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Paulo Dybala : « Ceux qui disaient que je ne valais rien le regrettent aujourd’hui »

Dybala tactique

Quand il atterrit en Europe en 2012, Paulo Dybala a 18 ans et seulement 38 matchs professionnels dans les jambes à Córdoba, en deuxième division argentine. Deux saisons plus tard, dont une en Serie B, le gaucher est devenu la sensation du championnat italien, avec déjà 12 buts et 7 passes décisives. Un prix annoncé à 50 millions d’euros, des offres venant de toute l’Europe, une rumeur PSG qui s’intensifie et le titre honorifique de meilleur joueur de la première partie de saison d’après la presse italienne. À l’occasion de son portrait dressé dans le numéro 10 de So Foot Junior, il nous raconte son parcours.

Le sommaire du n°10 de So Foot Junior 

Raconte-nous tes débuts. Le football, quand t’étais un gamin, ça représentait quoi ? Quand j’étais gamin, je jouais dans un petit club près de chez moi, dans le village de Laguna Larga. Puis, de 10 à 15 ans, j’ai commencé à jouer pour Instituto de Córdoba. Il fallait m’accompagner à l’entraînement tous les jours en voiture après l’école. Normalement, mon père conduisait. Mais parfois, il fallait demander à d’autres, donc c’est devenu un peu sérieux. Puis mon père est décédé quand j’avais 15 ans, et c’est à ce moment-là que le club Instituto a construit une pension complète pour les jeunes du club. Donc j’ai déménagé à Córdoba. Avant, le foot n’était qu’un jeu, je jouais pour m’amuser. Là, c’est devenu un objectif, je voulais devenir pro. Le rêve de mon père était d’avoir un fils footballeur. Mes frères n’ont pas réussi, alors je devais le faire, c’était une obligation.

Quand on t’a présenté l’offre de Palerme, tu n’avais joué qu’une saison en deuxième division. Qu’est-ce que tu t’es dit ? Aller en Europe, c’était quelque chose d’énorme, complètement inespéré. Je me suis dit que le train n’allait pas passer beaucoup de fois, et je suis parti tout de suite, sans regret. Mais en vrai, tout est allé hyper vite… C’était impossible de prévoir tout ça. J’ai débuté ma première saison en août, et j’ai rapidement battu quelques records (plus jeune titulaire depuis Kempes, plus jeune joueur à marquer un triplé, six matchs consécutifs en marquant, ndlr). Du coup, mon nom a commencé à sortir dans la presse. Et puis on a fait une saison incroyable, donc des gens ont commencé à appeler, à se rapprocher. Il y a eu très vite beaucoup d’argent en jeu, c’était fou. Ce n’était pas facile à comprendre, que du jour au lendemain les meilleurs clubs du monde s’intéressaient à moi, alors que je jouais encore à Córdoba, en deuxième division. À 17, 18 ans, c’est dur à gérer. Heureusement, je me suis concentré sur mon travail, sur le football, et par chance j’ai pu me rapprocher beaucoup de ma famille à cette époque. Mon coach, Dario Franco, m’a aussi beaucoup aidé à garder les pieds sur terre, tout comme mes coéquipiers.

Dybala Instituto

Finalement, vous échouez aux portes de la promotion en première division… La fin de saison a été tragique. On avait fait une saison géniale. D’après moi, on avait joué le meilleur football de toute la division, mais bon c’est de la malchance. Tout devait être historique… Encore aujourd’hui, mon cœur n’a pas réussi à oublier. Moi, j’étais fan de Boca Juniors quand j’étais petit, comme mon papa. Mais quand j’ai commencé à vivre au club, je suis tombé amoureux d’Instituto. C’est mon club, je suis tous les résultats. Ici à Palerme, Franco Vázquez vient aussi de Córdoba, mais il est fan de Belgrano (à lire : Franco Vázquez, un génie pastoresque). On se charrie beaucoup par rapport à ça (rires). Parce que même si Belgrano est en première division, Instituto a toujours été plus grand historiquement. Et on va revenir !

Javier Pastore vient aussi de Córdoba, mais il a été formé à Talleres. Comment t’expliques le succès de la filière cordobesa de Palerme ? Je ne sais pas si c’est un hasard ou de la chance. Mais c’est vrai qu’avec Pastore, Vázquez et moi, ils sont assez contents de ce qu’ils ont trouvé à Córdoba (rires). Ce qui est drôle, c’est qu’on vient tous les trois de trois équipes différentes. En fait, il y a une logique : le caractère des Cordobéses est très tranquille, très posé, et Palerme du coup était la destination idéale parce que je savais que là-bas, j’allais pouvoir apprendre et vivre une vie tranquille. Je ne sais pas si le club avait pris ça en compte, mais à mon âge, c’était important. Et puis, Palerme est le club qui m’a donné le plus de confiance, ils me voulaient vraiment. La preuve, on est descendus en Serie B, et le club m’a toujours soutenu. Aujourd’hui, j’ai fait le bon choix, non ?

Et tu voulais spécifiquement aller en Italie ? Quand j’étais plus petit, je suivais tous les championnats. Je jouais à la Play, alors forcément, je prenais des équipes italiennes, mais aussi les autres. J’aime bien tous les championnats, car ils ont tous quelque chose de différent. En Espagne, on joue bien. En Angleterre, on attaque beaucoup. Mais peut-être que le championnat italien est celui qui se rapproche le plus de l’argentin, pour le peu d’espaces qu’il y a, et l’importance de la tactique… Si on est si nombreux, je pense que c’est parce que l’Italie va chercher des joueurs très jeunes à cause de la situation économique du championnat. Et les clubs italiens savent que l’Argentine est un réservoir de talents. Dans l’autre sens, pour les Argentins, c’est facile de s’adapter. Au début, il y a le problème de la langue, mais ça va vite. Aujourd’hui, à Palerme, je me sens comme en Argentine.

C’est quoi le plus dur pour un attaquant, l’Italie ou l’Argentine ? La Serie A, c’est l’un des championnats les plus durs au monde, ça ne fait aucun doute. Par rapport à l’Argentine, il y a d’abord un gros changement sur la qualité des joueurs que tu affrontes. Chiellini, Bonucci, Ranocchia, Juan Jesus, Mexès, ce sont des défenseurs très durs. Tu reçois aussi beaucoup de coups en Italie, mais en venant de la seconde division argentine, j’étais plutôt habitué on peut dire !

Sur quels secteurs as-tu eu besoin de progresser pour t’adapter ? Techniquement, j’ai appris à bien défendre mon ballon, à le protéger, et ça m’a permis cette saison de savoir me tourner vers le but pour faire face au jeu. Je peux utiliser ma vitesse pour faire la différence. Ma première saison, j’avais des difficultés. Et c’est très important ici pour un attaquant, car les entraîneurs ont peur que tu perdes la balle dans une zone dangereuse. C’est donc aussi un apprentissage tactique : tu ne peux pas dribbler n’importe où en Italie. Et tactiquement, il a fallu que je sois plus rigoureux aussi, dans la gestion de mes efforts. Physiquement, quand je suis arrivé, on m’a dit que j’allais devoir bosser très dur en salle de musculation pour prendre du muscle et être plus fort. Mais ils ne m’ont jamais obligé à le faire. D’ailleurs, quand Gattuso était là, il me disait même de ne travailler que sur l’explosivité du bas du corps, et de laisser tomber les poids pour le haut du corps. Car pour mon jeu, passer des heures dans la salle de musculation est inutile. Je n’ai donc jamais dû changer mon jeu pour l’Italie.

Et dans ta préparation au quotidien ? La plus grande différence, c’est clairement dans les détails de la vie de tous les jours. En Argentine, je mangeais de la viande, beaucoup de fritures, je buvais du Coca-Cola, je ne faisais pas attention, comme n’importe quel gamin quoi. Ici, j’ai un nutritionniste qui vérifie mon poids tous les jours, qui prépare un régime alimentaire pour chaque joueur. Heureusement que la viande en Italie n’a rien à voir avec la viande argentine, sinon ça aurait été très difficile !

Finalement, la relégation en Serie B t’a donné le temps de progresser, non ? La relégation a été un coup dur, mais en Serie B, j’ai été encore plus tranquille pour m’adapter, travailler et apprendre à connaître le football italien. Mais ce n’est pas que le niveau de la division. La première année, on a changé cinq fois d’entraîneur. Quand Iachini est arrivé, il m’a donné immédiatement sa confiance. Et avec lui, j’ai toujours joué. Tout est plus facile quand tu as de la continuité.

Est-ce qu’il t’est arrivé de douter de ton niveau ? (3 buts seulement pour sa première saison, puis 5 en deuxième division, ndlr) Beaucoup de monde a parlé du prix de mon transfert. Moi, je m’en fichais, mais je ne pouvais pas m’empêcher de l’entendre. Mais aujourd’hui, les gens qui disaient que Palerme avait dépensé 12 millions d’euros pour un joueur sans valeur, je pense qu’ils regrettent, non ? En fait, j’avais vu que malgré sa super saison en Argentine, Javier Pastore avait pu prendre son temps pour s’adapter au championnat italien à Palerme. Donc je n’avais pas peur de ne pas marquer beaucoup de buts dès le départ. Je savais que ça allait venir si je travaillais. Et que le club allait me soutenir. Si j’en suis là, c’est grâce à Palerme.

C’est quoi, ta position préférée sur le terrain ? Mon poste, c’est de jouer près du but. À Palerme, je joue seul en attaque avec Franco Vázquez autour de moi en « enganche » (meneur de jeu, ndlr). On aime bien jouer comme ça parce qu’on peut se suivre sur le terrain, on se connaît très bien. Je sais que mon physique n’est pas habituel pour un avant-centre, parce qu’ils sont souvent plus grands, mais ils ne sont peut-être pas aussi techniques. Quand j’ai commencé à cette position à Instituto, grâce à Dario Franco, personne ne pensait que ça allait marcher. Mon modèle, c’est Messi. Parce que c’est le meilleur joueur du monde. Mais quand j’étais petit, j’observais beaucoup ce que faisaient Riquelme et Ronaldinho.

On a beaucoup parlé de toi pour la sélection italienne. Où en es-tu ? Je l’ai toujours dit, je me sens argentin et rien de plus. Je n’ai qu’un seul rêve, et c’est de jouer avec la sélection argentine. Je ne sais pas pourquoi tout le monde en a parlé autant, mais je ne jouerai jamais pour un autre pays.

Ton coéquipier et compatriote Franco Vázquez dit qu’il serait « honoré » de jouer pour l’Italie… Pour Vázquez, c’est différent, la famille de sa mère est italienne. Et il est plus âgé que moi, donc pour sa carrière, ce serait un bond intéressant.

Si tu dois choisir, tu prends un club qui joue la Ligue des champions ou une convocation avec l’Argentine ? (rires) Je veux les deux ! Si je joue en Ligue des champions, c’est sûr que j’aurai plus de chance de jouer en Sélection. Mais ce serait un manque de respect vis-à-vis de Palerme de dire que je veux autre chose, je suis très heureux de ma situation en Sicile et surtout concentré sur notre saison. On a encore plein de choses à montrer.

Propos recueillis par Markus

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Article publié le 04/04/2015 sur SOFOOT.com

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Burgnich : « Le catenaccio, ils le font tous aujourd’hui »

Burgnich et Fachetti

Dans les années 1960, Tarcisio Burgnich était surnommé « la Roche ». Le stoppeur de la Grande Inter d’Helenio Herrera, qui aura joué trois Mondiaux avec l’Italie et remporté un Euro, aura aussi entraîné durant 23 ans dans toute la Botte. À l’occasion du numéro hors-série Tactique de So Foot, il revient sur les évolutions tactiques de son époque à aujourd’hui, de la courte vie du libéro aux méthodes du Mago Herrera.

Comment raconter le schéma tactique de l’Inter d’Herrera ? Moi, je jouais défenseur central droit, à l’époque j’étais ce qu’on appelait un « marqueur ». Mon rôle, c’était de défendre en individuel sur mon adversaire direct de la soirée. Dans cette équipe, il y avait quatre défenseurs : moi-même, Guarneri, Picchi et Facchetti. Mais on avait des rôles différents : Guarneri faisait comme moi sur l’autre attaquant, Picchi avait le rôle du libéro, et enfin Facchetti était une sorte de latéral gauche en avance sur son temps. Le premier au monde. Au milieu, on avait Tagnin qui nous protégeait. Et devant, cinq attaquants : Jair en ailier à droite, Peiro en pointe, Corso à gauche, et Mazzola et Suárez dans l’axe. Je peux vous dire que ça allait vite, avec tous ces créateurs…

Picchi, c’était quel genre de libéro ? Guarneri et moi, on jouait sur le dos de notre adversaire direct, on devait le suivre partout, alors que Picchi était derrière et avait pour occupation de rattraper nos erreurs. Si on laissait filer un joueur, il était là pour s’en occuper. Mais Picchi ne montait pas du tout comme Beckenbauer à l’époque. Il parlait beaucoup sur le terrain, il avait une vraie personnalité et cette capacité à donner envie de partir au combat, mais il ne dépassait pas la ligne des défenseurs. Je me souviens bien des discours d’Herrera : « Toi, t’es défenseur. Ton objectif, c’est de ne pas faire marquer les adversaires. Aucune erreur. Toi, t’es attaquant. Ton objectif, c’est de la mettre au fond. » Picchi, lui, c’était le défenseur des défenseurs. On ne pouvait pas sortir de nos rôles, à part Facchetti qui jouait sur toute la largeur et qui faisait ce qu’il voulait.

Les défenseurs ne sont pas amenés à être plus libres ? Moi, je dis toujours que l’attaquant est un fantaisiste que le défenseur doit annuler. À l’époque, le défenseur avait vraiment un second rôle : il bougeait seulement en fonction de son attaquant. Eux, ils faisaient. Et nous, on les empêchait de faire. À Udinese, Comuzzi me disait toujours : « Avec un œil et demi, tu regardes l’homme, et avec l’autre moitié de l’œil, tu surveilles le ballon. » Il n’y avait pas qu’Herrera qui pensait comme ça. En 1965, on joue en finale de Coupe des clubs champions contre le Benfica d’Eusébio. On défend un corner. Moi, je devais marquer Simões. Sauf qu’à un moment, il sort de la surface, et là je crie à Guarneri, plus proche de lui, que je prends en charge Eusébio. Ils tirent le corner, Simões nous contourne et passe à quelques centimètres de marquer. À la mi-temps, Il Mago vient me voir pour me demander ce qui s’est passé et m’explique : « Qu’est-ce que Simões est en train de faire, là ? Même s’il est aux toilettes, t’es censé être devant lui ! » (rires)

Et Herrera, tu l’as toujours suivi ? Avec moi, Herrera a toujours joué avec un libéro. Il n’a jamais abandonné cette idée. Je me souviens d’une défaite à Bologne, on avait perdu 2-0 et on s’était engueulé. Je lui demandais : « Mais quand un attaquant adverse passe le milieu et n’a plus de marquage, pourquoi je ne peux pas monter sur lui et demander au libéro de s’occuper de mon joueur ?! » C’était un « non » catégorique de sa part : « Occupe-toi toujours de ton homme, et basta ».

Qu’est-ce qu’il a apporté au football, alors ? Il Mago a tout changé. Il a révolutionné le foot pour l’amener dans le monde moderne. Pour tout dire, je pense qu’encore aujourd’hui, certains entraîneurs sont moins avancés que lui… À Turin, quand je jouais à la Juventus, on faisait quatre tours de terrain, puis des exercices de passes et enfin des oppositions. Quand je suis arrivé à l’Inter, c’était un autre monde : avec Herrera, on n’a jamais fait un seul entraînement sans ballon. Aujourd’hui, tout le monde est surpris par les méthodes de Mourinho et d’autres, mais Il Mago les appliquait déjà dans les années soixante. La technique individuelle, les passes, le système tactique, tout était travaillé en même temps.

burgnich herrera

Aujourd’hui, il a l’image d’un entraîneur très sévère… Il a fait d’un jeu un sport professionnel, tout simplement. Quand je jouais à la Juventus, en 1960, on s’entraînait le mardi après-midi, mercredi, jeudi et voilà. Le jour du match, le dimanche, on avait rendez-vous à 10h du matin pour manger avec l’équipe, et puis on jouait l’après-midi. Rien de plus. Avec Herrera, les entraînements étaient planifiés tous les jours, notre alimentation était programmée, et surtout il a inventé les mises au vert avant les matchs. À l’Inter, j’ai passé plus de temps en mise au vert avec mes coéquipiers qu’à la maison ! Le samedi, le Mago nous faisait une analyse de l’adversaire du lendemain. « Celui-là, il est droitier et son dribble préféré est comme ça. Celui-là, il est super rapide. Ce qui est dommage pour lui, c’est que Facchetti est encore plus rapide. Alors on va jouer comme ça… » Du coup, le dimanche, on savait tous exactement ce qui nous restait à faire pour gagner. Sur le terrain, Picchi parlait en tant que capitaine, mais Herrera avait déjà tout dit.

Quand est-ce que le libéro a-t-il commencé à disparaître ? Moi, c’est en 1975 quand je jouais au Napoli sous les ordres du brésilien Luís Vinício que l’on a commencé à défendre différemment, en zone. Concrètement, le défenseur qui se trouvait dans la zone du ballon partait presser au lieu de suivre son joueur. Mais si tu regardes aujourd’hui, il y a toujours un joueur au profil du libéro, dans toutes les bonnes équipes au moins. Aujourd’hui à la Juve, il y a Bonucci qui joue de façon très différente par rapport aux autres centraux. Il n’est pas beaucoup plus reculé parce que c’est impossible dans le football moderne, mais il a plus de temps pour manœuvrer et il dirige les deux autres, qui sont bien plus engagés dans les duels (Chiellini et Barzagli, quand la Juve a une défense à trois, ndlr).

Que pensez-vous du football en 2014, alors ? Tout le monde parle toujours de catenaccio en faisant référence à notre jeu dans les années 1960. Mais le catenaccio, ils le font tous aujourd’hui à défendre avec dix hommes sur trente mètres dès qu’une bonne équipe se présente en face. Le jeu est souvent très fermé, plus qu’à mon époque. Nous, on sortait le ballon sur Suárez, et ensuite l’équipe faisait des merveilles d’attaques rapides. C’était aussi une philosophie basée sur le talent. Aujourd’hui, voilà ce qui manque au football italien : des Suárez et des Corso. Des joueurs qui font la différence. Les systèmes, les schémas, c’est une chose. Mais le Bayern, le Barça, Chelsea et d’autres gagnent parce qu’ils ont les hommes qu’il faut. Le football italien a dû vendre beaucoup, et aujourd’hui il manque d’excellence, de talent.

Y a-t-il aussi un problème de mentalité ? Je me rappelle des discours de Trapattoni. « Ne prenez pas de buts ! L’objectif, c’est de ne rien encaisser. De toute façon, à ce jeu, il y en a toujours un pour la pousser au fond à un moment ou un autre… » Je pense que la mentalité italienne a beaucoup évolué dans ce sens-là.

Tous propos recueillis par Markus

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Article publié le 23/12/2014 sur SOFOOT.com

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Carlos Bilardo : « En Europe, le champion est toujours celui qui dépense le plus »

bilardo

Mardi soir dans le quartier de Palermo à Buenos Aires, Carlos Bilardo avait rendez-vous à Radio La Red pour dire tout ce qui lui passe par la tête dans son programme L’heure de Bilardo. Avant que San Lorenzo n’affronte le Real Madrid ce samedi, on l’a accompagné pour chercher à savoir où en sont les idées de l’éternel adversaire idéologique de César Luis Menotti, et dernier Argentin à avoir gagné le Mondial.

« Si tu vas sur le site de World Soccer, là ils te recensent les dix tactiques du dernier siècle. Et la dernière, c’est celle de l’Argentine au Mexique en 1986. C’est le 3… 5… 2… » Aucune question n’a encore été posée, mais l’orgueilleux « inventeur du 3-5-2 » a déjà démarré le pilote automatique. Entre chaque chiffre, le Doctor marque une lourde pause et fait tomber sa main droite comme s’il tenait le maillet d’un juge. Alors qu’il se peigne et réajuste son polo de golfeur, Bilardo fait une pause dans ce triste bureau sans fenêtre. Mais alors, 3-5-2 ou 5-3-2 ? « 3-5-2 ! C’est le 3… 5… 2… (il marque une pause encore plus longue entre chaque chiffre) Beaucoup d’équipes jouaient avec des wingers à l’époque. Et ils jouaient très bien. Mais moi, je voulais contrôler le jeu au milieu. Alors, je garde un libéro, je mets deux stoppeurs et je cherche cinq milieux capables de garder et de faire vivre le ballon. » Il est environ 22h, et le programme du champion du monde démarre dans une heure. Un téléphone fixe sonne dans le bureau – qui n’est pas le sien – et le Narigón s’amuse : « Oui, c’est Maria Cristina. Qu’est-ce que vous voulez ? » Si Bilardo a la réputation d’être un entraîneur strict, il a aussi celle d’un médecin humain et drôle.

Il poursuit : « Tout le monde n’avait pas un Rijkaard capable de presser, défendre sur l’homme, courir partout et garder sa lucidité pour faire ce qu’il voulait offensivement. Alors, j’ai préféré me passer des ailiers de débordement pour que tous les milieux soient proches les uns des autres. Et regarde, aujourd’hui tous ces wingers sont devenus des attaquants, comme quoi… » Cristiano Ronaldo en est le meilleur exemple. Le présent lui sourit, donc. Mais alors que le Mondial brésilien a proposé un grand nombre de défenses à trois, Bilardo n’a pas ressenti de fierté particulière : « Non, ils ne savent pas… Ils en mettent trois, et après quelques minutes, ils sont cinq derrière. Mais c’est dur de mettre en place un vrai 3-5-2, il faut des super milieux sur les côtés, ou un libéro à la Koeman ou à la Baresi. Un type qui puisse mettre le ballon sur le torse d’un autre à l’autre bout du terrain sans même lever la tête. » Un Pirlo, donc.

Bilardo Maradona

« En 1986, Maradona n’était pas perçu comme le meilleur joueur au monde »

Au Brésil, le parcours de l’Argentine de Sabella s’est appuyé sur le sacrifice, le travail et la force de la notion de groupe, bien plus que sur un besoin de jeu et un désir de possession. Une victoire bilardiste sur le menottisme ? Après tout, Menotti s’était vigoureusement opposé à l’arrivée de Sabella en 2011… Mais non, Bilardo ne donne pas de nom et refuse de pointer du doigt. À 75 ans, c’est un guerrier rangé. « De toute façon, le problème, c’est que les sélections n’ont pas le temps de développer une identité de jeu. » Mais alors, quels sont les concepts de jeu d’une équipe de Bilardo ? Enthousiaste, l’homme se lève, récupère deux verres en plastique blancs et les pose sur une table l’un à côté de l’autre : « Ah, ça, c’est le plus facile ! Les blancs passent la balle aux autres blancs. Tic, tac, tic, tac. Savoir bien jouer au football, c’est la passer au bon coéquipier au bon moment, dans le rythme. Cela ne va pas plus loin et ça s’applique à tous les niveaux. » Dans un entretien au Grafico ce mois-ci, Menotti avait dit la même chose. La sagesse, sans doute. Mais alors que Menotti affirme ne pas prendre de plaisir devant l’Atlético de Simeone, Bilardo réplique : « Tous ceux qui gagnent jouent bien, chacun avec son style. Moi, je crois en cette idée. On joue tous pour gagner, non ? C’est l’essence même du jeu. Quand on était à l’université, on voulait quoi ? Réussir l’examen. Voilà, c’est tout. Il ne faut pas se mentir. Si tu l’as réussi, on ne va pas aller te demander ta méthode pour étudier, si ? »

Seuls les gagnants survivent ? « Aujourd’hui, on réécrit tout. Mais en 1986, Maradona n’était pas perçu comme le meilleur joueur au monde ! Ici, les journalistes disaient même qu’il ne pouvait pas s’insérer dans l’équipe, que d’autres joueurs étaient plus adaptés. Les gens ne le voulaient pas. Mais après le Mondial, avec le titre de champion, t’imagines bien qu’ils ont fermé leur bouche. Et si on n’avait pas gagné ? » Une vision chirurgicale qui ne peut que rappeler le passé de gynécologue de l’ex-figure du club d’Estudiantes, qui confirme : « Il y a mille exemples qui peuvent rapprocher la vie humaine et un match de football. Il y a des malades difficiles comme il y a des matchs difficiles, qui exigent des nuits et des nuits d’étude. Et il y a aussi des malades faciles à soigner et des matchs faciles à gagner : hop, et ciao. La vraie différence, c’est que dans le football, quand tu perds, tu peux te rattraper au prochain match. En médecine, tu perds et c’est fini. Terminé. Allez, on passe au studio. »

« En Europe, chaque année, le champion est simplement celui qui a dépensé le plus »

Entouré de deux collègues, Bilardo se libère. La discussion s’arrête aux 21 victoires consécutives du Real Madrid. Bilardo lève la voix : « Ok, 21 victoires d’affilée, mais contre qui ? Ce Barça se cherche encore, non ? Et Liverpool, ça vaut quoi ? Vous avez vu le niveau de l’Angleterre au Mondial ? Bon… » Personne n’ose le contredire, donc le gros nez affine son idée : « Le Real Madrid, ils ont acheté combien leur dernière recrue, déjà ? 100 millions ? Bien. Et comment tu veux faire contre ça ? C’est typique du football européen : une équipe dépense des milliards et on débat quand même de ses idées tactiques, alors que chaque année le champion est toujours celui qui dépense le plus. C’est un football où tout tourne autour de l’argent. Il y a une telle différence entre les grands et les petits, tu ne peux même plus savoir qui est un bon entraîneur. Quand j’entraînais le FC Séville, on avait perdu 2-0 contre le Barça au Camp Nou. Et tu sais quoi ? Tout le monde était content ! 2-0, putain… »

Débat suivant : Ángel Di María vient d’être élu « meilleur joueur argentin jouant à l’étranger », mais ne fait pas partie des finalistes pour le Ballon d’or. Là encore, Bilardo tranche rapidement : « Moi, je vote pour Messi et pas pour Di María. D’une, la Ligue des champions, c’est quoi ? La plus grande compétition du monde ? Certainement pas. C’est la plus grande d’Europe. D’autres sont bien plus disputées. De deux, Di María est extraordinaire, mais c’est quoi ce surnom ? La nouille (El Fideo, ndlr) ? Ça n’existe même pas, ce mot ! On dit « des nouilles » ! Appelez-le le lion, le taureau ou hijo de puta, mais trouvez quelque chose, le pauvre… » Enfin, il est dit que Joaquín Correa, le milieu d’Estudiantes, vient d’être vendu 10 millions de dollars à la Sampdoria. Là, le ton est bien plus sérieux : « C’est une super nouvelle, pour lui et pour le club. Mais moi, quand j’entends parler de ces chiffres, je pense tout de suite à ses formateurs. On va leur donner quoi ? Un sandwich et un soda, et c’est tout. Merci pour des années de réveil à 6h du mat’, les gars ! Quel scandale. Les droits des formateurs, c’est le dossier que je pousse le plus auprès du comité technique de la FIFA. Il serait temps d’instaurer un pourcentage pour chaque formateur. Tu divises le nombre d’années de formation du gamin et tu redistribues une certaine somme à chacun. Aujourd’hui, on a l’impression que le joueur a gagné au loto. Certains ne jouent plus par passion, mais pour le reste. Mais ce n’est pas ça, le football. »

Markus, à Buenos Aires

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Article publié le 20/12/2014 sur SOFOOT.com

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On a discuté de l’identité de jeu du PSG avec Thiago Silva

Thiago Silva

Dans une équipe de football, la naissance d’une identité de jeu reste un phénomène mystérieux. Alors que Marcelo Bielsa en a créé une en quelques mois à l’OM, les performances et les absences de Thiago Motta et Zlatan ont montré les limites de cette « personnalité collective » à Paris. L’identité de jeu d’une grande équipe peut-elle reposer sur les pieds et les épaules de deux joueurs ? Finalement, quelle est la patte de Laurent Blanc sur cette équipe ? On en a discuté avec Thiago Silva.

Le 8 mai dernier, un jour après avoir obtenu le titre de champion de France tout en perdant contre Rennes, un Thiago Silva en casquette répond à nos questions après avoir passé son après-midi à déconner avec Zlatan. Mais quand les sujets Chelsea et tactique ressortent, le défenseur retrouve vite son style de jeu, sérieux et intransigeant. Au moment où l’insistance de Laurent Blanc sur la possession de balle est abordée, Thiago interrompt la conversation de façon surprenante :
Attends, tu dis qu’on insiste plus sur la possession de balle avec qui, Ancelotti ou Blanc ?
– Bah… Blanc, non ? Par rapport à l’an dernier, toi par exemple, en moyenne tu touches 20 ballons en plus par match…
Ah, oui… C’est vrai… (hésitant) Mais c’est surtout vrai que l’an dernier, si vous regardez bien le calendrier et les matchs, il n’y avait pas Thiago Motta. C’est ça, la grande différence avec la saison dernière.

Mais alors, malgré un changement d’entraîneur et tout ce qui a été dit sur les différentes philosophies de jeu défendues par Ancelotti et Blanc, la « grande différence » serait la forme fragile d’un Brésilien au passeport italien jouant en Mizuno ? Effectivement, sous Ancelotti en 2012/13, Motta joue 12 matchs de Ligue 1. En 2013/14, le total monte à 32. Naïfs étaient donc ceux qui pensaient que les entraînements et les idées de jeu de Blanc avaient transformé le PSG ? Les 63% de possession, c’était Thiago Motta ? Les séries interminables de circulation de balle dans le camp parisien, c’était Thiago Motta ? La différence entre Ancelotti et Blanc, c’était Thiago Motta, vraiment ? Les propos du capitaine parisien interrogent : les joueurs sont-ils si peu impliqués dans la conception des idées de leur jeu qu’ils peuvent penser que l’un des leurs peut faire toute la différence ? La réponse aurait-elle été différente si elle avait été posée à un milieu comme Verratti ou Motta ? Interrogé par la suite sur le discours et le plan de jeu de Laurent Blanc avant la terrible défaite Chelsea-PSG à Stamford Bridge, Thiago Silva répond : « « Ne prenez pas de but ». Voilà ce qu’il nous a dit avant le match. Et aussi « Restez bien concentrés ». » Et c’est tout… Alors, surestime-t-on l’importance de l’entraîneur au sein de ces clubs de superstars ? Le PSG joue-t-il en roue libre, plus ou moins bien en fonction de la présence de tel ou tel talent ?

De l’influence de Thiago Motta

Cette saison, Thiago Motta a presque toujours été là. Un miracle de la haute médecine parisienne, penseront les Italiens. Mais alors que sa présence était auparavant la garantie de voir un PSG plein de maturité, équilibré derrière et cynique devant, ses performances cette saison n’ont pas suffi. Car l’Italo-Brésilien était bien titulaire lors des matchs nuls contre Reims, Rennes, Toulouse, Monaco. Et même, face à Lyon au Parc, le PSG menait 1-0 à son entrée en jeu (64e), et avait fini par se faire rejoindre. D’où un nouvel argument allant dans le sens des propos de Thiago Silva : cette année, Motta joue moins bien, et donc le PSG aussi. D’ailleurs, quand l’enfant de la Masia élève son niveau de jeu, comme contre le Barça au Parc, tout le collectif le ressent. Sans même avoir besoin de gagner un seul duel aérien, Motta accumule 8 interventions défensives, 4 récupérations et des passes lasers capables d’accélérer les contres du PSG comme il accélérait ceux de l’Inter de Mourinho. Cette saison plus que jamais, Motta est aussi le symbole de ce PSG « fait pour l’Europe ». C’est le cas en phase offensive : en 4 matchs européens, il a créé autant d’occasions qu’en 11 matchs de championnat (6 dans chaque compétition). Et aussi en phase défensive : 38% de duels gagnés en Ligue 1 contre 66% en C1 (stats Squawka). En fait, certains joueurs cadres ont une importance tactique telle que le visage de l’équipe finit par avoir le leur, et le même phénomène est observé avec Gabi à l’Atlético. Alors, sans Motta contre Marseille – suspendu pour accumulation de cartons jaunes – que va faire Blanc ?

De l’influence de Zlatan Ibrahimović

Dans la suite de l’entretien, Thiago Silva est donc questionné sur l’influence réelle de l’idée de l’entraîneur sur le style de jeu du PSG : « Non, je pense que son idée (celle de Blanc) est la première chose. Mais après, sur le terrain, on fait ce qu’il y a de mieux à faire en fonction des qualités des joueurs que l’on a. Si on a des joueurs pour avoir la possession du ballon, on peut aller de l’avant avec un jeu de qualité. Si on n’a pas de joueurs de qualité, on met la balle sur « Zlata », qui est fort dans les duels pour remonter la balle. » Un côté diplomate, certes. Mais aussi une révélation sur l’importance de Zlatan, également mise en lumière par Marcelo Bielsa en conférence de presse d’avant-match : « En fonction d’où sera Ibrahimović, on va essayer qu’il y ait un de nos joueurs. Comme il bouge dans le centre, ce seront normalement nos défenseurs centraux qui vont l’affronter et comme il redescend aussi au milieu, il serait bon d’accompagner son action, car s’il redescend sans être marqué, il développe cette capacité à organiser les attaques de son équipe. » Évidemment que le jeu parisien change en fonction de la présence d’Ibrahimović est loin d’être une surprise.

Mais ici, le mot-clé est « organiser » : en l’absence de l’attaquant-meneur suédois, les prestations offensives du club parisien ont rappelé que ce n’est pas le PSG qui organise les attaques de Zlatan, mais plutôt Zlatan qui organise les offensives du PSG. Et Bielsa fait référence à des actions qui semblent aussi travaillées et répétées que le playbook de Gregg Popovich : le Suédois redescend, parfois jusqu’au rond central, se retourne, renverse vers l’avant sur un côté et fonce vers la surface en espérant reprendre un centre fort de Van der Wiel/Lucas à droite ou Maxwell/Matuidi à gauche. En fait, en l’absence du Suédois, le PSG perd donc certaines armes qui formaient une partie de son identité. Et pour en réinventer d’autres, forcément, ça met du temps. Sans Ibra, le PSG a tout de même signé 7 victoires et 2 nuls (Toulouse et Monaco). Mais il a anormalement souffert dans le jeu. D’où la question suivante : Laurent Blanc aurait-il pu, en un peu plus d’une saison, construire une identité de jeu qui ne dépende pas des caractéristiques uniques de Zlatan et Motta (33 et 32 ans) ? Concrètement, avant que Zlatan ne se blesse, est-ce que le PSG pouvait trouver le temps de travailler des automatismes sans le Suédois ? Combien de temps et combien de fois par semaine ?

Grands joueurs, collectif et travail

Après tout, il est normal qu’une identité de jeu dépende de certaines grandes individualités. Malgré la présence de Messi, Suárez et Mascherano, le Barça dépend largement de la forme de Xavi. Le dynamisme collectif de la Juve repose sur les mouvements de Pirlo, et celui du Real d’Ancelotti ne serait pas aussi abouti sans Modrić. Pour aller plus loin, que ferait Bielsa sans les efforts et les buts de Gignac, et sans la capacité d’Imbula à sauter les lignes adverses ? Heureusement qu’une idée de jeu dépend des joueurs pour qui elle a été pensée a priori. En fait, l’absence de ces derniers permet surtout d’éclairer des facteurs de réussite cruciaux : les capacités d’adaptation et d’anticipation des entraîneurs, et la préparation d’un collectif pensé comme groupe et non pas comme somme d’individualités.

En parlant de son grand Milan en octobre 2013, Arrigo Sacchi disait : « J’ai toujours pensé que le moteur du football était le jeu. Et en partant de cette idée de jeu, j’allais chercher des personnes de confiance, et puis des joueurs fonctionnels avec ce système. Et nous nous sommes mis à travailler ensemble. Je n’arrêtais pas de répéter : « Le collectif est meilleur que l’individu. » L’individu peut te faire gagner un match, mais les exploits se font avec une équipe. Le football est un sport collectif avec des moments individuels, pas le contraire. Et pour faire tout cela, nous avons énormément travaillé. Énormément, j’insiste. Je me rappelle avoir invité Wenger, Houllier et Fernandez à Milanello. Ils étaient revenus en disant qu’ils n’avaient jamais vu une équipe travailler autant. » Anticipation, adaptation, travail. Les mêmes concepts qu’avance continuellement Marcelo Bielsa. Le 6 octobre 2013 au Vélodrome, l’expulsion de Motta n’avait pas empêché Laurent Blanc de battre les Marseillais en remplaçant Lavezzi par Rabiot pour revenir sous l’impulsion du milieu Matuidi-Rabiot-Verratti. Et ce dimanche ?

Markus

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Article publié le 07/11/2014 sur SOFOOT.com

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Ángel Cappa : « Pastore doit jouer avec sa propre personnalité »

Angel Cappa

Angel Cappa est non seulement un homme de réflexion et d’analyse, mais aussi un entraîneur de principes. Football de droite et football de gauche, joueurs de prose et joueurs de vers, dissection de ce qu’est le talent et ce que représentent la victoire et la défaite… Entretien.

Cappa ne donne son avis que lorsqu’il sait, et il sait beaucoup. Notamment sur le manque de personnalité des joueurs d’aujourd’hui, et sur Javier Pastore. En Argentine, Javier Pastore est devenu célèbre en démolissant les records d’une compétition particulière : le Ranking Líricode Líbero, programme télévisé (« classement lyrique », en français) visant à comptabiliser les petits ponts, talonnades, feintes astucieuses et autres gestes acrobatiques des joueurs de première division. En 2008-2009, sous les couleurs de l’Huracán d’Ángel Cappa, El Flaco l’emporte avec 99 points, devançant le second de 49 points. « C’était divin », dit-il aujourd’hui.

A quel moment avez-vous découvert Javier Pastore ? Quand je suis arrivé à Huracán, en 2008, dès le premier entraînement, il a attiré mon attention. Il ne jouait pas tellement avant mon arrivée, il évoluait avec la réserve il me semble. Mais quand il prend le ballon, tu vois tout de suite son habilité, sa capacité à prendre des risques. Je l’ai mis titulaire contre River dans un match important. Ça restait un pari. Et on a gagné 4-0 au Monumental. Il a marqué 2 buts jour-là, dont une frappe de très très loin. Un match parfait. A partir de là, il a toujours été titulaire dans mon équipe. Et il a continué à progresser… (voir la vidéo du match)

Le contrôle de Pastore

Comment faut-il entraîner Javier Pastore ? Avec un joueur de talent comme lui, tout ce qu’un entraîneur peut faire, à part lui transmettre quelques concepts de jeu et des principes collectifs, c’est lui donner des opportunités. C’est tout ce qu’il y a à faire : le faire jouer pour qu’il puisse montrer ce talent. Il ne s’agit pas de dire que l’entraîneur ne sert à rien, mais parfois le talent dépasse la raison. Ce type de joueur talentueux a besoin d’un entraîneur qui le comprend et qui lui donne toute sa confiance. Cela ne peut pas fonctionner s’il y a de la retenue. Ce sont des joueurs qui ne s’appuient pas sur le physique, la force ou l’endurance, donc ils ne donnent pas de garanties : il faut avoir le courage de miser sur eux, de miser sur le talent. Et d’insister.

« Il ne s’agit pas de dire que l’entraîneur ne sert à rien, mais parfois le talent dépasse la raison »

Vous regardez ses matchs avec le PSG ? Je n’ai pas encore regardé un match du PSG cette saison, mais je l’ai bien suivi ces dernières saisons. Le problème de Javier, c’était qu’il ne jouait pas à sa place. Mais ça, tout le monde le voit et le sait. Pastore, c’est un milieu de liberté dont le rôle est de trouver des espaces. Tu ne peux pas le faire jouer dans un couloir fermé, comme l’a fait Ancelotti. Evidemment, c’est un très bon joueur, donc il peut être utile partout au milieu. Mais dans une équipe qui joue avec un double pivot au milieu, il a logiquement des difficultés pour s’épanouir.

Alors, comment jouait votre Huracán A Huracán, on jouait avec trois milieux de terrain, derrière deux milieux libres et une pointe. Pastore était l’un des deux milieux libres, et je me rappelle qu’il jouait avec beaucoup d’enthousiasme à ce poste. Si je le laissais faire, c’est parce qu’il avait l’intelligence tactique suffisante pour gagner cette liberté.

Kappa et Cappa
Kappa et Cappa

Avez-vous entraîné d’autres joueurs similaires ? Dans mon équipe, le gaucher Matias De Federico avait la même fonction. Dans un autre contexte, Diego Latorre aussi, même s’il était attaquant. Lui aussi, du fait de son talent, il fallait miser sur lui. Le plus bel exemple, c’est Andrés Iniesta. Il a dû attendre longtemps avant d’être titulaire. Parce qu’il fallait avoir le courage de miser sur sa petite taille.

« Zidane partait dans le couloir, mais il finissait toujours par jouer là où il en avait envie »

Un joueur comme Fernando Redondo parvenait à allier talent et constance… Oui, mais Redondo était un joueur différent. Il ne jouait pas au même endroit, il n’était pas confronté sans cesse au besoin de création de l’équipe. Mais si tu prends Zidane par exemple, à Madrid on le faisait jouer dans un couloir, parce qu’il y avait plein d’autres grands joueurs. Lui, il partait dans le couloir, mais il finissait toujours par jouer là où il en avait envie. A un moment donné, il faut réussir à se dire « allez, je vais gagner la confiance de l’entraîneur, je vais prendre des risques, je vais jouer mon football ». D’après moi, le bon joueur de football a une connaissance interne préalable à la raison. Sur le terrain, avec et sans ballon, il sent ce qu’il faut faire. C’est ce qu’on appelle souvent l’intelligence footballistique. Et parfois, on voit des joueurs qui renient cette intelligence brute au profit du respect de certaines consignes. Mais ils ne font que crisper leur jeu.

« Si Pastore perd sa détermination à rester soi-même, il va devenir l’un de ces joueurs qui gagne beaucoup d’argent, mais qui perd la joie de jouer »

Où en est Pastore, alors ? Lors des matchs que j’ai vus de Pastore l’an dernier, j’ai vu un joueur très froid, un peu éteint. Il en faut de la passion pour jouer à ce jeu, mais quand tu passes ton temps à obéir à des consignes, forcément, tu la perds. Tu essayes de faire bien plutôt que de prendre le risque d’inventer des actions. En fait, tu deviens un joueur bureaucratique. C’est un cercle vicieux. Et c’est dangereux aujourd’hui, dans ce monde où les footballeurs n’ont plus aucune décision à prendre eux-mêmes, ils ont quelqu’un qui s’occupe de tout. C’est pour ça que c’est très important de choisir une équipe qui te correspond, avec un entraîneur qui te comprend. A Huracán, Mario Bolatti était un autre de ces joueurs qu’il fallait comprendre. Il avait besoin de conditions particulières pour être bon, mais quand il était bon, il brillait. Il a été convoqué par Maradona pour la Coupe du monde en Afrique du sud, mais après il n’a plus retrouvé ces conditions-là.

Une autre équipe aurait été plus adaptée à Pastore ? Ce n’est jamais évident à prédire. S’il était allé au Barça, je pense que Pastore aurait fini par être titulaire. Il aurait joué. Mais pour trouver cette équipe, il faut avoir la détermination de rester soi-même, de conserver sa passion. Il faut savoir se dire « peu importe où l’on me fait jouer, je joue où je sais jouer ». Sinon, Javier va devenir l’un de ces joueurs qui gagne beaucoup d’argent, mais qui perd la joie de jouer.

Alors, à quel football Pastore appartient-il ? Le football de droite, c’est le football qui reste fixé sur le bénéfice rapide, sans pudeur, sans tenir compte des critères esthétiques ni éthiques. La seule chose qui compte, c’est de gagner. En revanche, le football de gauche a plus de respect pour le jeu. Mais dans le bon football, il y a de tout. Des phases de possession, des contre-attaques, des remontées, des descentes… Mais surtout, il y a de la surprise. La surprise, le piège, le risque, c’est la base du jeu. Non seulement Pastore est bon, mais en plus il a cette surprise. On pense que je vais faire ça, je dois faire ça, et en fait je fais autre chose. A Huracán, je me rappelle de tous ses petits ponts, ses crochets, ses passes décisives. C’était divin. Il faut retrouver ces circonstances. Un entraîneur qui lui fait confiance, et la capacité à se révéler, à jouer avec sa propre personnalité.

Propos recueillis par Markus

NB : vous pouvez retrouver certaines de ces citations dans l’article « Sur les traces de Javier Pastore », à lire dans le dernier numéro de So Foot Junior