse. Aujourd’hui, comme contre la Serbie, il doit parfois se lancer dans l’axe au-delà de la ligne formée par ses attaquants pour brouiller les pistes et étirer le jeu vers l’avant, et certaines de ses actions font alors penser qu’il est devenu un véritable avant-centre.

C’est une erreur de voir en Matuidi un box-to-box moderne à l’influence incontournable au cœur du jeu. Il n’est pas non plus un simple milieu relayeur permettant de lier la relance et la création. S’il fallait trouver des équivalents dans le jeu moderne, il faudrait aller chercher quelques rapprochements subtils avec les mouvements de Charles Aránguiz pour le Chili ou encore le Sami Khedira de l’Allemagne de 2010, c’est-à-dire celui que le Real Madrid n’a jamais réussi à retrouver. Des profils rarissimes, difficilement définissables. Il y a quelques semaines, Willy Sagnol soulignait les « progrès impressionnants du joueur », mais surtout « la passion de l’homme ». Cette même passion qui le pousse à répéter ces appels que l’on croyait insensés il y a quatre ans. Une passion qui a formé et continue à former un curieux mariage entre d’une part un physique offrant la possibilité du mouvement permanent et la répétition des tentatives les plus osées, et d’autre part une inspiration pleine d’imagination, de flair et de sens du jeu. Un artiste du mouvement.

Markus

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Article publié le 26/09/2015 sur SOFOOT.com

Bonaventura, le joker fondamental

Alors que la fiction rêvait du retour d’Ibrahimović, que la réalité attend encore l’explosion de Balotelli et que les gros titres mettent en avant les buts de Bacca, le meilleur joueur du début de saison du Milan se cache entre les lignes. Milieu offensif tout-terrain, Giacomo Bonaventura – surnommé Jack – pourrait devenir le porte-drapeau du projet de jeu de Siniša Mihajlović. À condition qu’il soit aidé.

Jack n’a pas été le transfert le plus cher de l’histoire de la Premier League. Jack n’a pas cassé les reins d’Éric Abidal en mondovision. Jack n’est pas sorti avec la fille du président. Jack n’a pas été le fantaisiste Italien le plus talentueux des années 2000. Jack n’a pas vendu des milliers de maillots au Japon. Jack n’a pas été un prodige exubérant à l’Inter, à City et à Liverpool. Jack n’a même pas été un espoir andalou parti à Liverpool à 16 ans. Non, Jack n’est ni Robinho, ni Boateng, ni Pato, ni Cassano, ni Honda, ni Suso.

Jack, c’est Giacomo Bonaventura, ce type au physique ordinaire qui vient d’une ville ordinaire. San Severino Marche, une dizaine de milliers d’habitants dans les Marches, à 500 kilomètres de la Fashion week milanaise et de San Siro. Il n’a pas coûté plus de sept millions d’euros, il n’a pas d’attraction médiatique particulière et il n’a pas brûlé les étapes – débutant en Serie B avec Padova, puis l’Atalanta avant de faire ses preuves durant pas moins de trois saisons à Bergame en Serie A. En clair, Giacomo Bonaventura n’avait a priori rien à faire dans ce Milan parti à la chasse de son prestige perdu. Pourtant, il se pourrait bien qu’il en devienne l’élément le plus important.

Jack à l’ombre

Ce samedi à San Siro, le match contre Palerme aurait pu se transformer en soirée cauchemardesque pour les Milanais. Après Miccoli en 2009, Pastore en 2011 et Dybala en 2014, le Suédois et numéro 10 Oscar Hiljemark semblait avoir décidé de faire de San Siro un morceau de Sicile. Un doublé classe qui n’a pas suffi face à Bacca et Jack. Dans un style très sud-américain de sauveur de la patrie, le Colombien a signé un doublé autoritaire : une lucarne d’opportuniste et un coup de tête de héros. Mais alors que le Colombien, son numéro 70, sa tentative de coup du foulard et les 30 millions de son transfert faisaient les gros titres, Bonaventura a fait du Jack. Une talonnade aussi discrète qu’inspirée sur le premier but, puis un coup franc direct tiré tranquillement hors de portée de Sorrentino. Au-delà de sa passe décisive et de son but, l’ex d’Atalanta a aussi été le joueur du Milan à toucher le plus de ballons (95), à faire le plus de passes (73) et à provoquer le plus de fautes (4) côté rossonero. L’homme du match, malgré les gros titres.

Pour convaincre, Bonaventura ne peut compter ni sur son nom, ni sur son physique, ni sur son aura. En revanche, il peut toujours se reposer sur des prestations qui ressemblent parfois à un étalage de fondamentaux. Bonaventura sait tout faire un peu partout : tirs, jeu long, jeu court, tacles, têtes, centres, passes en profondeur, protection de balle, passements de jambe, crochets, coups de pied arrêtés. Un bon pied droit, du mouvement entre les lignes et une utilisation intelligente du ballon. Mais toujours en silence : un football limpide qui fait peu de bruit. Jack est ce joueur qui, aux abords de la surface, verra le petit filet se libérer avant les autres. Ce joueur qui a toujours le temps de faire l’extra-pass, même sous la pression de la surface, même si c’est une talonnade. Ce joueur qui voit le centre en retrait quand tout le monde imagine une frappe puissante. Ce joueur qui frappe au ras du sol lorsque tout le monde imagine une lucarne. Bonaventura joue avec ses yeux et voit avec ses pieds.

Compromis permanent

En ce début de saison où il se cherche encore, le Milan de Mihajlović se repose grandement sur cette vision : Jack est le leader du camp noir et rouge en nombre de tirs par match (3,3), passes clés (2,3) et dribbles réussis (1,8). Un franchise player, ou au moins un joueur fondamental. Mais le problème, c’est que le reste de l’effectif n’est pas vraiment adapté à son répertoire. Alors que Bonaventura aime se montrer décisif lorsqu’il joue près des cages adverses, les candidatures de Honda au rôle de trequartista et bientôt de Balotelli à celui d’attaquant font reculer le numéro 28. Au sein de ce Milan en formation, l’ex de l’Atalanta se rend ainsi utile à deux positions : dans le trio du milieu en intérieur et dans le trident offensif en trequartista. Dans les deux cas, Bonaventura semble toujours être un compromis. Il est soit un fantaisiste travailleur, soit un milieu offensif jeté dans la salle des machines. Parfois, il fait office de seconde pointe. Mais peu importe : son activité au milieu, sa verticalité dans la zone de création et sa lucidité près du but pourraient être encore plus exploitées par Siniša Mihajlović si elles étaient accompagnées de trois milieux capables de traiter le ballon proprement.

La question est de savoir comment le Mister serbe pense distribuer les autres cartes dans son 4-3-1-2. À la finition, Mihajlović a trois têtes pour deux places : Bacca, Balotelli, Luiz Adriano. À la création, Honda, Suso et Cerci ont encore tout à démontrer. Dans les relais, les solutions sont nombreuses, mais peu satisfaisantes : Kucka est plus travailleur que constructeur et Bertolacci est attendu, tandis que Nocerino et Poli tenteront de profiter de leurs rares opportunités. Et pour organiser tout ça, Montolivo et De Jong semblent encore en concurrence, même s’ils devraient évoluer ensemble ce soir à Udine. Bonaventura, lui, devrait à nouveau être aligné au milieu derrière Honda et une paire Bacca-Balo toute neuve. « Professeur remplaçant » de distribution du jeu, le discret Jack devra à nouveau s’adapter tandis que Supermario insistera pour frapper tous les coups de pied arrêtés. Suffisant pour faire crier son pied droit une bonne fois pour toutes ?

Markus

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Article publié le 22/09/2015 sur SOFOOT.com

Comment faire jouer Angel Di Maria au PSG ?

Di Maria Manchester

Avant sa saison difficile en Angleterre, il avait peut-être été le joueur le plus déterminant de la saison 2013-14. De ses folles chevauchées madrilènes lors de la quête de la Décima à la pertinence de ses mouvements et de ses passes au Mondial brésilien, le petit ange avait fait rêver les croyants et convaincu les sceptiques. Autrefois ailier déséquilibrant, Di Maria avait su se transformer en brillant milieu relayeur ou intérieur. Sous le commandement de Van Gaal, il a carrément évolué dans tous les rôles de l’animation offensive. Alors, quelles options tactiques offre-t-il à Laurent Blanc ?


Ángel Di María ► Transformer Welcome to PSG | Goals, Skills and Assists | 2015 ● 1080p HD by Life Top 10

Dans un pays acquis à la gloire des numéros 10, ces divins Diez, Angel Di Maria a toujours été différent, spécial. Gaucher original comme Maradona, originaire Rosario comme Messi, mais sans le prestige authentique des deux autres. Les jambes maigres, l’allure quelque peu disgracieuse, les bras en zigzag, et une trajectoire qui a mis du temps à se décider. Son surnom, El Fideo, veut dire « vermicelles ». Angel est fin comme une nouille, et forcément, on le fait jouer sur un côté, loin des lumières. Logiquement, l’argentin est donc devenu une star loin de son pays, à Lisbonne, au pays des numéros 7. Depuis, une avalanche de passes décisives a enseveli le football européen. Au contraire des autres ailiers youtubesques, Di Maria a toujours un objectif derrière son envie d’éliminer l’arrière latéral qui lui barre son chemin. Et ça ne fera pas de mal à un PSG classé 16ème de Ligue 1 en nombre de centres par match la saison dernière.

L’ailier créateur qu’auraient dû être Ménez, Lavezzi ou Lucas

C’est l’option la plus naturelle, aussi bien pour le joueur que pour l’effectif du PSG. Que ce soit à gauche ou à droite, El Fideo s’est fait connaître en éliminant son vis-à-vis, en centrant avec précision, en revenant vers l’intérieur ou encore en courant après son adversaire tout le long de son couloir. Souvent utilisé à droite par José Mourinho à Madrid, dans un rôle similaire à celui de Robben, Di Maria a brillé par la multitude de choix qu’il propose balle aux pieds : frappe du gauche, passe en profondeur, louche, centre plongeant, dribble… Trouver des espaces là où l’entraîneur adverse avait tout fait pour qu’il n’y en ait pas, voilà sa spécialité. Et ça donne 72 passes décisives sur les cinq dernières saisons en club.

Le 22 du Real et 7 de Manchester réunit les deux qualités les plus importantes pour un ailier moderne : l’imprévisibilité en attaque et le volume de jeu en défense, et surtout au pressing (ce qui par ailleurs s’est bien moins vu à Manchester : par rapport à sa saison en Premier League, il a réussi quatre fois plus de tacles par match durant la Copa América). L’option Di Maria donnerait aux couloirs parisiens une autre densité et appellerait de nouvelles combinaisons avec les latéraux, mais surtout les milieux. D’où les véritables interrogations que fait naître son arrivée à Paris : comment Di Maria va-t-il interagir avec Matuidi et Pastore à l’intérieur ?

Di Maria peut-il jouer avec Matuidi et Pastore au milieu ?

C’est l’autre option, la plus logique du fait de la dernière saison de l’argentin, mais la moins évidente compte tenu de celle du PSG. En jouant au milieu, Angelito a obtenu un nouveau statut. Dans l’axe, là où cela compte. Récupérations, seconds ballons, accélérations, changements de rythme, passes inattendues. Le premier replacement a été opéré par Sabella pour pouvoir alimenter Leo Messi avec la Seleccion, en 2012. Puis, Ancelotti a calqué la méthode, permettant au Real Madrid de l’italien d’alterner le 4-4-2 et le 4-3-3 en phases défensive et offensive. Plus Di Maria a pris de l’importance dans ces équipes, plus son jeu a gagné en maturité. Comme si l’agrandissement de son champ de vision lui avait permis de voir mieux, en conservant la même conduite de balle illisible pour les défenseurs. Sauf qu’à Manchester, cette vision s’est brouillée. Dans un style au volume de jeu toujours aussi important, Di Maria a beaucoup gâché. Moins bien entouré et plongé dans des schémas pas toujours naturels, l’Argentin semblait souvent jouer sa propre mélodie à Old Trafford. Un écart qui poussera Van Gaal à dire d’Ashley Young, son principal concurrent : « Lui, c’est un joueur qui a envie de faire ce que tu lui demandes de faire ». Alors, tant que Blanc ne lui dit rien…

Mais le milieu du 4-3-3 parisien est déjà très, très, très étiré vers la gauche. Dans ce triangle irrégulier formé par Matuidi et la paire Verratti-Motta ou par Verratti, Pastore et Matuidi, les relais sont souvent opérés par l’irremplaçable Matuidi. S’il joue milieu intérieur gauche, Di Maria prendrait la place de Matuidi, poste pour poste. Deux styles complètement différents d’envisager ce rôle, mais des mouvements qui occupent exactement les mêmes zones. Alors, comment fera Blanc ? D’une part, le possible départ de Motta pourrait faire reculer Matuidi dans un rôle plus conservateur que ces dernières saisons, ce qui rapprocherait encore plus sa trajectoire à celle de Makelele. D’autre part, Di Maria s’est montré brillant dans ses allers et retours entre l’intérieur et l’extérieur à Madrid. Peut-on imaginer une alternance avec Matuidi, lui aussi capable des mêmes mouvements entre la position de centreur sur l’aile et à la réception des centres autour de la surface ? Alors, il faudrait que Blanc prenne en considération le 4-4-2 – utilisé seulement une fois en C1 la saison dernière – pour ravir Cavani et Lucas.

Blanc peut-il encore allonger le voyage tactique ?

Enfin, Laurent Blanc pourrait inventer quelque chose. Angel Di Maria n’a jamais manqué de talent, et il a montré au monde entier qu’il savait s’adapter sur toutes les scènes. A seulement 27 ans, pourquoi pas ? On peut discerner deux possibilités plus ou moins vraisemblables. La première est celle de « faux 9 ». Dans la mesure où Zlatan Ibrahimovic pourrait se montrer moins omniprésent, l’axe parisien pourrait se libérer. Cela donnerait à Di Maria l’opportunité d’aller chercher le ballon dans le rond central, puis d’aller attaquer l’aile adverse la minute suivante. Le rôle se rapprocherait de celui d de Pastore, à la différence près que le rosarino avancerait au dribble tandis que le cordobés ferait la différence par ses décalages.

Enfin, si Di Maria a pu voir de près la dernière finale de Coupe du monde, blessé, il a forcément été inspiré par le match de Bastian Schweinsteiger. Un type qui portait lui aussi l’étiquette de dribbleur de côté, transformé en milieu de terrain par Van Gaal, puis en vrai milieu central, distributeur de jeu et de savoir dans la profondeur de l’axe. Un très long voyage tactique que Blanc pourrait entreprendre en l’absence de la relance de Thiago Motta. Dans cette perspective, Di Maria devrait alors faire progresser sa « pause » et sa densité défensive, mais surtout sa faculté à faire les bons choix. Dans tous les cas, l’arrivée de l’Argentin va faire grandement augmenter la prise de risque du Paris-Saint-Germain, pour le plus grand bonheur de ceux qui aiment un football de surprises.

Markus

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Article publié le 06/08/2015 sur SOFOOT.com

Arturo Vidal, l’élastique tactique

Vidal Messi

À Santiago, Arturo Vidal n’a pas seulement fait parler de lui avec sa Ferrari. Depuis le début de « sa » Copa América, le roi Arthur a aussi fait preuve d’un ordre tactique et d’une polyvalence hors du commun. Attaquant contre l’Équateur, milieu défensif contre la Bolivie et parfois ailier, le joueur de la Juventus rappelle la belle ère des milieux box-to-box des années 2000.

Les années 2000 ont donné naissance à une génération de milieux de terrain à l’influence globale, symbole d’un jeu de Premier League au rythme effréné. Un jeu qui allait d’une surface à l’autre avec la cadence d’un match de tennis. Un jeu où les coups de raquette étaient giflés par Paul Scholes, Frank Lampard, Steven Gerrard, Patrick Vieira et Michael Ballack en Angleterre. Mais aussi Dejan Stanković, Daniele De Rossi, Clarence Seedorf, Edgar Davids et Esteban Cambiasso en Italie. Né au Chili de Marcelo Ríos et révélé dans l’Allemagne de Nicolas Kiefer, Arturo Vidal devait forcément avoir un caractère spécial. Mais aujourd’hui, c’est en Serie A qu’il a réussi à repousser les frontières des rôles académiques du milieu de terrain.

Attaquant, milieu offensif, milieu défensif, milieu latéral…

Cette saison à Turin, Vidal a mis du temps à retrouver sa condition physique idéale, mais ça ne l’a pas empêché de se démultiplier pour servir les variations tactiques d’Allegri. Alternant le poste de milieu intérieur droit du 3-5-2 – comme les autres saisons sous Conte – et celui de trequartista derrière le duo Tévez-Morata, Vidal a toujours exercé un football multifonctions. Leader de la charge du pressing aux côtés de Tévez, ses récupérations hautes auront souvent été décisives. Face à Dortmund et au Real, Vidal aura aussi eu la fonction de « défenseur entre les lignes », chargé de réduire les options de relance de schémas qui aiment s’appuyer sur leurs milieux constructeurs. En clair, Vidal a fait l’élastique d’un bout à l’autre du terrain, poussant toujours plus une corde que l’on pensait bien plus courte. Acheté pour seulement 10 millions d’euros après quatre saisons au Bayer Leverkusen, Vidal a apporté en attaque (46 buts en 4 saisons) et en défense (4,3 tacles réussis par match sur ses 4 saisons).

Lors de la Copa América, le Chilien est allé encore plus loin. Contre l’Équateur, Rey Arturo a joué la première période dans un rôle de 9 et demi derrière Alexis Sánchez. Contre la Bolivie, il a joué dans un double pivot formé avec l’offensif Aránguiz. Face au Mexique, Vidal est apparu partout : à la réception du corner pour le premier but, au centre pour le deuxième, et au penalty pour le troisième. Le joueur de la Juve aurait pu ajouter deux passes décisives à son tableau de chasse si le but valable d’Alexis n’avait pas été annulé et si Valdivia avait cadré sa frappe croisée en deuxième période. Difficile de définir le rôle de Vidal dans cette sélection sans énumérer toutes les fonctions possibles d’un milieu de terrain. Dans un style de jeu différent de ce que la Juve a proposé cette saison, le numéro 8 se montre plus offensif : 3,2 tirs par match contre 1,9 ; 58 passes par match contre 49 ; 1,8 tacle et 0,8 interception par match contre 3,1 et 1,6 à Turin. Avec le Chili, Vidal change complètement de rôle d’une période à l’autre, comme le montrent les schémas ci-dessous.

Vidal en première période contre l’Équateur : attaquant de soutien

Vidal Equateur

Vidal en seconde période contre l’Équateur : milieu défensif

Vidal Equateur tactique

Un Steven Gerrard chilien

Alors que le Chili avait placé tous ses espoirs en Alexis Sánchez, présent sur les murs de Santiago et auteur de la meilleure saison de sa carrière, le Gunner a déçu. Souvent enfermé sur le côté gauche et moins présent dans le circuit de la possession chilienne que les autres offensifs de Sampaoli, le jeu d’Alexis a semblé frustré. Car si Valdivia a dynamisé, créé et changé le cours des matchs, si Vargas s’est montré mortel dans la zone de vérité, si Aránguiz a participé à la fluidité d’un système élaboré, c’est bien Arturo Vidal qui a été l’élément le plus complet et le plus difficile à limiter dans le camp chilien. C’est simple, le numéro 8 est décisif à la construction au milieu, avec son pied droit et son pied gauche, dans le mouvement grâce à ses appels et ses déviations, mais aussi à la finition à l’aide de son jeu de tête, ses bons centres et sa présence dans la surface.

Si Valdivia n’était pas dans l’axe, on pourrait aisément l’imaginer en Steven Gerrard chilien. Maillot rouge, position centrale, influence globale, duels gagnés, penaltys tirés, des buts et des tacles de toutes les parties de son corps. La polyvalence de Vidal, qui pourrait évoluer au poste de défenseur central si Medel venait à se blesser, semble illimitée. Un élastique tactique qui ne cesse de s’agrandir. Face au jeu entre les lignes de Messi, Pastore et Di María, la charge de travail défensif de Vidal pourrait être très importante ce samedi soir. Suffisant pour qu’il montre ses limites ?

Markus, à Santiago du Chili

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Article publié le 03/07/2015 sur SOFOOT.com

Jorge Valdivia est-il si fort ?

Jorge Valdivia

Si Jorge Valdivia enchante la Copa América depuis ses premières notes il y a deux semaines contre l’Équateur, l’artiste est resté fidèle à lui-même et à ses tours de magie. Mais le numéro 10 est-il si fort ? Si on l’appelle le Magicien depuis toujours, il doit bien y avoir une raison. Mais s’il n’a jamais brillé ailleurs qu’en Amérique latine, il doit bien y en avoir une autre. Voilà une histoire où une raison en affronte une autre sur un fond de contrôles irrationnels.

Ce Chili-Uruguay était un rendez-vous historique. Comme le huitième de finale du Mondial 2014 contre le Brésil, comme le quart de finale de la Copa América 2011 contre le Venezuela, comme le huitième de finale du Mondial 2010 contre le Brésil, les Chiliens en ont fait une histoire personnelle. Eux, leur jeu, leur Bielsa ou leur Sampaoli, et le défi immense de gagner d’une seule et même façon. Cinq ans après ce Chili-Brésil en Afrique du Sud, la Roja a bien progressé. Alexis Sánchez a marqué une petite tonne de buts en Serie A, Liga et Premier League, Arturo Vidal s’est imposé comme l’un des tout meilleurs milieux au monde, Claudio Bravo a acquis la reconnaissance d’un champion à Barcelone, Gary Medel s’est fait aimer dans tous les championnats d’Europe, et Edu Vargas a toujours trouvé un employeur prêt à parier sur ses buts. Le Chili semble donc se rapprocher toujours plus d’un idéal du jeu, à travers une progression collective et individuelle. Pourtant, ce rendez-vous historique face à l’Uruguay a été résolu par un homme qui, lui, n’a pas changé.

Manuel de 10

Positionné entre les deux lignes de quatre Uruguayens, Valdivia a désordonné la géométrie du maître Tabárez dès ses premiers mouvements. Comme un numéro 10 à l’ancienne, ou un faux 9 moderne, le magicien demande la balle là où si peu de joueurs savent la recevoir. Entre les lignes, dans le tourbillon du milieu, entre les lames d’acier des milieux défensifs sud-américains et les wagons des défenseurs centraux. Maîtrisant le langage de son corps autant que celui du ballon, Valdivia nage au milieu des vagues comme un poisson dans l’eau. Contrôles impeccables, conservations de balle astucieuses, et puis des prises de décision réfléchies là où la pensée n’a pourtant pas le temps. Le jeu de Valdivia suit le manuel du numéro 10 : la fameuse pause – pausa – la précision technique et le goût de la prise de risque.

Et ainsi, Valdivia fait la différence dans un collectif déjà très fluide sans lui. Alors que la grande majorité des éléments chiliens de la sélection ont tous une éducation du mouvement et du toque, Valdivia a aussi celle de la création. Quand Aránguiz, Vargas, Vidal et Sánchez courent, le 10 offre la pause nécessaire pour donner du sens à tout cet athlétisme. Dopé par la passe en profondeur, obsédé par la solution vers l’avant, Valdivia hésite souvent plusieurs secondes avant de lancer l’un de ses coéquipiers dans la surface adverse, mais finit toujours par « tenter le coup ». Pour le meilleur – son lob pour Medel contre la Bolivie – et pour le pire – ses nombreuses pertes de balle. On croirait que ça le démange, qu’il en a besoin, ou plus simplement que son sens du jeu lui impose le risque. Contre l’Uruguay, ce souffle de jeu vers l’avant l’a conduit à réaliser ce qui pourrait être le geste du tournoi : un petit pont sensationnel du pied gauche dos aux deux pieds décollés d’un Fusile arrivant à toute vitesse.

Le meilleur du meilleur moment

La question, à présent, est de savoir pourquoi Valdivia paraît si fort à plus de 30 ans après une carrière d’occasions manquées. A-t-il toujours été si bon ? Aurait-il pu reproduire le même niveau en Europe il y a quelques saisons, avec plus de confiance et de discipline ? Peut-il évoluer à un tel niveau en Europe aujourd’hui ? Par exemple, Valdivia aurait-il été meilleur que Payet cette saison si la direction marseillaise avait exaucé le vœu de Marcelo Bielsa ? Et enfin, Jorge Valdivia est-il si fort dans cette Copa América ou est-il en train de nous jouer un merveilleux tour d’illusionniste ? Les statistiques auront du mal à répondre à ces questions, mais un peu de bon sens indique quelques pistes. D’une part, Valdivia perd des ballons, oui. S’il s’est montré au-dessus du monde face à la Bolivie et l’Uruguay, son match contre l’Équateur a été l’occasion de revoir un Valdivia trop lent, prenant des décisions hasardeuses et ratant même quelques crochets basiques. Le 10 est même sorti à l’heure de jeu et avant que Mati Fernandez soit expulsé, le joueur de la Fiorentina semblait bien positionné pour récupérer une place de titulaire contre le Mexique…

Mais depuis, Valdivia réussit tout. Est-ce l’urgence historique qu’impose la compétition ? Un sentiment de revanche personnelle qui ne peut plus attendre ? Est-ce que toutes les conditions tactiques idéales sont réunies dans cette sélection où Valdivia ne doit pas combattre la concurrence de la créativité de Mati et Pizarro, mais peut compter sur l’athlétisme d’Aránguiz et Vidal ? Toujours est-il que dans cette configuration, en ce mois de juin 2015 au Chili, Valdivia est un peintre au sommet de son inspiration. Lorsqu’il dessine habituellement les courbes offensives de son Palmeiras, c’est vrai qu’il lui faut des brouillons longs comme des matchs pour délivrer ses chefs-d’œuvre. Au Brésil, en plus, Valdivia a du temps. Là, alors que le temps le contraint à créer vite, Valdivia a jeté tous ses brouillons. Il vit ce moment de sa carrière où il peut prendre la toile à deux pieds, franchement, et peindre tout ce qui lui passe par la tête avec la conviction d’aller toujours dans le sens du jeu. Impossible de savoir si Valdivia aurait pu reproduire de tels tableaux en Europe, hier, aujourd’hui ou demain. Mais en remportant le premier titre de l’histoire du Chili, en finale face au rival argentin d’un autre numéro 10 plutôt attendu, Valdivia réaliserait le plus grand accomplissement de l’histoire du football de son pays. Comme un autre 10 l’avait fait en 1986 pour les terres qui se trouvent de l’autre côté des Andes.

Markus, à Santiago du Chili

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Article publié le 04/07/2015 sur SOFOOT.com