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Balcaza : « La lenteur, c’est un talent »

Carlos Balcaza

Depuis près de 50 ans, il forme les meilleurs meneurs de jeu d’Argentine. Arrivé au centre de formation du club d’Argentinos Juniors en 1969, Carlos Balcaza a vu passer Diego Maradona, Sergio Batista, Fernando Redondo, Esteban Cambiasso, Juan Roman Riquelme ou encore Leo Pisculichi. Et alors que le reste du monde a tendance à dénaturer les numéros 10 dans le moule de la vitesse et de l’athlétisme du football moderne, Balcaza répète qu’« en football, un seul joueur qui comprend mieux le jeu que tous les autres peut faire la différence pour toute l’équipe ». Le numéro 10, qui continue à s’épanouir sur les terrains d’entraînement d’Argentinos Juniors. Un club qui demande à ses joueurs de ne pas écouter leurs entraîneurs, et qui demande à ses entraîneurs de ne pas gagner leurs matchs.

Entretien publié le 25/06/2015 sur SOFOOT.com

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Alors, il était comment, le jeune Diego Maradona ? Moi, je suis arrivé en 1969, il y a 46 ans. La première catégorie dont j’ai été responsable, c’est la génération 1958. Maradona, c’est la 1960. On m’a vite mis dans le bain, disons… Mais il n’y avait pas besoin d’avoir vu beaucoup de matchs de football pour voir quelque chose de spécial chez ce gamin. C’était du jamais vu. Il était haut comme ça (il montre la hauteur de ses hanches), donc on s’attendait à voir jouer un enfant, et pourtant il nous a fait voyager…

Comment êtes-vous allé le trouver ? Ça, c’est le mérite de Francisco Cornejo. Et un peu grâce à la chance. Diego avait 8 ans, et était allé accompagner un ami pour un test. Francis n’arrivait pas à croire qu’il n’avait que 8 ans. Et le pire, c’est que Diego n’avait même pas de papier, de carte d’identité ou quoi que ce soit pour prouver son âge ! On a dû attendre quelques jours pour le croire. Il jouait comme un homme, et je pense qu’il jouait comme ça depuis la naissance.

C’est-à-dire ? C’était un nain ! Mais sa façon de poser le pied sur le ballon, de se déplacer, de tout voir avant les autres, de toujours réclamer la balle, c’était surnaturel. Cela ne servait à rien de lui donner des conseils en gueulant depuis le banc de touche, il prenait toujours la bonne décision. Sa maturité footballistique, c’était fou. Il jouait comme un adulte. On ne pouvait que lui donner quelques conseils techniques, le forcer à partir sur son pied droit, le pousser dans le travail. Nous, on l’a laissé grandir tranquille. C’était un super garçon, d’origines sociales très modestes. Il ne demandait rien à personne, à part un ballon tous les jours. Et puis il est parti vite. À 15 ans, il jouait déjà avec les pros. Et pendant 5 saisons, il a été élu meilleur buteur du championnat argentin. 116 buts en 167 matchs pour nous, c’était pas mal pour un numéro 10.

Maradona Argentinos

En quoi cela a-t-il aidé le développement du club ? Le centre de formation a gagné en prestige grâce à deux événements : le phénomène Diego Maradona dans les années 1970 et la victoire en Copa Libertadores en 1985. Mais le premier, c’est Maradona. Vu que Maradona a joué avec l’équipe pro dès ses 15 ans, toute l’Argentine a vu que notre club donnait sa chance aux plus jeunes. Alors, entre Boca et River qui recrutaient beaucoup et Argentinos qui faisait jouer les jeunes, les parents préféraient Argentinos. Toute l’Argentine a vu grandir cette génération des Cebollitas, et forcément, les gens se sont dit « ah, dans ce club, on fait les choses bien pour les jeunes » et ils ont commencé à vouloir venir ici. Avant, on avait trois catégories et cinq ballons, et paradoxalement, on sortait plus de bons joueurs. Maintenant, il faut avoir tout ça (il montre d’un grand geste le centre d’entraînement) pour les faire venir, sinon ils vont ailleurs…

Et alors, comment avez-vous fait pour récupérer les meilleurs jeunes argentins avant que Boca et River ne mettent la main dessus ? Le recrutement a longtemps été dopé par notre partenariat avec le Club Parque, un petit club local qui repérait et entraînait des gamins de 5 à 9 ans. Là-bas, il y avait des recruteurs qui voyageaient dans toute la région et même dans tout le pays. On les formait là-bas, puis ils venaient au centre d’Argentinos. Le père de Checho Batista, José Batista, a eu un grand rôle à jouer durant toutes ces années. Mais en 1997, c’est Boca qui a réussi à récupérer cette filiation, en subventionnant le Club Parque. C’est vrai que, par la suite, on a connu des années difficiles, mais on a su démontrer qu’on ne dépendait pas uniquement du recrutement des jeunes. En fait, je pense que la mystique de notre centre a survécu grâce à notre philosophie d’entraînement : le droit à l’erreur, le jeu en priorité et le respect du talent naturel.

Y a-t-il une uniformisation des systèmes de jeu pour toutes les catégories chez Argentinos, comme au Barça ? Non, ici il n’y a pas de système généralisé pour chaque catégorie. On préfère donner cette liberté à l’entraîneur, parce qu’on pense que durant leur carrière professionnelle, les joueurs devront savoir s’adapter à tous les types de football. Mais cela n’empêche pas d’exiger du beau jeu. En revanche, dès qu’un numéro 10 joue dans une catégorie, on le met en valeur dans notre système de jeu. Ce poste a tendance à disparaître, donc il faut en profiter. C’est une priorité. On pense que ça reste le poste qui crée le plus de volume de jeu et le plus d’actions, avec le numéro 5 devant la défense (en Argentine, le 5 est l’équivalent du 6 en France). Cela peut paraître idiot, mais en football, un seul joueur qui comprend mieux le jeu que tous les autres peut faire la différence pour toute l’équipe. Est-ce que c’est vrai dans d’autres sports ? Aucune idée. Mais quand tu comprends ça, tu comprends qu’il faut prendre soin du talent, le laisser grandir, lui donner une personnalité pour survivre.

Cela veut dire quoi exactement, la personnalité d’un footballeur ? Batista paraissait lent sur le terrain, mais dans la tête, il était plus rapide que tous les autres. À la place de se forcer dans la salle de musculation pour transformer son jeu, il avait accepté sa lenteur pour l’utiliser dans le sens du collectif, et développé un meilleur sens du jeu. Cambiasso, c’était pareil. Redondo, idem. Le point commun de tous ces joueurs formés à Argentinos Juniors, c’est leur capacité à penser le jeu, à savoir ce qu’ils font, à comprendre les mécanismes du collectif. Ils n’ont pas une simple position, ils ont un rôle qu’ils épousent. C’est ça, avoir de la personnalité sur le terrain : prendre le recul nécessaire pour comprendre le jeu et ta place au sein du jeu.

En France, on connaît bien Sorín… Ah, Juan Pablo, il a une vraie histoire ici. Aujourd’hui, il travaille pour la télé, il écrit. Cela ne m’étonne pas du tout. À 14 ans, je me souviens qu’on était allés jouer un tournoi dans l’intérieur du pays. La veille d’un match, je fais le tour des chambres. Le seul qui avait des bouquins sur sa table de chevet, c’était Sorín. Je me souviens de quand il avait été repéré. On jouait sur le terrain annexe de River qui était juste à côté du stade le Monumental. L’équipe première de River s’entraînait juste avant notre match, et le staff était resté pour regarder notre match. Les mecs n’avaient que 14 ans, hein. Le coach, c’était Passarella. Au bout de quelques minutes, il vient me voir. « C’est qui le 13, là ? » Quatre ans plus tard, Sorín signe à River. Ils n’avaient pas arrêté de garder un œil sur lui, mais ils savaient bien qu’il allait se développer correctement ici.

En quinze ans, le football et la vie des footballeurs ont beaucoup évolué. Cela se ressent chez les jeunes ? Les jeunes ont toujours été confrontés à des problèmes. Dans les années 1970, c’était pareil. À cet âge-là, cela va très vite. Ils ne viennent pas tous du même milieu, mais certains peuvent tomber dans la drogue, la violence… Ou même avoir une copine. Ah, la copine, si elle n’aime pas le foot, ça complique tout. Les Argentins sont des romantiques… Mais le milieu ne veut pas dire grand-chose. Riquelme devait se taper trois bus collectifs différents pour arriver à l’entraînement tous les matins. Redondo, il vient d’une famille aisée, cultivée, mais pareil, il prenait le bus pour ne rater aucun entraînement. Il était toujours là, peu importe ce que sa famille avait prévu…

Est-ce que la passion du jeu disparaît chez les jeunes d’aujourd’hui ? Elle ne disparaît pas, elle change. Le jeu a changé, l’époque aussi. Donc c’est normal. Avant, quand tu entrais dans un vestiaire, il y avait un silence total. Aujourd’hui, cela papote. Les joueurs se montrent des vidéos sur leur téléphone, ils discutent des soirées, des filles, de tatouages, mais peu de football. Avant, je pense que le football était plus une façon de vivre. Aujourd’hui, les jeunes pensent en termes de contrats et d’argent plutôt qu’en termes de minutes de jeu et de place en équipe première. Il n’y a aucun doute là-dessus. C’est triste, mais il faut l’accepter, cela ne sert à rien de combattre les changements d’époque. Entre Maradona et Messi, tout a changé. Cornejo, qui par la suite a continué à fréquenter Maradona, racontait toujours cette anecdote pour démontrer l’amour du ballon de Diego : « Si Diego est à une soirée en costume blanc, et qu’un ballon sale est lancé sur la piste de danse, tu peux être sûr qu’il va faire un contrôle de la poitrine. » (rires)

Que cherchent les recruteurs aujourd’hui ? Je pense vraiment que la grande majorité des jeunes sont d’abord ici parce que ça les amuse, de jouer au football. Ils aiment ça, ils aiment se lever à 6h du mat’, prendre un bus d’une heure et venir taper dans le ballon. Ils aiment cette vie, c’est un fait. Ensuite, en plus de jouer, il y en a qui aiment vraiment s’entraîner, qui le font avec soin. Et puis, tu vois qu’il y en a certains qui se montrent prêts à porter cette responsabilité de devenir footballeur professionnel. Car c’est une vraie responsabilité, il ne faut pas croire que c’est facile ! Généralement, dès les 15-16 ans, on a une idée de ceux qui peuvent aller très loin, parce que leur personnalité se révèle. Mais cela implique beaucoup de choses, de sacrifices, de discipline. Tous les week-ends, on voit dans les gradins des mecs du FC Barcelone avec des cahiers, ils prennent des notes, connaissent les noms de tous les joueurs, leurs caractéristiques. Mais derrière, ils s’intéressent surtout à l’entourage du gamin, à sa maturité, à sa force de caractère. C’est ça qui fait la différence.

La personnalité compte plus que le talent ? Le talent a besoin de personnalité pour grandir. C’est comme ça qu’il se nourrit. Parce que même si le talent est là, il doit toujours se démontrer sur le terrain chaque dimanche. Toi, moi, n’importe quel joueur qui a joué en jeunes a déjà mis des buts magnifiques. Ça arrive, si t’as un peu de talent. La différence se fait chez ceux qui arrivent à les mettre tous les week-ends. Dans ce sens-là, le football est une permanente remise en question. Et il faut être fort dans la tête pour continuer à travailler même lorsque tu écrases déjà ta catégorie, aller jouer chez les plus âgés, etc. Cette personnalité, elle sert à protéger le talent. Je te donne un exemple. Si un entraîneur disait à Riquelme qu’il avait besoin de courir sur le côté pour récupérer plus de ballons, qu’est-ce qu’il faisait ? Est-ce qu’il écoutait son entraîneur ? Non. Quand tu as la personnalité suffisante pour te connaître et connaître le jeu, tu fais ce que tu sais faire de mieux, pas ce qu’on te demande de faire. Il ne s’agit pas de désobéir, mais de jouer sur ses points forts plutôt que d’essayer de gommer ses défauts. Ensuite, Riquelme lui répondait que si l’entraîneur avait besoin de quelqu’un pour courir sur le côté, il valait mieux demander à quelqu’un d’autre.

Il ne faut pas toujours écouter son entraîneur, alors ? Prenons un autre joueur. Fernando Redondo, lui, il avait une classe extraordinaire. Il était gaucher, très grand, fort. Du coup, un jour, on avait pensé qu’il pourrait aussi jouer défenseur central. Au milieu d’un match d’entraînement, je lui dis : « Eh, Loco, descends d’un cran et joue libéro. » Je ne sais pas pourquoi, il n’était pas particulièrement foufou comme gamin, mais il tenait à ce surnom, « El Loco ». Bref, vu qu’il est éduqué, il ne dit rien et accepte de jouer derrière. Il fait ce qu’il a à faire. Après le match, je vais me doucher, et quelqu’un vient toquer à la porte. Je vais ouvrir, et là, Fernando me dit : « Eh, qu’on soit clair, moi, je joue milieu défensif et c’est tout, hein. » Je l’ai rassuré : « Bien sûr, pas d’inquiétude. » C’est vrai qu’il y a une infime différence entre ces joueurs de grande personnalité et les joueurs moyens qui se prennent pour des cracks et n’en font qu’à leur tête. Mais entre les deux, le talent fait la différence. Le problème, c’est quand une décision tactique idiote dénature le talent d’un joueur créatif.

Redondo balcaza

Alors, est-ce que le numéro 10 est en train de disparaître ? Je reste persuadé que c’est un rôle naturel dans le football, donc les joueurs continuent à jouer comme ça, comme le frère de Riquelme par exemple. Sebastian, il sait construire le jeu, il a une bonne frappe, il est habitué à être sous pression près du but. Mais le football a changé, et les systèmes actuels font que l’on accorde plus d’importance à la vitesse, l’accélération et les changements de rythme qu’à la vision du jeu ou la pause. Tu vas sur internet, tu tapes « préparation physique » ou cherches des exercices d’entraînement de phase offensive, et tu trouves facilement ce qu’il se fait partout. Par exemple, cet exercice à quatre ou cinq contre deux où l’attaque est en supériorité numérique, ça entraîne quoi ? La vitesse des ailiers ? À force, tu dénatures certains joueurs. Plus ils doivent aller vite, moins ils apprennent à développer d’autres talents. Si un milieu offensif se retrouve en supériorité numérique, on espère bien qu’il saura trouver la solution. Mais ce qu’on veut, c’est l’entraîner à trouver des solutions là où elles n’existent pas, en infériorité numérique.

C’est la vitesse qui tue le numéro 10 ? Il y a de moins en moins de numéros 10 parce que le numéro 10 est rejeté. Trop petit, trop lent. Je ne dis pas que Maradona aurait été rejeté aujourd’hui, hein. Mais Riquelme l’a été. À 13 ans, il n’avait rien d’un Maradona, mais avec ce talent, sa personnalité et son éthique de travail, il est devenu un Riquelme. C’est possible que l’Argentine soit passée à côté de très nombreux Riquelme. Parce qu’ils étaient trop lents à 13 ans, t’imagines ? Le talent, ça se perçoit ou ça se rate. Quand tu n’as que quelques minutes pour observer un joueur, tu peux toujours te tromper. Il peut jouer contre un adversaire plus grand et être en difficulté, il peut être dans un mauvais jour. Mais en une prise de balle, parfois, tu vois la différence. En fait, tu vois le joueur qu’il peut devenir à 20 ans. C’est ça qui nous intéresse. Et ce n’est pas un hasard si Argentinos s’est transformé en une usine à former des créateurs de jeu. C’est parce qu’ils ont grandi dans un cadre où ils avaient le temps et l’opportunité de se tromper. Et on apprend plus vite comme ça qu’en gagnant des championnats par la force ou le physique. On forme à jouer, non pas à gagner.

Riquelme, il est né numéro 10 ? Chez nous, Riquelme était un petit mec. Au départ, il tenait tellement à jouer numéro 10 qu’on insistait, mais c’était une erreur. Il était trop petit, il ne tenait pas la balle en pivot. Il voulait absolument jouer enganche, mais dos au but, il se faisait bouffer. Son père venait me voir après l’entraînement, et me disait : « Allez, laisse le partir dans un autre club, je veux qu’il s’amuse et qu’il joue où il veut. » Et je lui répondais : « Non, je veux le garder, il compte pour nous, mais je ne peux pas t’assurer qu’il sera titulaire dès cette saison. » Il a attendu. Un jour, j’ai eu l’idée de le faire jouer au poste de numéro 5, devant la défense. Je lui ai dit de courir après son adversaire, de lui prendre la balle et de s’amuser. Et c’est comme ça qu’il s’est mis à construire le jeu, au départ de l’action, un peu comme Pirlo aujourd’hui. Avec sa vision du jeu, il s’est vite fait remarquer.

Et alors, un grand joueur, ça peut se rater ? C’est ce qui fait la force d’Argentinos Juniors. Nous, par rapport aux grands clubs d’Argentine, on peut se permettre de se tromper. Argentinos a souvent fait ça : récupérer des joueurs laissés libres à 13 ans parce qu’ils étaient trop petits. Les autres clubs, comme Boca ou River, ils veulent gagner toutes les divisions inférieures. Alors ils prennent des joueurs grands pour leur âge. Nous, on s’en fout. On les attend. On forme des futurs joueurs, pas des équipes de moins de 13 ans. Cette lenteur, cette pause, c’est un talent. Si tu ne l’as pas, tu ne peux pas l’apprendre. En revanche, de nombreux joueurs l’ont et la perdent. C’est ce qui a failli arriver avec Riquelme. Quand je l’ai vu jouer, il a attiré mon attention par sa lenteur. C’est quelque chose d’unique. Dans un football toujours plus rapide, le type était lent avec les pieds, mais sa vitesse mentale était si rapide qu’il voyait les actions avant tout le monde.

Propos recueillis par Markus, à Buenos Aires

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Zielinski : « Le système, c’est le moins important »

Ruso Zielinski tactica

Diego Simeone ? Tata Martino ? Alejandro Sabella ? Et si le meilleur entraîneur argentin des dernières années était Ricardo Zielinski, alias le Russe ? Depuis 2011, le barbu costaud aux airs plutôt slaves que latins a fait des Piratas de Belgrano la sensation de la première division argentine. Une ascension provinciale qui cache l’organisation d’un club sérieux au pays de l’éphémère et des raccourcis, mais qui a surtout révélé Zielinski. Un entraîneur de football au chemin cabossé, qui a longtemps vécu de son bar plus que de son tableau noir, et qui a des choses à dire.

Le barrage Belgrano contre River en 2011, c’était un peu les pirates contre l’empire, non ? Et il paraît que l’empire n’a pas tout fait dans les règles… La veille du match retour à Buenos Aires, entre 200 et 300 supporters de River ont manifesté devant notre hôtel pour nous empêcher de dormir. Quelques-uns avaient même réservé des chambres dans l’hôtel et ont pu balancer des fumigènes dans les couloirs des chambres. Ils l’ont fait deux fois en plein milieu de la nuit et il a fallu tout évacuer et descendre dans le lobby. Et dans ces situations, tu dois descendre par les escaliers… On était là, en caleçon, à aider les personnes âgées… Mais bon, on savait que ça allait arriver. On n’a pas donné beaucoup d’importance à cette histoire. Et puis, je viens d’Isla Maciel (quartier populaire du Sud de Buenos Aires, ndlr), ils n’allaient pas m’intimider avec ça…

D’où est sorti Belgrano ? En 2001, le club a fait faillite (une dette de 20 millions de pesos, ndlr) et le club a été repris par Armand Pérez en 2005. Le président l’a sorti de ses problèmes en payant la dette du club progressivement, en 5 ans. Moi, je suis arrivé fin 2010, et institutionnellement, le club était déjà remis sur le droit chemin. Je suis arrivé dans une structure très fonctionnelle, et c’est ce qui m’a séduit. Mais sportivement, ça n’allait pas (trois saisons et demie d’affilée en seconde division, ndlr). Avec mon staff, on a eu de la chance, parce qu’on a immédiatement mis le sportif au niveau de l’institutionnel. On est remonté en première division dès la première saison, et avec la vente de Franco Vázquez à Palerme et d’un autre garçon, on a pu acheter un terrain pour construire ce centre d’entraînement. Tout est allé très vite, mais avec de belles bases, pas à pas.

Quels sont les mérites du président Armando Pérez ? Tout part de lui. Avec l’argent encaissé par les ventes, n’importe quel autre président aurait racheté de nouveaux joueurs, pris des risques, cédé à la pression populaire pour ramener des « renforts ». Mais pas lui. Il s’est dit qu’un centre de formation de qualité nous rapporterait de futures belles ventes. Et aujourd’hui, pour le sérieux de ses dirigeants, sa structure et son centre d’entraînement, je n’ai pas peur de dire que Belgrano fait partie des cinq meilleurs clubs d’Argentine. Le budget compte, mais l’intelligence aussi. Quand un club travaille pour réussir, la réussite n’est plus une surprise.

Quelle est la clé pour que le centre de formation fasse partie du projet sportif de l’équipe première ? C’est une question d’harmonie. Cela ne passe pas seulement par les joueurs, mais tout ce petit monde qui les entoure. Et les jeunes en font partie. Nous, pour des questions naturelles, on privilégie toujours les jeunes du club plutôt que le marché extérieur. Et c’est un cercle vertueux. Les jeunes voient que Belgrano donne sa chance aux jeunes, et donc les meilleurs jeunes veulent venir ici. C’est un long processus. Cela fait quatre ans qu’on est dedans. Fondamentalement, ce sont des messages envoyés à l’extérieur. C’est ce qui est arrivé avec Argentinos Juniors : ils ont formé Maradona et l’ont fait débuter à 15 ans en équipe première, et pendant les trente années suivantes, tous les jeunes ont voulu aller là-bas (Redondo, Riquelme, Cambiasso, Sorín, entre autres, ndlr). À une autre époque, on n’avait pas ça. Les équipes de Buenos Aires avaient les meilleurs joueurs de Córdoba. C’est une tendance qu’il faut lancer, pour donner envie aux joueurs de venir et transmettre du sérieux. Rosario et Córdoba sont des viviers exceptionnels, mais avant, ils allaient tous à Buenos Aires. Dans le futur, les fruits seront récoltés. Aujourd’hui, si un Javier Pastore ou un Pablo Aimar traîne quelque part dans les rues de Córdoba, on peut espérer qu’il viendra toquer à la porte de Belgrano pour se former, à la place de rejoindre la capitale.

Et que manque-t-il aux autres clubs pour reproduire ce schéma ? De la patience. Nous, on a lancé notre processus d’équipes de jeunes il y a quatre ans, et on a des résultats. Donc c’est très bien. Mais parfois, tu fais tous les efforts du monde dans le bon sens, et ça ne vient pas tout de suite. Si tu veux faire jouer des jeunes, il faut être sûr de toi et de tes idées, hein… Mais les gens n’ont pas de patience. Au mercato, t’as des équipes qui dépensent 1000, et d’autres qui dépensent 10. Le problème, c’est qu’à l’heure de juger le travail de chaque staff, personne ne se souvient de ces conditions de départ. Au milieu de la saison, tout le monde a déjà oublié si tu as pu dépenser beaucoup, si tu as dû vendre tes meilleurs joueurs, si tu joues avec des joueurs de la réserve, etc. Et je ne parle pas des blessés, hein, parce que là, j’estime que la responsabilité repose sur les épaules du staff.

Vous avez toujours su que vous alliez entraîner ? Je me suis blessé assez jeune (sur un duel avec un autre gaillard : Sergio Batista, ndlr) et j’ai réalisé à ce moment-là que je n’atteindrais pas le niveau que je souhaitais en tant que joueur. Alors, je me suis mis à m’intéresser à ce que faisaient mes entraîneurs. Très tôt, j’ai pris des notes sur les exercices, je me mettais à voir des choses que les autres joueurs ne voyaient pas. C’est une question d’attention, rien de sorcier. Et c’est comme ça que j’ai commencé. Mais bon, ça ne m’a pas évité de débuter dans la catégorie la plus basse du football argentin, où j’ai dû gagner, gagner et gagner. Dans ces divisions, soit tu gagnes et tu montes, soit tu ne changes jamais de division. C’est une constante en Argentine. Tu dois être champion pour changer de division. Ou alors, t’es un Simeone.

C’est-à-dire ? Regarde les entraîneurs d’Amérique latine qui partent entraîner en Europe. Ils partent grâce à leur image, pas vraiment pour leurs mérites en tant qu’entraîneur. J’ai énormément de respect pour le superbe travail de Diego Simeone, mais il n’a pas été engagé par Chelsea : il a été engagé par l’Atlético parce qu’il connaissait les gens et qu’il avait laissé une super image là-bas lorsqu’il jouait au club. Il n’y a pas beaucoup de secrets dans le football. Moi, vu que je n’avais pas un nom assez gros pour débuter en Primera, donc j’ai dû commencer dans la C. Et il a fallu gagner beaucoup pour monter. Le système est comme ça.

On a beaucoup parlé de Belgrano comme d’une machine efficace à gagner des points. C’est quoi, le style Zielinski ? Le style n’est pas donné par un entraîneur, mais par les joueurs. Si seulement t’as des joueurs de niveau, le style peut varier. Dans ce sens-là, il faut être assez intelligent pour ne pas tomber dans la prétention et savoir comment les joueurs que t’as à disposition peuvent jouer. Il ne suffit pas de jouer en 4-2-3-1 pour jouer comme le Real Madrid. Il faut les joueurs, sinon je ne te dis pas ce qui va se passer… (rires) Les gens pensent qu’en copiant un système, tu vas bien jouer. Mais un système, ça peut s’analyser, ça ne peut pas se copier. En ce qui concerne nos équipes, elles ont toujours été dures, difficiles à jouer, inconfortables pour les adversaires. Mais ça, ce n’est pas un style. C’est un état d’esprit.

Et le système de jeu, ça n’est pas important ? Le système, c’est le moins important. Tous les systèmes ont été champions, tous les systèmes ont été relégués. L’important, c’est les joueurs, toujours. Donc l’entraîneur, il doit avant tout savoir interpréter. De quoi a-t-il besoin ? Trois attaquants ? Et si t’en as pas ? Et deux lignes de 4 ? Oui, mais si tu n’as pas d’ailiers ? Et deux attaquants ? Tout dépend des joueurs. Or, les joueurs ont une essence, meilleure ou pire. Ils sont modifiables, mais l’essence ne se modifie pas : un joueur peut devenir plus ou moins ordonné et discipliné tactiquement, mais l’intelligence de jeu, la lecture du jeu, elle est naturelle. J’aimerais avoir des joueurs qui savent résoudre les situations en pensant sur le terrain, mais par nécessité économique, on ne peut pas acheter de joueurs d’élite. Donc les équipes comme Belgrano, au budget très faible, ne s’appuient pas sur un seul joueur, mais sur un ensemble.

Zielinski joueur

Qu’est-ce qu’apporte un entraîneur, alors ? Aujourd’hui, tu ne peux pas te baser sur un seul point fort. Entraîner, c’est un tout. Les détails font que tout marche bien ou mal. Si tu te trompes sur un détail, tu peux tout faire tomber. Rien n’est plus important que le reste. Ce que j’essaye de faire vraiment, pour que les joueurs et les gens donnent le meilleur d’eux-mêmes, c’est de faire en sorte que tout le monde soit heureux et travaille convenablement dans une belle ambiance. Ça part de la star de l’équipe première au premier employé du centre d’entraînement. Et puis, il y a l’entourage, tous ces gens que les joueurs croisent. Certains ne donnent pas assez d’importance à l’entourage, mais c’est primordial. Cela rejoint ce qu’on disait tout à l’heure sur les succès du centre de formation. Et ensuite, seulement après, sur la tactique, tu peux faire des erreurs. Mais tu dois créer un contexte positif. C’est la clé. Et pour ça, deux qualités me paraissent essentielles : la simplicité et le fait de savoir tirer le meilleur de chaque joueur. Surtout quand t’entraînes dans l’austérité, et non dans l’abondance.

T’as des exemples ? J‘en ai discuté avec Paolo Montero, l’ex-Uruguayen de la Juve, à propos d’Ancelotti et de Lippi. Il nous avait raconté une histoire. À Turin, Lippi avait préparé un entraînement, et ça n’avait pas du tout marché. Apparemment, c’était une histoire de positionnement du latéral par rapport à ses milieux. Lippi était convaincu de son idée, et il insistait pour que les joueurs reproduisent son schéma. Puis, après autant d’essais que d’échecs, Lippi arrête l’entraînement et demande à Ciro Ferrara ce qu’il pense de la nouveauté. D’après Montero, Ferrara lui a dit pourquoi ça ne marchait pas, et lui a donné une autre idée. Ça a marché, et Lippi a fait en sorte d’entraîner cette phase de jeu d’après les concepts de son joueur. Il faut avoir une grandeur fantastique et une autorité énorme pour être capable de faire ça devant tout un groupe.

On t’a longtemps catalogué comme un entraîneur de seconde division, non ? Je n’ai jamais vécu du football, jusqu’à très récemment. Durant toute ma carrière, j’ai toujours dû faire des petits investissements à droite à gauche pour aider. Je faisais de l’entrepreneuriat familial, quoi. Je tenais un bar à Lanus, par exemple. À l’époque, il fallait payer cher le câble pour pouvoir voir les matchs, tout le monde n’en avait pas les moyens, donc tous les bars étaient des mini-stades. C’était bien, pour voir les matchs. Aujourd’hui, c’est différent avec le programme Futbol para todos (tous les matchs de football argentins sont retransmis sur une chaîne publique, ndlr). Bref, ce que je veux dire, c’est que malgré cette vie différente, je n’étais pas un moins bon entraîneur qu’aujourd’hui. Il n’y a pas d’entraîneurs de première division et d’entraîneurs de seconde division. Pour moi, il y a des bons entraîneurs et des mauvais entraîneurs. C’est comme les journalistes. Ce n’est pas parce que tu travailles pour un grand média que tu es un meilleur journaliste qu’un type qui bosse pour une radio locale. Ce n’est pas où tu exerces ton métier qui importe, c’est comment. Pareil avec les coachs.

Et dans ce bar, tu regardais plus particulièrement les matchs de quelle équipe ? San Lorenzo. C’est l’équipe la plus grande d’Amérique. Mais oui, je sais, ils ont mis un siècle à le rendre officiel… (rires)

Qu’est-ce que t’a apporté cette expérience dans les divisions inférieures ? Tu apprends toujours plus des erreurs que des bons choix. Alors forcément, imagine en 15 ans…

Comment va le football argentin ? Le football argentin a des points forts, et le premier est que son championnat est une source inépuisable de générateurs de talents. Le point faible, c’est que ces talents s’en vont très vite, et reviennent très tard. Il y a un écart générationnel entre ceux qui naissent et ceux qui meurent ici. Prenons l’exemple de Franco Vázquez… Il a pris du temps pour s’adapter au football européen. Mais c’est parfaitement normal. En réalité, même ici, sous notre direction, il n’était pas tout le temps titulaire, il alternait. Mais la vente est allée vite. Il a fait une super saison, et ça a suffi pour convaincre Palerme. C’est pareil pour tous les joueurs sud-américains qui partent en Europe, ils ont trois équations à résoudre de façon immédiate : une question mentale de bien-être, une question physique de mise à niveau disciplinaire au niveau des entraînements et de l’alimentation, et une question footballistique liée à la compréhension d’un nouveau championnat, sans parler des nouveaux coéquipiers, d’un nouvel entraîneur. Et donc presque personne ne peut assimiler tout cela si rapidement, surtout lorsqu’ils ne sont pas prêts. Il leur manque quelques minutes au four, quoi.

Ça n’a pas toujours été comme ça ? Avant, on arrivait en première division à 24 ans. Eux, ils partent à dix mille kilomètres de leurs repères avec peu de matchs joués, peu d’expérience, et le processus d’adaptation en Europe n’est pas facile. Ils sont confrontés aux meilleurs joueurs au monde. Ils ne sont pas bien « cuits ». Vázquez s’est mis à bien jouer seulement l’an passé en Serie B, après avoir eu des difficultés en Serie A et en Liga avec le Rayo. Dans quelques clubs européens, tu joues un ou deux matchs, ça ne marche pas trop et un nouveau joueur est acheté. Vivre en Europe n’est pas évident. C’est un autre continent, pas de famille, pas de maison. Et puis c’est des gamins à 20 ou 21 ans. Leur copine leur manque… La femme, c’est primordial pour un joueur de football.

Comment juger le niveau du championnat argentin, alors ? Pour moi, ça reste l’un des cinq ou six championnats les plus compétitifs au monde, en ce qui concerne le défi qu’il représente pour les entraîneurs. Regarde, on a fini deux fois deuxième ces dernières années (en 2011 et 2012, ndlr). Une fois à égalité avec le Racing de Diego Simeone, et une autre à égalité avec le Newell’s de Tata Martino. Deux des meilleurs entraîneurs au monde, non ? En Europe, c’est un peu plus facile au niveau de la compétition. Ici, les entraîneurs doivent avoir énormément de qualités pour réussir, parce qu’en plus des aléas du football et de l’adversaire, tu dois assembler une équipe avec un matériel qui n’est pas le même qu’en Europe. Il faut des capacités pour créer, pour construire… et aussi pour détruire… (clin d’œil)

Tu regardes beaucoup de football européen ? Bien sûr. Ici, on regarde combien de matchs tous les week-ends, les gars ? 15, 20, 30 matchs ? La Serie A, la Bundesliga, la Premier et la Liga. Tout ce qui passe, quoi. Le club a des observateurs et des analystes de vidéos, mais pour nous, le staff, c’est une question personnelle. On ne peut pas s’en passer. On vient ici le week-end et on travaille en regardant des matchs de football.

À quel entraîneur t’identifies-tu le plus ? Celui que j’aime le plus, c’est Mourinho, même s’il a fait quelques trucs qui ne m’ont pas plu ces dernières années. Mais généralement, chaque entraîneur essaye de prendre des éléments de chaque grand technicien. Ancelotti, ça c’est un entraîneur que j’admire. Pas forcément pour son jeu, mais pour sa simplicité. Dans cette profession, il faut savoir être le plus simple possible, et attention hein, c’est très compliqué d’être simple dans tous les secteurs du métier d’entraîneur. Et j’ai l’impression qu’Ancelotti est un as de la simplicité. Comme Carlos Bianchi l’a été en Argentine.

T’aimerais entraîner en Europe ? Oui, bien sûr. Ce serait super. N’importe quel professionnel a envie d’aller toujours plus loin. Mais si ça n’arrive jamais, ce n’est pas la fin du monde.

Markus, à Cordoba (Argentine)

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Article publié le 25/06/2015 sur SOFOOT.com

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Le monde de Carlos Tévez

Tévez Boca Juniors

C’est un conte de géographie, de football et de sentiments. L’histoire d’une enfance, d’un vécu et surtout d’un regard. Celui que pose Carlos Tévez sur le football européen, son travail et sur Boca Juniors, sa vie.

Durant de longs après-midi des années 90, Ramon Maddoni baladait sa voiture du domicile de Carlitos Tévez au Club Social Parque. Il était son second père, et entre deux feux rouges au sud-ouest de Buenos Aires, il répétait parfois au petit Carlitos qu’un jour, il ferait partie des cinq meilleurs joueurs au monde. « Il explosait de rire à chaque fois », raconte-t-il aujourd’hui dans un café glacier de son quartier de Villa del Parque, habillé d’un survêtement de l’équipe de France qui date d’une visite à Clairefontaine avec Domenech et Jacquet. Puis, alors que Tévez ne vivait que « pour le foot et la cumbia », la vie avança et l’insouciance laissa place aux choix.

« Un jour, en 1996, je lui avais parlé de l’intérêt d’Argentinos Juniors, et il avait refusé catégoriquement. » À cette époque, le centre de formation d’Argentinos est encore le plus prestigieux du pays, ayant déjà sorti Maradona, Batista, Redondo et couvant alors Riquelme, Cambiasso, Biglia, Sorín ou encore Pisculichi. Mais peu importe. « Il ne voulait pas en entendre parler », assure Maddoni avant de reprendre son récit : « Quelques mois plus tard, je suis parti travailler pour Boca. Je suis revenu à la charge et il m’a dit avant de m’écouter « non, Ramon, non ! » Ensuite, je lui ai dit que c’était pour jouer pour Boca. Son visage s’est éclairci, il a dit oui tout de suite. Il était déjà complètement fanatique. » C’était il y a plus de quinze ans. Et Tévez laissait déjà ses sentiments bosteros guider sa carrière.

Les interrogations, vues d’Europe

L’intrigue a attendu une petite éternité pour se mettre en scène, mais le décor s’est enfin installé. D’après les déclarations de Marotta d’un côté et d’Angelici de l’autre, respectivement directeur sportif de la Juventus et président de Boca, Carlos Tévez aurait demandé à son club turinois de le laisser partir chez les Xeneize alors qu’une année de contrat le lie encore à la Vieille Dame. Et la direction turinoise aurait accepté en échange de rien ou peu de choses. Double grosse surprise aux quatre coins de l’Europe. D’une part, le finaliste de la dernière Ligue des champions consent à laisser partir son meilleur buteur pour quelques gracias. D’autre part, l’un des meilleurs joueurs du monde quitte l’un des meilleurs clubs du monde de son plein gré pour aller évoluer dans un championnat dont le niveau footballistique vit une crise sans lumière depuis environ dix ans.

Comment la star de la Juventus peut-elle quitter un environnement si compétitif pour aller affronter les défenses redoutables de Defensa y Justicia et Nueva Chicago ? Comment Tévez peut-il mettre un terme si tôt – 31 ans, au top de sa forme – à une carrière européenne qui a encore tant à donner ? Un sportif de haut niveau devrait pousser ses limites le plus loin et le plus longtemps possible, a priori. De manière générale, du moins, il est dans la nature de l’homme de vouloir toujours se surpasser. Alors, pourquoi Carlitos quitte-t-il le plus haut niveau maintenant, et avec un si grand sourire ?

Rêve et travail

Parce que la dimension culturelle du football n’est pas celle d’un sport comme les autres, et que la compétitivité de son équipe n’a jamais été le facteur le plus important pour Tévez, comme le démontre son refus d’intégrer Argentinos Juniors à l’adolescence. Parce que le monde de Tévez ne rêve pas de l’hymne de la Ligue des champions. Et parce que la réponse à ces questions réside dans une logique toute relative : ce qui semble aberrant en Europe ne l’est pas de l’autre côté de l’Atlantique. Et vice-versa. Si certains Argentins peuvent tomber amoureux d’un club ou d’une ville, comme Javier Zanetti avec l’Inter, la grande majorité reviennent au pays à la suite de leur carrière en Europe. Et il faut entendre ici le sens propre du mot « carrière », qui a à voir avec un métier et un travail. Tévez, ainsi, a toujours rappelé qu’il percevait son voyage en Europe comme un long périple professionnel. Et de manière générale, les générations des joueurs argentins nés dans les années 1970 et 1980 ont montré, retour après retour, qu’ils perçoivent le football européen comme un enjeu strictement professionnel, et pas forcément personnel. L’Argentin a joué pour Corinthians, West Ham, Manchester United, Manchester City et la Juventus. Il a marqué près de 210 buts, gagné plus de 14 titres et empoché des dizaines de millions d’euros. Professionnellement, il s’est épanoui. Et personnellement ?

Au Brésil, Tévez s’est fait retirer le brassard de capitaine après une saison grandiose parce qu’il ne savait pas s’exprimer en portugais. En Angleterre, il n’a même pas pris la peine d’apprendre l’anglais, sentant très rapidement la nostalgie de son Buenos Aires au milieu de la grisaille de Manchester. À Turin, enfin, le numéro 10 a admis s’être senti bien. Mais ça ne l’a pas empêché de se sentir trop éloigné de chez lui, l’esprit occupé par cette idée de départ anticipée. Dans le Grafico, Dani Osvaldo racontait ses six mois passés avec Carlitos à Turin avec les mots suivants : « de la cumbia, tout le temps », « deux à trois asados par semaine » et « tous les matchs de Boca chez lui ». Tévez est, depuis son départ de Boca, un expatrié qui souffre de la distance, en quelque sorte. Et alors, pourquoi partir travailler tout court ? Pour le défi personnel d’affronter les meilleurs, peut-être. Mais Tévez n’a plus à prouver qu’il fait partie de la cour des grands. Pour l’argent, aussi, sans aucun doute. Mais aussi parce que ces joueurs n’ont pas vraiment le choix. Lorsque le Corinthians a envoyé une offre de 27 millions de dollars à Boca, le joueur n’a pas eu son mot à dire. Diego Milito, lui, a été transféré pour seulement 1,8 million de dollars au Genoa (alors en Serie B) en 2003. Cette saison, il affirmait que « c’était une belle opportunité d’aider le Racing financièrement, mais j’aurais très bien pu rester toute ma carrière ici ».

Efforts et signification

Et si le football européen était perçu par les Sud-Américains comme une sorte de MLS qui aurait réussi ? Une terre où les stades sont beaux et neufs, les clubs sont riches et prospères, et les supporters polis et courtois. Une sorte de futur dont ils aiment faire l’expérience sans en faire leur vie. Recoba au Nacional, Diego Milito au Racing, Gaby Milito à Independiente, Veron à Estudiantes, Riquelme à Boca, Gallardo, Aimar et Saviola à River Plate : après l’Europe, les Argentins reviennent tous, ou presque, pour retrouver « leur » football. L’écrivain Eduardo Sacheri compare : « Moi par exemple, je ne regarde pas tellement de football européen, j’admets que je vois beaucoup plus de football local. Il m’arrive de regarder quelques équipes : le Barça, le Real, le Bayern, le PSG. Mais surtout la Ligue des champions parce que c’est là que le niveau est le plus similaire entre les adversaires. En Liga, tu veux seulement savoir combien de buts de différence il va y avoir entre le grand et le petit. Le football européen a un peu perdu cette surprise imprévisible dont tout football a pourtant besoin. » À Buenos Aires, on aime pouvoir profiter des sucreries de Messi au Barça et des délicatesses de Pastore au PSG, mais on suit avant tout la Primera, le championnat argentin.

Sacheri poursuit : « Notre championnat argentin se trouve là-bas, en fait. Il doit y avoir 500 joueurs argentins évoluant à l’étranger, la majorité dans les grands championnats européens. Ici, on a gardé quelques seconds couteaux, ou quelques superbes vétérans, comme Riquelme à Boca ou Milito au Racing. Mais ce sont des exceptions. Si tu regardes un match de Ligue des champions, et que t’enchaînes avec un match de ton équipe ici, t’as envie de te tuer… Mais bon, c’est incomparable. L’un est un spectacle, et l’autre est un engagement sentimental. » Cet engagement, qu’il cultive auprès de sa famille et ses proches, Tévez le sent en lui depuis tout petit. Et c’est bien pour lui qu’il s’apprête à tirer un trait sur le football européen et embrasser à nouveau la Bombonera, ce petit monde bleu et jaune. Là-bas, à la Boca, Tévez redeviendra ce petit gamin insouciant que l’on conduisait d’un entraînement à l’autre. Il jouera à nouveau pour autre chose que des contrats, aussi : ses amis et sa famille, d’une part, mais surtout son club.

Markus, à Santiago du Chili

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Article publié le 22/06/2015 sur SOFOOT.com

Sois courageuse, belle Argentine !

Messi Uruguay

La guerre des idées entre les fanatiques de Bilardo et les amoureux de Menotti continue à secouer le football argentin. Contre le Paraguay, Tata Martino le bielsiste a fait confiance à un milieu technique et à la possession, avec Banega et Pastore. Et alors que son équipe a fini par se faire rejoindre au score quand ces deux-là n’étaient plus sur le terrain, une certaine frange du pays a quand même réussi à demander leur tête, pour « mieux protéger la défense ». Tiens bon, Tata.

« On n’a jamais eu un style de jeu. L’Argentine n’a jamais été reconnue comme une équipe qui jouait exclusivement en attaquant, en défendant, sur les seconds ballons ou en contre. Le football argentin a tout essayé et a gagné de toutes les manières. Il n’y a pas une façon de jouer qui distingue le jeu de l’Argentine. On a changé les sélectionneurs pour des raisons de vie, non pas des raisons de jeu. Un type débarque et veut jouer de telle manière. Le lendemain un autre arrive et il veut tout changer. Nous, en revanche, on a une idée de jeu. » Dans la salle de presse du stade La Portada à La Serena, Tata Martino a souhaité rappeler à tous les journalistes argentins un peu d’histoire avant le début de la Copa América. Une histoire qu’il instrumentalise politiquement, et à raison : si Sabella – fils de l’école bilardiste d’Estudiantes – a atteint la finale de la Coupe du monde, il l’a fait par la force de son bloc, et non pas celle du jeu. Martino, lui, veut que le jeu redevienne la priorité. Et si le sélectionneur jouit d’une certaine légitimité au pays du fait des succès de son Paraguay, son Newell’s et sa saison au Barça, il semble évident que le moindre résultat négatif déplacerait la priorité du jeu vers celle du résultat, parce que l’Argentine doit toujours gagner. C’est le danger de cette phase de poules de Copa América qui s’est compliquée avec le nul contre le Paraguay : Tata Martino va-t-il maintenir son idée de jeu et renforcer ses choix dans la difficulté ? Ou va-t-il céder devant l’urgence de l’équilibre ?

L’idée de Martino, les mots de Mascherano

Si cette nouvelle idée fait contraste avec le bloc-équipe d’Alejandro Sabella, personne n’est mieux placé que Javier Mascherano pour l’expliquer et demander qu’on laisse du temps à son nouveau sélectionneur : « Le concept le plus important, c’est que Gerardo aime plus jouer avec l’attaque positionnelle qu’Alejandro. C’est donc plus dur d’attaquer parce qu’il y a moins d’espaces et que tu pousses le rival à se replier. C’est là que le rôle des mouvements coordonnés entre en jeu. Il faut savoir couvrir les espaces. En plus, du fait de rajouter des joueurs aux avant-postes, tu prends plus de risques. Mais tu as aussi plus de possibilités. La difficulté est transmise aux offensifs, puisqu’il y a moins d’espaces (par rapport à un football de contre, ndlr). C’est pour cette raison que le travail sur les mouvements prend autant de temps : le triangle entre l’ailier, le milieu et le latéral, par exemple, doit fonctionner parfaitement. »

Du temps, mais aussi des hommes. Or, l’Argentine manque cruellement de latéraux à l’aise avec un football de possession. « Ensuite, la manière et l’idée de Gerardo est que le premier attaquant est le défenseur central qui relance. Et le premier défenseur est l’avant-centre qui presse l’adversaire. L’idée de Martino est une idée courageuse. En ce qui me concerne, ça fait sept ans que je la pratique dans mon club. Mais ici, ça requiert beaucoup de travail, parce que peut-être que le latéral droit ne joue pas de cette manière en club, ou les centraux n’ont pas l’habitude de relancer au sol. C’est le temps qui fera que tout fonctionnera. » Dans les faits, Martino a ainsi transformé le schéma de Sabella en instaurant un 4-3-3 ambitieux. Di María est revenu à sa position d’ailier parce que « plus personne ne sait jouer sur l’aile à part lui » d’après le sélectionneur. Messi est repassé à droite dans une position libre qui se rapproche de celle du Barça. Et si Mascherano conserve sa position de milieu-libéro (les schémas montrent que le Jefecito joue à la même hauteur que ses défenseurs centraux), il est accompagné de deux milieux portés vers la possession et le contrôle du jeu.

Jeu contre équilibre

Or, après avoir mené 2-0 à la pause avec le ballon (76% de possession), Tata a perdu un avantage incroyable en se faisant rejoindre en fin de match (2-2). Devant la presse, Martino s’est empressé de défendre la prestation de ses joueurs, mettant le match nul sur le compte du mérite de ses adversaires paraguayens. « On n’a rien à changer. (…) La première période n’a pas été bonne, elle a été très bonne. La meilleure de tout ce cycle. La meilleure de ce que j’ai vu de toute la première phase de la Copa América. Et puis la seconde période a été plus opaque… » Et l’autocritique ? « Nous devons être plus désordonnés pour attaquer et plus ordonnés pour défendre. » Le message est clair. Libérer une attaque qui se repose bien trop sur les épaules de Leo Messi (d’où son repositionnement à droite), qui continue à recevoir tous les ballons (51 contre le Paraguay, plus que n’importe quel offensif). Et ordonner une défense qui n’a pas su tenir face à un Paraguay courageux qui aura proposé seulement 20 minutes d’abordage à quatre attaquants. Seulement, les solutions ne sont pas évidentes. En Argentine, le match nul a été mis sur le compte de deux erreurs de Martino. D’une, le mauvais timing des entrées de Tévez et Higuaín, qui ont transformé le 4-3-3 en un 4-2-4 sans queue ni tête. Diego Latorre, ex-milieu offensif de Boca, l’a analysé pour Olé : « Espérons que le fait de devoir gérer autant de richesse offensive sur le banc ne pèse pas sur les choix de Martino, et qu’il ne se croit pas obligé de réaliser certains changements, alors que le développement du match requiert un autre chemin. Il faut varier le jeu en accord avec ses besoins et non par rapport à la valeur de certains footballeurs. Il est démontré que l’accumulation d’attaquants n’assure pas une fin heureuse quand le match est un chaos. »

De deux, et c’est le plus inquiétant pour l’idée de jeu argentine : un manque d’équilibre qui reposerait sur l’ambition du sélectionneur de faire jouer deux jugones (joueurs de ballon) au milieu de terrain devant Mascherano : Banega et Pastore. Pour certains analystes, cette Argentine doit revenir aux fondamentaux du Mondial, à savoir la paire Mascherano-Biglia, une trouvaille de Sabella. D’ailleurs, l’entraînement du lundi a permis aux journalistes bien embusqués de vérifier le retour dans le onze de Biglia au détriment de Banega. Un pas en arrière ou un retour à son idée initiale ? De son côté, Pastore est annoncé titulaire malgré sa prestation moyenne, ce qui laisse envisager un rôle plus important des pieds du Flaco, qui pourrait revenir à son poste de milieu intérieur gauche ouvert sur le jeu. Peu importent les noms, Martino ferait bien de rappeler que si le Paraguay a piégé les siens, ce n’est pas par manque de protection de sa défense, mais bien par manque de contrôle du jeu (seulement 61% de possession en seconde période). Après tout, les occasions paraguayennes sont arrivées alors que Banega et Pastore étaient sortis, et c’est bien Biglia qui a perdu le duel qui a mené au deuxième but. Si l’Argentine n’attaquera pas mieux avec plus d’attaquants, elle ne défendra pas mieux non plus avec plus de joueurs défensifs. Parce que cette Argentine a tout pour être belle, Tata Martino doit maintenir son idée courageuse contre vents et marées et exiger du temps. Ainsi, peut-être que la priorité du jeu vaincra l’urgence de l’équilibre, pour une fois en Argentine.

Markus, à Santiago (Chili)

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Article publié le 16/06/2015 sur SOFOOT.com

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Les Leçons Tactiques de l’Argentine

messi paraguay

« Il allait y avoir 4-0 et il y a eu 2-2. » C’est Ramón Díaz, sélectionneur argentin du Paraguay, qui résume la première surprise de cette Copa América chilienne. L’équipe de Tata Martino, appliquée et efficace, aurait pu commencer la compétition par une démonstration. Mais deux petits exploits paraguayens ont suffi pour balayer la sérénité et installer les doutes dans le camp du vice-champion du monde.

À environ 400 kilomètres au nord de Santiago, La Serena date du XVIe siècle et se classe dans les livres d’histoire comme la deuxième ville la plus ancienne du Chili. Durant des siècles, la petite cité balnéaire a ainsi été la cible des pirates du Pacifique. Une histoire que Ramón Díaz a peut-être lue à ses joueurs à la mi-temps samedi soir. Car si le Paraguay n’a pas d’océan à conquérir, les Guaranis sont allés récolter un très joli butin samedi soir au stade de La Portada, en plein centre ville et sous les yeux de toute l’Amérique du Sud. Bien avant l’abordage, à situer aux alentours de l’heure de jeu, les corsaires argentins avaient pourtant pris un contrôle absolu sur la rencontre, tant sur le plan de la maîtrise du ballon que de la création.

Le schéma de Tata Martino, la recherche de Pastore

Tata Martino n’a pas modifié son dessin pour commencer sa première compétition avec l’Albiceleste. Le 4-3-3, comme lors des amicaux. Di María à gauche, Agüero devant en vrai 9, Messi à droite dans le même style qu’au Barça, à savoir libre. Le manque de projection du milieu à trois Mascherano-Biglia-Pérez de la finale a été remplacé par de l’élaboration et de la finesse : Mascherano, inamovible, accompagné par Banega et Pastore. Le premier à gauche, ouvert sur le jeu et très à l’aise samedi : des crochets de numéro 10 pour faire sortir le ballon et la grinta d’un classique cinco pour le récupérer.

À droite, Pastore s’est montré plus timide. Caché au milieu de la circulation argentine, entre la fonction de constructeur de jeu et celle de créateur, le Flaco n’a pas retrouvé sa continuité parisienne : seulement 36 passes reçues, moins que le milieu Banega (55) et même l’ailier Di María (44). Un début de match derrière l’attaquant, puis un recul progressif vers le milieu, sans jamais trouver une position pertinente : Pastore a souvent été gêné par les déplacements axiaux de Messi, et ignoré par une possession qui passait trop peu par Garay et un Roncaglia décevant par rapport au triangle Otamendi-Masche-Banega. Pourquoi Pastore n’a-t-il pas joué à gauche ? Si certains amoureux du double pivot demandent déjà sa tête en Argentine, il faut rappeler que l’équipe a perdu son contrôle défensif à sa sortie, et non avant. Enfin, à la place de Demichelis, Otamendi a déjà séduit les siens par sa présence physique, tandis que Garay avait sa place réservée depuis le Mondial. Romero était aux cages.

La possession argentine pour repousser l’engagement paraguayen

En conférence de presse d’avant-match, Ramón Díaz avait chatouillé les Argentins : « S’il le faut, on jouera à la limite du règlement… » Belle tentative, mais Tata Martino ne cède pas à la moindre provocation. Alors que les plus téméraires espéraient un début de match à l’argentine, hystérique et plein de fureur vers l’avant, l’ex-coach du Barça a installé du contrôle et de la prévision dès les premiers ballons. Après 20 minutes, l’Argentine crée peu, mais contrôle près de 90% de la possession de balle. Quand le Paraguay presse, Banega crochète. Et quand personne n’a d’idée, le ballon finit toujours dans les pieds prudents de Mascherano. Fini l’ère bilardesque de Sabella, voilà le retour de l’influence de Bielsa. Au-delà des principes et de l’idéologie, ce contrôle du ballon donne à l’Argentine les moyens de s’installer dans le camp adverse et de défendre avec le ballon. Au moment du 2-0, l’Albiceleste donne même l’impression d’avoir vaincu sans forcer. Avec 76% de possession à la mi-temps et quelques rares accélérations, le travail semblait terminé.

Messi, la centralisation argentine

On joue depuis plusieurs minutes, et le silence pesant des 18 000 spectateurs de La Serena – de très nombreux Chiliens, et des Argentins très exigeants et peu portés sur le chant – permet d’entendre les ordres de Mascherano et les consignes de Tata Martino. Puis, enfin, la balle arrive innocemment sur le côté droit. Leo Messi contrôle, les murmures se lèvent, et le 10 lance d’un coup d’œil Di María sur le côté gauche, avec l’une de ces diagonales dont sa patte gauche a le secret. Corner. Quelques minutes plus tard, alors que le silence est de retour, le deuxième ballon de Messi coïncide avec la deuxième accélération de l’Albiceleste. Prise de balle, accélération dans l’axe et faute rapidement obtenue, au milieu de la panique paraguayenne. En dix minutes, l’Argentine a montré un contrôle collectif intéressant, mais a surtout confirmé que sa création dépend grandement des pieds de son génie tatoué.

Le reste du match sera la confirmation de ce constat. Pour le meilleur, parce que les deux buts argentins sont nés d’un bel effort de Messi, au pressing puis au dribble. Et pour le pire, parce que ses associés ont attrapé la fâcheuse habitude de toujours chercher avant tout leur meneur, même lorsqu’il n’est pas le mieux placé, comme s’ils ne voyaient le jeu qu’à travers ses pieds. Finalement, les seules créations argentines n’ayant pas nécessité l’aide de Messi ont été deux percées de Banega, l’extérieur de Pastore pour Agüero, et une tentative de corner direct de Di María, d’où la pertinence des titularisations de Banega et Pastore au milieu. Pour Messi, ça donne 7 tirs, 6 dribbles réussis, 4 fautes provoquées et 51 passes reçues, plus que n’importe quel offensif.

La perte de contrôle

À 2-0, les supporters de Boca lancent chacun à leur tour une bonne vanne aux oreilles de Ramón Díaz, entraîneur emblématique de River Plate, ce soir sur le banc du Paraguay. Après 58 minutes de jeu, l’Argentine a la main sur sa proie et tient fermement une victime qui semble inconsciente. Et puis, à la suite d’un pressing pourtant bien pensé, un mauvais rebond met la balle dans les pieds de Nelson Valdez. La frappe est fabuleuse, et le reste est à oublier pour les Argentins. Tata Martino l’a admis en conférence de presse : « L’équipe a eu deux rendements différents. On s’est créé des doutes, on a reculé, on n’a pas supporté le pressing et on n’a pas trouvé de solution face à leur changement de schéma. On a besoin de jouer avec un contrôle absolu. (…) La fragilité a quelque chose à voir avec toute l’équipe. Ce qui nous a le plus fait souffrir, c’est le moment où Valdez et Santa Cruz se sont mis à sauter les lignes à l’intérieur. On s’est mis à avoir une équipe trop longue. »

Voulant aller chercher le 3-1 plutôt que d’empêcher le 2-2, le technicien remplace Pastore et Agüero par Tévez et Higuaín, et son 4-3-3 travaillé par un 4-2-3-1 très désordonné. Di María passe à droite, Tévez à gauche, Messi partout et Higuaín devant, ou nulle part. Au milieu, Mascherano n’a plus que Banega pour l’accompagner, qui sera ensuite remplacé par un Biglia convalescent. Alors que le Paraguay pousse enfin, bien porté par les entrées en jeu brillantes de Derlis Gonzalez, Edgar Benítez et Lucas Barrios, les occasions pleuvent, mais ne se concrétisent pas. Plus le temps avance, plus l’Albiceleste s’étire, perd en logique et la possession tombe à 61%. Le 4-2-3-1 – ou plutôt 4-2-4 – restera peut-être gravé dans les mémoires comme le 3-5-2 de Sabella contre la Bosnie au Mondial. Mais il a déjà coûté deux points et une bonne dose de sérénité à Martino. Parce que peu importent le nombre d’occasions créées et la bonne première partie, le match de l’Argentine va être analysé d’après le triste spectre du résultat, qui est le fruit de vingt minutes de désordre. Un désordre qui rappelle que cette Argentine de Martino est encore une sélection de joueurs, et non pas une équipe. Et c’est bien pour ça que cette Copa América est si importante.

Markus, à l’Estadio La Portada (La Serena, Chili)

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Article publié le 15/06/2015 sur SOFOOT.com

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