Archives pour la catégorie Looking for Javier Pastore

Le vol d’Icardi – reportage à Rosario

Icardi Sampdoria

Né à Rosario et arrivé au Barça à 15 ans, Mauro Icardi devait marcher sur les traces de Leo Messi. Au lieu de ça, le buteur argentin a failli faire partir en fumée le Camp Nou, s’est exilé en Italie, s’est marié avec l’ex-femme d’un coéquipier, et a provoqué la colère de Maradona himself. Le tout à seulement 22 ans. Portrait d’un type qui n’aime pas se faciliter les choses. Par Markus Kaufmann, à Rosario (Argentine)

Rosario, un soleil assommant. Trois hommes devisent à la table d’une parrilla populaire, à quelques mètres du fleuve Rio Parana et du stade de Rosario Central. À gauche, Juanchi, l’ami d’enfance de Mauro Icardi, et accessoirement son témoin de mariage en mai dernier. À 22 ans, celui qui gagne sa vie à faire “des pâtes dans un supermarché”, prend le temps de montrer fièrement son tatouage aux couleurs de Newell’s Old Boys, et répond à la question suivante: qui est Mauro Icardi? “C’est un citoyen du monde! Il est aussi à l’aise avec ses meilleurs potes qu’à la table des agents les plus puissants du monde.” Au milieu, le quinquagénaire José Cordoba, maillot de l’Inter sur les épaules, se marre. Il y a quinze ans, il avait été le premier à entraîner Mauro. Aujourd’hui, il bosse comme serveur. Forcément, les discussions de comptoir, il maîtrise. “Un citoyen du monde, je ne sais pas… Je dirais plutôt que c’est un viking!” À sa droite justement, le père du viking argentin arbore un polo Kappa aux couleurs de la Samp’. Un géant moustachu aux mains d’ogre qui dit “manger la tête du poisson et le cul du poulet”. Ça tombe bien, depuis son retour à Rosario il y a un an, Juan Icardi bosse tous les jours dans une boucherie. La chair, une passion qu’il partage depuis toujours avec son exilé de fils: “Mauro a toujours fait ce qu’il voulait. Quand il était au Barça, un jour, il m’envoie la photo d’un énorme pigeon tout déplumé. Je lui demande ce qu’il va en faire. Il me dit: ‘Comment ça? Bah je vais le griller!’ Il s’est mis à faire un feu pour le cuire près du terrain d’entraînement situé derrière le Camp Nou. Un arbre a pris feu et la sécurité est arrivée pour éviter qu’il incendie le stade! Mauro n’est ni un citoyen du monde, ni un viking, c’est un indien. Un indien qui chasse, pêche, et joue au foot. Il pourrait avoir tout l’or du monde au Vatican, je pense que sa manière d’être le ramènerait toujours ici, à Rosario. Pour le foot, la chasse et la pêche.

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Le reportage est publié dans le SO FOOT numéro 126 (mai 2015), que tu peux te procurer ICI et en kiosque, avec deux couvertures au choix (Hazard et Blatter)

Extraits :

À la Masia, les jours de match, je restais dans ma chambre à regarder des films. Et ne croyez pas que je suis le seul: il y en a plein des joueurs qui n’en ont rien à faire du foot.” Mauro Icardi

Mauro, en Italie, ils vont insulter ta mère, ils vont te mettre des coups par derrière, ils vont te mettre des doigts dans le cul, ils vont te massacrer” Juan Icardi, père de Mauro

JMa mère, m’a laissé la liberté de faire mes conneries, pour me faire comprendre que la vie, ça n’est pas Disneyland­” Mauro Icardi

Je pensais avoir à faire à un joueur très jeune, mais ce qui m’a marqué, c’est sa maturité. Il est tranquille, il souffre très peu de la pression qui peut être difficile pour les avants-centres” Roberto Mancini

SOFOOT126

La guerre du ballon

guardiola luis enrique

Il y a quelques années, un choc FC Barcelone – Bayern Munich aurait dû être le duel entre la virtuosité de l’école hollandaise et le pragmatisme de l’université allemande. Mais le choc de ce soir a largement dépassé les écoles nationales pour s’élever au rang de duel universel. Une guerre au nom d’un seul moyen : le contrôle du ballon. Alors que le Bayern et le Barça affichent respectivement 69,9% et 69,5% de moyenne de possession de balle, à quoi peut ressembler une guerre de possession sans vainqueur ? Au futur, peut-être. Ou à une conversation entre Guardiola et Bielsa, en 2051…

Nous sommes en janvier 2051. Pep fête ses 80 ans en plein milieu de l’été argentin sur la terrasse de son ami Marcelo Bielsa. El Loco, 95 ans et demi, ne parle toujours pas français. Mais il est encore capable de préparer un bel asado traditionnel. Si le visage du Catalan a vieilli, sa silhouette est toujours aussi svelte. D’apparence, on pourrait croire à une volonté de cultiver des airs de dandy. Mais en réalité, Pep avance avec la même allure que ces philosophes dont les pensées obsessives font maigrir. Le visage creusé par les idées et les inventions, le Catalan reprend volontiers un long morceau de matambrito de cerdo, dont la tendresse lui fait intuitivement penser à la conduite de balle de Philip Lahm, comme ça. Marcelo, lui, est devenu énorme à la suite de son passage en Ligue 1, à force de bouffer les bêtises dites à son sujet dans le pays de Descartes. « Ils n’avaient vraiment rien compris, ces pauvres mangeurs de résultats… », soupire-t-il en parlant des Français, sans manquer de faire un sourire à son grand ami Steve Mandanda, 65 ans, également présent à table entre Xavi et Mascherano.

Après les abats viennent les chorizos, puis le poulet – courtoisie de Bielsa pour Mandanda – et enfin la viande rouge. C’est à ce moment-là, sous le soleil assommant de Rosario, que la conversation tombe sur le Barça-Bayern du 6 mai 2015. Bien droit dans son fauteuil roulant aux couleurs de Newell’s, Marcelo fixe Pep dans les yeux et lui demande : « Flaco, dis-moi la vérité. Entre tes cinq Ligues des champions et le fait d’avoir gagné la possession de balle à ton Barça au Camp Nou, tu gardes quoi ? » Xavi, qui a toujours le vertige lorsqu’il repense à ce match lors duquel il a dû jouer à la maison « comme un putain d’Italien », se lève et fait signe d’aller aux toilettes. Mandanda, sélectionneur des Bleus, et Mascherano, qui entre-temps est devenu l’entraîneur le plus titré de la planète, attendent impatiemment la réponse du chauve. Essuyant le chimichurri collé à ses lèvres, Pep lâche : « Je ne sais pas, la verdad… Mais 30 ans après, on en parle encore. Les Ligues des champions sont gagnées sur des détails. Mais ça, ça n’était pas un détail. Ça n’est plus jamais arrivé, d’ailleurs, si l’on oublie les « exploits » de la sélection du Qatar bien sûr… »

Discours et possession

Le 6 mai 2015, c’est ce soir. Et en cette chaude soirée espagnole, la guerre du ballon sera celle d’un discours. Non pas un discours fait de mots lâchés rapidement sur un feuillet pliable entre deux impératifs. Non, plutôt un discours philosophique, idéologique. Un discours fait d’idées travaillées, muries et même souffertes durant des années. Ce discours célèbre, c’est aussi celui d’un autre Argentin, César Luis Menotti. « Le beau jeu et la victoire ne sont pas incompatibles. » Un objectif, le même pour tout le monde : gagner. Mais aussi un seul moyen : le contrôle du ballon, par la technique et la virtuosité des footballeurs disponibles. Et ce soir, ces derniers seront de grands interprètes. Busquets et Xabi Alonso, les deux boucliers métronomes symboles des victoires de l’Espagne. Dani Alves et Philip Lahm, les seuls latéraux au monde qui peuvent toucher une centaine de ballons par match. Mais aussi Iniesta, Thiago, sans parler de Suárez et Müller, modèles de talent individuel et de sacrifices collectifs. Plus de quatre décennies après les succès de l’Huracán de Menotti, le discours est bien vivant, peut-être plus que jamais : Bayern Munich, FC Barcelone, Juventus Turin, Real Madrid. Si ce dernier carré est fait d’histoire et de prestige, il est aussi fait de possession. Les quatre demi-finalistes sont les quatre équipes qui dominent le classement de la possession de balle dans la compétition.

Mais du côté du Barça, Luis Enrique n’a pas oublié de rappeler que son équipe « a su résoudre des situations différentes ». Comme face au Real Madrid par exemple, où le Barça s’en est remis à un pelotazo – un long ballon – et à seulement 53% de possession de balle. Après tout, la meilleure défense, ça n’est pas toujours de garder le ballon, et ce sont les chiffres qui le disent. En France, Lyon a encaissé moins de buts que le PSG. En Italie, l’Inter est l’équipe qui a le plus de possession avec 60,2% de moyenne, mais ça ne l’a pas empêché d’encaisser 39 buts, 20 de plus que la Juve. Stefan Effenberg a voulu le rappeler à Guardiola cette semaine : « Actuellement, le Bayern a toujours entre 65% et 70% de possession de balle et veut coûte que coûte jouer de manière trop offensive. C’est à cause de ça qu’il s’est fait sortir l’année dernière contre Madrid ». Que fera Guardiola sans Alaba, Robben et Ribéry ? « Barcelone a l’avantage de me connaître, et j’ai l’avantage de les connaître. Mais s’ils savent déjà comment je pense, ils ne savent pas comment mes joueurs pensent. Et c’est comme ça que je compte les surprendre. » Un Bayern raffiné et complexe, aux nombreuses variations tactiques, alors ? Guardiola utilisera-t-il trois centraux pour tenter de dominer l’indomptable largeur du Camp Nou ?

Deux chasseurs, un seul fusil

« Nous avons besoin de notre ballon pour notre jeu. Le truc, c’est qu’il n’y a qu’un ballon et on le veut tous les deux. » Ces mots, prononcés par Luis Enrique en conférence de presse hier, sont les mêmes qu’avait avancés Laurent Blanc à la veille de la double confrontation contre le Barça. Le PSG, finalement, n’avait pu rivaliser avec le pressing orchestré par les Catalans, malgré Verratti, et avait donc tout perdu : le ballon, d’abord, son jeu, ensuite, et enfin les deux matchs. Ce soir, le duel de possession sera tout autre. Parce que les deux équipes sont aussi douées dans la gestion du ballon qu’à la récupération. D’où l’attente impatiente de ce spectacle étrange, qui pourrait ressembler à la lutte entre deux chasseurs n’ayant qu’un seul fusil. On pourrait alors imaginer une avalanche de pressing et d’actions jouées en triangle. Des petits milieux aux pieds habiles face à d’autres milieux aux pieds tout aussi exquis. Un jeu fluide, rapide, intense, spectaculaire. Mais est-ce possible ? Si le jeu du contrôle du ballon est aussi fascinant, c’est parce qu’au contraire du football, il n’accepte pas le match nul. Une équipe devra bien subir l’excès d’élaboration et de pressing de son adversaire.

Et cette équipe pourrait même être celle qui finira par s’imposer au tableau d’affichage, à coups de contre-attaques brillantes. Luis Enrique insistera-t-il coûte que coûte sur un pressing effréné, ou voudra-t-il mettre en place un football à son image, plus direct et vertical ? Finalement, la possession est-elle une bataille parmi d’autres, ou est-elle le vrai enjeu de la soirée ? Si Guardiola gagne la possession, mais s’incline sur un exploit de Suárez, que retiendra l’histoire du jeu ? Qui sait comment sera perçue, dans 36 ans, à l’autre bout du monde, une victoire du Barça sans le ballon face à Guardiola au Camp Nou ? Une défaite institutionnelle ? Un désaveu ? Ou une victoire pragmatique ? Tout est une question de style. Lorsque José Mourinho et Carlo Ancelotti se retrouveront à Buenos Aires au même moment, en janvier 2051, dans le jardin de Diego Simeone, ils discuteront aussi avec le sourire des défaites de la possession. La question, c’est de savoir dans quel camp mangera Luis Enrique.

Markus

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Article publié le 06/05/2015 sur SOFOOT.com

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Du Superclásico et de l’immortalité des rivalités

Riquelme Palacio

Depuis le début du XXe siècle, les grandes rivalités du ballon rond ont survécu aux époques et aux crises. Aujourd’hui, certaines se montrent en pleine forme, comme le Clásico espagnol, lancé dans une irrésistible conquête du monde. D’autres se montrent un peu malades, comme le derby milanais cette saison ou le derby éternel de Belgrade, dont le prestige international semble déjà appartenir à l’histoire. Mais peu importent les obstacles, cette histoire a montré que les rivalités finissent toujours par survivre, sur la pelouse ou dans les tribunes. Et le meilleur exemple reste le Superclásico, qui s’apprête à vivre trois actes en dix jours à Buenos Aires. Boca-River le 3 mai, River-Boca le 7 mai et Boca-River le 14 mai.

En 1995, l’arrêt Bosman libère les frontières du football européen, force un regroupement des meilleurs joueurs dans un petit nombre de grands clubs et fait entrer dans l’histoire la compétitivité des petits championnats de la communauté européenne, pourtant experts en formation. À plus de dix mille kilomètres de Liège, une autre terre de football voit son sort bouleversé par ricochet : l’Argentine. Au début du siècle, Italiens, Espagnols, Allemands, Anglais et Français avaient quitté l’Europe à la recherche d’un nouveau souffle. En 1995, l’histoire les rattrape et leurs racines les condamnent. C’est au tour de leurs petits-fils de ne plus respirer, ou plutôt au tour de leur football : les joueurs argentins, dont la majorité possède ou peut facilement obtenir un passeport européen, deviennent la cible préférée des riches recruteurs du Vieux Continent. À partir de la crise économique de 2001, le peso ne vaut plus rien, et le talent s’exporte de plus en plus vite.

De la gloire des années 1990 aux sursauts d’orgueil des années 2000

Pourtant, à l’époque le niveau des championnats sud-américains n’avait rien à envier au spectacle du Vieux Continent. À l’époque, dans l’histoire de la Coupe intercontinentale, la seule qui oppose les deux continents de 1960 à 2004, la CONMEBOL l’a remportée vingt fois contre quatorze victoires pour l’UEFA. En 1995, comme un symbole, c’est l’Ajax de la formation qui l’emporte une dernière fois. À la mort de la compétition en 2004, c’est encore l’Argentine qui dirige le monde, avec neuf trophées contre sept pour l’Italie. Même le championnat uruguayen l’a alors gagnée deux fois plus souvent que la Bundesliga (six fois contre trois). En 1996, le River Plate champion de la Copa Libertadores est peut-être l’une des plus belles équipes de l’histoire : Enzo Francescoli, Hernán Crespo, Ariel Ortega, Marcelo Gallardo, les jeunes Sorín et Almeyda… Et puis, peu à peu, le football argentin s’est vidé de ses talents…

Coupe intercontinentale 2000 à Tokyo. Juan Roman Riquelme fait danser Geremi et Makelele, envoie le titan Palermo dans les étoiles et Boca sur le toit du monde. Coupe intercontinentale 2003 à Yokohama. Shevchenko, Kaká, Seedorf, Pirlo, Maldini et Cafu ne peuvent rien face au Boca de Carlos Bianchi, et s’inclinent aux tirs au but. Riquelme est parti, Carlos Tévez n’a que 19 ans, mais un but de Matias Donnet suffit. Boca est à nouveau champion du monde des clubs, au-dessus du Milan d’Ancelotti, du Real des Galactiques, de la Juve de Lippi ou encore du Manchester United de Van Nistelrooy. Un an plus tard, en 2004, Boca et River s’affrontent en demi-finale de la Copa Libertadores. River est porté par Cavenaghi, Maxi López, Salas, Mascherano, Lucho González. Boca est représenté par Tévez, Burdisso, le Flaco Schiavi. Ce n’est déjà plus les années 90, mais la double confrontation reste spectaculaire. De la tension, toujours, du morbo, encore plus, mais aussi du talent et de l’inspiration. Et aujourd’hui ?

« 1000 euros pour voir Osvaldo »

En toute logique, la rivalité aurait dû perdre de l’intérêt et se morfondre dans une lente dégénérescence. Moins d’argent, plus de ventes, moins de grands noms, moins de médiatisation, moins de jeu, moins de spectacle et moins d’intérêt ? On aurait pu y croire en 2011. River est descendu au plus bas de son histoire, tout en bas, sous terre, dans la B. Et la saison dernière, en 2014, la rivalité a même touché ce qui aurait pu être le fond. Dans les tribunes, du fait de l’absence de supporters visiteurs. Dans l’enjeu, du fait de la triste saison de Boca. Dans le prestige, aussi, car l’apogée de la rivalité des deux « géants » a fini par être une demi-finale de Sudamericana (Ligue Europa locale). Mais surtout dans l’esprit, avec trois Superclásicos à la dimension très terre-à-terre : de la pluie, des erreurs administratives, arbitrales et footballistiques, beaucoup de nerfs et de tension, peu de jeu, et encore moins de virtuosité à l’argentine. Mais six mois plus tard, la « plus grande rivalité au monde » a une nouvelle fois démontré qu’elle ne finirait jamais de se régénérer. Si les feuilles sont toutes tombées en cet automne à Buenos Aires, c’est peut-être bien parce que l’hystérie médiatique accompagnant l’arrivée du mois de mai a eu raison de tous les platanes des beaux quartiers.

Il a suffi d’un mercato pour que Boca revienne aux sommets, avec six victoires sur six matchs dans sa poule de Libertadores, et un bon début de championnat : Boca et River comptent 24 points, 7 victoires, 3 nuls et 0 défaite après 10 journées. Leaders ex-aequo et invaincus. Le Superclásico se vend donc partout et par tous les moyens. En papier, où le quotidien Olé lance tous les jours plusieurs Unes différentes. À la télévision, où les plateaux semblent être devenus des huis clos faisant tourner incessamment la même musique « super » classique. À la radio, évidemment, où toutes les questions possibles et imaginables ont été posées. Depuis maintenant plusieurs semaines et la qualification inespérée de River Plate en huitièmes de finale de la Copa Libertadores, les médias ne se sont pas arrêtés de pédaler, courir, ramer, ramper, en apnée, sous l’eau, sous terre, souvent sans respirer. Surproduction, surrégime et donc superficialité ? Ce climat de tension rappelle forcément celui des Clásicos de 2011 en Espagne, cette époque hystérique où Guardiola et Mourinho s’étaient affrontés quatre fois en une poignée de semaines. Mais il faut dire que le public et la passion répondent encore présent. Pour venir assister au match de dimanche, les hinchas provinciaux se sont montrés prêts à venir de Mendoza, Córdoba et Salta et payer jusqu’à 10 000 pesos (plus de 1 000 euros) pour voir Osvaldo et ses copains.

Le dédain de l’Europe ne tue pas

Toutefois, peu de chaînes du Vieux Continent se battent pour les droits TV du plus grand spectacle de football sud-américain. D’ailleurs, lorsque l’Europe analyse les meilleures formations des Superclásicos sur les vingt dernières années, elle ne peut s’empêcher de les juger en perspective des futurs succès européens des joueurs locaux. Vu de l’Europe, le championnat argentin semble aujourd’hui exister a posteriori, comme s’il était déjà entré dans l’histoire. Comme si c’était le transfert galactique de James Rodríguez qui donnait du crédit au titre de Banfield en 2009. Et si le football argentin pouvait survivre à l’Europe ? Près de vingt ans après l’arrêt Bosman, même les meilleurs joueurs de Boca et River ne sont plus destinés aux succès européens. Côté River, Teo Gutiérrez et Mora ont perdu l’espoir de séduire le Vieux Continent, mais ça ne les empêche pas de vendre plus de maillots qu’un grand nombre de joueurs des meilleurs clubs européens. Côté Boca, il a fallu seulement quelques semaines à Gago et Osvaldo pour retrouver un niveau d’idolâtrie réservé seulement à Totti et Zanetti en Italie. Enfin, le phénomène Lodeiro s’est montré incapable de s’imposer dans une Eredevisie déjà déclassée, mais a mis toute l’Argentine d’accord en deux ou trois matchs.

En fait, la Bombonera n’a jamais eu besoin de la Premier League ou de la Juventus pour savoir que Carlitos Tévez était un crack. Le Monumental n’a pas eu besoin de l’observer jouer la Ligue des champions pour voir que Lucho González avait de la magie dans les yeux. Si la crise économique n’était pas passée par là, ces joueurs n’auraient pas eu besoin de l’Europe pour vivre des carrières glorieuses. L’Argentine n’aurait pas été un trampoline, et serait encore un beau jardin. Malgré le dédain de l’Europe et les crises économiques, malgré les excès de la médiatisation d’Osvaldo, malgré les aléas du football local, les problèmes des tribunes et le mauvais niveau de jeu, le Superclásico semble immortel. Même quand la planète sera mourante et que les couleurs ne seront plus que digitales et synthétiques, il y aura toujours deux types, au fin fond de la Patagonie, pour débattre de la grandeur du mariage du bleu et du jaune face à celle d’une bande rouge.

Markus, à Buenos Aires

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Article publié le 03/05/2015 sur SOFOOT.com

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Faites place au vrai Gaby Milito

milito veron

À 34 ans, Gabriel Milito n’est déjà plus cet ex-défenseur gaucher talentueux, à la relance de maréchal et aux blessures pesantes. Fraîchement nommé entraîneur de l’équipe première d’Estudiantes La Plata, Gabriel Milito est sur le point de nous faire découvrir le vrai Gaby : l’entraîneur. Et d’après Menotti, Bielsa et Guardiola, ce nouveau personnage risque de faire rapidement oublier le joueur. Qui sait ce que nous évoquera le nom Milito dans 25 ans ?

Il y a 25 ans, en 1990, Carlo Ancelotti était encore ce superbe milieu de terrain aussi polyvalent qu’intelligent au centre du Milan de Sacchi. Pep Guardiola était un gamin qui faisait ses débuts au Camp Nou sous le maillot de l’équipe première du Barça. Diego Simeone était un jeune Argentin quittant Buenos Aires en direction de Pise pour sa première expérience européenne. Et Antonio Conte était encore un joueur de Lecce. Un quart de siècle plus tard, tous ces footballeurs sont devenus des entraîneurs reconnus, et nos esprits ont effacé l’image du joueur en crampons pour faire place à celle du coach en costume. Une histoire de perception et de mémoire. Des souvenirs persistent, évidemment, comme la frappe lointaine d’Ancelotti contre le Real Madrid, le doublé de Simeone pour l’Inter en derby ou son coup de tête pour la Lazio contre la Juve, ou encore la calvitie de Conte.

Mais peu à peu, à l’image du présent qui prend inévitablement la place du passé, les costards rangent les maillots, les schémas annulent les buts et les déclarations font oublier les dribbles. Aujourd’hui, Gabriel Milito est encore dans nos esprits un défenseur central aussi talentueux que fragile physiquement. Un capitaine argentin gaucher et rugueux, à la relance intelligente, surnommé El Mariscal, le Maréchal. Mais dans 25 ans, qui sait ce que nous évoquera le nom Milito ? L’entraîneur qui aura remis Estudiantes sur la carte du football sud-américain ? L’homme qui aura redonné des airs de champion à son Independiente ? Un entraîneur dont les consignes tactiques auront remporté plusieurs Ligues des champions ? Ou même le sélectionneur de l’Argentine au Mondial 2026, qui aura fait renaître le Leo Messi du Barça le temps d’un été complètement dingue lors de la Coupe du monde en Catalogne ? Qui sait, hein ?

Menotti, Bielsa, Guardiola et… Milito ?

Lorsque les footballeurs prennent leur retraite, certains deviennent des ex-joueurs, et d’autres se transforment en futurs entraîneurs. Comme Diego Simeone avant lui et Esteban Cambiasso après lui, Milito a toujours fait partie de la seconde catégorie. En réalité, ça fait déjà un moment que l’Argentine est impatiente de voir ce que pourra donner le maréchal sur un banc de touche. Et pourtant, sa carrière n’a pas manqué de prestige. Gaby Milito, c’était au départ le renouveau du club d’Independiente de Avellaneda. Alors que son grand frère Diego fait briller le grand rival, le Racing, en 2001, c’est lui qui ramène le titre en 2002. Gaby est alors le futur grand défenseur argentin, élu meilleur joueur argentin de l’année. Alors qu’il brille aux côtés d’Esteban Cambiasso et Diego Forlán, le gaucher est envoyé à Madrid pour une visite médicale sur la recommandation de Jorge Valdano. Mais son genou ne donne pas assez de garanties au Real : Gaby atterrit finalement au Real Zaragoza, qu’il mènera aux sommets espagnols avec son frère Diego, Aimar et D’Alessandro. Quatre saisons en Liga, puis quatre autres pour le Barça, après un transfert de 18 millions d’euros.

Sauf que le genou ne tient qu’une saison. De 2008 à 2010, Milito passe 569 jours sans jouer un match, et en profite pour construire une relation spéciale avec Guardiola. Le 18 décembre 2009, à quelques heures de la finale du Mondial des clubs qui les oppose à l’Estudiantes de Sabella, Pep demande à Gaby de faire le discours d’avant-match à ses coéquipiers, et de parler de l’importance du trophée aux yeux des Sud-Américains. Gaby s’exécute, et le Barça l’emporte. En 2011, après une dernière saison catalane – la dernière de Guardiola – Milito revient du côté d’Independiente pour offrir ses derniers efforts au club de son cœur. Durant ces 15 longues années, Milito aura donc croisé José Pékerman, « l’entraîneur le plus important de (s)a carrière », mais aussi Marcelo Bielsa en sélection, Cesar Luis Menotti et Pep Guardiola. De quoi se former à des idées de domination par la possession. En 2013, une rumeur l’enverra même au poste d’adjoint de Guardiola au Bayern. À propos de Pep, Milito disait cette semaine : « J’admire le jeu de ses équipes, mais il y a une partie que les journalistes et les gens ne voient pas, et que moi, j’ai pu voir : son travail. Si les gens savaient tout le boulot qu’il y avait derrière ce Barça, ils verraient le vrai motif de succès du club. Rien n’était laissé au hasard, il y avait une analyse permanente et très fine sur le Barça et ses rivaux. On avait l’impression que le Barça jouait toujours de la même façon, mais il y avait un tas de variations tactiques qui nous faisaient gagner. »

43 passes avant de marquer, pour commencer

À la fin des années 1990, César Luis Menotti avait déjà dit de lui qu’on aurait dit « un vétéran dans le corps d’un joueur de 20 ans ». Aujourd’hui, le gourou argentin a résumé la pensée de tout un pays : « Je suis heureux qu’il démarre. Il a toujours été éduqué, sérieux, respectueux, d’une grande qualité humaine et avec beaucoup d’envie d’apprendre et de se surpasser chaque jour. Il a gagné de l’expérience partout où il est passé et avec les entraîneurs qui l’ont dirigé, et espérons qu’il puisse nous démontrer toutes ses capacités ». En 2012, Veron avait ainsi déjà tenté de le convaincre de diriger la réserve d’Estudiantes. Milito préférera celle d’Independiente, « pour le cœur ». En ce début de saison 2015, cinq clubs de Primera l’ont approché : Cerro Porteño, San Martín de San Juan, Colón de Santa Fe, Atlético Rafaela et Olimpo. En attendant une grande opportunité, Milito a continué à étudier. Un voyage au Chili en février pour rencontrer Sampaoli et assister aux entraînements de la sélection chilienne, un autre séjour en Europe en mars pour aller observer les travaux de Guardiola au Bayern et de Luis Enrique au Barça. Après toutes ces observations et ces jolis mots, l’offre d’Estudiantes tombe à pic, et Milito peut enfin faire ses preuves sur le terrain. Avec toujours cette coupe de cheveux d’un autre temps, le maréchal a bien l’intention de marquer une époque.

Et ça a déjà commencé. Avec des mots, d’abord, en conférence de presse : « Tous les joueurs doivent attaquer et défendre. J’ai appris ce concept à Barcelone : les défenseurs seront les premiers attaquants, et les attaquants seront les premiers défenseurs. Je crois en cette idée. Mais je crois surtout à l’esprit compétitif de l’équipe. Nous devons avoir cet esprit-là, peu importe le rival. En phase défensive, personne ne peut rester tranquille à l’heure de récupérer le ballon. Avec le ballon, c’est pareil. On aura des rivaux qui nous laisseront jouer, et d’autres non. Mais peu importe, nous devons être toujours aussi intenses qu’ordonnés pour attaquer et défendre. (…) L’entraîneur doit transmettre sécurité et confiance. Nous devons faire en sorte que les footballeurs soient convaincus que ce que nous leur demandons est réalisable. » Des mots, mais aussi des faits. Pour son premier match sur le banc d’El Pincha, contre le Barcelona équatorien, les joueurs de Milito ont marqué leur second but (0-2) après une série de 43 passes finalisée par le grand nom de l’effectif : Guido Carrillo. La possession n’est pas encore aussi élaborée que celle de Xavi et Iniesta, mais les idées sont fortes.

Le paradoxe du style d’Estudiantes

Si Estudiantes est 20e de ce tournoi à 30 équipes avec 12 points en 10 matchs, Milito a aussi la chance d’arriver après Mauricio Pellegrino, dont le travail sur le jeu a été positif. Le maréchal pourra aussi compter sur l’appui du président Juan Sebastián Verón, avec qui il a joué en sélection. Adepte de la possession, Milito met les pieds dans un club aux valeurs particulières, connu pour être l’antre de Carlos Bilardo et de l’amour du résultat à l’argentine. Un paradoxe auquel le nouveau coach a répondu de la manière suivante : « Je suis un fanatique de la stratégie et si c’est ça qui a fait l’histoire d’Estudiantes, les supporters peuvent être tranquilles : ils vont en avoir. Mon style, c’est de gagner. Mon jeu, c’est de gagner. » Il n’y a qu’un seul Guardiola. Et il n’y aura qu’un seul Gaby Milito.

Markus, à Buenos Aires

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Article publié le 30/04/2015 sur SOFOOT.com

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Et si Gallardo était le futur du PSG ?

gallardo psg

Plus les grands clubs grandissent et se vendent partout dans le monde, plus la question de leur identité fait sentir son importance. Or, cette identité aime se cacher derrière le costume d’un entraîneur qui devient de plus en plus la figure centrale des clubs du plus haut niveau. Le Barça de Guardiola. L’Atlético de Simeone. Le Milan d’Ancelotti. La Juve de Conte. Tous ces ex-joueurs ont porté le maillot, ont senti le poids de ses couleurs et ont ensuite su faire passer ces clubs au destin international pour des familles locales. Aujourd’hui, le PSG grandit saison après saison. Mais quand l’on regarde la liste des entraîneurs à fort potentiel d’identification, l’option numéro un est plutôt inattendue…

Le PSG change vite. Trop, pour les nostalgiques et les amoureux des tribunes. Pas assez, pour d’autres, qui demandent déjà les têtes de Zlatan Ibrahimović et Thiago Motta, « trop âgés pour mener le club vers la C1 ». Toujours est-il qu’en période de changement, toute entité a besoin de références. Parfois, il s’agit de joueurs nés au club, comme le Real Madrid des années 2000, dont l’identité madrilène était portée par les seuls Raúl, Casillas et Guti. Parfois, il s’agit d’un entraîneur né au club, comme le FC Barcelone de Pep Guardiola. Enfin, il peut aussi s’agir d’un simple lien, une connexion temporelle, un moment passé ensemble. C’est le presque fait maison, comme dans le cas de l’Atlético Madrid et de Diego Simeone, madrilène de 1994 à 1997 et de 2003 à 2005. Si ces références sont aussi importantes, et si le chant « Olé olé olé olé Cholo Cholo » s’est fait entendre dans les travées du Vicente-Calderón dès le retour du technicien argentin, c’est bien parce qu’un club de football, aussi mondial puisse-t-il devenir, reste une culture locale.

Une culture qu’il faut connaître, côtoyer, appréhender et savoir interpréter. Forcément, à une époque où le rôle de l’entraîneur est de plus en plus important et tend vers celui de « gestionnaire de toute la vie de l’équipe première, et même plus », c’est cet homme qui doit au mieux incarner les valeurs du club. Aujourd’hui, le PSG connaît des mutations. Et si les départs douloureux de Sakho et Chantôme ont fait mal aux racines parisiennes, c’est finalement peut-être le départ de Leonardo qui a le plus coupé les ponts. Ancien joueur à une époque dorée, le Brésilien était un lien essentiel, comme Simeone. Aujourd’hui, Leonardo est donc parti, Carlos Bianchi est âgé, Youri Djorkaeff est occupé, Safet Sušić est ailleurs et Mauricio Pochettino semble bien installé en Premier League. Si l’on se met à fouiller dans l’histoire du PSG, il se trouve que la seule véritable option est inattendue : Marcelo Gallardo.

« Le meilleur match de ma carrière ? Un 0-0 insignifiant contre Sochaux au Parc »

Non, Gallardo ne connaît pas aussi bien le PSG que Simeone connaissait l’Atlético Madrid lors de son retour en 2011, et le « lien » peut même paraître illusoire. L’Argentin connaît même bien mieux l’AS Monaco – et les poings de Christophe Galtier – où il a joué et triomphé durant quatre saisons. Mais Gallardo a quand même connu le PSG des années 2000. C’était le PSG d’Alain Cayzac, en l’occurrence. Une année : 2007. Un PSG qui ne s’oublie pas et qui fait partie de l’identité du club de la capitale. Une période trouble, à la limite de la rupture, marquée par les profondes inquiétudes en championnat et l’ivresse sincère en coupe. Gallardo, lui, signe le 1er janvier 2007. Quinze jours plus tard, Guy Lacombe est démis de ses fonctions et remplacé par Paul Le Guen, qui vient de quitter les Rangers. Durant ce même mercato d’hiver, le PSG voit partir Pancrate, Dhorasoo et Paulo Cesar, fait venir Jérémy Clément et Luyindula. Un tout autre PSG, qui assure son maintien à la 37e journée contre Troyes, finit 15e et voit Pauleta s’attribuer le titre de meilleur buteur du championnat avec 15 buts. Sakho n’a que 17 ans, Gallardo en a 31. L’Argentin joue 28 matchs en un an et marque 2 buts sous le numéro 10 et le serre-tête.

« Le club était dans un moment difficile, je suis arrivé durant le mercato d’hiver, ce qui n’est jamais évident. Lacombe s’est fait virer, et Le Guen est arrivé avec des idées plus conservatrices. Le club jouait le maintien. Mon jeu ne lui plaisait pas trop et, en plus, j’ai connu une série de blessures. Ensuite, il avait son équipe, et quoi que je fasse, je savais que je ne jouerais plus. Je suis donc parti en janvier aux États-Unis. » Direction DC United. Ce PSG se sauvera finalement lors de la dernière journée à Sochaux, terminera finaliste de la Coupe de France et ira jusqu’au bout en Coupe de la Ligue. Deux saisons invraisemblables, mais très parisiennes, qui ont marqué le personnage Gallardo. Plus tard, il se souviendra qu’il n’a jamais retrouvé en Ligue 1 « le football français qu(‘il) avai(t) connu à Monaco, c’était un championnat très physique avec peu de jeu ». Lorsque le magazine El Grafico lui demande quel est le meilleur match de sa carrière, sa réponse est surprenante : « Je me souviens d’un PSG-Sochaux lors duquel j’avais tout réussi, mais qui avait fini sur un 0-0 insignifiant ». C’était au Parc, le 27 janvier 2007 (vidéo). Enfin, il y a aussi le souvenir d’un joueur : « Finalement, j’ai peu joué avec Pauleta, mais c’était un finisseur de puta madre (un super finisseur, en VF) ».

Pep Guardiola, folie, possession et pressing tout-terrain

Une poupée retrouvée au fond du placard ? Pas vraiment. Le Muñeco serait candidat si la direction du PSG se mettait à chercher un entraîneur historiquement lié au club – à court, moyen ou long terme, là n’est pas la question –, mais ce n’est absolument pas pour son passé de joueur au PSG, mais bien pour sa trajectoire d’entraîneur depuis 2012. En 2011, Gallardo prend sa retraite de numéro 10 au Nacional de Montevideo. À 35 ans, il a déjà son diplôme d’entraîneur en poche, conscient de son destin de meneur d’hommes « depuis (s)es 28 ans environ ». Dans la foulée, Gallardo prend une retraite d’une semaine à Buenos Aires et devient l’entraîneur du Nacional. Première saison, et premier titre de champion en 2012. Le devoir accompli, il décide de se reposer enfin, se rendant compte de la mission qui l’attend. Comme Pep Guardiola, auquel il dit « s’identifier très fortement dans la vision et la manière de vivre la profession d’entraîneur », Gallardo ne peut que tout donner. Après un an de repos, il se livre au Grafico : « Si tu investis vraiment le niveau de passion que requiert cette profession, être entraîneur consomme une grande partie de ta personne. La dynamique du métier te transporte même jusqu’à un niveau de folie ». Gallardo n’est pas devenu entraîneur parce que ça lui plaisait ou parce que c’était une suite logique à sa carrière, mais parce qu’il ne pouvait pas faire autrement : « Ça fait longtemps que j’analyse le football avec un regard d’entraîneur. Ça m’a même joué des mauvais tours sur la fin de ma carrière de joueur. Il y a beaucoup de gens qui n’aiment pas les gens capables d’analyser et de s’exprimer correctement… Dans un football médiocre et dans des situations institutionnelles bâtardes, il vaut mieux ne pas trop la ramener... ».

C’est finalement en juin 2014, il y a près d’un an, qu’il revient aux affaires. Lorsque Gallardo remet les pieds dans « son » River Plate, les Millonarios ne sont plus ce qu’ils étaient dans les années 1990. Ils ont connu la B et la dette, mais le président Rodolfo D’Onofrio semble bien décidé à structurer le club vers de futurs succès. L’arrivée de Gallardo propulsera River vers un niveau de stabilité qui semblait inespéré. Lors du Tournoi de transition 2014 (d’août à décembre), Gallardo bat le record d’invincibilité du club avec 31 matchs sans défaite, remporte la Sudamericana (Ligue Europa locale, ndlr) en éliminant Boca en demi-finale (premier entraîneur de River à battre Boca dans une confrontation à élimination directe d’un tournoi international) et accroche une seconde place avec un effectif qui ne pouvait pas donner plus (dépassé par le Racing à 2 journées de la fin, entre deux Superclásicos). Aujourd’hui, River est premier ex-aequo avec Boca après 10 journées du Tournoi 2015. Mais l’essentiel est ailleurs : dans un pays où les résultats dominent les idées de jeu depuis des années, le River de Gallardo est en train de devenir une marque de fabrique pour la priorité qu’il donne à la possession et au pressing tout-terrain. Et pourtant, Gallardo n’a ni Xavi ni Iniesta.

« Le meilleur River que j’ai vu en tant qu’expression collective »

Le mieux placé pour décrire le phénomène est le président D’Onofrio, dans le Grafico : « C’est la meilleure équipe de River que j’ai vue en tant qu’expression collective. J’ai vu beaucoup d’équipes extraordinaires de River, mais avec de grandes individualités : là, c’est le collectif qui a fait grandir les joueurs. Le plus impressionnant, c’est la culture sportive qu’il a inculquée à River en si peu de temps : le fait de jouer d’une certaine manière, que l’arrière droit des moins de 18 ans sache exactement ce qu’il faut faire quand il joue avec la réserve, parce que toutes les catégories jouent de la même façon. Gallardo est en train de rendre à River son identité. Aujourd’hui, les supporters de River marchent fièrement avec leur maillot dans la rue. » En ce mois de mai d’automne argentin, Gallardo s’apprête d’ailleurs à jouer trois Superclásicos en l’espace de 10 jours (championnat et Libertadores), dans une hystérie qui se rapproche de ce qu’avait connu l’Espagne des Clásicos en 2011.

Car en Argentine plus qu’ailleurs, les entraîneurs travaillent au milieu d’une pression multiforme que l’on retrouve difficilement ailleurs, pour des raisons culturelles et financières : la pression du résultat (surtout pour River et Boca) et des médias, très culturelle, mais surtout la pression de l’état éphémère ambiant qui habite des équipes qui changent tous les six mois. Ainsi, derrière l’exemple de Diego Simeone, ce championnat argentin appauvri est en train de créer une file d’entraîneurs très compétents, véritables héros de la gestion d’hommes, devant faire face à des ressources, un matériel et des conditions de travail qui font croire que l’Europe est un paradis. Simeone l’a dit : il a tout appris de la gestion de groupe en Argentine, de River au Racing. Gallardo, lui, fait partie de cette file. La question est de savoir si un jour, le PSG aura l’audace ou le besoin, comme l’Atlético, de revisiter son histoire pour mieux construire son futur.

Markus, à Buenos Aires

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Article publié le 28/04/2015 sur SOFOOT.com

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