Archives pour la catégorie FT y était

FT y était – On a vécu la défaite argentine à Buenos Aires

Argentina

Hier après-midi, Buenos Aires a beaucoup rêvé de sa soirée, de ce match, d’une victoire et des couleurs qu’auraient pu avoir les prochaines années… Hier après-midi, l’Argentine pouvait devenir championne du monde. Une troisième étoile attendue depuis 28 ans. Mais après une nuit de pleurs, de chants et d’incidents, la finale a laissé place aux regrets. Car si le parcours fut beau, ici on n’oublie pas Carlos Bilardo : « Le football est joué pour gagner… Les spectacles sont bons pour le cinéma, le théâtre… Le football, c’est autre chose. Certaines personnes confondent !»

Lire la suite

Article publié sur SOFOOT.com le 14/07/2014.

FAUTETACTIQUE.com

Vous pouvez suivre Faute Tactique sur Twitter (@FT__com) et Facebook

FT y était : La « Curva » de Stamford Bridge pour Chelsea-Manchester United

FT était à Stamford Bridge pour le choc opposant Chelsea à Manchester United. Attention, le vrai, celui pour hommes, pas celui pour enfants et avec des enfants en défense. Celui de la Premier League, la seule compétition qui compte réellement de ce côté-ci de la Manche. 

La Curva de Stamford Bridge

Ce Dimanche 28 Octobre, le ciel a beau être gris sur Fulham Road, dans les beaux quartiers de la capitale anglaise, le terrain lui regorge de couleurs. Avant même d’être un match de football, un Chelsea-ManU est un tableau. Bleus contre rouges, blues against reds, eau contre feu, deux couleurs primaires qui ne se nuancent pas mais s’opposent. L’effet visuel est réussi et offre au regard un ballet de  pastel que n’aurait pas renié Kandinsky. En arrière-plan, derrière et partout, le vert de la pelouse vient compléter le spectacle visuel. Bref, Chelsea-ManU précède le football.

Bien installés dans le lower tier de la tribune Matthew Harding, nous quittons l’abstrait pour nous précipiter dans le concret. Le Matthew Harding est aujourd’hui le  virage, la curva de Stamford Bridge. Du moins depuis le milieu des années 90 et la démolition/reconstruction du célèbre Shed, le virage d’en face. Debout tout le match, les supporters qui l’habitent peuvent être regroupés en trois catégories. D’abord les vrais, les « Chelsea boys ». Ceux sont les anciens, ils ont le crane rasé, la quarantaine et revêtent un simple t-shirt bleu peu importe le temps et les saisons. Ils n’ont peut-être pas grand-chose à voir avec le quartier huppé de Chelsea, mais sont parmi les derniers survivants de ce que représentait le club avant les années 90. Debout, ils chantent et surtout insultent durant tout le match, mais sont plutôt tranquilles, malgré leur look de dur du pub d’à côté. A plus de 50 pounds la place, on imagine qu’ils doivent se saigner pour venir au stade, au contraire de la seconde catégorie : les Chelsea gentlemen. On reconnait à ces derniers  un petit côté Daniel Craig. Comme le vrai James Bond, ils vivent à Chelsea, passent la semaine en costume/cravate puis garent leur Aston Martin pour s’encanailler le dimanche dans les travées du Matthew Harding. Enfin, les Chelsea golden boys sont des étrangers (beaucoup de russes et est-européens, quelques indiens) plutôt friqués et ne connaissant pas forcément grand-chose au ballon rond. Des mini Roman Abramovitch, qui comme lui ont décidé de supporter l’équipe de leur quartier. Il va sans dire que nos Chelsea boys sont les plus vocaux de tous.

La gloire John Terry, la cible Rio Ferdinand et le pauvre David Luiz…

4pm, kickoff time. Les joueurs entrent dans l’arène. Ah, la belle proximité des stades anglais. Dans la cacophonie ambiante, s’il n’est pas certain que les joueurs perçoivent tous les encouragements dont ils sont l’objet, les insultes arrivent sans doute à leurs oreilles. A ce jeu, Rio Ferdinand est la victime #1. La faute à la polémique John Terry, accusé d’avoir traité  Anton, le fréro de Rio, de fucking black cunt, littéralement « putain de chatte noire ». Au-delà du caractère raciste du propos, il faut savoir que l’insulte cunt est une des plus vulgaires et agressives de ce côté-ci de la Manche. Le scandale dure depuis un an, et tant pis si Chelsea est aujourd’hui un des clubs anglais à la plus mauvaise presse, nos Chelsea boys resteront envers et contre tous ultra-loyaux avec leur capitaine emblématique, formé au club (après être passé par West Ham). One England captain, there is only one England captain sera le chant le plus repris durant tout le match. Un capitaine fidèle aux blues avant toute chose, et qui en avril dernier affirmait sans hésiter une seconde qu’il préférait remporter la Champions League avec Chelsea plutôt que la Coupe d’Europe avec l’Angleterre. Bref, le pauvre Rio se fera martyriser durant tout le match, à coups de your mother is a cunt, your brother is a cunt et même de  you are not even black, you are not even black… Il n’empêche, on imagine qu’un grand nombre de supporters de Chelsea ne seraient pas contre un échange Rio Ferdinand pour David Luiz…

Quatrième minute de jeu, perte de balle de Chelsea, Wayne Rooney récupère, débordement de ManU sur l’aile droite, centre à raz de terre pour Robin Van Persie, étrangement seul dans la surface, tir but non poteau non la balle a rebondi et… but contre son camp de David Luiz… 0-1. De l’autre côté du stade, on n’a rien compris à ce qu’il s‘est passé, sauf que David Luiz a encore frappé. David Luiz, encore lui… « No way, again!« , s’exclame le lower tier. Et pourtant il est marrant Luiz, il a une coupe de cheveux vraiment rigolote. Voilà presque deux ans qu’il porte le maillot de Chelsea, mais il donne encore l’impression d’avoir débarqué la veille, de courir comme un chien pour se faire aimer des fans, mais de ne pas encore être au top niveau concentration…. douzième minute de jeu, le David Luiz Time continue : débordement de ManU sur l’aile droite, centre à raz de terre pour Robin Van Persie, étrangement seul dans la surface, tir, but … Ca vous dit quelque chose ? Où était David Luiz ? Où était Gary Cahill ? 0-2. D’un coup, on comprend mieux l’amour inconditionnel que les fans portent à John Terry…

Chelsea fashion victim de la mode russe ?

Chelsea décide enfin de se réveiller et allume son moteur. Un gros moteur même. Parce qu’une fois lancés, ses trois chevaux Juan Mata – Eden Hazard – Oscar font très mal. Ajoutez à cela Torres, qui n’est plus le Falcao de ses débuts mais dont les appels pèsent terriblement sur les défenses, et Ramires le steepler qui ratisse comme un taré derrière, et vous aurez une très belle mécanique. A laquelle manque  néanmoins une solide base arrière, et peut-être aussi un peu de présence au milieu de terrain. Comment l’équipe qui conquit l’Europe par la défense est-elle soudainement devenue si fébrile ? Une piste de réponse touche au vilain petit défaut de Roman Abramovitch. Comme beaucoup de ses compatriotes, le russe est obsédé par les marques. Et si l’original n’est plus en stock, qu’à cela ne tienne, on achète une copie au marché.

Plus de Mourinho disponible ? Je prends Villas Boas. Mickael Essien est trop souvent blessé ? Pas grave, j’achète John Obi Mikel. Mince, Didier Drogba sera bientôt périmé ! Je trouve vite un Lukaku de rechange. Fernando Torres m’a mis plein de buts. J’achète son frère ! J’ai battu le Barça, mais tout l’Europe trouve que les catalans jouent mieux que moi ? Je vais copier le jeu des catalans. Et de fait, Mata, Hazard, Oscar et Torres permutent dans tous les sens, ça titikaka un peu, et c’est très joli à regarder. Mais en termes d’efficacité dans le pressing, on n’est pas encore au niveau barcelonais. ManU en profite : une fois passé le premier rideau de pressing, un boulevard s’ouvre aux mancuniens, notamment sur les ailes.

Rooney le fuoriclasse, et Sir Alex le nez

A ce petit jeu, Wayne Rooney se fait plaisir. Le numéro 10 est époustouflant. C’est bien simple, ce dimanche 28 octobre, Rooney avait décidé de faire un urban sur Londres avec des potes : attaquant, trequartista, défenseur, le roux était sur tous les fronts, et a taclé aux quatre coins du terrain. A tel point qu’après un premier jaune, Sir Alex Ferguson décide de le sortir. Il a du nez, Sir Alex. La différence entre grands entraîneurs se joue sur les détails, voire sur quelques secondes. Di Matteo s’apprêtait à faire sortir Torres, quand l’Espagnol prit un second jaune et partit rejoindre dans les vestiaires Ivanovic. Pas de chance, Chelsea était revenu à 2-2, suite à un magnifique coup franc platinesque de Mata, et à une belle tête de Ramires. Oui, une tête de Ramires. Souhaitons à Vidic de ne pas avoir vu cette scène déconseillée aux mancuniens majeurs.

Mais à 9 contre 11, cela devient difficile, surtout avec Chicharito dans les parages. ManU reprend l’avantage suite à une petite fourberie de son mexicain de poche, auteur d’un joli but inzaghesque qui l’aura vu tomber dans les cages et marquer du talon dos au but en position de hors-jeu. On a envie de dire que c’est logique, mais mêler Chicharito et la logique serait intellectuellement malhonnête. Evidemment, on entre dans le détail parce qu’on a vu et revu le ralenti durant Match of the day sur BBC1. Car sur le moment, on ne distingue pas grand-chose. Enfin, on comprend surtout que les décisions de l’arbitre Mark Clattenburg ont plus que pesé dans la balance. On voit aussi Chicharito fêter son but juste devant le Matthew Harding, et se prendre un siège bleu sur la tronche. 2-3 score final. Chelsea a perdu le match. Chelsea a perdu sa défense. Mais les Chelsea Boys savent encore qui ils sont : We know what we are ! We know what we are ! Champions of Europe ! We know what are…

Alexandre 

Retrouvez les autres articles de la rubrique « FT y était » ICI 

Vous pouvez suivre Faute Tactique sur Twitter (@FT__com) et Facebook

FT y était : FK Partizan – FK Sloboda Užice

À cent mètres du club où Djokovic a fait ses premiers pas et à deux cents mètres du « Marakana » des ennemis de l’Étoile rouge, le FK Partizan jouait ce dimanche en Jelen SuperLiga contre le FK Sloboda Užice, un club nommé « Liberté ». FT y était.

FT y était : FK Partizan – FK Sloboda Užice

Article écrit par Faute Tactique sur SOFOOT.com le 26/09/2012.

FAUTETACTIQUE.com

Vous pouvez suivre Faute Tactique sur Twitter (@FT__com) et Facebook

FT y était : POLOGNE vs RUSSIE

FT y était : Pologne-Russie

EURO 2012, Groupe A, 12 Juin 2012. On était au Classico slave.

Pologne vs Russie. Du football, des slaves et de la peur. A l’heure du foot business et de l’amitié entre les peuples made in UEFA et sponsorisée par McDonalds, qui du ballon rond ou de la haine l’emportera ? Bien entendu, tous les détenteurs du brevet des collèges se souviennent que Pologne-Russie est un Classique de l’Histoire. Au cas où, la masse de journalistes consciencieux faisant bien leur boulot est évidemment revenue en long et en large sur les « quelques » conflits qui opposèrent les deux nations au cours du XXe siècle, XIXe siècle, XVIIIe siècle, XVIIe siècle, XVIe siècle, XVe siècle, etc. La Russie est d’ailleurs un bon client pour ces correspondants plus ou moins sportifs : le pays ayant fait la guerre à presque toute l’Europe, n’importe quel match de la « Sbornaya » est prétexte à un papier revisitant les blessures de l’Histoire. Mais laissons un moment la guerre aux soldats et l’Histoire aux historiens. Non, ce match est chaud car ce qui sépare les deux pays dépasse les siècles et traduit en réalité deux visions du monde. Pologne vs Russie, c’est surtout Zubrowka vs Russkii Standard. Chopin vs Tchaïkovski. Everlast vs Bosco Sport. Le plombier vs l’oligarque. L’Europe Centrale vs l’Eurasie. Un Premier Ministre prénommé Donald vs Vladimir Vladimirovitch Poutine. Jean-Paul II vs Alexis II. Kasia Smutniak vs Irina Shayk. Bref, deux idéologies rivales.

Zakuski et avant-match

Ce 12 juin 2012, Varsovie se réveille avec le soleil. « Belle journée pour commencer une guerre ! » nous annonce le chauffeur de taxi avec un grand sourire. « Vous n’êtes pas russe au moins ? » enchaîne-t-il. Au ton de sa voix, on comprend qu’il vaut mieux ne pas répondre « da ». En réalité, au pays adoptif d’Obraniak, l’optimisme n’est guère de mise. Car la Russie fait peur. Pour une fois, la faute ne revient pas à ses chars, à son arsenal nucléaire ou à Fedor Emelianenko, mais à 11 jeunes hommes en short, et à la manière avec laquelle ces derniers ont atomisé les Tchèques. Or la Pologne est chez elle, co-organise la compétition, et a grillé son joker face aux grecs. On ne rigole pas avec l’honneur de ce côté du Mur, et s’il est interdit de faire moins bien que les Ukrainiens, il est vital de serrer les fesses face à des russes archi-favoris. « Nous avons conscience que notre équipe n’est pas terrible et que nous ne gagnerons certainement pas l’Euro. Mais nous devons battre les russes, nous n’avons pas le choix », nous explique Adam sur une terrasse de café ensoleillée en face du palais royal de Varsovie. Malgré cette angoisse, l’ambiance est festive. Le rouge et le blanc sont partout. Les féroces lions de granit du palais présidentiel arborent des écharpes « Tylko Polska » (Seulement la Pologne) et (coïncidence ?) même Jean-Paul II apparaît vêtu de rouge et blanc sur les affiches des églises.

De leur côté, les Russes ont fait le déplacement en nombre, à tel point qu’il semble que tout Kaliningrad a traversé la frontière. On aimerait décrire une ambiance conflictuelle et lourde de tension, ça ferait vendre. Mais notre honnêteté intellectuelle nous oblige à reconnaître que l’atmosphère est plutôt bon-enfant et familiale. A vrai dire, supporters polonais et russes se ressemblent comme deux goutes de vodka : le crane des premiers est peut-être plus rasé, et les seconds transpirent sans doute davantage sous leur maillot d’hockey sur glace. Mis à part çà, un même constat : les maillots serrés ne vont définitivement pas aux grands buveurs de bière, Nike et Adidas devraient s’occuper de ce marché. L’heure du match s’approche, mais Russes et Polonais sont des bon-vivants, et les deux nations savent qu’une vrai fête se reconnaît au before et à l’after. De ce point de vue, il faut avouer que les Russes ont fait très très très fort. Les visiteurs n’ont rien trouvé de mieux que d’organiser une « marche russe » en plein Varsovie pour célébrer le 12 juin, fête nationale de la Russie qui célèbre l’indépendance du pays. Les Russes eux-mêmes n’ont pas encore très bien compris de qui ils étaient devenus indépendants exactement, mais bon, carpe diem, on ne va pas perdre une occasion de faire la fête, et tout excuse est bonne pour rater Grèce vs République tchèque. Comme les invités sont des gens bien élevés, les GO russes ont même demandé l’autorisation aux autorités polonaises, lesquelles la leur ont gentiment accordée. Amitié entre les peuples ou pompiers pyromanes ? Toujours est-il qu’au pays du massacre de Katyn, la vision de russes défilant en maillot CCCP ou avec le drapeau impérial Noir-Jaune-Blanc en tête de gondole est aussi difficile à avaler qu’une vodka frelatée cul sec. Bref, des excités viennent de rejouer l’Idiot, et tout le monde sent que Crime et Châtiment ne vont pas tarder à suivre.

Car inévitablement, le comité d’accueil est au rendez-vous, et porte plutôt bien le crane rasé et le jogging Lonsdale. Bastons, jets de pierre et pétards répondent ainsi à la provocation russe. Les forces de l’ordre font leur boulot et calment tout ce beau monde à coup de lances à eau. Les CRS locaux ont d’ailleurs prouvé par leur organisation et leur rapidité d’intervention qu’ils étaient fin prêts pour parer à toute insurrection urbaine. Quitte à jouer le prochain PSG-OM hors du Parc des Princes, pourquoi ne pas le délocaliser à Varsovie ? La Pologne n’est pas partie en Irak pour rien, Bagdad était en fait un échauffement avant l’Euro. Dommage, quelques imbéciles ont définitivement gâché la fête, et les télévisions internationales ne retiendront que ces images de violence, localisées et absolument pas représentatives.

« THIS IS RUSSIA »

20h35, les joueurs font leur apparition dans le magnifique stade de Varsovie. Avec son petit air d’Allianz Arena, cet écrin à la gloire du football est une véritable réussite architecturale, dont le toit ajustable ajoute un effet chaudron à l’ensemble. L’ambiance est incroyable, folle, magique : du délire. Cette nuit, Varsovie est le centre de l’Europe, et peut-être même du monde. Mais la Pologne joue-t-elle réellement à domicile ? Officiellement, dix mille Russes assistent à la rencontre, mais on remarque des touches blanc-bleu-rouge à divers endroit du stade et pas uniquement dans la tribune réservée aux visiteurs. Allez, dix mille russe selon la police, vingt mille d’après les organisateurs, pour une capacité totale de cinquante cinq mille places. Certes, le fan russe moyen redécouvre depuis peu le football de haut niveau, n’est pas nécessairement un expert du ballon rond et ne suit que de très loin le classement de la Premier Liga. Pour ces raisons, un observateur à l’œil non avisé le prendrait aisément pour un vulgaire footov (footix dans la langue de Pouchkine), perdu entre une patinoire et une course de biathlon. Néanmoins, le footov se distingue du footix par deux différences de taille. Premièrement, il est plus grossier – les insultes à base de « bliat » (p****) ou « suka » (littéralement sale chienne) fusent plus vite qu’une contre-attaque d’Archavine, mais, elles, de la 1e à la 90e minute. Ensuite, il est beaucoup, mais alors là beaucoup plus vocal. Et tout d’un coup, l’hymne russe, repris en cœur par des milliers de gorges déployées, s’élève très haut dans le ciel polonais. Il n’y a pas à dire, cet hymne soviétique revisité fout des frissons… Même les locaux doivent avoir la chair de poule et on s’attend à voir Ivan Drago débarquer sur la pelouse d’un instant à l’autre.

Mais les Polonais sont bien chez eux, et l’hymne polonaise est l’occasion de mettre le feu au stade et de montrer qu’ici c’est la Pologne. Le « kop » russe n’est pas de cet avis. La tribune visiteur profite des hymnes déployer un charmant tifo représentant un féroce bogatyr (chevalier russe cousin du viking pour simplifier) doublé du slogan sobre et efficace « THIS IS RUSSIA». Au niveau des provocations, la Russie vient de doubler la mise et mène 2-0 avant même le coup d’envoi du match. Les faucons du Département de la Défense américain doivent se frotter les mains, leurs amis russes viennent de justifier eux-mêmes l’installation d’un bouclier anti-missile à leurs frontières. Parions qu’il s’agisse certainement du premier tifo destiné à être commenté au Pentagone. Plus proche de nous, un ami polonais nous confie que « ces russes ne changeront jamais. Comme le dit le proverbe, un Russe est ton meilleur ami, deux Russes forment un parti politique, trois Russes une armée tentant d’envahir ton pays ». Sifflements, cris et hurlements accompagnent le déploiement de la banderole… Le match n’a même pas commencé que quelques polonais à côté de nous n’ont déjà plus de voix. Rien à dire, joueurs et supporters sont maintenant dans les meilleures dispositions d’esprit et de corps au coup d’envoi du match.

Le match

Et quel match !!! Tous les amateurs de football à qui la Coupe du Monde sud-africaine avait laissé le sentiment du deuil des rencontres internationales retrouvent tout d’un coup goût à la vie. Dès les premières secondes, les deux équipes offrent de l’engagement, de la percussion et de la créativité. Les russes remixent le tube de l’été 2008 avec un jeu rapide tout en pressing haut, passes courtes, déviation et verticalité. Les rouges pénètrent avec une évidence déconcertante dans le camp polonais, avec Denisov en métronome implacable (Semak, sors de ce corps) et Kerzhakov, Dzagoev et Archavine en feu follets permutant dans tous les sens. Quel joueur cet Andreï : vitesse, crochets intérieurs et extérieurs, passements de jambes dévastateurs, feintes de corps, centres meurtriers, frappes instantanées, le capitaine sait tout faire, et certaines langues racontent même qu’on le voit défendre sur quelques ballons…De leur côté, les Polonais se montrent redoutables par les ailes et sur coups de pied arrêtés. Mais la bataille du milieu de terrain est gagnée par Denisov, Zyryanov et compagnie, et c’est en toute logique qu’à la 37e minute,  Alan Dzagoev se hisse dans les airs pour dévier subtilement un coup-franc balistique d’Archavine. Pologne 0, Russie 1. Les chants « RO-SSI-YA, RO-SSI-YA» vibrent, le stade est en ébullition, les Russes balancent un fumi sur la pelouse et on se demande ce qu’on fout en fait au Lujniki de Moscou.

Les Polonais font la tronche, et en veulent à leur gardien immobile sur sa ligne. Ils reprennent la possession du ballon, mais chaque contre russe est une fusée menaçant l’intégrité du but polonais. La question qui agite alors les travées est combien de buts les russes vont-ils mettre. Les esprits s’échauffent légèrement, vous avez aurez compris que les supporters russes ne faisaient pas dans l’humilité tandis que les locaux sont du genre susceptibles. Alors que le stade se lève pour suivre le souffle-coupé une contre-attaque de folie emmenée par Jakub Blaszczykowski, quelques supporters russes demandent à des polonais devant eux de se rasseoir. « On n’est pas au Bolchoi ou aux échecs, ici c’est du foot, ça se regarde debout » leur répond un intellectuel. « Il faut baiser la Russie dans son cul, dans son cul ! » ajoute son ami un brin plus pragmatique. Ce à quoi le russe éclate de rire et répond : « t’as qu’à essayer, tu vas voir que la Russie a un gros cul ! ». Bon-enfant on vous dit.

1-0 à la pause, mais avec plus de réalisme et moins de sauvetages héroïques, le score pourrait aisément afficher 4-3. Les polonais ne sont pas optimistes, mais au retour des vestiaires quelque chose a changé. La Russie retourne sur la pelouse moins disciplinée, moins attentive, moins collective. Le correspondant de l’Huma écrira peut-être que l’URSS a laissé sa place à la Russie ultralibérale. Toujours est-il que les joueurs russes se montrent davantage individualistes, et Archavine se met à tout croquer comme un vulgaire Pavel Bure. En même temps, ce n’est pas un coach néerlandais qui va lui apprendre l’humilité. La cavalerie polonaise en profite, sent qu’elle a un coup à jouer et se montre de plus en plus incisive. Robert Lewandowski fait admirer son talent, mais est parfaitement muselé par l’impressionnant Aleksei Berezoutski. L’attaquant du Borussia Dortmund serait pisté par Chelsea, et Roman Abramovitch a eu tout le loisir de contempler le combat entre les deux hommes du haut de sa loge Présidentielle. Présidentielle avec un P majuscule, car il s’agit de la loge officielle du Président polonais, louée pour le tournoi à l’oligarque russe. Malins ces Polonais, ils ont déjà trouvé le moyen de rembourser leur nouveau stade. 

Le match s’enflamme et part à cent à l’heure. Après une dangereuse contre-attaque russe emmenée par Archavine, le capitaine Blaszczykowski lance la contre-contre-attaque polonaise, se rapproche de la surface de réparation, ajuste sa frappe… va-t-il passer ? Va-t-il tirer ? Non, soyons sérieux, il est trop loin pour tirer. Mais il se décale quand même sur son pied gauche, ajuste son tir, frappe, et … BUT !!! Un but sorti de nulle part. Le stade prend feu, les polonais exultent. « POL-SKA BIALO CZER-WONI, POL-SKA BIALO CZER-WONI », sur le rythme de Go West des Pet Shop Boys. L’honneur est sauf. Les russes accusent le coup. Dix minutes plus tard, Advocaat sort Kerzhakov pour Pavliuchenko. Mais la puissance de la frappe de l’ancienne gloire du Spartak n’a d’égal que son inconstance, et comme Pavliuchenko était en feu contre les Tchèques, il était écrit qu’il ne ferait rien contre les polonais. Une inoffensivité qui a peut-être aussi à voir avec une certaine affection pour les couleurs rouge et blanche de ses plus belles années. Quelques minutes plus tard, Izmailov remplace l’Ossète Dzagoev, dont le troisième but dans cette compétition aura marqué les esprits. On remercie au passage les parents du jeune homme né à Beslan pour avoir inscrit leur enfant au foot plutôt qu’à la lutte gréco-romaine. Technique, vif, rapide, collectif, ce Dzagoev a des airs de Djorkaeff. Le coach polonais Franciszek Smuda procède lui aussi à ses premiers changements, et remplace les milieux Dudka et Polanski par Matuszczyk et Mierzejewski. Nouveaux attaquants du côté russe, nouveaux milieux du côté polonais : même s’ils ne l’avoueront jamais, les Polonais semblent satisfaits par ce match nul. Coup de sifflet final, match nul. Les russes restent premiers, les polonais devront vaincre les tchèques pour se qualifier.

Nos amis supporters russes et polonais cités plus haut et qui s’étaient gentiment insultés pendant le match se serrent la main. De nouvelles violences éclateront dans la nuit de Varsovie, after oblige. Varsovie fait la fête comme si la Representatsia Polska avait remporté la Coupe du monde. Certains jeunes insultent la mère de la Russie en chantant et piétinant des drapeaux russes, tandis que d’autres proposent aux supporter russes de partager un verre. Mais laissons le mot de la fin à ce supporter russe, philosophe dans l’immense file d’attente pour les toilettes à la fin du match : « au final, qu’on soit russe ou polonais, nous avons tous les mêmes besoins ».

 

Darko

Vous pouvez suivre Faute Tactique sur Twitter (@FT__com) et Facebook

San Iker

FT y était : Real Madrid – Bayern Munich, Un Duel de géants

« L’équipe allemande élimine le Real Madrid au terme d’un match éternel, intense et émouvant » – El Pais

 

Jupp Heynckes l’avait annoncé la veille, ce match sera « un duel de géants ». Deux géants du football européen, deux géants du sport mondial. Le Real Madrid Club de Futbol et le Fußball-Club Bayern München ne sont pas des simples clubs, mais de véritables institutions. Peut-être même les deux institutions les plus fortes que le football européen ait connues. Un duel épique de deux colosses qui n’est pas sans rappeler le célèbre tableau Duelo a garrapazos (Duel à coups de gourdin) de Goya.  Deux institutions grandioses, autoritaires, parfois très froides, toujours prestigieuses. Et qui dit grandes institutions dit grande compétition. Hier à Madrid, la magie opère dès les premières heures. Un climat mystique ensorcelle les murs de la ville. Cela commence dès le matin, lorsque les madrilènes se rendent compte d’une montée de température de dix degrés en comparaison à la veille (et au lendemain d’ailleurs). Toute la journée, la température ne cesse de monter, entraînant toute la ville dans une sorte d’ivresse incontrôlable. Chaleur, tension, pression, attente. Madrid se fait emporter par l’âme de cette merveilleuse création qu’est la Champions League. Aux abords du stade, bien avant le début de la rencontre, l’ambiance est folle. La Calle de Marcelino de Santa Maria, d’habitude principalement occupée par les Ultras Sur, est bondée par la foule madridiste. Le peuple attend ses gladiateurs, et au moment du passage du bus (vidéo), il les salue comme il se doit, comme des héros partant en guerre.

L’ambiance à l’entrée des joueurs est démente. En temps normal, c’est le Bernabéu qui, majestueux comme aucun autre, prend le dessus sur le public. Ce soir, tout change. Le public est survolté et son ivresse prend vite le pouvoir face au calme des murs. Les Ultras Sur ont fait un superbe travail et le tifo en hommage à Juanito est splendide. « Les années passent, les mythes sont éternels ». Ceux qui l’ont connu se rappellent avec émotion de la maravilla qu’était Juanito, les autres se contentent de faire du bruit pour oublier leur date de naissance bien trop tardive. Car le joueur-ultra aimait le Bernabéu de cette façon-là, bruyant, chaud, nerveux, plein de furie, à son image. A vrai dire, nous ne sommes pas surpris, Marca et As avaient bien relayé les demandes d’Arbeloa, Ramos et Casillas souhaitant voir le Bernabéu prendre le rôle du treizième homme. Hein ? Treizième ? Oui, les onze merengues, Juanito et enfin le public. Car en ces nuits européennes prestigieuses, le madridisme s’en remet toujours à l’esprit de l’éternel jeune homme de 37 ans qui trouva la mort il y a vingt ans. Nous nous installons donc dans le Fondo Sur, au-dessus des Ultras, et nous laissons emporter par la magie de ces nuits européennes appelées à devenir légendaires.

Trois buts et puis l’angoisse

Le match part tambour battant. La moindre faute, touche, beau contrôle ou frappe entraîne une un son spécifique de la part du public, chaque geste a sa réaction. Une décision arbitrale « fâcheuse » est suivie par un cinglant « eeeeeh ! ». Une frappe à côté par un vibrant « huuuuy ». Et un contrôle fantastique de Di Maria ou Özil par ce silence qu’impose la beauté. Au terme d’un concert somptueux de cinq minutes, Özil décide d’accélérer les choses, centre pour Di Maria, reprise de volée, main d’Alaba. Penalty. Cristiano s’avance, forcément. Grosse pression pour lui. Gros stress pour le public. Mains sur le visage dans les tribunes. But, facile en fait. 1-0. L’appréhension du début du match a quitté les esprits madrilènes et la confiance remplace peu à peu la méfiance. A la septième minute, tandis que le Bernabéu rend son hommage habituel à Juanito : « Illa Illa Illa, Juanito Maravilla », Alaba profite d’une défense madrilène distraite pour balancer un caviar à Robben, au-dessus. Première alerte, Madrid se rend compte de l’angoisse que va provoquer chaque raid allemand dans son camp. Le fameux but qui compte double pèse sur les âmes. Mais l’heure de l’angoisse insoutenable n’est pas encore arrivée. Il est exactement 21h quand le cerveau d’Özil envoie un message codé à son pied gauche pour lancer une passe trouant complètement la défense du Bayern. Ronaldo est dans son match, 2-0. Là, les choses deviennent sérieuses au Bernabéu. L’équipe n’a pas peur comme contre Lyon il y a deux ans, l’équipe n’est pas aussi nerveuse que face au Barça l’an passé, les choses semblent revenir dans l’ordre. Cristiano a droit à de multiples ovations, encore et encore. Fiesta.

Sur une action bavaroise plutôt innocente, Kroos centre un bon ballon depuis le côté droit, Pepe (et Ramos) bouscule Gomez. L’homme en lilas prend sa décision instantanément : tir des onze mètres. L’ex de la maison, Robben, se présente devant Iker, son pire ennemi. Tir décroisé. Plongeon de Casillas. Déviation du bout des doigts. Poteau. Rentrant. 2-1. Égalité parfaite sur les deux matchs. Le vide s’empare alors de l’esprit de tous les madridistes, qui réalisent en un instant que leur Madrid pourrait ne pas se qualifier pour la finale. Jusque là, le rythme est au niveau de l’intensité exceptionnelle qu’impose une telle scène. « Hymne au football« , écrira Marca le lendemain. Sans le Clasico de samedi, le match aurait certainement gardé ce rythme durant 120 minutes. Mais à partir de la seconde mi-temps, le niveau de spectacle baisse d’un cran, celui de l’angoisse du public monte en flèche. Chaque passe est scrutée par les 164 000 yeux présents et on joue à présent à ne pas perdre.

L’attente soutenable

Deuxième mi-temps. Les joueurs ralentissent, surtout côté madrilène. Di Maria ne vient plus provoquer Alaba, Cristiano fait bien moins d’appels et Xabi Alonso ne prend plus le risque de lancer ses fameuses transversales meurtrières. Comme le dit Mourinho, le Bayern a eu « un weekend de vacances » tandis que ses joueurs jouaient samedi soir le match le plus important de la saison. La preuve, le pressing de Karim El Gato Benzema ne fait plus peur à personne. A la 52ème minute, c’est à dire la septième de la deuxième période, le nom de Juanito est à nouveau scandé par le public madrilène. Puis vient le temps de la perplexité de tout le madridisme devant la solidité et la force tranquille de cet étonnant Bayern.  Les replacements sérieux de Lahm et Schweinie s’enchaînent avec les combinaisons folles de Ribéry et Robben. Toni Kroos percute sans arrêt l’axe et détruit le milieu merengue à lui tout seul. Si l’allemand de 22 ans n’a pas retenu l’attention de tous, Xabi Alonso et Khedira se souviendront longtemps de ce jeune blond qui avait décidé de foutre la merde dans leur palace en ce soir mondain. Gomez tente de peser sur Pepe mais est pris de vitesse sur la plupart de ses tentatives. Le brésilien-portugais rend une copie quasi-parfaite (penalty concédé), à l’image de sa saison. Meilleur défenseur de la planète cette année ?

Après un petit pont délicieux de Ribéry sur Arbeloa, nous entendons un « joder quel joueur, ce mec pourrait être un milieu du Barça ». Sous entendu, il a un toucher de balle hors-du-commun. Quand Robben accélère seul sur le côté droit, Ribéry a la capacité de faire accélérer toute son équipe grâce à une vision du jeu que nous ne voyons malheureusement jamais avec les Bleus. Ce soir le numéro 7 dégage une forte impression, celle d’un leadership technique incontestable. Cette force qu’ont seulement les grands joueurs. Alors qu’une partie du Bernabéu commence à demander l’entrée de Pipita Higuain dès la 65e, Mourinho fait rentrer Kaka à un quart d’heure de la fin. Si le stade accueille le Ballon d’Or avec l’espoir de le voir résoudre ce match si compliqué, le public n’a d’yeux que pour Karim Benzema. Contrôles orientés, passes dans la course, feintes félines, le Français a pris une autre dimension cette saison. Celle des très grands. Sauf que tout est écrit pour que le match aille au-delà du temps réglementaire. Neuer capte les coups-francs de Cristiano, Marcelo empêche Robben de (trop) faire la différence, et surtout Gomez manque l’immanquable à la 86e, tout seul devant Casillas. Un contrôle et une hésitation de trop. Dire que le Bernabéu a tremblé est un euphémisme. Overtime.

L’attente insoutenable

Prolongations. Müller prend la place de Ribéry, Cristiano ne parvient pas à faire du Ronaldo et Luiz Gustavo obtient son carton jaune à la 101e minute. « Puto arbitro, t’as attendu 101 minutes cabron, 101 minutes ! » entend-on dans le stade. Les deux géants se neutralisent de chaque côté. Pepe est énorme, malgré Kroos. Tout autant que tout l’organe défensif bavarois, malgré Özil. Après le repos, Pipita Higuain entre à la place de Benzema, applaudi comme à chaque sortie, comme un crack. A la 113e, Kaka se retrouve en bonne position dans la surface. Tout le stade attend de voir son génie s’exprimer, le temps se suspend. Mais le génie brésilien attend, hésite, donne l’impression de tenter quelque chose et finit par tout gâcher. Il aurait pu tenter une grosse frappe dans un angle difficile, faire exploser les filets et rentrer dans l’Histoire du Real Madrid. Il aurait pu aussi manquer de peu une frappe osée et s’en sortir avec les applaudissements de celui qui aurait tout tenté. Mais non. A la place, Kaka va s’enfermer et centre un ballon qui finit par se stopper entre les deux mollets de Boateng. Stop. Phénomène étrange, cet instant où le ballon est immobile semble avoir duré une éternité, non seulement dans le stade, mais aussi dans toute l’Espagne. Le temps s’est arrêté, plein de significaiton et lourd en conséquences. Dans l’esprit du joueur, ce ballon est peut-être même encore coincé. En cinq secondes, sous les yeux de dizaines de milliers de socios prêts à lui pardonner trois saisons de doutes, Kaka gâche tout. Parfois, il est dit que le monde du football va vite, très vite. Mais Kaka a eu le temps. C’était l’occasion de redevenir celui qu’il était, mais il a échoué. Certainement trop tard. Nous ne le verrons peut-être plus jamais au Bernabéu. Un mariage trop parfait, sans doute.

A dix minutes du terme, Mourinho fait enfin entrer Granero. Özil sort sous une ovation vibrante. Trop de classe, de toucher, de beauté et d’élégance dans le jeu de Némo, et le Bernabéu le regarde partir comme un jeune homme qui regarderait la plus jolie fille du village rentrer chez ses parents après une nuit d’amour. A cinq minutes du terme, l’atmosphère devient insoutenable. Le Madrid lance ses dernières forces dans la bataille. Granero déambule dans le surface, évite Neuer une fois puis se retourne, protège son ballon et tombe. Imaginez alors le cri du stade. Et l’autorité de l’arbitre, qui refuse de faire basculer le match à ce moment-là. Puis deux minutes plus tard, Marcelo récupère le ballon dans sa surface et lève la tête. Le brésilien vient de passer 116 minutes à courir après Robben, Ribéry et Kroos mais trouve la force pour une course de dribbles de soixante mètres. Passe en profondeur, Higuain hors-jeu, le stade n’y croit pas. Le public l’a compris, aucun but ne sera marqué dans le jeu. Neutralisés, les deux géants se regardent une dernière fois dans les yeux. Enormes, géniaux, solides et rigoureux, les deux colosses sont allés au bout, jusqu’aux tirs aux buts d’une demi-finale retour de Champions League. Après avoir gravi tous les monts de cette terre, ils se retrouvent face à la porte du paradis. Mais il ne peut en rester qu’un seul. Place aux tirs aux buts, qui décideront de la mort de l’un et de la gloire de l’autre.

Le Football est grand et cruel

Dans le stade, certains parlent du fait que Mourinho ait déjà perdu une demi aux tirs aux buts (2007). D’autres continuent à appeler l’esprit de Juanito en cette fin de match si indécise. Enfin, tous, oui tous se mettent à implorer le saint des saints du Bernabéu. A Naples, dans ce genre de situations les supporters du Napoli implorent San Gennaro le protecteur de la ville. Plus au Nord, la ville de Milan est par exemple protégée par San’t Ambrogio. A Madrid, les socios du Real implorent celui qui les a sauvés tant de fois depuis maintenant dix ans, San Iker. Les « Ikeeer, Ikeeer, Ikeeer » résonnent dans tout Madrid à 23h15 (notre vidéo). Alors que les tirs aux buts n’ont pas encore commencé, la tension est étrangement retombée. Il semble admis que le destin a pris les choses en main et que le public, les joueurs ou encore Mourinho ne peuvent plus rien faire pour peser sur cette qualification. Ce sera finalement joué à pile ou face. Mourinho est d’ailleurs à genoux sur le bord de la pelouse, impuissant devant cet exercice fatidique qui finit toujours par dire la vérité. Dans les travées du fantastique Santiago Bernabéu, nous avons cette impression de suspension dans le ciel. Plus personne ne mange de pipas, plus personne ne boit de bière, plus personne ne jette un coup d’œil à son portable. Plus aucun lien direct avec la réalité, en fait. Le stade a ses mains sur le visage, les yeux bien ouverts et l’âme à la merci de ce fameux Dieu du football dont nous pouvons évoquer l’existence dans ce genre de moments. Certains supporters quittent même le stade, refusant d’assister à cette cruauté extrême, persuadés que leur cœur ne tiendrait pas le coup, ou alors convaincus de porter mauvaise chance à leur équipe.

San Iker Casillas les sauvera finalement. Deux fois. Pas assez. Schweinie peut retirer son maillot et aller célébrer cette qualification magnifique dans un silence cruel. Le contraste entre la joie des munichois et la tristesse merengue est saisissant, à la fois cruel et merveilleux, à la fois réel et incroyable. Dix minutes après la décision du destin, 5000 madridistes n’ont pas encore quitté leur siège. Le regard vide, ils regardent les munichois fêter leur finale en espérant se réveiller d’un mauvais rêve. La cruauté, le Bayern l’avait connue il y a deux ans dans ce même stade en finale contre l’Inter de Mourinho. Les munichois ne l’ont pas oublié. Ils auront maintenant l’occasion de tourner la page, à la maison cette fois-ci. Les supporters du Bayern et notamment la Schickeria sont en délire. Les joueurs dansent, courent partout, sautent, gueulent, crient, pleurent peut-être. Alors que tous ses coéquipiers ont regagné le vestiaire, Schweinie s’arrête, se retourne et s’improvise capo pour un dernier chant. En rentrant, dans le métro, nous nous rendons un peu plus compte de ce que peut représenter cette qualification en voyant les casquettes et écharpes « Madrid Final 2010 »… Schweinsteiger, Neuer, Gomez, Lahm, Kroos, Robben, Ribéry, ce Bayern est un très beau finaliste.

Des larmes urbaines

Tout au long de la nuit, Madrid pleure. Logiquement, le jeudi matin, il pleut des cordes. Il pleut comme il n’avait pas plu ici depuis des semaines. Il pleuvra toute la semaine. Il a plu encore hier matin.

Mardi, le quotidien Marca titrait en allemand que « 90 minutes sont très longues au Bernabéu ». Au terme d’un duel épique, les 130 minutes auront paru une éternité pour tout le monde, fabuleuse pour certains, cruelle pour d’autres. C’est le football, un jeu, un sport, assurément le plus beau de tous.

 

Markus

_

Suivez FAUTETACTIQUE.com sur Twitter

Suivez FAUTETACTIQUE.com sur Facebook

Une tragédie en bleu et gris

FT y était : Chelsea-Napoli, une tragédie en bleu et gris

Chelsea FC – SSC Napoli, 1/8e retour Champions League, Stamford Bridge, 14/03/12

 Une scène superbe, Londres. Un décor fantastique, Stamford Bridge. Des assassins fabuleux, les Blues. Des héros malheureux, les Azzurri. Des méchants, les fans de Chelsea. Des bons, les napoletani ayant fait le déplacement. Le tout pour une terrible tragédie, l’élimination du Napoli de cette Champions League 2012, en bleu et gris. Chelsea vs Naples… On peut difficilement faire mieux en termes d’opposition de styles. Les riches contre les pauvres évidemment, mais surtout la puissance face à la vitesse, un style de jeu compact contre l’utilisation de toute la largeur, le pragmatisme contre la folie, Stamford Bridge contre le San Paolo, Big Ben contre le Vésuve. Alléchant. FT a eu la chance d’assister à cette grande nuit de football européen, l’occasion de revenir entre autres sur le scénario d’un match théâtral, l’amour éternel de milliers de napolitains, le comportement opposé des supporters de Chelsea, le manque d’expérience de la troupe de Lavezzi et le cynisme d’un Drogba disgraceful.

 

Trois heures avant le début du match, le décor est planté : tous les pubs du quartier de Stamford Bridge affichent un froid « Home Fans Only ». Ainsi que les restaurants. Seuls les Starbucks et la chaîne « Prêt à manger » ouvrent leurs portes aux napolitains. Trop fiers, ils refusent de s’abaisser à ça, et préfèrent la rue. Du coup, à 17h, les alentours de la station de métro Fulham Broadway ressemblent plus à la Piazza del Plebiscito qu’à Notting Hill. Un huitième de finale retour de Champions League n’a visiblement pas la même signification pour tout le monde. Les home fans n’arrivent au mieux qu’une heure avant le début du match, comme s’ils avaient autre chose à faire. Une soirée de plus pour des Blues « qui ne pensaient pas venir vu le niveau affiché par l’équipe en janvier ». En face, c’est la soirée du siècle pour des Napolitains venus à 6000 (pour 3000 places) porter la fierté et l’honneur de toute une ville. Il y en a de tous les âges et de tous les milieux, des vieux fidèles de 70 ans aux hommes d’affaires en costume en passant par les plus jeunes en lunettes de soleil. Des Ultras, des vieux abonnés, des non abonnés, des émigrés vivant à Londres, tous plus passionnés les uns que les autres par leur Napoli.

Et pourtant, la mission n’est pas simple pour les sudistes. Une règle aussi débile qu’étrange empêche en effet tout napolitain de prendre place dans une autre tribune que celle prévue pour les visiteurs, qu’ils soient ultra ou pas, abonné ou non, voire même sans aucun lien avec le club (un fan étranger est susceptible de se faire virer par les méchants stewards s’il manifeste sa sympathie napolitaine). Mais l’amour des Azzurri est aussi puissant que celui des Blues est volatile. Nombreux sont les season ticket holders de Chelsea désireux de vendre leur place à des napolitains qui courent acheter casquette et écharpe à l’effigie des Blues, pour (tenter de) passer incognito. Dommage qu’ils ne pensent pas à enlever leur classique doudoune, qui les rend reconnaissables à des kilomètres. D’autre part, les napolitains sont traités avec méfiance, certainement précédés par leur (injuste) réputation. Des centaines de policiers entourent le stade, à cheval, à pied, ou en voiture. Avec leur discutable veste jaune fluo, ils patrouillent méthodiquement les environs de Stamford Bridge à la recherche d’on ne sait quoi. Un dispositif exagéré : italiens et anglais se mélangent dans la plus grande indifférence. Pas d’insultes, pas de nervosité. Seul petit moment de tension, l’arrivée du car napolitain, accueilli par quelques sifflets. Assez avec les formalités et les contrôles, il est temps d’entrer dans l’arène.

 

Acte I : Première mi-temps

On rentre dans l’enceinte à 19h, prenant place dans le Lower Shed End, juste à gauche des supporters napolitains, entre les deux camps, au cœur du spectacle. Un premier « Olé Olé Olé ! Pocho ! Pocho ! » retentit. Quelques petits mètres devant nous, les 22 acteurs de la rencontre s’échauffent, on pourrait presque les toucher. La proximité des stades britanniques est impressionnante. Des drapeaux de footix nous attendent sur nos sièges, l’avant-match fait penser au nouveau Parc. A l’entrée des joueurs, trois énormes drapeaux sont agités par des employés du club, bien placés dans le champ de vision des caméras de télévision. Tout ça est bien fake, mais le stade est beau et les supporters des Blues sont étonnamment bruyants. Certes, le tifo n’en est pas vraiment un, mais les gros durs de Stamford Bridge font les gros bras, et répondent orgueilleusement à tous les chants napolitains. A notre grand bonheur, toute la tribune est debout, comme au bon vieux temps. Alors que le match commence, le niveau sonore est même excellent et Stamford Bridge ne serait (relativement) pas loin de transpirer. Le public répond présent pour forcer l’impossible remontée d’une équipe qu’il sait fatiguée.

Les vingt premières minutes sont la suite logique du match aller. Chelsea manque d’idées et fait tourner lentement, trop lentement pour espérer surprendre des napolitains bien en place. Mata a du flair, mais Sturridge ne sent pas les coups. Drogba se bat mais Ramires ne lui donne pas les bons ballons. Lampard décale comme il faut sur Ivanovic mais les centres du serbe ne sont pas dangereux. De l’autre côté, les Azzurri jouent leur jeu. Gargano ratisse le milieu, Inler relance, Hamsik perce et Cavani et Lavezzi partent comme des flèches. L’Uruguayen n’est pas loin d’envoyer toute une ville au paradis à la 12ème, mais sa frappe est trop croisée. Lavezzi est plus rapide balle au pied que n’importe quel Blue sans ballon. Naples n’a pas la possession, mais son jeu est bien plus fluide, ses sorties de balle sont limpides et quand Drogba&Co prennent une minute pour construire un tiers d’occasion, les hommes de Mazzari se projettent vers l’avant en moins de cinq secondes. Le stade tremblerait à chaque occasion napolitaine, si seulement il savait le faire. A la place, le supporter Blue gueule son mécontentement. Des enfants gâtés de cinquante piges y allant de leurs « You’re fuc*ing old!» et « Oh come on, how can you be so fuc*ing slow?! ». Un semblant de (com)passion est ressenti lors des interventions de Captain Terry ou les décalages de Lamp’, mais rien de plus. Le soutien semble conditionné par le résultat, au contraire du clan azzurro qui lâche une larme à chaque crochet de El Pocho Lavezzi et à chaque repli de El Matador Cavani, peu importe le score. Le fighting spirit n’y est pas et on ressent une certaine forme de mépris envers le football latin. Bien évidemment, les joueurs de Naples tombant au sol se font insulter, c’est logique, mais on ne comprend pas les « come on, take the ball, this guy can’t even play »destiné à Hamsik. A les entendre, ils ont vu jouer Naples pour la première fois de leur vie au match aller. Et encore…

Mais grâce à un Cech énorme, Chelsea tient le coup. Puis, à la 28ème, Ramires se met sur son pied droit, centre brossé, Drogba s’impose devant Aronica, un but au niveau du savoir-faire de son auteur. C’est la demi-heure de jeu et un nouveau match commence. Le bon vieux Drog rallume la flamme des supporter Blues qui poussent leur équipe à réaliser le 2-0 avant la mi-temps. Même si les chants ne sont pas forcément au niveau (« Chelsea! Chelsea! Chelsea! », « Super Franck! »), les décibels montent. A notre droite, les napolitains lancent un superbe «La nostra unica fede, si chiama Napoli !», accompagné bien sûr par un classique « Oh Mama Mama Mama… » pour encourager leur équipe qui semble avoir pris un gros coup dur. Le Napoli, qui semblait tenir le rythme de la rencontre entre ses mains, recule et commence à paniquer. Plusieurs erreurs d’inexpérience témoignent du chaos qui règne au sein de la défense italienne. De Sanctis rate tous ses dégagements, alors que Mazzari essaye désespérément de replacer Dossena, entré à la place d’un Maggio touché et fou de rage. De son côté, Chelsea se libère et enchaine les situations dangereuses. A la 45ème, suite à un corner repoussé des deux poings par De Sanctis, Mata offre un caviar à David Luiz qui met dans le paquet un centre-tir. Par on ne sait quel miracle, Cannavaro réussit à dévier le ballon dans les bras de son gardien. L’effet San Gennaro sans doute. Une première mi-temps complètement dingue s’achève alors et offre au spectateur neutre le meilleur des scénarios. Chelsea a scoré, mais doit encore en mettre un. Napoli a souffert lors du dernier quart d’heure, mais Lavezzi et Cavani semblent pouvoir marquer dès qu’ils accélèrent. Ça va se jouer sur le fil du rasoir.

 

Acte II : Deuxième mi-temps

Lorsque le glorieux capitaine des 90s Dennis Wise vient récupérer un prix en hommage à sa carrière en Blue, la moitié du stade ne réagit même pas, et une sono tente de cacher un silence bien désolant. Heureusement, certains fidèles lancent un old school « Oh Dennis Wise, scored a fuc*ing great goal, in the San Siro, with ten minutes to go ». Remember 1996.

C’est reparti. Chelsea fait tourner calmement, Napoli se met en place. Tranquille. Puis, coup de tonnerre. Sur un corner innocent de Lampard, Terry coupe la trajectoire du ballon au premier poteau et envoie le cuir dans la lucarne opposée. Le stade explose et les supporters anglais lancent un vibrant « There’s only one England captain! ». Le coin napolitain est muet : en ce moment, Chelsea est en quarts et envoie Naples en enfer. Pas facile de réagir. Lavezzi, Cavani et Hamsik sont bien muselés par le quatuor défensif londonien. L’événement pèse sur leurs épaules. C’est donc Gökhan Inler qui s’occupe de porter son équipe sur le dos. Depuis le début du match, le suisse d’origine turque rythme les attaques du Napoli et gagne le duel au milieu contre Essien-Lampard. L’alliance de la précision et la justesse de l’horloger suisse à la fougue et la force d’un soldat ottoman. Une fois Maggio sorti sur blessure, le capitaine suisse devient le seul muscle d’une équipe sur laquelle le manque d’expérience pèse cruellement. A la 55ème, c’est lui qui se charge de ressusciter son équipe : corner mal dégagé, Gökhan contrôle de la poitrine, laisse rebondir le ballon et lance une frappe magique qui ne laisse aucune chance à Cech. Nouveau rebondissement, Napoli est maintenant virtuellement qualifié. Putain, quel match. Dommage que les 40 000 londoniens ne soient pas à la hauteur de la rencontre.

Pour être honnête, le comportement des « supporters » de Chelsea nous a dégoûtés. Bien entendu, l’impression de faire face à une police secrète orwellienne était encore une fois au rendez-vous dans le pays de la CCTV (cf. l’article sur QPR) et dès la première mi-temps, certains fans de Chelsea mystérieusement sont priés de quitter leurs places par des stewards pointilleux dans leur travail de bourreau. Mais ce soir, on quitte Stamford Bridge avec un sentiment de dégoût rarement ressenti dans un stade de football. Il peut arriver d’être déçu par une ambiance trop tiède, il peut arriver d’être choqué par un comportement violent, mais ce qui s’est passé à Stamford Bridge est d’une tout autre nature. A la suite du but d’Inler, le virage des visiteurs explose de joie. Dans le West Stand, cinq ou six napolitains se lèvent, serrent le poing et se prennent dans les bras. Des illégaux, des intrus. A ce moment-là du match, Naples est qualifié et les Blues ne le supportent pas. Immédiatement, les anglais les entourant se dirigent vers les Stewards et les pointent du doigt, « they’re not allowed to be there » (trad. ils n’ont pas le droit d’être ici) tandis que les tribunes les plus proches lancent des « take them out! ». Les Napolitains en question ne sont ni des ultras, ni des voyous. Plutôt du genre une cinquantaine d’années, voire plus, trench Boggi et Clarks aux pieds. Des hommes d’affaires qui n’ont pas pu résister à un tel événement, même pour plusieurs centaines de livres sterling. Virés comme des malpropres. Virés comme des criminels. Comment voulez-vous ne pas célébrer un tel but pour des supporters qui attendant ça depuis deux décennies ? Ils ne le regrettent sûrement pas. De quoi gâcher toute la soirée. British fair play, vraiment ?  

C’est d’autant plus triste de voir les napolitains obligés de se lever et quitter le stade, leur privant ainsi d’un spectacle invraisemblable, car le match devient complètement fou. On ne comprend plus rien, le rythme est ahurissant, les 22 acteurs nous régalent et nous offrent ce qui est en train de devenir l’un des plus beaux matchs européens de ces dernières années. Comme deux poids lourds sur un ring de boxe, à l’image d’un Ali vs Frazier, les deux côtés y mettent toutes leurs forces, sans retenue. Les occasions s’enchaînent : Cech sauve les siens seul contre Zuniga, alors que De Sanctis sort une parade spectaculaire sur Drogba. Les deux entraineurs essayent frénétiquement et sans succès de calmer le jeu, mais les joueurs, pris dans la folie du match, ne veulent pas les écouter. A la 75ème, nouveau coup de tonnerre sur Naples : toujours sur corner, Dossena touche le ballon de la main. L’arbitre n’a pas de doute, penalty. Lampard ne pouvait pas le rater. Il fusille De Sanctis et lance une dédicace à Villas Boas, qui appréciera. Pour notre plus grand plaisir, le match file aux prolongations pour une demi-heure supplémentaire de pur bonheur.

Acte III : Prolongations

Lors de la pause, « Everything’s gonna be alright » résonne dans le stade tandis que les joueurs s’étirent au milieu de la pelouse. C’est un joli détail de la part du DJ des Blues, dommage que le public n’ait pas eu lui-même le réflexe, renforçant notre sensation de « spectacle programmé ». Pourtant, au contraire des napolitains à notre droite, les Anglais n’ont pas de quoi avoir la voix cassée.

105ème minute. Alors que la tension est à son comble et que les esprits et les corps se fatiguent, Drogba met Ivanovic sur orbite, sous nos yeux, pour un 4-1 qui deviendra définitif un quart d’heure plus tard. What a goal. La colonne vertébrale de Chelsea, si critiquée ces dernières semaines, aura fait la différence et porté à bout de bras une équipe dont le jeu est parti en même temps qu’Ancelotti. La réponse des grands champions. Le timing toujours parfait de John « There’s only one England Captain »Terry, aussi hargneux quand il replace un approximatif David Luiz que quand il tacle Lavezzi. Le sang froid de Frank Super Lampard, toujours juste et intraitable sur coup de pied arrêté. L’expérience de Didier Drogba, qui aura passé autant de temps à bouffer Cannavaro et Campagnaro qu’à faire lamentablement semblant de bouffer la pelouse. C’est d’autant plus frustrant que le public anglais ne s’est pas gêné sur les « cheaters! » destinés aux italiens. Bien sûr, Drogba a toujours joué comme ça, mais jusque là c’était passé inaperçu pour beaucoup de monde. S’il finit par partir avec une réputation de diver, il aura eu tout ce qu’il mérite (photo). Il faut aussi souligner l’envie de Bradislav Ivanovic qui, après avoir passé 105 minutes à courir après Lavezzi, trouve l’énergie nécessaire pour quitter sa défense centrale et crucifier De Sanctis d’un cruel« boum » sous la barre. Et bien sûr Petr Cech, dernier rempart devenu soi-disant ordinaire, qui sauve la saison de son club par trois arrêts décisifs devant El Pocho, Hamsik et surtout Zuniga. The cold blooded Czech man.

Les 3000 napolitains assistent à ces dernières minutes comme un homme impuissant au chevet de sa femme mourante. Ils prient San Gennaro, ils pleurent, ils lui parlent doucement à l’oreille, lui disant qu’elle va s’en sortir, espérant secrètement un miracle qui n’arrivera jamais. Les autres 3000, ceux qui n’ont pas pu rentrer dans l’enceinte, y assistent à distance, dans les pubs qui ont bien voulu les accepter, loin, beaucoup trop loin. Qu’est-ce qu’il y a de pire que de voir un proche mourir ? Voir un proche mourir trop jeune. Cette équipe n’aura peut-être qu’une durée de vie de deux ans. Le temps d’un 4-3 d’anthologie contre la Lazio, un triplé de Cavani contre la Juve, des victoires épiques sur l’Inter et le Milan, l’élimination de City et cette double confrontation contre Chelsea. Beaucoup trop jeune.

 Acte IV : La fin

La pièce de théâtre se termine, Chelsea tient son exploit. Pour le Napoli et Naples, la fable est finie. Sans parler d’erreurs ou de mérite, les napolitains sortent la tête haute. Ce soir ils ont tenu tête à Chelsea et le score ne reflète pas l’équilibre entre les deux combattants, ressenti toute la soirée. Sur les 210 minutes de jeu, les azzurri auraient même du se qualifier. Comme toujours, la victoire s’est jouée sur des détails… Un corner évitable qui amène le penalty de Lampard, le centre de Drogba qui passe sous les jambes de Cannavaro pour le but d’Ivanovic, Zuniga qui rate une énorme occasion seul contre Cech, la frappe de Gargano qui survole la transversale du portier tchèque de quelques centimètres… That’s how it goes… C’est cruel, très cruel, mais c’est comme ça. Cette sensation d’impuissance s’empare des milliers de tifosi infiltrés dans l’antre de l’ennemi et les premières larmes commencent à couler. Les napolitains auraient pu et dû marquer un autre but, mais la soirée n’a pas voulu les récompenser. Certains peut-être parleront d’un manque d’expérience, d’autres des largesses de la défense azzurra, d’autres encore du mérite des formidables et très courageux Blues. Depuis Stamford Bridge, la sensation est qu’il n’y avait pas trois buts d’écart entre les deux équipes. Tout simplement, le destin a choisi son camp et a dessiné un exploit mémorable pour l’histoire de Chelsea et une tristesse sans égal côté napolitain.

En sortant du stade, les supporters londoniens se dirigent tranquillement vers la station de Fulham Broadway et reprennent leur vie quotidienne normale, interrompue l’espace de 120 minutes de pure folie. Malheureusement, Londres paraît mépriser l’exploit de Drogba & Co. Pas de célébrations dans les rue du Borough of Chelsea and South Kensington, peu de supporters londoniens dans les pubs aux alentours du stade, encore moins d’images à la télé pour témoigner d’un match historique. Le trafic reprend calmement, les bars se vident dès 23h, les lumières des belles maisonnettes du quartier s’éteignent. Comme si de rien n’était. Comme si 40,000 supporters de Chelsea ne venaient pas d’assister au plus grand exploit européen de leur équipe depuis l’élimination du Barça en 2005. Where is the love ?

De l’autre côté, la passion prend le dessus. Alors que Londres ignore cruellement la remontée des Blues, la ville du Vesuvio pleure. Que ce soit à Naples même, Milan, Londres ou New York, les millions de napolitains à travers le monde pleurent le sort de cette si belle et si jeune équipe. Ils peuvent être fiers de leur immense parcours, fiers de leurs guerriers qui auront redonné une lueur d’espoir à leur ville. Mais cette nuit ils n’y arrivent pas, c’est trop dur, trop injuste. Ce soir est réservé au désespoir. Même le tweet de Diego (« une tristesse immense ») ne consolera pas les napolitains. Le plus tragique, c’est cet air de dernière fois. Ce huitième de finale était du « tout ou rien ». Ou une qualification historique dans le top 8 continental, ou l’ultime effort d’une équipe qui pourrait bien mourir en juin. Les rumeurs rapprochant Lavezzi de l’Inter. Les innombrables offres pour la crête de Hamsik. Et surtout la difficulté d’accrocher cette troisième place qualificative pour la Champions. Enfin, tout n’est pas encore terminé : une éventuelle finale de Coppa Italia contre la Juve pointe son nez. Pour un dernier soupir, ou un nouveau souffle ?

 

Markus et Ruggero

 _

 Bonus : notre conversation avec un illustre tifoso napoletano, Paolo

A 18h : « Et vous, vous avez eu la chance de voir « El Diez » écrire l’Histoire au San Paolo ? » Après un sourire qui en dit long sur les émotions vécues il y a déjà plus de vingt ans, Paolo nous répond : «  Le match commence dans deux heures seulement, malheureusement je ne pense pas avoir le temps de vous raconter une telle histoire. On en reparle au dîner après le match ? ». A notre plus grand regret, il n’y aura finalement pas de dîner. « On ne va pas dîner entre amis après un enterrement, ciao ».

Suivez FAUTETACTIQUE.com sur Twitter

Suivez FAUTETACTIQUE.com sur Facebook

 

 

QPR

FT y était : How Wonderful is West London

Queens Park Rangers – Everton FC, Loftus Park, 27ème journée EPL, Londres, 03/03/12

Une fois n’est pas coutume, il y avait beaucoup de football à Londres ce weekend. De l’alléchant Tottenham-Man United suivi par une bonne partie de la planète foot à un Milwall-Reading qui faisait froid dans le dos, il y en avait même pour tous les goûts. Entre les deux extrêmes, la ville aux cinq clubs en 1ère division nous proposait aussi un Fulham-Wolverhampton et un Queens Park Rangers–Everton pour le moins authentiques. FT a fait le choix de vous raconter le dernier, malgré la suspension de Djibril, et surtout pour Joey Barton.

Reportage au Loftus Road, la maison de l’ovni QPR.

Cet ovni QPR, c’est l’essence du football anglais moderne. Le meilleur et le pire de cette Barclays Premier League si habile pour mêler traditions du british football (fighting spirit, chants à la bière) et money football (stades Disney Land, innombrables interdictions, propriétaires étrangers, etc.). En ce samedi, les allers-retours entre le passé et le futur étaient incessants, entre la beauté de l’esprit George Best / Brian Clough et les restrictions qui nous rappellent que de nos jours tristes il faut faire des sacrifices pour recevoir de l’investissement (Premier League, plan Leproux). Les clubs ressemblent de plus en plus à des franchises, les supporters authentiques ne peuvent plus se payer leur season ticket, mais cet esprit so british reste ineffaçable malgré tout.

QPR, c’est tout ça. Les proprios Malaisiens et le public populaire. Barton et Taarabt avec le même maillot. Les quotas de touristes scandinaves et de roux robustes sont bien respectés, welcome to England.

L’avant-match

Le tube s’arrête station Shepherd’s Bush, en plein West London. Les beaux maillots aux rayures horizontales bleues et blanches se multiplient. Sponsor Malaysian Airlines, flocage Taarabt ou Barton, le contraste est déjà saisissant alors qu’il nous reste une centaine de mètres pour arriver au Pub des Home Fans, The Defectors Weld. A l’entrée, alors que le pub se trouve à plus d’un kilomètre du stade, le vigil nous demande de lui montrer nos billets. Mesure sécuritaire de plus ou façon exclusive de se sentir déjà dans le stade, c’est insolite. On est tous des Rangers, on peut donc rentrer et retrouver les supporters des premières heures, ceux qui ont connu les divisions inférieures. Une bonne ale locale dans la main, le discours n’est pas très positif. « On a bien joué lors de la première moitié de saison…bon ok, le premier tiers, mais virer le coach qui nous a fait monter en PL n’a pas été très intelligent. » QPR reste sur trois défaites de rang, Mark Hugues n’a gagné que deux fois sur sept.

Certes, mais au niveau du jeu que valent les Rangers ? « Il y a quelques années, aller à Loftus Road était toujours un moment spécial, bien loin de la Barclays Premier League. Partout en Europe on parlait du rythme si intense du football anglais, symbolisé par l’image du fan qui tourne la tête d’un bout à l’autre du terrain comme s’il regardait un match de tennis. Nous, les fans de QPR, on bougeait  aussi sans cesse la tête, mais seulement de haut en bas, de bas en haut, de haut en bas. Eh bien finalement, ça n’a pas beaucoup changé. ». Nous voilà rassurés, le fameux « One-Two-Three-Goal » (dégagement-déviation-tir-but) n’est pas mort.

QPR a une histoire longue, mais peu intense. Créé en 1882, le club n’a pas un ratio « titre par saison » très spectaculaire. Mais cela n’a pas empêché ces Western Londonians de se trouver des ennemis, en la personne des beaux Blues de Chelsea, cinq kilomètres plus au Sud. « Quand j’étais petit, entre sept et dix ans, au coup de sifflet final, les hooligans de Chelsea sautaient par dessus la barrière et traversaient le terrain afin d’aller donner quelques coups à nos fans de QPR. Sauf que le temps qu’ils traversent le terrain, les fans de QPR avaient eu le temps de se barrer, et les hooligans de Chelsea étaient reçus par les chevaux de la police. C’était marrant de les voir se faire marcher dessus par des chevaux ».  Il n’y a pas d’âge pour la haine, ou la passion, tout dépend du point de vue. A l’opposé de Chelsea, les quinze dernières années de n’ont pas été glorieuses à Loftus Road. En 2008, les fans élisent le « All-Time XI » sur le site officiel du club, et il est assez embarrassant de voir que le joueur le plus récent a quitté le club en 1998. Trevor Sinclair, ça vous dit peut-être quelque chose.

Cette histoire est finalement bouleversée en 2007, lors du rachat du club par les boss de la F1 Flavio Briatore et Bernie Ecclestone, rapidement suivis par la famille Mittal. Après quatre saisons laborieuses ponctuées d’un joli happy ending (montée en 2011), le club est revendu au millionnaire malaisien Tony Fernandes. En plus de diriger d’innombrables compagnies aériennes asiatiques, Tony est le patron de la Lotus Team en F1 et de la ASEAN Basketball League. Mélange exotique de Briatore et de David Stern, il est le Tony Montana du tigre malaisien. Samedi, il s’est montré au deuxième rang de la tribune côté Loftus Road End, derrière le but, « parmi le peuple ». Un peuple qui paye tout de même une quarantaine de pounds sa place, Barclays oblige.

A 14h, nous partons sillonner les petites rues anglaises aux pavillons mignons et mal décorés, le tout en brique of course. Les policemen font les malins sur leurs chevaux, kawé jaune fluo immonde et regard autoritaire sur les petits fans inoffensifs de Zamora&Co. La Serie A et la Premier League n’ont définitivement pas la même classe…

 

Le match

La classe en moins, certes, mais un charme fou. L’entrée du stade est un mélange très rock’n’roll de briques et de barbelés, façon Fred Perry. L’espace pour passer les tourniquets est minuscule, à l’ancienne, comme il faut. Prends ça, l’Emirates. Une fois dans l’enceinte, hot-dogs, burgers, french fries et bières sont commandés à de jeunes waitresses, tout près des écharpes et bonnets vendus par papy QPR. Le nouveau logo du club nous avait fait croire à un stade princier et raffiné, mais il n’y a pas grand chose à voir. D’ailleurs, tout le monde reste dehors, pour boire et discuter.

Vers 14h30, on rejoint nos places situées dans le corner de la tribune Ellerslie Road Stand, au cinquième rang avec vue directe sur les « bad boys » d’Everton, les plus durs des Toffees. Là, à quelques mètres, dans ce coin sombre, se retrouvent les vestiges du football anglais avec lequel on a grandi. Des types aux « têtes pas possibles », faisant des grimaces défiant les lois de la géométrie faciale, et lançant des injures ignobles que seul Darren Tulett pourrait comprendre. La BBC nous l’avait promis, ce samedi après-midi s’avère merveilleux pour un match de football : soleil massif, no wind no rain, que du bonheur. Et puis surtout un stade de 18 000 places qui respire l’herbe, la vraie, la pelouse. Des airs de campagne étonnent nos narines et le territoire du poteau de corner est aussi boueux que celui du stade munucipal où vous jouez tous les dimanches. Nous sommes au Loftus Road et London Calling résonne dans nos heureuses oreilles.

Après avoir vu l’échauffement ha-llu-ci-nant de Leo Messi (et pourtant on n’est pas ses plus grands fans, cf. l’article The Pulga’s Speech) à l’occasion d’un superbe Atlético Madrid-Barça dimanche dernier, les mines de Royston Drenthe ne nous impressionnent pas tant que ça. Enfin un peu quand même… D’ailleurs, l’échauffement donne un avant-goût des caractéristiques du match : beaucoup de frappes, des courses dans tous les sens et très peu de passes, c’est à dire tout le contraire de ce qu’on voit en Liga. Hommage à l’Athletic Bilbao de Bielsa. Sur le terrain, c’est bien plus sexy que ce que le supporter non averti pourrait croire : pas moins de treize internationaux représentant huit nations différentes. Le mythique Joey Barton, Anton Ferdinand le « bro de », Bobby Zamora le vice-champion d’Europe, Shaun Wright-Philips dont la carrière aura été aussi rapide que ses accélérations d’il y a dix ans à City ou encore le prince fougueux Adel Taarabt. Imaginez notre déception face à la cruelle réalité de l’annonce des formations : si nous ne verrons pas Djibril, nous ne verrons pas non plus Taïwo. Nostalgie Neuf Telecom. De l’autre côté, Everton a toujours un effectif aussi sympa, du roi Felaini à l’antilope Piennaar en passant par le kangourou Cahill, le Lord Baines et les autres Heitinga, Distin ou encore Howard.  Sans oublier Captain Neville, Phil, bien sûr.

Les premiers  « How wonderful is West London ! » sont lancés quand les joueurs rentrent sur la pelouse, l’atmosphère se chauffe. A première vue, Everton part favori : si les deux équipes comptent un nain partout (Drenthe et Wright-Philips), les Toffees ont deux chauves. Imparable. Notre tribune insulte avec énergie celle des away fans, le stade résonne bien, ça respire le football. Alors que le début de match est un enchaînement de dégagements imprécis, à la 4e minute, Joey Barton se présente à Baines d’un tacle de malade rageur/ dangereux/engagé/correct, selon les goûts. La photo plus haut vous laisse imaginer le crime. Pas forcément très bon ce jour-là, Captain Barton conserve une aura toujours aussi impressionnante. What a player. Lorsqu’il se relève, la foule l’acclame : le message « je serai toujours là pour mettre le pied » est bien passé. Deux minutes plus tard, Cahill lance un missile sur la barre. Le match est lancé. Vu la joie des deux camps à l’obtention de chaque corner, on se rend compte de l’importance des coups de pied arrêtés dans un championnat où le mot possession ne veut rien dire.

Après une énième désorganisation défensive qui ferait vomir Trapattoni, le public nous fait plaisir avec le classique « You don’t know what you’re doing ! » adressé à Mark Hughes. L’atmosphère est chaude, animée, mais la Police veille. Après dix minutes d’insouciance, les officiers nous demandent d’arrêter de prendre des photos (?!) et cinq types à la dégaine de Simon Pegg dans Hot Fuzz scrutent la tribune avec leur caméra, à la recherche de méchants malfaiteurs. D’un coup, il y a du mouvement, ça cherche quelque chose ou quelqu’un. Quelques instants plus tard, pour des raisons inconnues, quatre fans de QPR sont forcés de quitter les gradins, sous les sifflets du public. Personne ne comprend. L’atmosphère était pourtant (très) bon enfant. Tant pis, même à Disney Land il y a des règles ! Un doigt d’honneur ? Une insulte raciste ? Aucune idée, mais ça jette un froid dans une ambiance qui était jusque là fantastique.

Le match reprend. A la 31ème, Drenthe (arrière gauche au Real et milieu offensif droit à Everton…) marque d’une frappe imparable. Zamora égalise de la tête à la 36ème juste devant Tony. Puis QPR nous fait un double poteau dramatique juste avant la mi-temps, au grand dam de Taarabt, qui n’a toujours pas fait trembler les filets dans la top division. Pendant ce temps-là, ce samedi nous propose un moment que seul le championnat anglais semble pouvoir nous offrir. Aux alentours de la demi-heure de jeu, un écureuil fait son apparition sur la pelouse, du côté de la tribune « South Africa Road Stand ». Ses courses sont suivies d’énormes applaudissements, le pauvre ne sait pas où se mettre. Après quelques minutes de sprints dans tous les sens, l’écureuil passe la ligne de but d’Everton sous les acclamations du public. Au moment du double poteau à la 44e, le public se met à chanter « He should have passed it to the squirrel, passed to the squirrel ! ». L’humour britannique, inimitable.

La seconde mi-temps est moins excitante en termes de jeu, et se résume à des corners d’un côté comme de l’autre. QPR est poussé par son public mais butte sur des Toffees compacts. Adel Taarabt nous offre quelques perles et démontre qu’il peut effacer n’importe qui en Premier League, mais ses pertes de balles sont étonnamment dangereuses. Joueur frisson. A tous les dégagements de Tim Howard, les plus bruyants des Rangers se font remarquer avec leur « He’s gonna swear in a minute ! Swear in a minuuuute ! » (L’américain est atteint du syndrome Gilles de la Tourette). Certains pères de famille choqués les regardent avec des gros yeux, et se disent certainement que les prix ne sont pas encore assez élevés puisque des abrutis peuvent se payer des places. Les dernières minutes sont chaudes. Coup de pied arrêté face à coup de pied arrêté, mais personne n’arrive vraiment à se montrer dangereux, malgré le style du chouchou hongrois Akos Buzsaky. Coup de sifflet final, tout le monde semble content. Thank you, gentlemen.

A la sortie du stade, après avoir traîné un peu, on tombe nez à nez avec Shaun Wright-Philips, qui nous check volontiers. En comparaison avec l’Espagne, l’Italie ou la France la proximité entre le public et les joueurs est fabuleuse. Wright-Philips et Buzsaky sortent du stade en marchant, tous les joueurs d’Everton s’arrêtent longuement pour signer des autographes. On discute rapidement avec Denis Stracqualurci, venu tout droit des matadores du Tigre argentin et a priori pas encore à l’aise dans son nouvel environnement.

Finish line

Avant une mondialisation poussée à l’extrême, l’arrêt Bosman, l’arrivée des managers étrangers (Wenger, Mourinho, Benitez, entre autres) et l’installation d’un système de marques, le football anglais était plutôt bien résumé par cette citation de Brian Clough :« I can’t even spell spaghetti in italian. How could I tell an italian to get the ball ? He might grab mine. » (traduction : Je ne peux même pas épeler spaghetti en italien. Comment voulez-vous que je dise à un italien d’aller prendre la balle ? Il se pourrait qu’il prenne la mienne.) Oui, le football anglais a bien changé et a changé de mentalité : l’esprit c’est bien, mais les résultats c’est mieux. Jusqu’à tout perdre en cas d’absence de résultats ? Absolutely not. Même à l’heure des mauvais résultats européens de nos amis insulaires (à nuancer fortement), l’English Premier League continue à nous faire rêver par ses petits stades, ses fervents supporters et cette odeur de football. Que ça plaise ou non à Canal +, il est là le charme du football anglais ; les Basques présents à Old Trafford jeudi nous le confirmeront. Même sans pluie, même sans hooligan, même sans grande star, il y avait indéniablement de la passion ce samedi à Londres.

Markus

_

Suivez FAUTETACTIQUE.com sur Twitter

Suivez FAUTETACTIQUE.com sur Facebook

_

 

Bukaneros

FT y était : L’autre Madrid

 Rayo Vallecano – Getafe CF, 16h00, 12 février 2012, Estadio de Vallecas, Madrid

A un quart d’heure du début de la rencontre, les joueurs écoutent les dernières consignes du Mister dans les vestiaires, les ramasseurs de balles font le spectacle en jonglant sur la pelouse gelée de l’Estadio de Vallecas et les Bukaneros, les Ultras rayistas, agitent leurs drapeaux en rugissant un premier « A las armas !». La tribune latérale Nord profite d’un petit bain de soleil pendant que la tribune Sud gèle sous les rafales d’un vent glacial. C’est le moment que choisit le speaker du Rayo pour faire passer un message de paix avant le derby :

« Veuillez accueillir chaleureusement les supporters de l’équipe du Getafe CF (bronca du public). Nous vous rappelons que le football n’est qu’un sport, il exige donc un fair-play irréprochable à l’intérieur et à l’extérieur du stade, et ce peu importe le résultat final (bronca). Nous vous rappelons qu’après tout, ceci n’est qu’un jeu ! Et maintenant, je veux un tonnerre d’applaudissements pour notre public, les supporters de notre Rayo de Vallecas, qui forment certainement le meilleur public du monde ! » Avant d’ajouter : « Encore une fois, n’oubliez pas que le football est un jeu (bronca). »

Bienvenue dans le quartier de Vallecas, au sud-est de Madrid. A huit kilomètres du Bernabéu et de la Castellana. A cinq kilomètres de la Plaza Mayor. Et à cinq cents mètres de la station de métro Buenos Aires. Un autre pays ? Non, un autre monde. Celui du Rayo Vallecano, « le club des hinchas les plus anarchistes, les plus bourrés et les plus antifascistes ». FT a eu l’honneur et la chance de prendre place dans la Tribuna Alta de l’Estadio de Vallecas pour un match de football historique. Non pas pour un score en double digit ou encore un but venu des étoiles, mais tout bonnement parce qu’il s’agissait là du premier derby Rayo Vallecano-Getafe Club de Futbol à être disputé en première division au stade de Vallecas. Deux clubs dont l’Histoire ne se « récite » pas à travers des palmarès, mais se « conte » bien à travers des belles histoires, que FT a voulu vivre le temps d’un après-midi d’hiver.

Les rivalités madrilènes

On avait analysé les relations entre colchoneros et madridistas dans l’article Atlético de Madrid, un Señor Club, cette rivalité entre « les pas forcément pauvres » et « les pas forcément riches ». Là, on n’a pas cette problématique de différenciation : le Rayo contre Getafe, c’est des pauvres contre des pauvres. Des clubs amis, voire alliés dans leur lutte contre les grands de la Liga ? Non, car pour les Rayistas, les Getafenses sont des vendus. Racheté par le Royal Emirates Group, le club de la banlieue sud a définitivement pris le chemin de la mondialisation, symbolisé par son sponsor le grand méchant Burger King. Sans oublier le fait que Getafe soit devenu la réserve du Real Madrid, l’antichambre entre la Castilla et le Bernabéu. Là où Angel Torres, Président du club et socio merengue, a fait passer Soldado, Parejo, Granero, Sarabia ou encore Ruben de la Red. De son côté, le Rayo a plus d’affinités avec l’Atlético. D’ailleurs, les prêts de Joel et Diego Costa font même penser à une nouvelle alliance, fournissant le minimum requis au Rayo, c’est-à-dire un bon gardien et un bon attaquant. Madrid est divisée en deux, et ses murs sont devenus la scène d’un joli deux contre deux urbain.

Une alliance mise en évidence par la façon dont les vallecanos parlent de l’Atlético. A Madrid, quand on parle des rojiblancos, on dit « los del Atléti » ou alors parfois « el Atlético ». Comme si l’on parlait d’un éternel petit frère, de façon affective. Que l’on soit madridiste ou rojiblanco, l’Atlético reste le plus petit des deux et le concept est bien intégré dans le langage madrilène. A Vallecas, « là-bas » dirait-on, il y a trop de respect pour les colchoneros pour dire autre chose que le nom complet. Dans les gradins on entend : « Diego Costa il ne vient pas de n’importe où mec. Le gars jouait au Club Atlético de Madrid, pas à l’Herculés ou à Murcia ». Peu étrangement, ce respect va faire un tour quand il s’agit de parler du Real Madrid. Les chants « Real Madrid puta » et « Qui ne saute pas est Madridiste » se répètent, et les écharpes « Anti-Madridista » ont un grand succès. Un rayista ayant fait l’espion cet hiver au Bernabéu raconte ce qu’il a vu de l’autre côté de sa planète : « Au Bernabéu, tu sais ils ont du chauffage. Mais ce que les gens ne savent pas, c’est que du coup ils perdent de la lumière. Ils ont moins d’éclairage, c’est con hein. » Subtil.   

Entre les habitants du Calderon et du Bernabéu, si on ne se joue pas la suprématie de la ville comme à Milan ou à Buenos Aires, on se bat pour savoir quel est le plus beau club. Le plus noble, le plus soutenu, les plus belles couleurs. Entre le Rayo et Getafe, il n’y a pas de banderole « cherche rival digne d’un derby » et on joue un titre bien plus simple à définir : celui de troisième club de la capitale. D’ailleurs, selon le capitaine rayista Michel, « Même en deuxième division on n’a jamais considéré que l’on était inférieur à Getafe. Ils font les choses bien depuis quelques années, mais leur poids historique dans la Comunidad de Madrid n’a rien à voir avec celui du Rayo ». Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 87 années d’existence contre 28 seulement.

Treize années en Primera pour le Rayo, marquées par un séjour inoubliable de quatre semaines en tête de la Liga en 1999/2000. Et huit années seulement pour le Getafe CF, mais des années 2000 extraordinaires. Une première finale de Coupe du Roi en 2007 (perdue contre Séville), après avoir renversé une demi-finale considérée comme perdue contre le Barça (5-2 au Camp Nou et le fameux but maradonesque de Messi, puis 4-0 au Coliseum), puis une seconde l’année suivante, perdue cette fois-ci face à Valence. En 2008, les azulones surnommés « EuroGeta » vont jusqu’en quarts de la Coupe UEFA, où ils tombent au bout du suspense face au Bayern. « Ils auraient pu nous humilier, Getafe méritait de gagner », admettra même Ottmar Hitzfeld à la fin de la rencontre. Pour résumer, Getafe se construit sereinement quand le Rayo tâche de survivre financièrement d’année en année.

Vallecas, le village dans la ville

Généralement, plus l’on s’écarte du centre-ville, plus on s’attend à tomber sur des quartiers résidentiels avec de moins en moins d’activité. Vallecas est donc d’abord une surprise tant le quartier donne l’impression d’être à lui seul un pueblo. Vallecas a son propre centre-ville, son propre stade, ses propres quartiers résidentiels. On ne serait même pas surpris d’y voir débarquer un shérif. Ce n’est pas une extension de Madrid, la capitale s’est développée jusqu’à Vallecas sans en altérer l’identité. C’est donc dans un quartier animé, populaire et vivant que l’on met les pieds. Les bâtiments sont très peu élevés, les cervecerías omniprésentes et les Audi de la Castellana ont disparu. Etrangement, le métro est presque vide, et il le restera également à la fin du match. Tout le monde vient à pied.

Le stade se trouve sur le même trottoir que la bouche de métro. On se retourne, et on voit ça : des murs très gris, du béton très vieux, des panneaux publicitaires des années 90 et des affiches de combats de boxe locaux. On achète l’attirail complet « patatas-pipas-cerveza » et on rentre dans l’enceinte. Là, le noir complet. Les cages d’escalier ne sont pas éclairées, et seule la peinture rouge de certains murs nous permet de nous y retrouver. En montant, on est frappé de voir un handicapé monter seul les trois étages du stade, se reposant sur ses deux béquilles et sa foi vallecana. Pas d’escalators bernabéusques, pas d’ascenseurs. Le type refuse notre aide avec un sourire. Si ce mec a réussi à monter seul la centaine de marches qui mènent à la Tribuna Alta, alors il est certain que le Rayo Vallecano se maintiendra en Primera cette saison. On s’assoit, nos sièges sentent la deuxième division et on respire les premières fumées de « peta ». De la bonne bouffe, une odeur de joint et un bon vieux stade, Vallecas propose du vrai football.

Ici, on ne s’embête pas avec la géographie. Pas de Fondo Sur ni de Fondo Nord, tout simplement parce qu’il n’y a en fait qu’un seul Fondo, toujours rempli par son millier d’ultras, qu’il fasse -3 ou 40 degrés, en Segunda B ou en Primera. « Hasta la victoria siempre », est-il écrit sur ses murs gris. En face, Groupama. Un panneau publicitaire couvre le mur qui protège la cage opposée, côté Est. Comme à Lorient, exact. Sauf qu’on ne s’embête pas à dessiner des supporters fictifs, trois tribunes suffisent amplement pour donner une âme à ce stade vintage

L’échauffement se fait avec les ramasseurs de balles, de sept à huit ans, qui remontent dans les tribunes une fois l’ouverture du score acquise. « Puisque le Rayo est en train de gagner, on n’a pas besoin de beaucoup de ramasseurs de balles », disent-ils une fois assis dans leur tribune aux côtés de leur père. On dirait un peuple en guerre. Tous les coups sont permis. On pourrait se demander d’où vient la force de persuasion de tous ces pères qui ont su convertir leurs fils et filles aux couleurs rayistas, alors que le choix du Real et de l’Atlético aurait été évident pour des jeunes madrilènes en quête de rêves et de satisfactions. En fait, pas du tout, pas un seul discours ni une seule fessée. On naît dans le quartier de Vallecas avant de naître à Madrid. Le quartier a d’ailleurs une identité si forte que certains osent l’appeler « la République de Vallecas ». Pas besoin d’être sociologue pour voir qu’en descendant de la station Portazgo, on atterrit dans un quartier populaire. La classe ouvrière y a élu domicile à la fin du XIXe. L’extrême gauche, la vraie. On pouvait compter plus de dix drapeaux républicains flottant dans le stade ce dimanche. Ici aussi, « le monde de la finance » est l’ennemi public numéro un.

 

Les acteurs

Très souvent cette saison à Vallecas, c’est Michu qui fait la différence. Celui qui jouait encore milieu de terrain la saison dernière au Celta a déjà planté onze buts en Liga cette saison. Le déhanché de Forlan et un jeu calqué sur celui de Trezeguet, Michu est un renard. A ses côtés, Diego Costa nous ferait croire que l’Atlético n’avait pas besoin d’acheter Falcao cet été. Revenu après six longs mois de rééducation, le brésilien a accéléré et déménagé les défenseurs banlieusards, comme un taureau qui sortirait de six mois d’enfermement. « Son jeu n’est pas aussi triste que son visage, il va nous aider lui », entend-on dans les gradins. Et puis la sensation de la première partie de la Liga BBVA 2011/2012 : Lass. L’autre Lass, le petit Lass, le jeune Lass, appelez-le comme vous voulez, mais le jeune guinéen régale Vallecas de ses crochets et de ses feintes « félines» depuis six mois.

Du côté des getafenses, les étincelles viennent principalement du marocain Abdel Barrada, formé au PSG et arrivé la saison dernière dans la réserve des madrilènes. Etonnamment mature dans son jeu, Abdel sait dribbler et accélérer, mais surtout il sait la donner vite, dans les pieds, et sans excès. Ses centres sont toujours justes et intelligents, ses coups de pied arrêtés toujours dangereux. C’est vrai qu’il fait penser à Nasri, en plus costaud au même âge, et peut-être un poil moins rapide. Si son coach a loué la qualité de ses coups-francs cette semaine, on préfère souligner son intelligence et sa lucidité. Le mec pense le jeu, tout simplement. Devant, Miku accélère sur les côtés et le champion d’Europe Dani Güiza attend impatiemment des bons ballons sous les « Retírate ! Retírate ! ». Surtout, les azulones sont devenus une équipe « solide », capable de battre le Barça à domicile (1-0, corner) et d’aller chercher le nul n’importe où en Espagne.

Tous les derbys, même les nouveaux, ont leurs petites histoires. La première de ce tout premier derby est révélée par As ce samedi : Joel, gardien prêté par l’Atlético au Rayo et titulaire ce dimanche, est un socio de Getafe. Déjà un traître…

Le match en soi

Le maillot de River fièrement collé à la poitrine, les joueurs rentrent sur la pelouse. Le premier quart d’heure est  la continuation de l’échauffement. « Un terrain impraticable », « un vent diabolique », les entraîneurs avaient prévenu tout le monde. Barrada montre tout de même qu’il peut effacer trois rayistas en deux dribbles, le pressing de Diego Costa est tel que tout le monde prend pour acquis qu’il sortira à la mi-temps, et les rafales de vent désespèrent Güiza, incapable d’en toucher une.

A la vingtième minute, les Rayistas dévoilent leurs banderoles en protestation contre la dernière mesure de leurs dirigeants : faire payer aux abonnés les places des deux matchs contre le Real et le Barça. Revendication logique, semble-t-il. On a du « Aficion obrera, directiva basurera » (un public ouvrier, des dirigeants éboueurs), du très bon « Chamartin = € y $ ; Vallecas = y ☇ » ou encore du « Basta de abusar a la aficion ». On s’attend à voir Arlette Laguiller entrer sur la pelouse pour donner un discours sur la soumission du prolétariat et la lutte des classes, mais non, rien. A la fin de la rencontre, Sandoval donne son opinion à propos de ces mesures : « Etant donné l’état de l’économie, il faudrait chercher un autre moyen pour éviter que les gens payent. Ils devraient faire quelque chose pour que ce terrain devienne La Bombonera de l’Espagne. Il faut prendre soin du public, car c’est le plus grand actif qu’a le club, et c’est grâce aux supporters que l’équipe a tiré la charrette la saison dernière. » Légitime, donc.

A la 34e minute, suite à un coup-franc mal dégagé, Michu, en position de hors-jeu, s’y prend par deux fois pour tromper Moya. La célébration d’un but en dit souvent long sur un public et son stade. Ici, pas de bombes artisanales ni de fumigènes. En tout cas, pas aujourd’hui, faute de moyens sans doute. Car le stade explose, mais de joie. On s’embrasse, on saute de joie, on serre les poings et on rêve éveillé. Le Rayo était destiné à vite redescendre en deuxième division cette saison. Après avoir remonté un match difficile à Saragosse la semaine dernière, le Rayo est à nouveau en train de battre un concurrent direct au maintien. Le signe qui trahit ce côté loser que l’on ne changera jamais ? La sono lance un Gonna Fly now façon Rocky plein de déglingue. Honnêtement, on dirait que tout le quartier de Vallecas vient de remporter la Coupe du monde. La célébration dure trois bonnes minutes. Pas assez, doivent se dire les rayistas, qui viennent de passer huit ans en Segunda et savourent le moment comme il faut. Sur l’action suivante, Mané stoppe irrégulièrement Piti qui filait seul au but. Carton jaune, seulement, Getafe a très chaud et ne s’en sort pas face au vent.

A la mi-temps, le public (et non le club, c’est précisé) rend un bel hommage à Angel Luis Moron, ancienne gloire du club des années 1980, à l’époque en deuxième division. Alors que toute la latérale Sud va se réchauffer comme il peut en trouvant une place au soleil, la voix du speaker résonne à nouveau dans le béton vallecano : « Nous sommes 9500 ! Merci ! ». On peut en rire, mais 10 000 hommes pour un seul quartier par -3°, c’est beau. Un concours Coca-Cola a lieu. C’est drôle d’avoir la marque américaine pour sponsor officiel d’un club aux revendications communistes. Les couleurs, sans doute…

La seconde période démarre et les Bukaneros font résonner le chant « A las armas ! Somos de Vallecas ! Y vamos a ganar ! » jusqu’à Getafe. Non, l’OM n’a rien inventé. Le vent a baissé d’intensité, le soleil disparaît peu à peu, et le Rayo Vallecano domine toujours les débats. Quand on dégage la sphère au loin, Diego Costa se débrouille toujours pour mettre le pied dessus, et quand on construit, Michu impose sa taille et obtient des fautes. Bilan, le Rayo impose son rythme.

A la 61e, Diego Costa hérite une fois de plus d’un long ballon sur le côté droit, le transforme une fois de plus en situation dangereuse, et se fait faucher par Michel. L’arbitre de touche est à deux mètres de l’action, et l’arbitre n’hésite pas une seule seconde : rouge direct. Le joueur getafense s’en va dans le tunnel menant aux vestiaires, situé juste en-dessous du Fondo des Ultras, qui lui souhaitent un bon dimanche : « Adiós hijo puta adiós ! ». Un assistant du coach azulon Luis Garcia se fait aussi prier de rentrer aux vestiaires. Certainement une stratégie pour être plus rapidement au chaud.

Cinq minutes plus tard, après un joli mouvement sur le côté gauche, amorcé par le très en vue Casado, le ballon se retrouve sur l’aile droite, un milieu de terrain chauve centre, hors-jeu encore une fois, et but. Diego Costa, logiquement. 2-0, une ovation pour le brésilien plus tard et le match se termine. Le Rayo a poussé Getafe dans les cordes, l’arbitre s’est chargé d’achever les banlieusards, ce qui n’a pas empêché tout le stade de l’insulter de la première à la dernière seconde, sans savoir ce qui s’était vraiment passé. Voilà pourquoi on sera toujours mieux au stade que devant la télé, à fustiger l’arbitre derrière nos supers ralentis ou autres caméras araignées. De toute façon, même si on leur montrait les images, les vallecanos n’arriveraient jamais à croire qu’on les a aidés à remporter un match. Eux qui ne peuvent compter que sur eux-mêmes, eux qui ont passé leur vie à faire un lien entre préférences du comité arbitral et Chamartìn. Les joueurs azulones rentrent dans leurs vestiaires sous des « Retourne en Segunda B, en Se-gun-da B ! ». Le Rayo peut affirmer fièrement qu’il est le troisième club de Madrid. Et Joel n’a pas eu à faire une seule parade, le traître s’en sort sain et sauf.

Les stats du match ? Huit cartons jaunes et un rouge. Un premier derby serein qui commence sur de bonnes bases : un froid polaire, un vent océanique, un jeune brésilien qui brille, deux buts marqués en position de hors-jeu et une expulsion grotesque. Une nouvelle page de l’histoire de ces deux clubs s’est écrite en ce dimanche après-midi. Qui sait, peut-être une nouvelle page de l’histoire de Madrid ?

 

 

Markus

 

_

noche_bernabeu

FT y était : El Clásico (Bernabéu, Supercopa 2011, 2-2)

Madrid, le dimanche 14 août 2011. En plein milieu de l’été espagnol, une soirée est sur le point de bousculer les esprits et de faire voyager les âmes. Le match aller de la Supercoupe d’Espagne oppose cette année le Real Madrid Club Futbol au Futbol Club Barcelona. Le plus grand club du monde contre la meilleure équipe de l’univers. Il y a eu les duels épiques des Celtics vs Lakers, Ali vs Frazier, Federer vs Nadal. Il y a aujourd’hui les Clásicos, les plus grands duels sportifs de notre temps. Épiques, mythiques, historiques, on ne les oubliera jamais. En mai dernier, leur confrontation avait réuni plus d’un milliard de téléspectateurs.

L’immense Castellana. Le stade Santiago Bernabéu, magistral, élégant, puissant, regorgeant d’histoires, impressionnant poumon de la capitale. Chamartìn, comme l’appellent encore les anciens. L’antre du plus grand club au monde, en pleine ville.

 

Lorsqu’on lève la tête et que l’on regarde ce stade, on ne peut s’empêcher de penser à Di Stefano, Puskas, Gento et leur cinq Coupes des Clubs Champions. On ne peut se retenir de revoir les images des débordements de Butragueño et Michel, la domination nationale et les échecs européens de la Quinta del Buitre. On pense bien sûr au légendaire Raul Gonzalez Blanco, ses lobs, ses buts inattendus et ses trois Ligues des Champions. D’ailleurs, impossible de ne pas y penser puisqu’on vend encore devant le stade des maillots de cette saison floqués Raul. Sacrée légende.

Autour du stade, tout le monde se presse et ne peut s’empêcher de courir, ou marcher très vite, pour rentrer dans l’arène. Comme s’ils avaient besoin de le voir pour le croire. Oui, ce soir, on va assister au Clásico, de nos propres yeux. Alors que l’on se rapproche du Fondo Sur, l’ambiance est spectaculaire (vidéo). On dit beaucoup de choses sur le public du Bernabéu : un public de riches bourgeois qui fument leur cigare et qui n’ont pas que ça à foutre de chanter pour leur équipe, vraiment ? En tout cas ce soir, ils ont mis cette réputation de côté. Et tout Madrid est venu participer à la fête, à l’événement de l’été. Pendant deux mois, les madridistes ont acheté Marca et As tous les matins pour les déguster à la plage, sur leur serviette affichant les neuf Coupes d’Europe, leur maillot doré dans le sac, prêt à sortir à la moindre provocation catalane.

Ce soir, ils sont tous là pour venir gagner le premier trophée de la saison. Alors qu’on monte dans l’une des quatre tours du stade, un touriste ose arborer son maillot blaugrana, et subit logiquement une vague de « Ser del Barça, es ser subnormal, es ser subnormal, es ser subnormal »(en VF : « si t’es un fan du Barça, t’es un retardé »). Le Bernabéu est la maison du Real Madrid, et ici personne ne fait comme chez soi. Le touriste est prié de mettre un pull au-dessus de son maillot, au moins jusqu’à qu’il rejoigne sa place. Les seuls fans du Barça présents dans cette tribune sont des latinos qui disent supporter le Barça « par idéologie », une nouvelle sorte de footix mondialisés, convaincus par les discours de Laporta sur la liberté des peuples. Non, ce soir, les vrais fans du Barça ayant réussi à trouver une place sont discrets. Comme ils n’aiment pas voir des maillots blancs au Camp Nou, ils ne souhaitent pas manquer de respect à la maison blanche aussi gratuitement. Quelque part, ils se disent qu’Iniesta et Thiago en feront assez comme ça sur le terrain…

Ou alors, tout simplement, ils sont avertis. Deux jours avant, Mourinho a organisé une session d’entraînement ouverte au public au Bernabéu. L’annonce avait été faite la veille à minuit, et le lendemain 57 000 personnes étaient présentes à 18h pour admirer les étoiles blanches. Avant le début de cette session, au cinquième rang, un jeune de 13 ans venu avec ses parents affichait fièrement son maillot du Barça, comme un espion venu observer son ennemi. La bronca du public avait été telle qu’un steward avait du prier le jeune garçon de mettre un pull, lui aussi. Le Bernabéu est la maison du Real Madrid, et quand un blaugrana vient y mettre les pieds, il n’est jamais le bienvenu. Sacrée rivalité.

On prend donc nos places parmi le seul public au monde qui trouve normal que Cristiano Ronaldo marque 41 buts en une saison. Et certainement le seul qui peut trouver la légitimité pour le siffler en cas de mauvaise performance. Car quand on porte le numéro 7 merengue, on porte une grande partie de l’histoire du football sur les épaules. Di Stéfano et Raul, plus de 600 buts à eux deux. Presque 800 si l’on ajoute Butragueño. Un public qui a vu son équipe remporter 31 titres de champion d’Espagne, sur 82 championnats. Plus de un sur trois. Sur les trois plus grands championnats (Espagne, Italie, Angleterre), seule la Juve peut presque rivaliser, avec 27 titres. Liverpool, Manchester, l’Inter ou le Milan n’ont pas  encore atteint la vingtaine… Le Barça en a 21, dont 11 sur les deux dernières décennies. Un public de connaisseurs, un public exigeant, un public différent, un public mystérieux.

Alors que les joueurs ne sont même pas entrés sur la pelouse, le spectacle est déjà grandiose. Vertical au possible, les lumières sur le fond bleu des gradins donnent l’impression de voir une infinité de loges suspendues dans le ciel, façon assemblée des sénateurs de Star Wars. Unique. Une fois l’échauffement des artistes terminé, le Bernabéu te fait comprendre où tu as mis les pieds. La chanson Nessun Dorma, interprétée par le ténor espagnol et célèbre madridista Placido Domingo, résonne dans tout Madrid. Tout le monde se tait et écoute religieusement les paroles saintes « Vincero ! Vincero ! » et regarde, les larmes aux yeux, la vidéo qui retrace l’histoire des merengues, de la volée de Zizou aux buts de Di Stefano. L’émotion est indescriptible (vidéo). Puis vient l’entrée des joueurs, accompagnée du célèbre Hala Madrid qui fait frissonner de fierté toute la ville. A Madrid, on ne rigole pas avec la tradition.

12èmeminute. Benzema se lance à l’assaut de la défense blaugrana. Le Fondo Sur retient sa respiration. Une, deux, trois feintes de corps, il fait danser Abidal sur le côté droit, pénètre dans la surface et sert Özil in extremis. L’allemand ne tremble pas et ajuste Valdès avec sang froid. Le Bernabéu est en transe. Après une préparation parfaite et les gros titres de Marcaet As, on attendait bien un Real supérieur. Mais un peu comme Federer face à Nadal, le Real ne joue jamais comme il sait le faire contre son grand rival… Et si cette fois-ci, c’en était bien fini de la domination blaugrana ? Le Barça n’a encore rien montré, le Real a la possession et les occasions. Et tout le stade se met à chanter le fameux Como ne te voy a querer(comment veux-tu que je ne t’aime pas).

 

19e. Sous la pression du Real et d’un Bernabéu passionnel, Abidal est obligé de dégager le ballon très loin de son camp, sous les ordres de Guardiola. Ce serait banal pour n’importe quelle équipe, mais le Barça n’est pas n’importe quelle équipe. Voir les blaugrana ne pas relancer au sol, qui plus est sous les ordres de Pep, c’est une petite victoire pour les madrilènes. Dans les têtes, c’est comme s’il y avait 2-0.

Cinq minutes plus tard, Khedira manque de peu d’arracher la tête d’Abidal. Ce dernier se tort de douleur. Le Bernabéu hésite : les épisodes Alves et Busquets ont laissé des marques,  mais le cancer d’Abidal aussi. Finalement, on lui laisse le bénéfice du doute et le Bernabéu ne se manifeste pas. Quand il revient sur la pelouse trois minutes plus tard, les sifflets tombent, quand même.

 

31è. Sur un ballon dégagé, Abidal glisse et contrôle le ballon de la main dans sa surface mais il n’y avait pas de danger particulier et l’arbitre refuse d’en faire un penalty. Les madridistas, victimes de l’arbitrage en Champions League (à lire, Oui le Barça est favorisé par l’arbitrage UEFA, mais pourquoi ?), explosent de colère.  A chaque fois qu’un barcelonais tombe au sol, le public rugit. A côté de nous, un madrilène a pris l’habitude d’appeler« Barbie » les joueurs blaugrana. Il  y a Barbie Malibu (Piqué), Barbie va à la piscine (Busquets), Barbie est à l’hôpital (Alvès).  Tout le monde rigole, mais ce qu’on ressent par dessus tout, c’est du dégoût. La rivalité laisse place à la haine.

Deux minutes plus tard, Messi porte le ballon vers l’avant pour la première fois. Ses crochets meurtriers rappellent que malgré une demi-heure de domination, il n’y a que 1-0. Et Messi est bien là, à martyriser la défense des blancos. Il faut une grande intervention de Ramos pour arrêter le massacre.

36è. Silence complet dans tout Madrid. Messi, sur son troisième ballon, décale parfaitement Villa sur le côté gauche. El Guaje vient fixer Ramos, et enchaîne une frappe folha seca dans la lucarne opposée de Casillas. Un but irréel. Et un réalisme diabolique. Premier tir, premier but. Le Bernabéu a besoin de trois bonnes minutes pour s’en remettre.

En cinq minutes, le Real a déjà fait quatre tirs depuis le but du Barça, le Bernabéu y croit à nouveau. Benzema se présente seul dans la surface, il se met en position, frappe… mais Mascherano effectue un tacle splendide pour repousser le tir in extremis. Liverpool times.

45èmeminute. On attend la mi-temps quand Messi récupère le ballon et accélère. Chacune de ses accélérations est un cauchemar psychologique pour les madrilènes. A plusieurs reprises dans ce match, La Pulga a pris le ballon, dribblé deux joueurs, fait flippé tout Madird, et l’a lâché sur un côté pour un coéquipier. Il ne manquait plus qu’un clin d’œil et un « restez tranquille, c’est pas pour tout de suite ». Quand il la donne, c’est comme une délivrance. Le soulagement des cœurs madridistes résonne dans le stade.

Là, Messi ne la lâchera pas. Il hypnotise complètement la défense du Real et trompe Casillas comme au collège. De loin, le Bernabéu voit une faute de Messi sur Pepe, tout le monde crie au scandale. On n’a pas vraiment vu ce qu’il s’est passé à l’entrée de la surface.

 

Les quinze minutes de repos sont difficiles, les merengues sont sous le choc. Par deux fois, sur deux accélérations, Villa et Messi ont réussi à faire oublier 45 minutes de pressing, de bonne volonté, et même de possession de balle ! Terrible réalisme d’une équipe qui sait gagner face à une autre qui meurt d’envie de vaincre. Et Xavi et Piqué ne sont même pas sur le terrain.

Les sept premières minutes de la deuxième période annoncent le pire. Possession du Barça, dribbles de Messi… Puis Cristiano prend le ballon, et court. Il accélère, atteint sa vitesse de pointe, on dirait une Ducati. Il remonte tout le terrain, Alves parvient à se coller à lui en anticipant sa trajectoire, tacle, corner. La balle atterrit au premier poteau. Pepe fait le ménage et conserve le ballon malgré trois blaugrana sur ses épaules. Lucidité. Passe en retrait. Coup d’œil de Xabi Alonso. Plat du pied. Petit filet. 2-2. Le Real n’abandonne pas. Comme au Camp Nou en mai dernier, les madrilènes remontent le score.

Non le Real n’est pas largement au-dessus. Mais le Barça non plus. On assiste à un grand duel entre deux équipes d’extra-terrestres poussées par une rivalité unique.

55èmeminute, moment revival. Sur le côté droit de la défense du Barça, le ballon est à égale distance de Pepe et Alves. Tiens, on a déjà vu ça. Pepe ne s’arrêtera pas, Alves le sait et voit l’occasion parfaite pour surprendre (et suspendre) son compatriote (sic). Contact, vol, cri, roulades par terre, cri, roulades par terre. Le Bernabéu crie aussi, au voleur. Alves se fait insulté. Pepe lui gueule dans les oreilles. L’arbitre ne bronche pas : depuis qu’il a appris qu’il allait arbitrer ce match, il a décidé, il ne prendra aucune décision importante. Pas de penalty sur la main d’Abidal, pas de carton ici. Il ne veut pas savoir, car en vérité, il ne sait pas. Et c’est bien comme ça, le jeu continue.

 

La dernière demi-heure est marquée par la pression du Real, mais surtout par le duel entre Ronaldo et Valdès, qui sort sans doute son meilleur match contre Madrid.

A la 63e, d’abord un coup franc de Cristiano qui effleure la lucarne. Valdès n’avait rien vu. Puis encore un tir de Cristiano, cette fois-ci Valdès a tout vu. Grande parade. Deux minutes plus tard, centre spectaculaire de Özil qui rappelle ceux de Figo et Beckham, tête de Benzema, Valdès est sur la trajectoire, encore. Puis Valdès sort sur un centre au ras du sol d’Özil, quelle anticipation. Plus le Real se montre dangereux, plus Valdès donne l’impression que personne ne le battra ce soir.

Après la répétition de vagues blanches sur la cage blaugrana, Pep fait sortir Villa, sous les chants du Bernabéu : « Raul ! Raul ! Raul ! ». La légende est bien vivante.

73è.. Ça chauffe. Faute de Ramos sur Pedro sur le côté. Pepe en profite pour dégager le ballon dans la tête du Canari. Cela ne plait pas à tout le Bernabéu, même si certains apprécient.

76èminute. Callejon, plutôt actif et précis jusque là, se fait humilier par Iniesta. Petit pont magistral : bienvenue chez les meilleurs joueurs au monde, mon petit. Le manchegorégale.

80è. Benzema sort. Le Bernabéu se lève. Standing ovation pour le français. « C’est ça qu’on veut voir »,semble lui dire le madridisme. « On te fait confiance, gamin »,balance un homme âgé.

Trois minutes plus tard, le Bernabéu n’y croit pas ses yeux. Centre du Real. Sous la pression de Cristiano, Valdès ne capte pas le ballon et tombe. Alors que Cristiano va s’emparer de la sphère, Valdès lève son coude et fait tomber le portugais. L’arbitre, fidèle à sa politique, ne veut rien entendre. Le portier avait anticipé et simule de s’être fait mal, comme si Cristiano avait laissé traîner la jambe. La mauvaise foi n’a pas de limite les soirs de Clasico. Cristiano est dégoûté, les madrilènes aussi.

 

Trois minutes plus tard, Marcelo démontre qu’il est un bien meilleur défenseur qu’on ne le pense. Il a tout compris : ce soir il n’y aura ni de rouge, ni de penalty. Alors que Pedro est dans la surface, Marcelo ne se prend pas la tête et le fauche franchement. Et n’hésite pas une seconde à se relever et à récupérer le ballon, la tête haute. La sérénité des plus grands. Cannavaro est fier de son petit.

Deux buts partout score final.

Finalement, tout le monde est assez content. Le Barça, très en retard sur la préparation, a évité le pire. Et le 2-2 à l’extérieur est un résultat précieux. Le Real est forcément déçu après tellement d’occasions. Mais après avoir montré qu’il pouvait battre le Barça en gagnant la Copa del Rey, il a montré ce soir qu’il pouvait aussi mieux jouer que lui. Une certaine satisfaction peut donc aussi se lire sur les visages des madrilènes quand ils quittent le stade pour reprendre le rythme de l’été de la capitale.

Ce qui est toujours bien présent, c’est ce sentiment d’avoir les arbitres contre soi. Dans le métro, un vieil homme fait sensation en s’exclamant « Tenemos que fichar a un arbitro, joder ! ».La punchline est un succès unanime. Tout le monde en est convaincu à Madrid. Le Real n’a pas l’habitude de perdre, il est temps pour tout le monde que la domination blaugrana s’arrête, et vite. Mourinho le sait très bien. Il l’a promis, sa deuxième saison sera la bonne.

Première partie de réponse samedi soir, 22h, au Bernabéu.

Markus

.

En direct de la Curva Nord

FT y était : Derby d’Italia, Curva Nord

 
 
FT était samedi soir dans le nid des Boys San de la Curva Nord du stade Giuseppe Meazza pour voir de près le plus grand match du football italien : le derby d’Italie, Inter-Juve. 
Emotions garanties.
 
18h. On monte dans le tram qui part de la Plaza Duomo, direction le stade. Alors que le tram avance aussi vite dans les rues pavées milanaises que le football italien avance dans la modernité, la tension est omniprésente. A Milan, les jeunes et les vieux, tout le monde déteste la Juve. Ce soir, c’est le match à ne pas perdre. On suit Roma-Milan sur son portable, Burdisso vient de marquer, ça fait rire tout le monde…
 
18h45, l’enceinte mythique Giuseppe Meazza se dresse devant nous. La Scala del Calcio et ses 80 000 places, ses quatre piliers gigantesques, cette structure énorme aux airs de vaisseau spatial, héritée de la rénovation pour la coupe du monde 1990. Justement, on sent cette douce atmosphère des années 90, mélange parfait entre le football du XXème siècle que l’on peut encore aujourd’hui retrouver en Amérique Latine, et celui du XXIème que la Premier League nous offre tous les weekends.
 
19h, la Curva se remplit déjà. Avant d’entrer dans l’arène, on peut lire la devise de l’institution : Aucun titre n’a plus de valeur que la Loyauté et l’Honneur. Bim. A l’intérieur, c’est le camp d’une armée qui patiente avant la bataille. Des milliers de soldats avec peu de cheveux, ayant entre 16 et 40 ans, et le même uniforme : la doudoune ritale, ou le blouson en cuir. La majorité des ultras sont abonnés, les autres ont payé leur place entre 20 et 28 euros. Loin, très loin des tarifs de Premier League. Cette armée de 25 000 hommes au cœur noir et bleu fume beaucoup, boit beaucoup et rigole un peu, le tout dans le désordre. Un type déjà complètement high exige qu’on lui apporte un caffé… « Comment ça, il n’y a pas de café ici ?! Putain, oh mon dieu merde il n’y a pas de café… ». Ou comment faire un bad trip à l’italienne. En fait, l’infanterie attend ses généraux, les fameux capos. Une fois arrivés, ces derniers mettent de l’ordre. Tout le monde debout sur les sièges, tout le monde en rang. Pour un tel match, la chorégraphie a exigé deux mois de préparation. Du coup, la pression se lit sur tous les visages et personne n’a intérêt à foutre la merde s’il ne veut pas être pris à part par les Ivan Bogdanov locaux.
A l’entrée, les touristes sont prévenus : ici, obéis à tout ce qu’on te demande, fais pas de conneries. Car les capos jouissent d’une autorité immense et légitime : comment voulez-vous ne pas obéir à un type qui s’est tatoué l’écusson de son club sur le cœur ?  
 
Inter-Juve… Depuis le Calciopoli, jamais deux clubs ne s’étaient autant détestés. Alors que la Juve a passé tout l’été à salir l’image de Giacinto Facchetti, héros de tout le peuple intériste, le jugement de la Justice Sportive Italienne n’a rien donné : le scudetto de 2006 est irrévocable. Ce n’est que partie remise pour la famille Agnelli, qui a bien l’intention de voir l’affaire réglée par les tribunaux civils. Autant dire qu’entre les deux clubs les plus importants du championnat italien (jusqu’à l’arrivée de Berlusconi au Milan), 45 Scudetti à eux deux, c’est une guerre ouverte. L’Inter estime s’être faite voler de 1997 à 2006, la Juve estime que les deux titres de 2005 et 2006 devraient lui être rendus. Ces deux dernières années, il y a eu les chants racistes à l’encontre de Balotelli et Eto’o, la bagarre entre Thiago Motta et Buffon, les provocations entre Mourinho et Ranieri… Les années ont été chargées en haine, rejet de l’autre, mépris, dégoût, provocations, coups bas, etc.
Ce soir, les banderoles affichant la figure de Facchetti se multiplient, ainsi que les actes de provocation. Les Juventini, venus par milliers dans le terzo annello de la Curva Sud (celle des ultras milanistes), n’en font pas moins, et trouvent même le moyen de balancer des sauts de pisse sur les étages du dessous. Lamentable ? De l’autre côté dans la Curva Nord, c’est encore mieux : on chante « Liverpool ! Liverpool ! Liverpool ! » (en mémoire du Heysel) avec toute l’énergie du monde noir et bleu. Ambiance….
 
A 20h43, on est prêt pour enfin dévoiler le tifo. Certains soldats pas encore assez concentrés gardent leur écharpe tendue quelques secondes de trop et se font réprimander comme il faut. Un capo nerveux monte dans les gradins pour leur apprendre la vie. Puis en dix secondes montre en main, la chorégraphie est réalisée : le visage de Giacinto Facchetti s’ouvre au milieu d’un dessin nerazzurro, qui surplombe une banderole gigantesque disant : « Je ne vole pas le championnat et je ne suis jamais allé en Serie B », paroles tirées directement de l’hymne intériste Cè solo l’Inter. L’hymne résonne justement dans le stade à 20h45, et quand que le tifo est retiré deux minutes plus tard, c’est la guerre ! Explosions de pétards / bombes artisanales et fumigènes transforment le stade en véritable champ de bataille.
 
 
 
 
Le premier chant version match est lancé : « Jusqu’au bout, la Juventus restera une merde » (fino alla fine, Juventus merda). Le ton est donné. Entre soutien inconditionnel à une équipe en perte de vitesse depuis le Triplé historique de 2010 et messages lancés aux zèbres ayant fait le déplacement, l’armée des ultras intéristes n’a pas une seconde de répit. Surtout, la cinquantaine de capos positionnée sur les barrières à tous les niveaux de la Curva guette : le moindre ultra qui ne chante pas, on le montre du doigt et on lui met un coup de pression. Deuxième chant, toujours les mêmes destinataires : « Si tu sautes, un Agnelli va crever ». Et tout le monde saute, évidemment.
 
Sur le terrain, le rythme est le même que dans les gradins. A peine trois minutes de jeu, et Buffon doit déjà s’employer sur une tentative de madjer de Pazzini. Une minute plus tard, après un mauvais dégagement, Cambiasso tente une reprise de volée à bout portant. Incroyable, mais c’est à côté. La Curva repart encore plus fort et se présente enfin avec son célèbre chant « Chi noi siamo ? Noi siamo l’armata nerazzurra » (Qui sommes-nous? Nous sommes l’armée noire et bleue, voir la vidéo).
 
 12e minute. La Juve ressort le ballon intelligemment. L’Inter, jeune et insouciante à gauche (Nagatomo et Obi), laisse Lichtsteiner complètement libre. Le suisse contrôle de la poitrine, lève la tête et centre fort. Matri reprend. Castellazzi repousse. Rebond offensif de Mirko. Boum. Le magicien monténégrin la place fort sous la barre. Silence dans le stade. De là-haut, on n’entend que les cris du banc turinois qui se lève et court partout. 1-0 pour la Vecchia Signora. Conte la voulait antipathique, il la retrouve détestable. Une brèche, une occasion, un but. Et ni Del Piero ni Trezeguet ne sont sur le terrain ce soir… Les cris de Krasic ou autre Quagliarella deviennent vite insupportables aux oreilles des capos intéristes. Les filets n’ont même pas fini de trembler qu’un rugissant « INTER ! INTER ! » est lancé. La déception est gérée intérieurement, l’extérieur continue comme si de rien n’était : l’équipe sera soutenue jusqu’au bout, quoiqu’il arrive.
 
L’Inter mise tout sur les débordements de Maicon et Zarate. Ce dernier part à 40m, crochète Bonucci et se fait crocheté à son tour. Premier carton jaune. On rentre dans le vif du sujet et Bonucci, formé à l’Inter, reçoit sa dose d’insultes. 
28e minute. Sneijder, jusque là imprécis et peu lucide, fait un numéro de fuoriclasse qui élimine à la fois Pirlo et Vidal sur le côté droit. Il lève la tête, passe aveugle de l’extérieur pour Maicon. Le brésilien bouffe Bonucci d’un coup d’épaule, rentre un peu plus dans la surface et place un missile surréel dans la lucarne du premier poteau de Buffon, dont les cages se trouvent sous la Curva Nord. Ce qui se passe alors dans la Curva est aussi imprévisible que la frappe du Colosso : le virage explose littéralement. Et comme dans toutes les explosions, il y a des projections : nous. On est projeté cinq rangées plus bas, les lignes militaires formées par les capos se délitent et le désordre jouissif est spectaculaire. On allume fumigène sur fumigène, fait exploser pétard sur pétard et il faut à peu près trois bonnes minutes pour retrouver ses voisins et se remettre en position de combat.
 
Justement, quatre minutes plus tard, on ne s’est pas remis de nos émotions que Maicon repart dans sa position de meneur de jeu excentré, centre tendu in the box, Pazzini place son coup de tête croisé, Buffon est battu, on lève les bras, mais non, la barre transversale repousse incroyablement la tentative du toscan. Dans la Curva, on sent qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond ce soir. On en a la confirmation une minute plus tard. Marchisio contrôle tranquillement à 20m des cages intéristes, laissé tout seul. Une-deux brillante avec Matri. Décalage, plat du pied, ras du poteau, 1-2. Silence total. Castellazzi ne peut rien faire. Les juventini croient revoir le génie de Tardelli. L’Inter est abattue. Mais pas la Curva Nord… A peine dix secondes pour encaisser le coup dur, et les capos, furieux bien comme il faut, repartent de plus bel : « Dai ragazzi ! Siamo sempre con voi ! ».
 
A la 38e, certainement sans le savoir, Conte plie définitivement le match, en changeant les positions de Pepe et de Vucinic. Ce sera le travailleur italien qui bloquera à présent les attaques de Maicon. Deux minutes plus tard, Pirlo dépose un bijou de passe en profondeur pour Marchisio, qui tire à côté avant de se faire faucher comme il faut par Castellazzi. Depuis la Curva, pas de doute, il n’y a rien. Sur le terrain, six zèbres viennent réclamer quelque chose auprès de l’arbitre. Les blagues fusent dans les tribunes : « Ils croient vraiment que ça marche encore comme ça ? C’est fini cette époque sales voleurs ! ». La Gazzetta clamera le lendemain que la faute méritait la double pleine.
Des émotions des deux côtés. 1-2 après 45 minutes pour une Juve efficace et intelligente.
 
Dans la Curva, on se remet à fumer et à boire, et on se demande comment une si belle Inter devant peut être si facile à manœuvrer derrière. Bien entendu, on a une petite pensée pour Mourinho, qui manque terriblement, et on se dit que lui aussi pense certainement à l’Inter de son côté.
 
 
 
Alors que Castaignos remplace Zarate, les commentaires ne se font pas attendre : « Mourinho aurait fait jouer quatre attaquants putain ! ». Ranieri préfère tenter de bloquer le côté droit de Lichsteiner. On se rend vite compte de la faille : la Juve n’a plus à attaquer, c’est à l’Inter de faire le jeu, et elle n’y arrive pas. Alors que les idées intéristes n’étaient pas très claires en première mi-temps, au moins elles existaient. Dans les tribunes, le show continue. Une banderole faisant le lien entre le désastre du Heysel et l’enquête sur les fondations du nouveau Juventus Stadium est affichée dans la Curva : « Acier de mauvaise qualité, nostalgie du Heysel ». No limit.
 
Et le virage continue à rugir. « Vous voyez aussi bien le match en chantant, alors chantez putain de merde !!! », hurle le capo des capos. Et tout le monde s’exécute. Mais la frustration gagne les rangs de l’armata nerazzurra, et certains de ses membres sont pris à parti pour leur manque d’enthousiasme et de voix. « Mais qu’est-ce que tu fous ici putain ??! Mais tu fais quoi, là ? Pourquoi tu chantes pas ?! Hein ?! Viens ici ! Viens ici !!! » Dans la Curva comme dans l’armée, les règles sont simples : un ordre est un ordre. Le jeune intériste descend les marches une par une jusqu’à se retrouver à un mètre du capo fâché. « Vieni qua !!!!! ». Il avance encore de cinquante centimètres. Là, durant deux minutes, le jeune supporter se fait humilier par l’autorité du capo, et subit toute la rage de son chef d’un soir. Puis, après plus de peur que de mal, il reprend son rang et, cette fois-ci, chante de toutes ses forces.
C’est beau, un tel respect pour l’organisation. Et tant pis pour l’amour propre d’un seul homme, aussi intériste soit-il : l’enjeu est tout autre. Car ce qu’on joue dans la Curva, c’est l’image de tout un club, auprès de ses propres joueurs, des supporters adverses mais aussi auprès du reste du monde. La Curva aussi a son match à jouer, et dans ce match-là, on ne compte pas les sacrifiés. Que tout le monde chante et fasse du bruit, point.
 
La fin de match est marquée par des raids solitaires fabuleux de la légende Zanetti qui fait rêver les 80 000 spectateurs – juventini compris – et fait dégager un enthousiasme incroyable dans les gradins… « Forza CAPITANO ! Dai ! ». Del Piero rentre à huit minutes du terme et trouve le moyen de provoquer quatre fautes à l’aide de doubles contacts géniaux et d’une science de la protection de balle unique. Mais alors qu’il obtient un coup franc dangereux à la 93e, c’est Pirlo qui s’en charge, comme un symbole. Alex n’est plus le leader de cette Juve qui a vendu son âme à l’ancien stratège du Milan. La Curva Nord en rigole.
 
Coup de sifflet final : 1-2. L’Inter est seizième, à onze points de la Juve. Mais il faut croire que l’anesthésie du Mou a encore ses effets : quand, comme à son habitude, le légendaire Javier Zanetti vient saluer la Curva à la fin du match, la Curva quitte alors ses héros sous des « Siamo sempre con voi ! Non vi lasceremmo mai ! ». En même temps, il faut les comprendre : comment en vouloir à des légendes comme Zanetti, Cambiasso, Stankovic ou Maicon, les seuls à être venus à bout du grand Barça ? Il faut savoir que l’anesthésie portugaise est puissante : plus de dix-huit mois après le départ du Mou, une étincelle par match de leur talent passé suffit aux supporters intéristes, plus que jamais nostalgiques, mélancoliques et rêveurs, espérant toujours que leurs campioni peuvent battre n’importe qui, même avec un milieu de terrain à 34 ans de moyenne.
 
Alors que l’on sort du stade, un vieil ultra tente de nuancer la situation du club : « Il ne faut pas tout voir négativement. Notre capitaine est héroïque et nos supporters sont héroïques. Les autres, là-bas dans leur stade anglais de merde à Turin, avec une telle équipe ils auraient arrêté de chanter dès le premier but encaissé. Et leur capitaine ne joue même pas. On peut rentrer chez nous la tête haute. »
 
Il calcio è colore, tifo e passione….
 
 
 Markus