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Le retour de la colombienne

Falcao Colombia

Un maillot aux couleurs exotiques qui sent fort la jungle et les Caraïbes, des joueurs frisson sur toutes les lignes et un professeur classe et respecté de tous : depuis environ trois ans, la Colombie est l’équipe que tout le monde aime adorer. Et ce soir contre le Brésil, elle est de retour. Enfin, on l’espère.

Chaque été depuis tout petit, il allait à la mer. Là-bas, il retrouvait toujours au même endroit le même sable, le même vent et le même soleil. Il y avait aussi les mêmes vagues, le même bruit des oiseaux et les mêmes vélos démodés datant d’un autre siècle, usés par le sel et l’humidité. À la mer, il retrouvait également ceux qu’il appelait affectivement « mes amis de la mer ». Ils étaient trois, quatre, cinq, deux ou un, en fonction des années. Mais ils étaient toujours là, et c’étaient toujours les mêmes. D’ailleurs, ils jouaient aux mêmes jeux qui ne vieillissaient jamais – à part le ballon, qu’il fallait changer chaque année. À la mer, il retrouvait aussi les gâteaux au citron de la boulangerie du coin de la rue. Il aimait profiter des dernières caresses du soleil sur les joues à la tombée du jour et de la grenadine de sa maman après le vélo. Et puis, enfin, à la mer, chaque été, il retrouvait la fille.

Tous neuf

La même fille. Une créature avec qui il n’avait rien en commun, à part la mer et l’été, évidemment. Une fille dont il était tombé amoureux dès la première rencontre, sans savoir pourquoi. Et chaque année, le même mécanisme périodique s’enclenchait sans raison : il arrivait à l’oublier durant des mois, mais ne pouvait s’empêcher de retomber amoureux à l’approche de l’été. Il l’attendait impatiemment, l’été. Il ne savait pas pourquoi et elle n’en savait rien. Mais peu importe, l’attente était toujours au rendez-vous. Cette fille, aujourd’hui, c’est la sélection colombienne de football. Le gâteau, c’est la patte gauche de James. La grenadine, c’est l’accélération de Cuadrado. Et le soleil, c’est le sens du but de Falcao. Parce que la Colombie s’est transformée depuis deux ou trois saisons en cette sélection frisson que tout le monde aime trop attendre chaque été.

Le tigre Falcao, l’homme des finales, buteur et capitaine. James Rodríguez, numéro 10 moderne, pied doux du Real Madrid et expert des lucarnes voltigeuses. Juan Cuadrado, ailier sprinteur aux dribbles explosifs. Mais aussi Jackson Martínez, Carlos Bacca, Teo Gutiérrez, Victor Ibarbo, Luis Muriel, ou encore les blessés Quintero et Guarín. Ces dernières années, la Colombie a accumulé les talents de classe mondiale les uns après les autres après une longue période de disette. À chaque découverte, le monde s’exclamait : « Mais non ! Lui aussi, il est colombien ?! » avant de conclure une rapide réflexion d’un « Mais qu’est-ce qu’elle va être forte cette sélection dans quelques années… » Aujourd’hui, quelques années ont passé. Les pépites jouent pour Manchester United, le Real Madrid, Chelsea, le Milan, Séville, River Plate, la Roma, la Sampdoria, l’Inter ou Porto. Elles se sont toutes exportées et ont – relativement – réussi. Et la sélection ? S’il donne des frissons sur le papier, le groupe emmené par José Néstor Pékerman au Chili semble être destiné à relever du fantasme : tous ses meilleurs éléments interviennent seulement dans les trente derniers mètres. Et c’est bien pour ça que le retour de la colombienne est tant attendu. Parce que quatre numéros 9 ne peuvent jouer ensemble, d’une part. Et parce qu’on aime croire à l’impossible, d’autre part. Surtout avant l’été, ivre d’impatience.

Déséquilibre et (dés)espoir

Le problème de l’ivresse, c’est qu’elle est trompeuse. Attendue, imaginée et rêvée, elle provoque impatience et excitation. Mais une fois qu’elle est là, la déception remplace bien souvent l’euphorie. Pire qu’éphémère, cette Colombie ne s’est pas montrée du tout contre le Venezuela dimanche dernier. Le seul grand Rondón a même suffi pour la faire douter, puis plier. Mais comme la nuit, la Copa América est longue. Une victoire et même un match nul contre le Brésil remettraient la Colombie sur le chemin de la qualification. Il faudrait pour cela qu’elle réussisse le miracle d’ordonner une défense improvisée et de dynamiser un milieu de remplaçants. Armero et Zapata ont joué une poignée de matchs cette saison. Zúñiga n’a pas joué du tout. Et Murillo a dû prendre le temps de récupérer d’une vilaine blessure.

Au milieu, Edwin Valencia et Carlos Sánchez (seulement 62 passes à eux deux) semblent difficilement en position de faire tourner la manœuvre pour un quatuor aussi offensif que Cuadrado-James-Falcao-Bacca. Et ces derniers, garants de la qualité de cette sélection, n’ont pas montré la forme de leur vie contre le Venezuela. Alors, pourquoi y croire ? Parce que l’été n’est pas fini. À la suite du Mondial brésilien, celui de la reprise de volée cinématographique de James Rodríguez, on était restés sur notre faim. On voulait savoir à quel point cette Colombie aurait pu compliquer la vie des Allemands en demies, et on mourrait d’envie de voir ce que les Cafeteros auraient pu faire avec Falcao. Alors, on s’était donné rendez-vous l’été suivant. Et aujourd’hui, encore contre le Brésil, on va enfin savoir. Enfin, on espère. Au pire, on attendra un nouvel été à la mer.

Markus, à Santiago (Chili)

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Article publié le 17/06/2015 sur SOFOOT.com

Sois courageuse, belle Argentine !

Messi Uruguay

La guerre des idées entre les fanatiques de Bilardo et les amoureux de Menotti continue à secouer le football argentin. Contre le Paraguay, Tata Martino le bielsiste a fait confiance à un milieu technique et à la possession, avec Banega et Pastore. Et alors que son équipe a fini par se faire rejoindre au score quand ces deux-là n’étaient plus sur le terrain, une certaine frange du pays a quand même réussi à demander leur tête, pour « mieux protéger la défense ». Tiens bon, Tata.

« On n’a jamais eu un style de jeu. L’Argentine n’a jamais été reconnue comme une équipe qui jouait exclusivement en attaquant, en défendant, sur les seconds ballons ou en contre. Le football argentin a tout essayé et a gagné de toutes les manières. Il n’y a pas une façon de jouer qui distingue le jeu de l’Argentine. On a changé les sélectionneurs pour des raisons de vie, non pas des raisons de jeu. Un type débarque et veut jouer de telle manière. Le lendemain un autre arrive et il veut tout changer. Nous, en revanche, on a une idée de jeu. » Dans la salle de presse du stade La Portada à La Serena, Tata Martino a souhaité rappeler à tous les journalistes argentins un peu d’histoire avant le début de la Copa América. Une histoire qu’il instrumentalise politiquement, et à raison : si Sabella – fils de l’école bilardiste d’Estudiantes – a atteint la finale de la Coupe du monde, il l’a fait par la force de son bloc, et non pas celle du jeu. Martino, lui, veut que le jeu redevienne la priorité. Et si le sélectionneur jouit d’une certaine légitimité au pays du fait des succès de son Paraguay, son Newell’s et sa saison au Barça, il semble évident que le moindre résultat négatif déplacerait la priorité du jeu vers celle du résultat, parce que l’Argentine doit toujours gagner. C’est le danger de cette phase de poules de Copa América qui s’est compliquée avec le nul contre le Paraguay : Tata Martino va-t-il maintenir son idée de jeu et renforcer ses choix dans la difficulté ? Ou va-t-il céder devant l’urgence de l’équilibre ?

L’idée de Martino, les mots de Mascherano

Si cette nouvelle idée fait contraste avec le bloc-équipe d’Alejandro Sabella, personne n’est mieux placé que Javier Mascherano pour l’expliquer et demander qu’on laisse du temps à son nouveau sélectionneur : « Le concept le plus important, c’est que Gerardo aime plus jouer avec l’attaque positionnelle qu’Alejandro. C’est donc plus dur d’attaquer parce qu’il y a moins d’espaces et que tu pousses le rival à se replier. C’est là que le rôle des mouvements coordonnés entre en jeu. Il faut savoir couvrir les espaces. En plus, du fait de rajouter des joueurs aux avant-postes, tu prends plus de risques. Mais tu as aussi plus de possibilités. La difficulté est transmise aux offensifs, puisqu’il y a moins d’espaces (par rapport à un football de contre, ndlr). C’est pour cette raison que le travail sur les mouvements prend autant de temps : le triangle entre l’ailier, le milieu et le latéral, par exemple, doit fonctionner parfaitement. »

Du temps, mais aussi des hommes. Or, l’Argentine manque cruellement de latéraux à l’aise avec un football de possession. « Ensuite, la manière et l’idée de Gerardo est que le premier attaquant est le défenseur central qui relance. Et le premier défenseur est l’avant-centre qui presse l’adversaire. L’idée de Martino est une idée courageuse. En ce qui me concerne, ça fait sept ans que je la pratique dans mon club. Mais ici, ça requiert beaucoup de travail, parce que peut-être que le latéral droit ne joue pas de cette manière en club, ou les centraux n’ont pas l’habitude de relancer au sol. C’est le temps qui fera que tout fonctionnera. » Dans les faits, Martino a ainsi transformé le schéma de Sabella en instaurant un 4-3-3 ambitieux. Di María est revenu à sa position d’ailier parce que « plus personne ne sait jouer sur l’aile à part lui » d’après le sélectionneur. Messi est repassé à droite dans une position libre qui se rapproche de celle du Barça. Et si Mascherano conserve sa position de milieu-libéro (les schémas montrent que le Jefecito joue à la même hauteur que ses défenseurs centraux), il est accompagné de deux milieux portés vers la possession et le contrôle du jeu.

Jeu contre équilibre

Or, après avoir mené 2-0 à la pause avec le ballon (76% de possession), Tata a perdu un avantage incroyable en se faisant rejoindre en fin de match (2-2). Devant la presse, Martino s’est empressé de défendre la prestation de ses joueurs, mettant le match nul sur le compte du mérite de ses adversaires paraguayens. « On n’a rien à changer. (…) La première période n’a pas été bonne, elle a été très bonne. La meilleure de tout ce cycle. La meilleure de ce que j’ai vu de toute la première phase de la Copa América. Et puis la seconde période a été plus opaque… » Et l’autocritique ? « Nous devons être plus désordonnés pour attaquer et plus ordonnés pour défendre. » Le message est clair. Libérer une attaque qui se repose bien trop sur les épaules de Leo Messi (d’où son repositionnement à droite), qui continue à recevoir tous les ballons (51 contre le Paraguay, plus que n’importe quel offensif). Et ordonner une défense qui n’a pas su tenir face à un Paraguay courageux qui aura proposé seulement 20 minutes d’abordage à quatre attaquants. Seulement, les solutions ne sont pas évidentes. En Argentine, le match nul a été mis sur le compte de deux erreurs de Martino. D’une, le mauvais timing des entrées de Tévez et Higuaín, qui ont transformé le 4-3-3 en un 4-2-4 sans queue ni tête. Diego Latorre, ex-milieu offensif de Boca, l’a analysé pour Olé : « Espérons que le fait de devoir gérer autant de richesse offensive sur le banc ne pèse pas sur les choix de Martino, et qu’il ne se croit pas obligé de réaliser certains changements, alors que le développement du match requiert un autre chemin. Il faut varier le jeu en accord avec ses besoins et non par rapport à la valeur de certains footballeurs. Il est démontré que l’accumulation d’attaquants n’assure pas une fin heureuse quand le match est un chaos. »

De deux, et c’est le plus inquiétant pour l’idée de jeu argentine : un manque d’équilibre qui reposerait sur l’ambition du sélectionneur de faire jouer deux jugones (joueurs de ballon) au milieu de terrain devant Mascherano : Banega et Pastore. Pour certains analystes, cette Argentine doit revenir aux fondamentaux du Mondial, à savoir la paire Mascherano-Biglia, une trouvaille de Sabella. D’ailleurs, l’entraînement du lundi a permis aux journalistes bien embusqués de vérifier le retour dans le onze de Biglia au détriment de Banega. Un pas en arrière ou un retour à son idée initiale ? De son côté, Pastore est annoncé titulaire malgré sa prestation moyenne, ce qui laisse envisager un rôle plus important des pieds du Flaco, qui pourrait revenir à son poste de milieu intérieur gauche ouvert sur le jeu. Peu importent les noms, Martino ferait bien de rappeler que si le Paraguay a piégé les siens, ce n’est pas par manque de protection de sa défense, mais bien par manque de contrôle du jeu (seulement 61% de possession en seconde période). Après tout, les occasions paraguayennes sont arrivées alors que Banega et Pastore étaient sortis, et c’est bien Biglia qui a perdu le duel qui a mené au deuxième but. Si l’Argentine n’attaquera pas mieux avec plus d’attaquants, elle ne défendra pas mieux non plus avec plus de joueurs défensifs. Parce que cette Argentine a tout pour être belle, Tata Martino doit maintenir son idée courageuse contre vents et marées et exiger du temps. Ainsi, peut-être que la priorité du jeu vaincra l’urgence de l’équilibre, pour une fois en Argentine.

Markus, à Santiago (Chili)

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Article publié le 16/06/2015 sur SOFOOT.com

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Les Leçons Tactiques du Chili

vidal attaquant

Il fait froid chaque hiver à Santiago, mais cette année, les Chiliens espèrent se réchauffer avec l’explosivité d’Alexis, l’élasticité de Vidal, la magie de Valdivia, les kilomètres de Medel, mais aussi les idées de Sampaoli. Contre l’Équateur, l’Argentin a multiplié les changements de schéma au cours du match et ses hommes ont enchaîné les belles combinaisons, pour l’emporter finalement au bout d’un penalty farfelu et d’un contre. Alors, où en est la Roja ?

L’Estadio Nacional de Chile vibre durant l’hymne national chilien, et tout Santiago sort de son quotidien hivernal. Les feux d’artifice font crier les enfants, l’intensité de l’hymne repris a cappella par près de 50 000 âmes plaît aux rêveurs, et même les plus difficiles à convaincre fondent devant le premier déboulé d’Alexis Sánchez. La Copa América est lancée depuis quelques secondes lorsque la vedette d’Arsenal se lance à toute allure vers les cages de Domínguez, avant de dévisser sa finition. En quelques touches de balle, le Chili est déjà flamboyant, rapide, impressionnant. Le Chili est Bielsa, Sampaoli, Pizarro, Mati Fernandez, même si aucun de ces hommes n’est sur le terrain. Et puis, en une seule touche de balle, le Chili est ramené à sa condition d’éternel déçu. Le pied droit d’Alexis part loin des cages de façon inexplicable, et le Chili redevient Pinilla. Avec une seule action, puis une deuxième avec cette tentative de lob manquée, Sánchez a offert un condensé de cette Roja qui sait jouer, mais ignore comment gagner : une équipe aussi magnifique qu’inefficace, ingénieuse, mais trop peu concrète. Près de 70% de possession de balle, pour 8 tirs.

Alexis Sánchez, génie et figure

Les murs de Santiago ne laissent rien au hasard, de la station Baquedano aux alentours du stade : la figure de ce Chili, en dépit de toute l’excentricité de Rey Arturo, c’est bien Alexis. Jeudi soir devant son public, l’attaquant dynamite a démontré que sa première saison anglaise n’a pu venir à bout de son enthousiasme. Avant-centre infatigable, mais esseulé en première période, puis attaquant gauche explosif en seconde, Alexis a tout donné et Santiago a tout reçu. Ses statistiques parlent d’elles-mêmes : 4 tirs tentés, 4 occasions créées, 6 dribbles réussis, 4 récupérations dans le camp adverse, 4 fautes provoquées, 4 fautes commises, 1 passe décisive. C’est le premier enseignement de ce match : le rendement du Chili dépendra de celui de son numéro 7. Et si Alexis a touché autant de ballons dans des positions intéressantes, cela confirme bien l’idée générale transmise par les hommes de Sampaoli : le Chili sait encore dominer et élaborer du jeu. Le problème se situe dans la surface adverse. Sánchez a touché 8 fois le ballon dans celle-ci, mais la moitié de ses tirs ont été contrés. Le Gunner n’a pas su trouver les espaces tout seul – parce qu’il refuse toujours de tirer du gauche, aussi – et le Chili s’est retrouvé sans position de tir. Et lorsque la Roja s’est décidée à centrer, Alexis était trop seul pour reprendre les ballons d’Isla. Alors, mieux vaut que la vitesse de Vargas ne soit pas loin des accélérations d’Alexis : des 7 dernières passes décisives de Sánchez, 5 ont été destinées au buteur de poche aux airs de Sonic.

Le dessin du Chili

Derrière Sánchez, les schémas de Sampaoli ont énormément varié. Peu après la crainte provoquée par une douleur musculaire de Vidal à l’échauffement, tout le pays a posé ses yeux sur la défense rouge pour tenter de percevoir ce qu’avait prévu son entraîneur argentin. Le papier dit Isla, Medel, Jara, Mena, Beausejour. Cinq joueurs au profil potentiellement défensif. Et même six avec le polyvalent Diaz. Et le terrain ? Comme toujours, ce dernier a eu plusieurs vérités de la première à la dernière minute. Alors qu’un 4-3-2-1 était annoncé, c’est bien un 3-4-2-1 qu’a mis en place Sampaoli. Une triplette Medel-Jara-Mena, deux latéraux, Isla et Beausejour, la paire de milieux Diaz-Aránguiz et enfin le trident Valdivia-Vidal-Alexis. Avec le temps, la première période laisse même deviner un 3-5-2, tant Valdivia participe au milieu et Vidal étire en attaque. Mais de temps en temps, la position en retrait de Beausejour et l’ambitieuse envie de déborder d’Isla font croire à une défense à quatre. Toujours est-il que l’essentiel est respecté : les centraux chiliens écartent au maximum autour de Jara, Isla et Beausejour montent loin devant pour placer leurs attaques, et Diaz et Valdivia descendent dès qu’il le faut pour jouer court quand l’Équateur presse. En première période, les Chiliens ont effectué 314 passes avec une fluidité qui aura parfois fait passer cette solide équipe de l’Équateur pour un simple 4-4-2 défensif. Mais ce schéma pourrait changer face à la triplette de défenseurs mexicains.

Vidal l’attaquant

3-5-2 ? Sans Vargas ni Pinilla ? Mais qui a pu jouer attaquant aux côtés de Sánchez durant les 45 premières minutes ? On le savait buteur, doué pour la profondeur et bon à la conservation du ballon dos au but : voilà Arturo Vidal en neuf et demi, ou plutôt en associé d’Alexis. Le temps d’une grosse demi-heure, le joueur de la Juve a effectivement pris le temps d’agresser la défense équatorienne par ses mouvements entre les lignes. Comme d’habitude, finalement, sauf que le numéro 8 n’avait même pas l’ordre de redescendre au milieu à la suite de ses pressings. Le spectacle nous a laissé voir un attaquant typiquement sud-américain, très pressant, bagarreur et habile dans le jeu à une touche de balle (cette talonnade pour Isla…). Mais il lui a manqué une occasion pour tirer. En seconde période, l’entrée de Vargas poussera Vidal à redescendre aux côtés d’Aránguiz dans un milieu à deux, et la magie du football le poussera à provoquer – et tirer – un penalty en tant que milieu de terrain. Ironique.

La magie Valdivia

Valdivia change de chaussure dès la première minute. Tic, tac, Valdivia joue à droite, Valdivia joue à gauche. Valdivia rate sa première transmission, fait désespérer les romantiques, puis se met à exiger le ballon tout le temps comme une machine. Quand Aránguiz récupère un ballon, Valdivia ne prend même pas le temps de lui demander pour le lui prendre. Puis Valdivia change de chaussures, encore. Et Valdivia dribble dans la surface. La sienne. Puis dans celle des adversaires la minute qui suit. Un show du Mago fait de 5 fautes gagnées (très souvent brillamment), 3 dribbles réussis et 3 occasions créées. Dans un rôle hybride qui l’aura vu évoluer en soutien de Sánchez, puis au milieu derrière le ballon, Valdivia a fait croire au miracle, a désespéré un peu les siens (14 mauvaises passes, forcément quand on prend des risques…) et a surtout causé des problèmes au 4-4-2 équatorien. Pour l’Équateur, le défi a longtemps été de réduire les mouvements chiliens à l’axe, avec un 4-4-2 intéressant où le positionnement de Montero aurait pu prendre à défaut les montées d’Isla. Mais le milieu jaune a vite été usé par les déplacements vénéneux de Valdivia. Si Mati Fernandez s’est montré plus concret à son entrée en jeu (trop, même, puisqu’il a été expulsé), les mouvements entre les lignes d’un numéro 10 capable de recevoir la balle entre de nombreux défenseurs pourraient être décisifs pour un Chili qui manque d’espaces devant.

Le schéma change, pas le style

Quand Vargas entre en attaque, trois changements s’opèrent d’un seul coup : Mena remplace Beausejour sur le côté gauche, Vidal redescend sur terre au milieu de terrain près d’Aránguiz, tandis que Diaz redescend pour occuper un rôle hybride situé entre le Mascherano du Barça et le Mascherano de l’Argentine. Un libéro moderne. En phase défensive, le Chili est toujours à 3 derrière. En phase offensive, Marcelo Diaz monte pour devenir une solution à la relance et le 3-5-2 devient 4-4-2. Devant, Sánchez et Vargas écartent au maximum, et Vidal, Valdivia puis Mati Fernandez foncent dans l’axe à la recherche de décalages. Le but de Vargas rappelle aux adversaires que s’il est possible de réduire le Chili à peu d’espaces en jouant bas, mieux vaut ne pas perdre le ballon trop proche de ses propres cages. Enfin, David Pizarro est entré à cinq minutes de la fin. Et le vétéran aux pieds exquis a offert un joli récital de toque. Loin, très loin, s’il était devant sa télé, Xavi a dû apprécier.

Markus, à l’Estadio Nacional de Chile, à Santiago

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Article publié le 14/06/2015 sur SOFOOT.com

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Retour vers le futur du jeu à la nantaise

FC Nantes So Foot

Deux décennies plus tard, le jeu à la nantaise a été vendu partout dans le monde comme une sauce au goût séduisant et à l’image de marque impeccable, sans que sa recette soit toujours respectée. Confondue et mélangée avec la barcelonaise, la brésilienne et le football total entre raccourcis et ignorance, comme si toutes les formes de beau jeu se valaient, la nantaise n’avait pourtant besoin de personne pour exister. Aujourd’hui, une analyse des matchs de l’équipe de Suaudeau permet de revoir les Canaris à travers les concepts du football de 2015.

Note : Article publié sur sofoot.com au sein du dossier « Les canaris de Coco », en hommage au vingtième anniversaire du titre de champion de France 95 du FC Nantes

Il suffit de revoir quelques morceaux de la saison des records pour capter l’identité de jeu impulsée par Coco Suaudeau. Une recette faite de « jeu sans contrôle », de « l’utilisation du plat du pied » et d’une idée : « la simplicité, c’est le génie ». Une recette qui considère la passe comme « l’unité fondamentale » et n’exclut pas « la solution individuelle », mais préfère louer l’impact de ces légendaires « passes camouflées ». Une identité de jeu qui, encore aujourd’hui, nage dans l’imaginaire de tous les amoureux du football français : parce qu’un jeu qui oscille entre une prise de risque inouïe et une simplicité effarante tient plutôt du tour de magie que du football. Un football instinctif difficile à définir, presque trop simple, comme le raconte Japhet N’Doram. « Pour moi, au début ce n’était que des mots. Le football, je l’ai toujours conçu comme ça : jeu collectif, proposer la solution, ne toucher qu’une fois la balle pour accélérer, tout le monde a le droit de marquer, de défendre aussi. Donc pour moi, le jeu à la nantaise, c’est un peu le jeu que je connaissais tout gamin. » Un jeu de gamins joué dans la cour des grands.

Des idées dans la tête et de l’explosivité dans les jambes

D’où vient ce jeu, alors ? De certaines idées, évidemment, mais avant tout des joueurs qui les font vivre. Comme toujours. Cette question rappelle les mots de Marcelo Bielsa au sujet de la surprise des Chiliens devant le beau jeu pratiqué par leur sélection : « Ils (les joueurs) étaient là avant moi. Personne ne peut stimuler des conditions qui n’existent pas et personne n’active des potentiels que l’être humain n’a pas. » Coco Suaudeau avait peut-être des airs de sorcier, mais pour reprendre Nabokov, il n’a pas inventé la neige en Afrique : « On a mis en place ce jeu-là parce que je n’avais jamais vu des joueurs aussi explosifs. Attention les yeux, parce que ça pétait. » Le pressing de Loko et Ouédec, Pedros qui fait accélérer tout ce qui passe par le côté gauche, Makelele qui dynamite le côté droit à ce poste de carrilero, à la Matuidi ou Ramires, mais avec le look de Shawn Kemp, parce que les années 1990. Et enfin une explosivité qui naissait dans les pieds de Christian Karembeu. Que ce soit dans l’axe ou à droite, mais toujours en défense, celui qui portait le numéro 10 était toujours prêt au démarrage. Une base de départ explosive et peu technique, finalement. « Techniquement, on était loin du compte, il fallait qu’on surprenne. Alors, on allait à mille à l’heure. » Mais il ne s’agit pas de foncer. L’objectif, c’est une idée de jeu qui « soit d’ensemble et réfléchie ».

Mouvement, appels et prise de risque comme Bielsa

José Arribas aimait parler de « vivacité » et de « rythme ». Pour servir l’explosivité des siens, Suaudeau reprend l’idée et l’affine : « Le mouvement, c’est la base du jeu nantais. » Les équipes de 2015, elles, peuvent généralement se dessiner sur plusieurs étages : l’organisation, l’élaboration, la création et enfin la finition. L’élaboration, surtout, est symbolisée par ces milieux constructeurs qui sont souvent devenus les propriétaires de l’identité de jeu de leur équipe : Modrić et Kroos à Madrid, Matić et Cesc à Chelsea, Pirlo à la Juve, sans parler de Xavi au Barça. Rien de tout cela chez les Canaris : un seul milieu central (Ferri ou Cauet) dans un système qui ressemble parfois à un 4-1-4-1 ou un 4-1-3-2. « Un jeu irrationnel, mais sans qu’on se casse la gueule », disait Coco. Autour de ce milieu, tout n’est que vertige et jeu vers l’avant : Coco sautait les étapes. « J’entends dire que l’important, c’est l’organisation de l’équipe. Mais le plus important, c’est comment on va l’animer. » L’élaboration est remplacée par l’explosivité des défenseurs balle aux pieds, « comme ça on ne sait jamais d’où ça vient », et la création est remplacée par le mouvement. Karembeu relance et monte, monte, monte jusqu’à la surface adverse. Chaque passe vers l’avant est accompagnée d’une course verticale folle pour proposer un appel. Et si ça semble aussi envoûtant, c’est parce que c’est irrationnel : comment couvrir tous ces appels ?

Il faut toujours revenir à la nature des joueurs pour comprendre leur interprétation du jeu. Les courses de Karembeu, Makelele et Loko, les ballons de Cauet et Pedros, le jeu entre les lignes de Ouédec. Il faut imaginer un PSG avec trois Matuidi, deux Pastore et Loko en pointe, jouant toujours en l’air dans un orchestre de déviations en une touche de balle. Alors que la vitesse de jeu a été multipliée en 2015, encore aujourd’hui Nantes donne l’impression que le ballon brûle. Un jeu nettoyé des feintes et des conduites de balle dans le camp adverse. Nantes perd un nombre incalculable de ballons sur des tentatives improbables de déviations de la tête en pleine course, mais Nantes joue vite et simple. Aujourd’hui, cette confiance aveugle envers le jeu sur les côtés fait forcément penser aux idées de Marcelo Bielsa. Étude, travail, efforts et répétitions de gammes pour arriver à une maîtrise pointue d’un projet fou. Le jeu à la nantaise, ce sont des types qui courent dans le vide les uns pour les autres, mais sans la possession.

« Quatre-cinq passes » pour conquérir le terrain comme Mourinho

Le style est-il démontré par les buts ou par ce qui les entoure ? Lors de sa première saison, le PSG de Blanc jouait avec le ballon, mais marquait sur des actions rapides, les rushs de Zlatan, et sur coup de pied arrêté. Le Barça de Luis Enrique a 68% de possession de balle en moyenne en Liga, mais marque énormément de buts sur des éclairs. À regarder les buts de la bande à Coco, le style ne fait pas de zigzag : le football pratiqué par les Nantais était direct, rapide, très souvent en contre. Et c’est ici que l’héritage du jeu à la nantaise s’est peut-être perdu : un peu du fait des années Denoueix par la suite, un peu à cause du manque de succès marketing de l’idéologie du mouvement, et enfin beaucoup par raccourci historique. Mais en 1994-95, les plus belles actions des Canaris ne rappellent ni le Barça, ni l’Espagne, mais plutôt le meilleur Real de Mourinho ou le Borussia de Klopp. « Généralement en quatre-cinq échanges, on est capables non pas de mettre hors de position l’adversaire, mais de trouver une position de frappe. » Le fameux « quatre-cinq passes », toujours. Lors de la 5e journée du championnat 1994-95, le PSG mené par Luis Fernandez et interprété par Weah, Ginola et Valdo vient à Nantes pour ne pas prendre de risque. Les Parisiens attaquent avec trois joueurs, mais mettent le paquet sur les coups de pied arrêtés. À la 19e minute, le PSG est donc désorganisé lorsque Karembeu dégage au loin un corner. Touche. Cauet ramasse et lance aussitôt. Loko. Pedros. Loko. L’histoire est née sur un contre éclair.

Contre ce PSG, par ailleurs, Nantes choisit d’abandonner le ballon une fois l’ouverture du score acquise. On utilise les airs plutôt que le sol. Cette semaine dans L’Équipe, Suaudeau lâche même que « parfois on donnait délibérément la balle à l’adversaire ». En octobre 1994, Coco avait accepté d’analyser un Nantes-Strasbourg pour Téléfoot. Et il avait lâché cette phrase lourde de sens : « On a l’espace devant nous. Tu vois, ça repart. » Si le mot « repartir » n’est plus utilisé aujourd’hui, il est un symbole en Italie : la ripartenza est le mot utilisé pour désigner une contre-attaque. Loin du Barça de la possession, Nantes jouait un football direct, rapide, spectaculaire, celui du meilleur Mourinho. Même si ça n’empêche pas Loko et Ouédec de mourir en pressant. Un football dont l’objectif était bien de conquérir le terrain, mais pas de façon progressive : « En allant vers l’avant, on pousse l’adversaire vers l’arrière, et il se découvre des espaces. » Le FC Nantes faisait défendre l’adversaire en reculant. Et ça ne servait à rien d’essayer de le presser, puisque le ballon n’était pas contrôlé.

La possession, « une maladie du jeu d’aujourd’hui »

Pourtant, le jeu à la nantaise a toujours respiré un air ibérique, du moins dans les médias. En 1992, le quotidien catalan Mundo Deportivo publie un article affirmant que le Nantes de Suaudeau « copie poste pour poste le Barça de Cruijff ». Mais l’éloge ne plaît pas forcément à Suaudeau, qui dira du Nantes de Denoueix : « Lui, sa priorité, c’est d’avoir le ballon, et de le garder le plus longtemps possible. Ça, c’est une maladie du jeu d’aujourd’hui, selon moi. C’est pour cela que le jeu devient emmerdant. (…) Je lui ai dit : « C’est ton problème, c’est plus le mien, mais tu sais que j’en ai marre de te voir faire ces passes-là. » » Contre l’AS Monaco des techniciens Djorkaeff, Petit et Scifo, lors de la 35e journée (3-3), à l’époque où Henry est sur le banc (« vous voyez, celui entre Ikpeba et Puel, il joue pour l’équipe de France junior »), Nantes donne l’impression de jouer à mille à l’heure, et donc de se débarrasser rapidement de la possession. Le jeu à la nantaise est né, puis s’est évaporé. Il est revenu, sous diverses formes, mais ce n’était plus jamais le même. Il était là, mais il n’existait plus. « Nos passes ne sont pas très différentes de la majorité de celles des autres équipes, néanmoins elles sont faites d’après un principe que l’on garde pour nous… (Large sourire) Mais je ne veux pas trop en dire », lâchait Suaudeau en octobre 94 dans Téléfoot. Un autre monde, une autre époque, mais les mêmes frissons. Une énième preuve que le beau jeu et le jeu offensif peuvent naître, mourir et renaître sous une infinité de formes différentes. Parce que le jeu à la nantaise rendait surtout hommage à la complexité et la richesse du football en le simplifiant.

Markus

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La Lazio de Pioli, au nom de l’héritage d’Eriksson

Eriksson Lazio

Cette Juve d’Allegri vient de mettre à terre le Real Madrid d’Ancelotti et se dirige tout droit vers l’Allemagne pour affronter sans peur le terrifiant Barça de Luis Enrique. Mais de Madrid à Berlin, il y a un petit détour par Rome. Un détour qui pourrait faire trébucher une équipe pourtant en pleine confiance. Parce que ce soir à l’Olimpico, les Turinois vont affronter une équipe de coupe. C’est-à-dire une équipe aux idées claires qui a bien conscience d’être seulement à 90 minutes d’une place éternelle dans l’histoire.

Ça a toujours été comme ça. Certains aiment construire sur la durée. Brique après brique. Au calme. De façon régulière et ordonnée. Pour le long terme. Ceux-là misent tout sur un mariage fort, dans toutes les dimensions de leur vie. Parce qu’il ne faut pas briller, puis disparaître dans l’ombre. Et parce que le championnat, après ses 38 interminables journées, récompense toujours le meilleur. Le vrai, le seul plus fort. Sauf que d’autres n’ont jamais été d’accord. Pour ceux-là, au diable les compromis, les mariages, la constance. Ce qui compte, c’est le moment. Le frisson. Le vertige. La nuit plutôt que les réveils. Le sommet plutôt que les plateaux. Ceux-là préfèrent les coupes aux championnats. Ces compétitions plus ou moins grandes capables de faire décoller les esprits. Ces épreuves plus ou moins attendues qui s’invitent dans les foyers pour faire fuir la routine de la semaine le temps d’un mardi ou d’un mercredi soir. Elles n’ont jamais eu la prétention de valoir une sortie du samedi ou un dîner familial du dimanche, elles. Dans certains pays, elles ne valent pas grand-chose, d’ailleurs.

Comme en Italie : la Juve n’a eu à jouer que quatre matchs pour arriver en finale. Et pourtant, ces équipes de coupe font rêver. La Vieille Dame l’a bien compris cette saison : le privilège de jouer des matchs qui comptent au bout du mois de mai n’a pas d’équivalent. Bien plus tôt, Berlusconi aussi avait tout vu en transformant son Milan en machine à gagner des coupes internationales. Les émotions de la mort subite n’ont pas d’égales, et les plus belles « équipes frisson » de ces dernières saisons se sont souvent révélées au cours de soirées de milieu de semaine. Le Liverpool de Gerrard. Le Milan d’Ancelotti. La première version de l’Atlético Madrid de Diego Simeone. Le Porto de Falcao et James. Le Napoli des trois ténors. Le Villarreal de Pellegrini, Riquelme et Forlán. Après tout, l’Athletic Bilbao de Bielsa avait fini 10e en Liga…

L’histoire récente parle romain

Et la Lazio, alors ? L’équipe romaine, elle, a réussi l’exploit de produire une équipe de coupe tous les trois ans lors des deux dernières décennies. Et la version 2015 n’est pas bien différente des cinq autres, qui ont toutes fini par remporter la Coupe d’Italie en 1998, 2000, 2004, 2009 et 2013. « Le couteau entre les dents », « match après match », « bien jouer, et ne pas jouer beau ». Toutes ces formules, sorties de la bouche de l’ex-Laziale Diego Simeone, pourraient bien définir l’esprit de la Lazio de Stefano Pioli. Ainsi, alors que la Juve vit actuellement le meilleur moment de ses quatre années de domination nationale, cette finale pourrait être plus difficile que les apparences le laissent penser. Au-delà de jouer dans son propre stade, la Lazio arrive à cette ultime échéance avec le sentiment de jouer dans son jardin du fait de la nature de la compétition. L’histoire récente des deux clubs est éloquente. Lors des vingt dernières années, la Juve a trouvé le temps de remporter huit Scudetti, mais n’a gagné aucune Coppa Italia. Pire, elle s’est inclinée trois fois en finale. La Lazio, elle, en a remporté cinq. Cinq titres sur cinq finales disputées, dont la dernière en 2013 contre la Roma.

Les palmarès complets des deux clubs vont dans la même direction. En tout, la Juve en est à 31 championnats gagnés et neuf Coupes d’Italie. La Lazio en a deux et six. Un ratio de un pour trois qui en dit long : la Juventus est bien plus à l’aise dans l’exigence du championnat, comme le montrent ses sept finales internationales perdues (5 Ligues des champions, 1 Coupe UEFA, 1 Intercontinentale), tandis que la Lazio se montre implacable en Coupe (toutes proportions gardées) dès que son potentiel lui permet d’être un peu cohérente collectivement. D’ailleurs, la dernière fois que la Lazio a remporté le Scudetto, celui du centenaire du club en 2000, la fin de championnat s’était transformée en coupe déguisée : neuf points de retard à rattraper en huit « finales » face à la Juve d’Ancelotti. Mais avant 1998, la romaine n’avait connu les sommets de la coupe qu’en 1958 et 1961 : une victoire, une défaite, pas plus. Qu’est-ce qui a changé depuis la fin des années 2000 ?

L’héritage de Sven-Göran Eriksson

Vainqueur de la compétition six fois en tant que joueur (quatre avec la Sampdoria, deux avec la Lazio) et quatre fois en tant qu’entraîneur (Fiorentina, Lazio, deux fois avec l’Inter), Roberto Mancini est certainement le plus grand spécialiste de la Coupe d’Italie. En Espagne, un autre homme lié à la Lazio est devenu un grand spécialiste des confrontations directes : Diego Simeone. Depuis qu’il est à la tête de l’Atlético Madrid, l’Argentin a d’ailleurs remporté toutes les coupes possibles et imaginables, ou presque : Ligue Europa, Supercoupe d’Europe et d’Espagne, Coupe du Roi et presque une Ligue des champions. Les deux hommes partagent un point commun. Ou deux. La Lazio, d’abord, durant une saison et demie de 1999 à 2001. Et un homme, ensuite : Sven-Göran Eriksson. Un technicien qui aura construit son parcours à travers ses exploits dans des compétitions à confrontation directe, de son IFK Göteborg champion d’Europe en 1982 au Benfica finaliste de la C1 en 1990, en passant par les espoirs mondialistes de la nation anglaise et pas moins de 4 Coupes d’Italie (Roma, Samp, Lazio). Arrivé à Rome en 1997, Eriksson a imposé son style d’entraîneur distant mais rigoureux, grand amoureux du 4-4-2, et surtout une mentalité gagnante qui aura permis au club de battre le Manchester United du triplé de 1999 en Supercoupe et de réaliser les deux épopées 1999 et 2000 en Serie A.

Dans ces rangs est née une génération d’entraîneurs à la réputation de pouvoir gagner n’importe quel match, peu importe la forme de leurs troupes : Simeone, Mancini, Mihajlović (ou encore Almeyda en Argentine). El Cholo, par exemple, reconnaît volontiers l’influence du gourou suédois : « J’ai eu un grand entraîneur, Eriksson, à la Lazio. Nous avions une grande équipe : Mihajlović derrière, Veron au milieu, Salas, Ravanelli, Mancini, Bokšić… Et Sven-Göran disait toujours : « Plus on a de possession, plus on donne du temps à l’adversaire pour se mettre à l’aise. » Et c’est resté dans ma tête. Les matchs ne sont pas remportés par ceux qui jouent le mieux ou qui ont le plus le ballon, mais par ceux qui sont le plus convaincus par ce qu’ils font. » Depuis, le style est resté. Et la Lazio n’a jamais arrêté de chercher des techniciens capables avant tout de la faire jouer avec les idées claires. Peu d’éclat, car peu de moyens, mais surtout très peu d’espaces pour les adversaires. La Lazio est devenue dure à jouer, compliquée, agaçante et très compétitive. D’Eriksson à Pioli en passant par Delio Rossi, Reja ou Petković, la romaine s’est rarement montrée brillante. Mais elle n’a jamais cessé d’être tranchante. Surtout en coupe.

La sécheresse d’une finale

Cette saison, la Lazio a déjà affronté à deux reprises la Juve. Les résultats ne laissent pas de place aux excuses : 0-3 à Rome, 2-0 à Turin. Lors de cette dernière rencontre, la Lazio avait contrôlé le ballon (59% de possession) et créé du danger (22 tirs) sans réussir à contrôler les contres adverses. Ce soir en finale, il faudra avoir les idées encore plus claires. Et Pioli en est bien conscient, mais n’y accorde pas tant d’importance : « Cette fois-ci, c’est une autre situation, une autre compétition. C’est un match sec. C’est une finale. » Il y a deux ans, avant la fameuse finale capitale du 25 mai, les hommes de Petković s’étaient inclinés en championnat 0-2 à la maison contre la Vieille Dame. Mais la coupe avait été une autre histoire : la Lazio avait éliminé les hommes de Conte au bout des arrêts de jeu de la demi-finale, sur un but de Floccari. Comme quoi.

Enfin, comme il y a deux ans, l’intérêt que la Coupe suscite n’est pas le même dans les deux camps. D’une part, Allegri a déclaré qu’« il est très important de gagner pour préparer au mieux la finale de Berlin ». En face, Pioli n’a pas eu peur de lâcher qu’il s’agit tout simplement du « match le plus important de (s)a carrière ». La Lazio peut-elle alors vraiment réaliser l’exploit ? En réalité, la Juve de 2015 n’est plus celle de 2013. En se confrontant à l’Atlético de Simeone, le Borussia de Klopp, le Monaco de Jardim et le Real Madrid d’Ancelotti, cette Juve a grandi mois après mois, écartant l’une après l’autre ses peurs les plus profondes. En atteignant la finale de la Ligue des champions, elle est incontestablement devenue, elle aussi, une équipe rodée pour les vertiges des coupes.

Markus

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Article publié le 20/05/2015 sur SOFOOT.com

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