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Fabio Fognini, le joueur révolté

A l’occasion de la rencontre Italie-France de Coupe Davis sur la terre battue de Gênes, Faute de Pied dresse un portrait insolite du vrai mousquetaire de ce derby transalpin : Monsieur Fabio Fognini.

Roland Garros 2017. Que retenir de la dernière édition des internationaux de France ? La Décima de Rafa bien sûr, un ouragan Letton nommé Ostapenko, le retour d’Agassi… Voilà pour l’Histoire avec un grand H. Et la petite histoire survenue lors du premier tour le lundi 29 mai sur le court numéro 16, alors ? Faute de Pied y était…

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La scène

Second jour du premier tour. Sur le court numéro 14, Feliciano Lopez, ses revers coupés et sa tenue Ellesse infligent une leçon à Björn Fratangelo, ex-espoir US aux parents Borgophiles. Rien à signaler à part la classe de gaucher de Feliciano et ses services. Mais certains spectateurs ne sont que moyennement intéressés par cette opposition entre un faux Espagnol et le Björn du New Jersey. Assis tout en haut de la – petite – tribune du 14, ils se retournent fréquemment. De là, ils disposent d’une vue imprenable sur le terrain voisin : le fameux court numéro 16.

C’est la beauté des premiers tours de Roland. Une bonne place en haut des gradins d’un petit court vous permet de suivre deux voire trois matchs en même temps, et ce en toute légalité : acheter un billet vous donne accès à tous les petits terrains du tournoi. Une forme d’orgie tennistique, ou le fantasme d’un tennis sans temps mort… Pour le moment, le 16 est encore occupé par la russe Anastasia Pavlyuchenkova et la roumaine Patricia Maria Tig. Une rencontre d’un ennui profond, comme seul le tennis féminin moderne sait en produire. Mais la pauvre Patricia ne tarde pas à abandonner et un frisson parcourt les tribunes car LE match va bientôt commencer… Mettons fin au suspense, nos deux gladiateurs du jour se prénomment Fabio et Frances. Vous les avez reconnus : « il pazzo » Fognini face au Next Gen Tiafoe.

Les personnages

Frances Tiafoe a 19 ans, un prénom qui sied bien au French Open, un physique athlétique, et frappe (très) fort des deux côtés. Pas mal, même si les premiers échanges révèlent rapidement la supériorité du génie de l’Italien sur la puissance de l’Américain. La logique sera respectée, et les passionnés se souviennent peut-être aussi que Fognini s’inclinera quelques jours plus tard face au futur finaliste Wawrinka, sans oublier de donner une leçon de tennis au Suisse le temps d’un set (à un point près). Comme dans le théâtre grec, la chute de notre histoire est donc connue d’avance car les oracles nous ont lu le destin : Fabio va se qualifier. La vraie question est : comment ? La vivacité de son coup de poignet ne fera-t-il qu’une bouchée du jeune Américain ? Ou le double maléfique de Fognini sortira-t-il de terre (battue) pour prendre le contrôle de son esprit ?

L’arbitre est le premier à prendre ses marques sur le court. Sa concentration passerait presque pour de la tension. Rien de bien surprenant, arbitrer Fabio n’est pas de tout repos, entre réclamations et jets de raquettes. Quelques minutes plus tard, l’Italien pénètre dans l’arène. Il ne marche pas, il parade. Ses premiers pas sont d’une lenteur inouïe. Tel il capo dei capi, il avance en toute majesté en jugeant l’arène qu’il lui est demandé de conquérir. Et n’a pas l’air très impressionné par le choix des organisateurs de le faire jouer sur ce court numéro 16. On peut le comprendre, une semaine plus tôt il terrassait le numéro un mondial sous les « Viva » du Foro Italico romain. En guise de reconnaissance, les cousins français l’accueillent sur un court annexe anonyme. Très rapidement et avant même d’avoir posé son sac sur sa chaise, Fognini entame d’ailleurs une conversation avec l’arbitre. Si son contenu échappe à votre serviteur, notre héros n’a pas l’air de bonne humeur.

Quelques longues minutes plus tard, Tiafoe fait irruption sur le court. Souriant, il a l’air aussi cool que son T-shirt dégradé est flashy. La différence avec l’attitude de son adversaire, vieux pirate au front frappé d’une tête de mort, est frappante. Les présentations sont faites, le match peut débuter.

Piraterie psychologique

Fabio ne tarde pas à souhaiter une double bienvenue à Frances. Bienvenue chez les grands, d’une part, et puis bienvenue sur terre battue ! La rencontre vient à peine de débuter que Fognini mène déjà deux sets à rien : l’hospitalité ligure fait mal. On se dit que la Next Gen attendra, que la prise de pouvoir n’est pas pour demain. Fabio donne parfois l’impression de jouer en marchant. En réalité, il n’a guère besoin de courir : il est déjà placé au bon endroit avant même que son adversaire ait frappé la balle. Rapide, tranchant, rusé, le pirate s’amuse de sa victime. Ainsi que de l’arbitre et des ramasseurs de balle. Dès le premier jeu de la rencontre, il prévient le premier de « non fare il fenomeno… » (ne fais pas le phénomène, ndlr.). Lorsque celui-ci ose descendre de sa chaise pour vérifier une empreinte de balle sur sa moitié de terrain, il lui demande le plus naturellement du monde « ma che cazzo stai facendo qui??!! » (mais qu’est-ce que tu fous là ?, nldr) Quant aux ramasseurs de balle, ils semblent terrifiés. Fabio a besoin de quatre à six balles pour servir, et mieux vaut qu’elles arrivent rapidement. Lorsqu’une balle ne lui paraît pas digne de sa Babolat, il la laisse rouler derrière lui sans même la toucher. Affolé, le ramasseur doit lui envoyer une autre balle, prier pour que ce soit la bonne – il les a toutes épuisées – puis courir récupérer la vilaine. Mentionnons aussi la serviette qui devrait se trouver instantanément entre ses mains. Ces manières font contraste avec la décontraction de Tiafoe. Mais le tennis n’est pas un concours de camaraderie, et Fognini dévore le sympathique adolescent.

Tout semble si facile que les spectateurs du 14 seraient presque tentés d’accorder la priorité à Feliciano Lopez. Fabio sent certainement notre déception et s’emploie à mettre un peu de piquant à la rencontre dès le début du 3e set. De manière tout à fait inexplicable, il entre soudainement dans un blackout total. Double-fautes, mauvais choix tactiques, fautes directes, fautes de pied latérales… La transformation est aussi brutale que surprenante. Le mauvais jumeau de Fognini aurait-il encore frappé ? En bon tifoso de la Pazza Inter, il sabote le troisième puis le quatrième set au lieu de conclure avec facilité. La folie destructrice intérieure nerazzurra, ou comment préférer Pistone à Roberto Carlos.

Tiafoe est le premier surpris. Sans avoir rien changé à son tennis, celui qui était prêt à plier bagages revient à deux sets partout. Et commence même à y croire, comme le public. L’Américain célèbre la prise du quatrième set en vociférant un puissant « Come on ! ». Mal le lui en prit : son cri sort Fabio de sa torpeur.  Le regard noir, il s’arrête net et félicite Frances : « bravo, sei un campione! » (bravo, t’es un champion toi !, ndlr).

Grâce à la magie du tennis, cette rencontre qui n’aurait jamais du dépasser l’heure de jeu entre maintenant dans son cinquième set décisif. Alors que Féliciano a dévoré Björn depuis bien longtemps, les dernières rangées des gradins du 14 sont encore occupées par une cinquantaine de spectateurs tournés vers le 16. Et cela ne plait pas à la sécurité du tournoi, qui ne trouve rien de mieux que demander au public du 14 d’abandonner le terrain et de rentrer à la maison.

Cœur de pirate

Étonné et indigné, le public répond en cœur que le billet donne le droit de regarder tous les matchs, que sa présence ici ne pose aucun problème de sécurité, que la rencontre du 14 s’est achevée il y a plus d’une heure, qu’il ne dérange personne et qu’il serait bien cruel de le priver du dénouement de ce match dont le cinquième set vient de débuter. Rien à faire, « c’est le règlement ». Devant l’absurdité de la situation, les spectateurs ne lâchent rien. Si bien que le petit chef de la sécurité finit par demander à ses petits pitbulls de les déloger par la force. Magnifique publicité de l’hospitalité à la française, les spectateurs étrangers repartiront de Paris avec un joli souvenir. La scène commence à faire un peu de bruit lorsque le public du 14 reçoit le soutien d’un allié inattendu : Fabio Fognini.

L’Italien s’arrête en plein milieu d’un jeu, avance vers la sécurité et leur lance – dans la langue de Molière – « mais laisse-les tranquilles, ils ne dérangent personne, arrête ! » et demande même à l’arbitre de faire quelque chose ! Incroyable, le match est momentanément interrompu. Au lieu de se concentrer sur le cinquième set décisif de ce premier tour de Grand Chelem, Fabio suivait donc avec attention ce qu’il se passait dans les tribunes du terrain voisin. Son intervention prend la sécurité par surprise. Et en général, les petits chefs savent reconnaître l’autorité : ils s’inclinent et laissent les chanceux profiter de la fin du match. Victoire ! Il va sans dire que l’incident enflamme les tribunes, qui se mettent à chanter à la gloire de l’Italien : « merci Fabio, grazie mille, sei un grande, forza!! ».

Notre pirate cachait donc un authentique Robin des Bois jouant pour le peuple et la justice. Son tennis en sort métamorphosé et se remet à lâcher tous ses coups. Intouchable, Fabio des Bois remporte tous les jeux restants de la cinquième manche. Pour le plus grand bonheur des spectateurs du 14, reconnaissants envers leur sauveur. Le pauvre Frances n’y comprend rien.

Tennis et morale

Cette petite histoire offre deux grands enseignements. Au niveau du tennis, elle rappelle que la beauté de ce sport ne tient peut-être pas à ses records, qu’ils soient Nadalesques ou Samprasiens, mais à son humanité. Une humanité qui devrait être naturelle, conséquence directe de la proximité physique entre les deux joueurs, entre les joueurs et l’arbitre, entre les joueurs et le public. Malheureusement, l’imprévu et les débordements sont devenus aussi rares qu’un service-volée. Merci Fabio pour cette leçon de spontanéité. Et tant pis pour les donneurs de leçon qui lui reprochent son mauvais caractère : nous préférons célébrer son naturel, fidèle au caractère du jeu.

Au-delà du tennis, peut-être avons nous tous quelque chose à retenir du comportement de l’Italien. Fognini aurait pu – et son coach lui a peut-être fait remarquer qu’il aurait dû – « rester dans son match », penser à son jeu et se concentrer sur ce cinquième set décisif. Mais c’est plus fort que lui : Fabio n’a pas supporté le traitement infligé aux spectateurs du 14 et est intervenu comme si c’était normal. Témoins d’une petite injustice quotidienne, combien d’entre nous préfèrent « rester dans notre match » et nous « occuper de nos affaires » pour « réserver notre énergie » à nos propres problèmes ? Ce lundi 29 mai, le tennis aussi nous a appris quelque chose de la morale. Grâce à Monsieur Fognini, le joueur révolté. Bravo Fabio.

Par Alexandre

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Le grand méchant Djokovic

Article écrit par Markus en décembre 2015 pour le site We Are Tennis BNB ParibasLe lien original est disponible ici.

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Au cours d’une saison exceptionnelle rythmée par ses huit duels épiques contre un Roger Federer spectaculaire, l’incontestable numéro un mondial a toujours semblé incarner une certain vision du Mal. Un méchant somptueux qui gagne à la fin, pour une fois. 

Toutes les ascensions d’un même sommet ne se valent pas. Si la montagne culmine toujours à la même hauteur, chaque grimpeur tente de dompter l’altitude à sa manière. Ainsi, tous les séjours à la place de numéro un mondial ne sont pas égaux. Et en cette fin d’année 2015 qui a vu Novak Djokovic terminer la saison en remportant cinq tournois consécutifs, il convient de rajouter que peu d’ascensions peuvent se mesurer à celle du Serbe. Parce que les histoires sont plus fortes que les chiffres, en voilà une pour résumer la performance invraisemblable du Serbe : mis à part le tournoi de Doha – le premier de la saison – Djokovic a atteint la finale de tous les tournois qu’il a disputés. Tous les tournois du Grand Chelem (trois victoires sur quatre), tous les Masters (six victoires sur huit) et tous les autres. Comme le soleil sur le désert, Nole a exercé une domination sans zone d’ombre : en 2015, Novak Djokovic s’est montré plus fort que tout le monde sur toutes les surfaces.

Roger et le public

Pourtant, au moment où il entre sur le court de la finale des ATP World Tour Finals, le peuple lui résiste les applaudissements les plus prononcés. Comme à l’US Open et Wimbledon il y a quelques semaines, Djoko doit non seulement battre Roger Federer, mais aussi vaincre la foule. Et c’est d’abord ici que la prouesse du Serbe atteint une dimension hors-norme : en 2015, Djokovic a trouvé la force pour déchirer le scénario du gentil et imposer autoritairement le sien. Celui du grand méchant, du peuple qui pleure à la fin et des ténèbres qui remplacent le soleil. Les rôles sont distribués depuis longtemps, voire presque depuis toujours. Federer a l’élégance majestueuse de son côté tandis que Djokovic a tiré le costume du sportif soviétique méticuleux. Contre la fulgurance des accélérations et la légèreté des montées au filet du Suisse, Djokovic semble se battre avec des armes au pouvoir de séduction périmé. Il est dit solide, résistant, rigoureux, régulier. Et génial, alors ? Forcément, dans la bouche des supporters de Federer, qui ont rempli 90% des rangs de l’O2 Arena dimanche dernier, Djoko est carrément ennuyeux. Mais comment dompter ce taureau aux multiples visages humains cachés dans la pénombre d’une enceinte immense plongée dans le noir ?

Rituel et contrôle 

En contrôlant méthodiquement la seule chose qu’il peut maîtriser à ce moment précis : la balle.  Quand il se dirige vers le ramasseur de balle pour lui demander trois ou quatre petites balles jaunes, Djoko est parfois énervé, irrité, voire véritablement en colère. Il attrape, palpe, caresse puis sélectionne une première fois. D’un toucher habile, il fait ensuite rouler les deux sphères dans sa main  avant d’en glisser une dans sa poche. A ce moment-là, et ce fut systématique ce dimanche soir, le public est encore en train de relâcher dans ses oreilles un énième « Come on Roger! », « Let’s go Roger! » ou « Allez Roger ! ». Mais alors que la salle sait se montrer pressante, insistante et pesante, et que les maigres mollets de Djoko ne semblent pas – à première vue – aptes pour un tel combat de nerfs, le Serbe choisit précisément ce moment pour répondre et reprendre l’ascendant. Un, deux, trois, quatre, cinq, six. La raquette fait rebondir six fois la balle, puis se retourne, et la fait rebondir une septième fois au sol. Le public perd de la voix, s’impatiente peut-être. Et puis, Djoko reprend, imperturbable. Si le tennis est bien une sorte de boxe, alors Djokovic a trouvé le moyen d’arrêter le temps en plein milieu de chaque round. Le poids de la balle fait alors inévitablement taire les 20 000 bouches du public, pour laisser place au jeu.

Hawk-eye sur une double faute

À New York, un Roger Federer stellaire – celui qui n’avait pas perdu un set depuis Wimbledon – n’avait réussi à convertir seulement 4 balles de break sur 23. Un chiffre à peine croyable qui avait laissé toute la planète songeuse. Mais alors qu’une partie des observateurs avaient mis cette statistique sur le compte de quelques gros ratés du Suisse, d’autres en avaient profité pour exprimer leur admiration pour la résistance mentale et physique – tennistique – de Djokovic. Mats Wilander, en premier lieu : « Il s’agit peut-être de l’athlète le mieux entraîné de la planète ». C’est tout ? Absolument pas. Cette semaine à Londres, Djoko a démontré pour la énième fois qu’il est avant tout un maître du retour, un artiste de la défense, un génie cérébral de ce sport. Un numéro un infatigable, certes, mais surtout un numéro un mondial qui semble ne jamais arrêter de penser son plan de jeu. Ainsi, encore une fois, Djoko n’a rien lâché et a méticuleusement exécuté un plan intelligent et agressif, malin et efficace. Comme tous les joueurs qui mettent en place des plans de jeu, Djokovic varie ses prises de risque. Mais à la différence de l’ensemble des autres joueurs de la planète, le contrôle ne faillit jamais et le risque paye toujours au bon moment. Comme dans ce deuxième set où le Serbe s’est mis à accélérer seulement sur la troisième puis quatrième mise en jeu de Federer. Le break est finalement tombé alors qu’il menait 5-4. Sur la balle de match, Roger Federer a même craqué et offert une double faute à son adversaire. Dans la panique, la frustration ou le doute, le Suisse a utilisé un challenge. Là, au milieu de l’O2 Arena, sous un public conquis à la cause du Suisse, Djoko a regardé la trace du service de son adversaire avec tranquillité. Bien avant le verdict de l’arbitre, les applaudissements du public, la poignée de main de Federer ou même le trophée, Djoko semblait déjà connaître l’issue de la rencontre. Un champion irréel dans un beau costume de grand méchant. Et le film est loin d’être fini.

Markus, à Londres

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Dans la tête de Benoît Paire

Article écrit par Markus en octobre 2015 pour le site We Are Tennis BNB ParibasLe lien original est disponible ici.

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Ses détracteurs aiment le faire passer pour un saltimbanque aussi drôle qu’agaçant, d’autres voient du Van Gogh dans sa rage perfectionniste et destructrice. Mais après une deuxième partie de saison haute en couleurs – huitième de finale à l’US Open, victoire à Bastad, finale à Tokyo – Benoît Paire s’impose définitivement comme une force rafraîchissante du tennis mondial. Le tout grâce à une recette faite de siestes sur le court, de raquettes en miettes, de burgers dégommés et d’amorties qui arrêtent le temps.

« J’ai envie de me bouffer les boules ! » A 6-6 dans le premier set de son troisième tour de l’US Open contre Tommy Robredo, Benoit Paire a fait dans le visuel et le sonore. Et ça n’est pas nouveau. Chez le Français, c’est d’ailleurs la psychologie qui fascine. Le 29 mai dernier, Paire affronte Tomas Berdych au troisième tour de Roland-Garros. Dans l’intimité du court n°1, à 4-4 dans la deuxième manche, le Français se lance un défi d’esthète : terminer chaque point par une amortie. Six points et six amorties plus tard, Paire remporte le jeu et jubile sous les yeux enragés du quatrième joueur mondial. Pour son premier match en Grand Chelem en 2010, le Français avait carrément tenté 48 amorties. « Je veux être heureux sur un court, et c’est le cas si je réussis tous les coups que je veux, si je fais des rétros, des services-volées… Voilà quoi, des coups exceptionnels. Je tente des trucs alors que je ne devrais pas, mais le sport, c’est pour prendre du plaisir, non ?  », explique-t-il un jour au micro de l’émission Intérieur Sport. Un principe difficile à appliquer : 48, c’est aussi son record de raquettes cassées en une saison.

Plaisir et contradictions

A 19 ans en 2009, Paire est viré du Centre National d’Entraînement pour « des choses qu’on ne peut pas tolérer » et qui « pénalisent toute la structure », justifie alors Patrice Hagelauer, ex DTN de la FFT. A l’époque, son revers limpide n’a pas son mot à dire. « Ce qui me fait le plus mal, c’est qu’il me vire alors qu’il ne m’a jamais vu jouer », dira l’intéressé. Depuis qu’il est tout petit, Benoît est analysé d’après une grille faite de cases qui ne mentionnent ni son revers ni son service. Comme si la complexité du tennis – cette lutte interne insoutenable entre un homme, le potentiel de sa main et l’aptitude de son esprit à réaliser ce potentiel à l’intérieur d’une cage dessinée – ne suffisait pas. Mais si un court de tennis est bien une prison psychologique, son entraîneur Lionel Zimbler a rapidement compris que Paire ne deviendrait jamais un détenu modèle. A partir « d’un projet basé sur le plaisir de jouer et la rigueur », il l’a ainsi poussé à épouser ses contradictions plutôt que de les combattre. Un joueur d’1m96 dont la surface préférée reste la terre battue. Un joueur de terre qui multiplie les enchaînements service-volée avec la classe d’un joueur de gazon. Un gros frappeur qui préfère son revers à son coup droit. Un joueur qui semble se poser un milliard de questions mais qui prend à peine une demi-seconde pour préparer et exécuter son service.

Amorties rétro et Marat Safin

« Il ne s’est pas construit avec l’idée d’être professionnel, c’est son talent qui l’a mené loin. C’est un peu un ovni sur cette planète tennis », raconte son amie d’enfance Camille Maccali dans L’Equipe. Il ne l’admettra peut-être seulement qu’après sa carrière, comme Andre Agassi, mais une partie de Benoît Paire doit détester le tennis, ou du moins détester ce talent qui l’a poussé dans cette quête épuisante des sommets mondiaux. Après tout, quand il se présente à l’Académie ISP de Sophia-Antipolis, Benoît veut humblement être prof de tennis. Et aujourd’hui, face à l’exigence maximale du circuit, le « plaisir de jouer » n’est plus une évidence. Comme s’il voulait fuir, Paire tente des amorties parce qu’elles ont le mérite d’écourter les échanges. Quand il n’a plus ce recours, il choisit la sieste en plein match, comme la semaine dernière face à Marcos Baghdatis. Et quand le Français ne peut plus fuir, il casse une raquette à défaut de pouvoir briser cette main droite au potentiel incontrôlable. Parfois, Paire donne l’impression de rêver d’une carrière légendaire à la Safin : celle d’un type capable de sortir avec ses potes, coucher avec la plus jolie et gagner le tournoi. En mars 2013, Benoît remporte le tournoi de Gosier (Challenger) avec ce style : il profite de la Guadeloupe avec ses potes la journée et gagne ses matchs le soir. « C’était une semaine de rêve. Dans l’esprit, c’est ça la vie », racontait-il à L’Equipe en 2013. Les tours de piste ? « J’ai dû en faire deux dans ma vie ». Et la discipline ? « Avant, c’était McDo cinq fois par semaine. » Encore aujourd’hui, sa carrière de tennisman semble parfois se déguiser derrière le défi (honorable) d’un tour du monde des meilleurs burgers. « Ce n’est pas bien de le dire, mais j’ai toujours réussi sans me mettre minable. Du coup, je peux me dire : pourquoi faire des efforts ? »

Peur du vide et mélancolie

Alors qu’il s’approche inévitablement du top 20, Paire s’est éloigné de cette figure de Tin Cup ou de Magico Gonzalez de la raquette. « Je n’ai pas de limite », a-t-il même lâché après son épopée à Tokyo. Mais chez lui, l’envie de fuir peut vite être remplacée par la peur du vide : être si talentueux, avoir une infinité de possibilités dans la main droite, c’est effrayant. Car on a tout à perdre. « Notre peur la plus profonde n’est pas d’être inapte, notre peur la plus profonde est d’avoir un pouvoir extrêmement puissant. C’est notre propre lumière et non notre obscurité qui nous effraie le plus », rappelle le personnage de Timo Cruz, un autre jeune sportif torturé, dans le film Coach Carter. Chez Benoît, cette peur prend la forme d’un manque de confiance en soi : « J’aime bien me mettre en mode triste, cela me fait réfléchir, je me crée une bulle, raconte-t-il à L’Equipe en 2013. Je suis moins tendu sur le court, je relativise : il y a des choses plus graves dans la vie qu’un match de tennis. Mais, du coup, j’arrive sans envie sur le court. Il y a des mecs qui rentrent sur le court et qui savent qu’ils vont gagner. Moi, jamais. Et quand je marque mon premier jeu, je suis content car je sais que je ne vais pas prendre 6-0, 6-0. » Un besoin de sentir la mort pour se sentir vivre ? Contre Robredo à New York, le Français perd 0-3 dans le tie-break du premier set lorsqu’il lâche : « C’est bien, j’ai plus de raquette, j’ai le grip qui glisse, mais je suis serein… » Dans la foulée, il remporte sept points d’affilée et le set. Une fois la pression retombée, dès le premier jeu du deuxième set, il remet le frein à main : « Bon, là, je suis mort. » La peur de trop réussir.

Esprit de revanche et liberté

Lorsque Benoît a débarqué avec son sac rempli d’amorties rétro et de posters de Safin, peut-être le tennis français a-t-il simplement fait une erreur de jugement. Heureusement, cette vieille blessure est devenue une force. Derrière la mélancolie, Benoît est guidé par un fort esprit de revanche. « Tout le monde m’a critiqué et a dit qu’avec mon caractère et mon comportement je n’y arriverai jamais. Je n’oublie pas », disait-il à Intérieur Sport. A l’US Open comme à Bastad et à Tokyo, Benoît Paire a joué avec la flamme de celui qui ne dépend de rien d’autre que de son talent. Dans sa tête, Paire ne dépend jamais de son adversaire, tant il est conscient de pouvoir battre n’importe qui. Paire ne dépend pas non plus de l’avis du public. Paire, enfin, n’a pas de compte à rendre à une quelconque pression nationale. D’où sa liberté pour jouer ce « tennis tout fou tout flamme qui n’existe pas », d’après les mots de son coach. Parce qu’il a déjà été lâché par tout le monde à un moment ou à un autre, l’Avignonnais est devenu un joueur sans attache. A l’image du vol audacieux de ses amorties.

Markus

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Del Potro, le revers de fortune

Article écrit par Markus en octobre 2015 pour le site We Are Tennis BNB ParibasLe lien original est disponible ici.

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Cela pourrait être l’histoire d’un artiste dont l’art a été dérobé. Un peintre aux mains cassées, un chanteur à la voix éteinte, un sculpteur aux yeux crevés. En réalité, c’est l’histoire d’un tennisman droitier qui ne peut plus jouer à cause des douleurs que lui provoque sa main gauche. C’est l’histoire du combat qui oppose Juan Martin Del Potro et la cruauté du s(p)ort.

Le regard planté devant une victime de la cruauté du sort, tout le monde s’est déjà posé la question de la vulnérabilité de son bonheur. A quoi cela tient ? Qu’est-ce qui est indispensable ? Quelles sont les choses sans lesquelles il devient impossible de vivre ? L’amour ? Le travail ? Le sport ? Le repos ? La lumière ? L’espoir ? Il y a quelques années, Juan Martin Del Potro aurait certainement répondu : « Boca Juniors, du Fernet, de la viande et ma raquette de tennis. » Ces pensées nous traversent l’esprit ponctuellement, entrent par les yeux et ressortent ailleurs, parce que la « vraie vie » nous confronte rarement à la situation cruelle d’un manque impossible à combler. La vie, la vraie, propose toujours une alternative, d’autres ressources, une compensation. Après tout, les Moscovites ont des lumières solaires artificielles dans leurs cuisines, les Finlandais mangent des tomates en entrée à Noël et les Chinois aussi trouvent de la mozzarella dans leurs supermarchés. Mais parfois, la cruauté vous tombe dessus. Même dans la « vraie vie ».

La cruauté, cette sadique

On l’imagine souvent telle une météorite lancée à toute vitesse depuis plusieurs millions de kilomètres. Par chance, elle tombe plus souvent de l’autre côté de la planète. Au milieu des déserts africains, des champs chinois ou des steppes russes. Dans le vide. En pleine campagne, par exemple, entre deux vaches ignorantes de la grandeur de l’univers. Elle peut aussi tomber dans un lac paisible et venir chatouiller deux poissons moroses ou même tomber dans le potager du voisin râleur et prendre une forme sadique-comique. Mais parfois, elle peut vous tomber dessus. Elle peut tomber partout, en fait. Mais la cruauté ne prend pas toujours la forme diabolique d’une météorite destructrice d’humanité. La cruauté est bien plus subtile. Elle est bien plus cruelle, en fait, parce qu’elle sait se cacher en vous. La cruauté peut prendre la forme d’une maladie oculaire incurable dans les yeux d’un peintre aux revenus précaires. La cruauté peut se déguiser en hypertrophie cardiaque chez un jeune sportif de haut niveau qui a déjà abandonné ses études. La cruauté, enfin, peut se cacher dans la main d’un tennisman. Et pour aller plus loin, elle peut même se dissimuler dans la main qui ne sert – a priori – à rien. La main gauche d’un tennisman droitier. C’est ce qui est arrivé à Juan Martin Del Potro.

Géant aux mains fragiles

En 2009, à 20 ans, l’Argentin remporte l’US Open en battant Roger Federer en finale et s’annonce sans introduction comme une nouvelle forme dominante de son sport. Du haut de ses deux mètres, Del Potro bouge sur le court Arthur Ashe avec la vivacité d’un avant-centre argentin et frappe son coup droit avec une puissance de bœuf. Le service d’un géant, le punch d’un joueur de fond de court et la mobilité d’un joueur de terre. Un truc nouveau : près de 100 kilos de promesses. Professionnel à 17 ans, Del Potro est 4e mondial à 20 piges et sert à 237 km/h. Et puis, la cruauté s’est installée chez lui, dans sa main droite – son outil de travail – pour endommager ce que quinze années de travail à Tandil puis Buenos Aires avaient fini par transformer en véritable chef-d’œuvre mondial et orgueil national pour l’Argentine. En 2010, Del Potro subit donc une première opération au poignet droit et ne dispute que trois tournois. Mais il revient. En 2011, le joyeux au regard grave commence l’année en tant que 484e joueur mondial et grimpe jusqu’à la 11e place. Il a alors rangé le costume d’espoir fracassant du tennis mondial et endosse celui de joueur revenu des ténèbres. Il croit avoir tout connu et se pense certainement encore plus fort. Mais la cruauté a des ressources insoupçonnables : Del Potro rechute. Cette fois, la cruauté s’installe non pas dans la main droite de Del Potro, droitier au coup droit dévastateur. Elle choisit la main gauche. L’autre main. Celle qui ouvre les bouteilles d’eau. Celle qui glisse discrètement la balle dans la poche avant de servir. Celle qui lance mécaniquement cette même balle pour que la raquette vienne la gicler. La main qui, en théorie ne sert à rien à côté de ce talent qui vaut déjà 18 tournois gagnés et 314 victoires sur le circuit.

« Je ne veux pas détester ce sport »

En 2014, l’Argentin commence la saison à la 5e place et la termine à la 137e place mondiale. En un an et demi, le poignet gauche de Del Potro subit trois opérations. Après chaque tentative, sa carrière ressemble de plus en plus à un feu flamboyant qui ne veut plus s’allumer. Mais qui essaye encore de toutes ses forces. Aujourd’hui, Delpo n’a pas joué depuis mars. « Depuis mon dernier tournoi à Miami jusqu’à aujourd’hui, j’ai vécu des semaines et des mois compliqués. Des journées tristes, sombres, avec peu de lumière sur le chemin… Mais je ne me rends pas. » En juin dernier, Juan Martin Del Potro refait son apparition. Filmé chez lui dans son canapé, l’Argentin raconte ses derniers mois avec la gorge nouée, la voix fébrile, le regard morne. Au bord de la rupture, il explique les contraintes que lui impose ce qu’il appelle « mon problème ». Parce que l’angoisse provoquée par cette tendinite à la main gauche a fini par atteindre toutes les parties de son corps de géant. Surtout la tête. « Je ne veux pas me battre contre le tennis. Je ne veux pas détester ce sport. Je vais me remettre en selle en tant que personne, d’abord, avant de penser au tennisman. C’est donc la première fois que je n’entraîne ni la partie tennistique ni la partie physique. Avant, je continuais à m’entraîner sans utiliser ma main gauche. Mais à Miami, j’ai décidé de ne plus entrer sur un terrain de tennis avec des douleurs au poignet gauche. Et me voilà donc entré dans un combat mental et psychologique. » Tombé à la 578e place mondiale, Delpo se bat donc au quotidien face à la résistance de l’un de ses propres tendons. « Un long processus qui ressemble à un travail de fourmi », d’après ses propres mots. Une douleur enfouie, subtile, invisible, personnelle. Mais l’Argentin y croit encore. Et donne envie à la planète entière d’y croire avec lui. Parce que son combat a dépassé le cadre du sportif et de sa blessure. Son combat est devenu celui d’un homme qui, sur le chemin de la réalisation de l’œuvre de sa vie, a croisé une cruelle météorite. Un revers de fortune.

Markus

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Les gros serveurs vont-ils au paradis ?

Article écrit par Markus en septembre 2015 pour le site We Are Tennis BNB Paribas. Le lien original est disponible ici.

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Ils sont géants et coupent les jambes de leurs adversaires à coup de couteaux lancés dans le carré de service. Ils raccourcissent le jeu et le brutalisent. Ils déséquilibrent un sport symétrique. Les gros serveurs, du haut de leur double mètre, ne jouent pas le même jeu que les autres. Pour autant, sont-ils si méchants ?

Il est souvent présenté comme le roi des coups. Alors qu’un bon coup droit peut être contourné, le service est incontournable et périodique. À chaque jeu, au début de chaque point, il exerce son influence royale, décisive et inévitable. Puissant, le service gouverne le jeu tout en étant hors-jeu. Une phase arrêtée, rapide, ponctuelle. D’ailleurs, lorsque deux génies innocents ont inventé les règles du tennis, le service n’était probablement qu’une ouverture au jeu. Aujourd’hui, il est devenu une potentielle fermeture expéditive. La balle est lancée en l’air, puis frappée au sol. Et le spectacle s’arrête là. Le gros serveur, celui qui remporte toutes ses mises en jeu sans avoir à jouer le moindre échange, participe ainsi à tuer le mouvement, brutaliser les courbes et étouffer la variation. Le service ne gouverne plus comme un roi, il dicte comme un dictateur.

Kei Nishikori et Ivo Karlovic
Kei Nishikori et Ivo Karlovic

Après tout, le tennis a toujours su se nourrir de la variété des styles de jeu. Mais si le phénomène des serveurs géants s’accélérait vraiment ? Autrefois, l’importance de la taille était compensée par la difficulté des géants à aller chercher certaines balles près du sol. Mais l’uniformisation des surfaces de jeu et de leurs rebonds annule progressivement ces effets. Quand tout joueur doit se battre avec une infinité d’éléments, de son coup droit à sa sélection de coups, le gros serveur se bat avec son service. Sont-ils de moins bons tennismen ayant pris un raccourci ? Dénaturent-ils vraiment le jeu ? Tuent-ils le spectacle ? Le raccourci, ici, est de voir dans la figure du gros serveur un grand méchant qui transforme le tennis en une répétition de sets soporifiques qui agonisent au tie-break.

Taille et enjeu

En basketball, la taille est un avantage certain, mais elle se mesure à la taille. Lorsqu’il a joué sa première finale NBA, Shaquille O’Neal et ses 216 centimètres ont dû affronter les 213 centimètres de Hakeem Olajuwon. En rugby, l’athlétisme des uns répond à la puissance des autres. En football, Diego Maradona et Leo Messi mesurent moins d’1m70, et Zlatan Ibrahimovic en fait une vingtaine de plus. En tennis, évidemment, tous les géants ne sont pas d’immenses serveurs. Mais la corrélation est facilement prouvée. Des quinze meilleurs serveurs du circuit, d’après le pourcentage de jeux de service gagnés, un seul mesure moins d’1m80 (Nishikori, 1m78, 9e) et seulement trois autres n’atteignent pas la barre d’1m88 : Federer (1m85, 4e), Wawrinka (1m83, 10e) et Gasquet (1m85, 13e). John Isner et Ivo Karlovic remportent ainsi entre 92% et 93% de leurs mises en jeu. En 2014, Docteur Ivo signait 24 aces par rencontre, soit six jeux entiers. Il y a quelques années, la rivalité Sampras-Agassi s’était dessinée sur un plan déséquilibré par la qualité de service de Pistol Pete. Dans un cadre plus contemporain, les 203 centimètres de Kevin Anderson et le double mètre de Marin Cilic ont fait d’immenses dégâts à l’US Open. Et dans un cadre plus moderne, enfin, Milos Raonic et Nick Kyrgios bombardent déjà le circuit. « Je n’ai pas le souvenir de m’être senti aussi impuissant au retour, même sur des secondes balles », avait dit Djokovic après avoir éliminé Raonic de justesse à Rome. Un sentiment montré par les images ci-dessous. Ne clignez pas des yeux, la balle ne traversera pas l’écran. Promis.

Sniper et vulnérabilité

Dans l’autre sens, on pourrait penser que les meilleurs retourneurs sont de petite taille. Mais Djokovic (1er), Murray (3e), Paire, Garcia Lopez ou encore Monaco font partie des dix joueurs qui breakent le plus souvent le service adverse (entre 28% et 36%). En fait, l’efficacité du gros serveur ne connaît pas de force capable de compenser la sienne, et c’est précisément ce qui fait sa grandeur : le gros serveur mène un combat permanent, psychologique et physique, face à la maîtrise de sa propre force. S’il devait être un soldat, le serveur serait un sniper. Il serait le tireur d’élite qui se positionne à des centaines de mètres du champ de bataille. Celui qui voit sans être vu. Celui qui tire sans être entendu. Celui qui tue sans sentir la mort. Mais l’image ne s’arrête pas là : le gros serveur, comme le sniper, est rongé par sa vulnérabilité.

Loin du champ de bataille, le sniper est livré à lui-même, à la fiabilité de sa position et de sa précision. Le serveur, lui, dépend de la fiabilité de son bras. Un gros serveur fatigué perd son tennis, comme Tsonga l’a montré contre Cilic et comme le Croate l’a montré à son tour contre Djokovic. Après deux sets, la statistique des points gagnés sur second service en disait long sur la profondeur du jeu des deux hommes : 86% pour le Serbe, 11% pour le Croate. Karlovic et Isner remportent moins de 10% des mises en jeu de leurs adversaires. Enfin, cette vulnérabilité est physique. Joachim « Pim Pim » Johansson l’a appris aux dépens de son épaule, contrainte à le pousser à la retraite à 26 ans. En huitième de l’Open d’Australie 2005, il avait signé 51 aces contre Andre Agassi (record mondial à l’époque). Vulnérable dans le reste de son jeu, il s’était incliné en quatre sets.

Ivanisevic et les trois Goran

Mais la vulnérabilité est amie de la grandeur, comme le sait bien Goran Ivanisevic, l’homme aux 10 000 aces et autant de raquettes brisées. Un personnage qui tenait son manche comme un lanceur de couteaux. La plus belle expression de cette tension reste certainement le dernier jeu de la finale de Wimbledon 2001. Triple finaliste en 1992, 1994 et 1996, le Croate est alors un 125e joueur mondial sur le point de prendre sa retraite. Un tireur d’élite préparant son dernier coup : une wildcard. Mais durant deux semaines, Goran règle la mire. Ses deuxième tour, troisième tour, huitième et quart commencent tous de la même façon : un tie-break et un premier set dans la poche du Croate. Jonsson, Moya, Roddick, Rusedski, Safin et Henman meurent sous les bombes : Ivanisevic réalise 213 aces en un seul tournoi, soit plus que Nadal sur toute la saison dernière (181). A deux sets partout et 8-7 dans le 5e set de la finale qui l’oppose à un Pat Rafter aux cheveux courts, Ivanisevic sert pour le match, le tournoi, la fin de sa carrière. Bref, le Croate sert pour la postérité. Et le jeu est forcément cinématographique.

Service-volée manqué. 0-15. Service gagnant. 15A. Double faute. 15-30. Ace, sur deuxième balle. 30A. Ace, sur première balle. 40-30 et balle de match. Double faute. 40A. Service gagnant, nouvelle balle de match. Et nouvelle double faute ! Après huit points dont deux balles de match sauvées, Rafter n’a encore rien eu à faire. Entre ces quelques coups de raquette, on voit un Goran magnifique se ronger l’esprit sur une scène irrespirable. À ce moment-là, Ivanisevic n’a plus d’adversaire physique : il joue contre lui-même, son surmoi et son esprit qui ne peut que difficilement maîtriser une arme aussi puissante que ce service. « A chaque match, il y a trois joueurs en moi qui se manifestent à tout moment : Goran le bon, Goran le mauvais et Goran le fou. Et ils savent tous les trois servir des aces. » Ce jour-là, les trois Goran livrent un monologue théâtral aussi angoissant que fascinant, mêlant religion et superstition. Finalement, en sept minutes, les deux joueurs proposent un seul échange spectaculaire, ponctué par un lob inspiré de Rafter. La suite est faite de larmes, de la fabuleuse moustache d’un père bouleversé et enfin de deux services gagnants consécutifs. Ivanisevic-Rafter aurait été un immense moment tennistique sans tennis ? La grandeur n’a pas de style de jeu. Si les gros serveurs déséquilibrent le combat qui les oppose à leur adversaire, ce déséquilibre est toujours compensé par cette lutte interne, plus subtile et moins spectaculaire, mais tout aussi fascinante pour le sport. Parce que les gros serveurs vont aussi au paradis, à condition que ça se joue sur un tie-break…

Markus

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