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Entretien – Markus : « Ce qui est intéressant, c’est la compréhension du jeu, pas la tactique »

Entretien de Markus Kaufmann – Propos recueillis par Justin Teste (@TesteJustin) pour le site Papinade, en deux parties : Partie 1 et Partie 2

— Première partie de l’entretien — 

Qu’est ce qui t’a amené vers cette étude de la tactique ? En réalité, au moment de créer Faute Tactique avec Ruggero, on n’avait jamais pensé en faire un site spécialisé sur l’analyse tactique. L’ambition était de mettre des beaux mots sur le football et de le traiter comme une « noble passion enfantine ». Raconter des histoires autour du jeu, écrire toutes ces images cachées de notre enfance, des hommages pour les super héros années 90, avec quelques références littéraires mais aussi des reportages sur les ultras. Certains articles transpiraient quelques gouttes d’analyse tactique, parce qu’on a été élevé au football italien, mais ça n’était pas le sujet. D’ailleurs c’est un pur hasard que le nom du site contienne le mot « tactique ». Une faute tactique, c’est une initiative individuelle qui tâche de gommer un déséquilibre collectif, alors que quelque part la tactique vise l’inverse : mettre en place une initiative collective pour gommer les déséquilibres individuels. Finalement, c’est Pierre Maturana, rédacteur en chef de So Foot, qui m’a demandé de tenter l’analyse d’un match de l’équipe de France, juste avant l’Euro 2012, et j’ai adoré. C’était contre l’Islande, victoire 3-2 à Valenciennes. Blanc avait aligné Benzema, Ben Arfa, Ménez, Nasri et Gourcuff. Football champagne. L’Islande menait 2-0 à la mi-temps.

J’ai commencé à écrire au moment de l’avènement de l’ère Guardiola-Mourinho. Au printemps 2009, avec cette ascension dévastatrice du tout premier Barça de Pep, on nous a jeté au visage une vision du jeu qui remettait toutes les autres en question, presque du jour au lendemain. Face aux conneries qu’on pouvait lire et écouter sur le jeu barcelonais – et surtout sur les autres – j’ai essayé de faire le tri et je me suis mis à étudier le jeu, ses schémas, ses mouvements. La différence entre le traitement de la presse française – Visca Barça, jetez le reste à la poubelle – et celui de la presse italienne était très révélateur, d’ailleurs, même si paradoxalement c’est le football italien qui s’est ensuite le plus nourri de l’influence espagnole.

Tu parles de Laurent Blanc, avec du recul, comment tu interprètes son 3-5-2  ? Je pense que le 3-5-2 a réussi sa mission, qui était de renforcer la défense parisienne face à la vitesse d’Aguero et De Bruyne. Le vrai problème, c’était que c’était la mauvaise mission. Le PSG avait besoin de marquer à l’extérieur, d’accélérer dès la première minute, de mettre une grosse pression dans la surface de Hart et de faire trembler l’Etihad. Finalement, Paris a joué ce match comme un match aller : après 45 minutes de gestion défensive de la possession, il y avait encore 0-0, City avait accumulé de la confiance derrière et le 4-3-3 était composé d’une majorité de joueurs « replacés ». C’était trop tard pour jouer avec des certitudes et faire douter Pellegrini. C’est dommage parce qu’en demi Paris avait les armes pour faire chialer le Bernabéu.

« Les médias français enverront des spécialistes décortiquer les méthodes Jardim quand il gagnera la Premier League »

On se plaint souvent du niveau technique de la Ligue 1, mais globalement le niveau tactique est assez faible. L’analyse tactique en France traverse une période un peu étrange : en quelques années elle est passée d’une situation précaire – un sujet tabou, quasiment – à une couverture omniprésente, presque commerciale. Tout le monde en parle, mais pas pour les bonnes raisons, c’est parfois traité de manière forcée, presque parce qu’il faut en parler. Je suis convaincu qu’on fait une erreur quand on traite la tactique dans une rubrique spécialisée, comme un sujet « à part ».  Je pense que la tactique ne représente qu’une seule partie du grand tableau du football, mais ce n’est pas un coin du tableau. Il faudrait plutôt l’imaginer telle une sorte de lumière qui saurait éclairer les couleurs et faire comprendre le sens de l’œuvre globale. Il faudrait la voir partout mais à petite dose, savoir l’intégrer dans notre discours footballistique comme les Italiens savent très bien le faire. Mais il faudra attendre un peu en France. Parce que ce qui est intéressant, ce n’est pas la tactique en soi, c’est la compréhension du jeu. Et c’est ça qui m’a poussé à m’y intéresser. C’est beau de parler des exploits individuels de Maradona au Mexique en 86, mais pour comprendre il faut étudier Bilardo, son 3-5-1-1, la tension avec la presse argentine, les limites de son milieu, l’élégance de Jorge Valdano et la volonté de mettre le ballon dans les pieds de Diego le plus aisément possible.

Bilardo tactique

Tu parles de l’analyse tactique en France, ne penses tu pas que notre pays a un retard tactique sur ses voisins européens ? Je pense surtout à la manière dont on a traité Ranieri, Ancelotti, Bielsa et même Jardim aujourd’hui… Oh non, ne me parle pas du traitement médiatique qu’a reçu Monsieur Bielsa… Je dis « Monsieur » parce que j’essaye de me mettre au niveau de son respect. Quel homme, quel niveau de dignité, quelle élégance… Cette occasion manquée, c’est un drame. Et ce n’est pas la première fois que le football français perd une occasion de grandir. On aime se plaindre de nos résultats européens et du spectacle local mais on ne peut s’en vouloir qu’à nous-mêmes. Je suis persuadé que le passage de Bielsa à Bilbao a transmis plus d’idées au foot espagnol que son passage à Marseille a donné au foot français, et ça ce n’est pas de la faute de sa glacière ou de son jogging : le foot français n’a pas su l’écouter. Et ce n’est pas le seul. Ancelotti a été critiqué lamentablement pour des bêtises. Le jour où Jardim sera champion d’Europe ou gagnera la Premier League, on enverra des envoyés spéciaux pour décrire ses « méthodes extraordinaires » alors qu’on se plaint de ses 1-0 quand il est sous nos yeux.

 « Manchester City passe en demi avec Aguero plus transparent qu’Ibra »

Pourquoi ce retard ? Je n’ai pas la prétention de pouvoir te répondre. Je n’ai ni les connaissances ni l’expérience. Je regarde et j’écris beaucoup de foot, mais je ne suis pas entraîneur, je parle avec une posture d’observateur, pas de savant ou d’expert. Et c’est dangereux de faire des généralités et de parler de « football français » dans son ensemble : j’ai toujours l’espoir de me dire que ce traitement médiatique dont on parle comme s’il était une « forme humaine définie » n’est que le résultat de quelques mauvais articles publiés dans de grandes rédactions et qu’ils ne représentent absolument pas l’ensemble du foot français. Il faut plutôt oublier les éditos catastrophiques et mettre en lumière le super boulot de certains journalistes spécialisés, qui produisent des analyses précises, objectives, documentées, intelligentes, comme Florent Tonuitti, les Dé-Manager et un tas d’autres. Après, quand t’entends à la télé des anciens joueurs pro dire que « Zlatan n’a pas envie de courir », « Verratti se repose sur son talent », « Thiago Motta ne fait rien » ou « Ribéry est trop individualiste »… Bon. Oui, vu qu’il y a un manque d’analyse des mouvements collectifs, donc on s’attarde sur les individualités. T’as sans doute remarqué qu’après chaque élimination du PSG en C1, on préfère tout mettre sur le dos des soi-disant mauvaises performances d’Ibrahimovic ou Di María plutôt que de remettre en cause l’approche collective ou tactique du staff parisien, c’est triste. En face Manchester City passe en demi avec un Aguero plus transparent qu’Ibra.

D’autre part, je trouve personnellement qu’on ne prend pas suffisamment la peine de raconter le jeu et ses mouvements. En lisant la presse et en écoutant la radio t’as souvent l’impression qu’en France le journaliste sportif adopte naturellement une posture de maître d’école. Il essaye d’expliquer au lieu de raconter, alors qu’il est très rarement armé d’une expertise suffisante pour se permettre d’expliquer. Tu m’étonnes que les meilleurs joueurs Français partent rapidement à l’étranger, que d’autres refusent de parler à la presse française et qu’il y ait si souvent des malaises autour des Bleus. En dehors du traitement de l’information, j’ai envie de croire que le rôle du journaliste sportif devrait plutôt être celui d’un conteur : savoir mettre des mots sur tous ces mouvements individuels et collectifs, décortiquer un flux d’actions sportives avec des formules littéraires, faciliter la compréhension du lecteur, le transporter dans l’action, et puis le faire voyager au-delà de la performance physique pour donner du sens à tous ces muscles qui courent après un ballon. Aujourd’hui j’ai plutôt l’impression qu’on suit les conclusions des résultats comme des moutons, et basta. Quand tu lis la prose de certains journalistes et écrivains italiens ou argentins, t’as envie d’aller réveiller Victor Hugo, Proust ou Romain Gary, les mettre devant quelques vidéos de roulettes de Zizou, accélérations de Djorkaeff et slaloms de Ribéry, et leur demander d’écrire ce qu’ils voient.

Ribery tactique

« Avoir Griezmann en sélection c’est un luxe »

Le retard français en termes d’analyse tactique ne vient-il pas du fait que nous sommes l’un des derniers pays « important » du foot à privilégier le résultat à la manière ? Mais qui aujourd’hui privilégie la manière au résultat ? Regarde l’Espagne qui s’autoproclame « terre du beau jeu » : il y a un mois, ce Barça était un candidat au titre de meilleure équipe de l’histoire, et après quatre défaites les médias espagnols parlent de crise et remettent en question le travail de Luis Enrique. Il me semble que les résultats dictent les analyses de tous les pays, en football, en politique, en économie, dans les arts. Tu pense qu’un politicien qui ferait augmenter le chômage avec la manière serait réélu ? C’est partout pareil. En Argentine l’enjeu dépasse largement le jeu, et ce weekend les Argentins ont connu l’une des plus tristes journées de l’histoire de leur football avec cette série de Clásicos morts à 0-0, parce que tout le monde a préféré ne pas essayer de gagner plutôt que de prendre le risque de perdre (Week-end du 23-24 Avril, ndlr). En Italie, une grande partie des médias aurait certainement viré Allegri en octobre. Ce que je veux dire, c’est que ce n’est pas parce qu’il y a un défaut d’analyse en France que ce qui se fait chez nos voisins est bien plus avancé… Ce combat entre le résultat et la manière, Bilardo et Menotti, Simeone et Guardiola, Mourinho et Bielsa, j’adore ça au point de pouvoir en parler pendant des heures, mais ce ne sont que des discours. Tout le monde déteste perdre, tout le monde aime gagner, et tout le monde aime gagner avec style. L’enjeu qui se cache derrière tous ces grands mots, c’est de développer une vraie culture du travail. Reconnaître le travail même quand le résultat n’est pas à la clé, ça c’est le plus important. Savoir saluer le boulot de Paco Jémez au Rayo, même quand il prend un 10-0 au Bernabéu, ça c’est important. L’Athletic Bilbao de Bielsa n’a pas gagné un seul titre, mais peu d’équipes ont accompli autant sur la dernière décennie. Il faut le reconnaître. Pareil avec la Fiorentina de Montella, son 3-5-2 élastique, son Borja Valero et son Pizarro. Si Higuain avait marqué son pénalty et que le Chili s’était incliné face à l’Argentine en finale de Copa América en juillet dernier, ça n’aurait rien enlevé à l’immense boulot de Sampaoli et il aurait fallu le reconnaître. Le point commun de ces formations ? Le travail. Le foot a ses mystères et il faut savoir les apprécier, mais dans le foot comme partout ailleurs, ceux qui travaillent plus et surtout plus intelligemment sont ceux qui accomplissent le plus de choses.

En parlant de gagne à tout prix, comment sens tu l’Euro avec Deschamps ? Son 4-3-3, l’absence de Benzema, le rôle de leader que devrait prendre Griezmann. Je le sens bien ! Griezmann a naturellement endossé ce rôle parce qu’il apporte à la fois de la fluidité entre les lignes et de la verticalité, de la possession et du danger, contrôle et vitesse. Benzema a les mêmes caractéristiques mais dans un corps de numéro 9, moins mobile et avec l’obligation de marquer. C’est un luxe d’avoir ce Griezmann pour une sélection qui a si peu de temps pour se préparer, son sens du jeu rend tout le monde meilleur et il défend comme s’il était encore un jeune qui devait gagner sa place. Maintenant comme tout le monde j’attends de savoir si Ben Arfa fera partie de l’aventure. Je suis aussi très heureux du retour de Lass, qui apporte l’expérience et l’assurance qui manquait à ce milieu. Lass, t’as clairement envie de partir à la conquête de l’Europe avec lui. Une limite reste l’utilisation de Pogba, qui semble trop important pour l’équilibre défensif (dans l’esprit de Deschamps) pour pouvoir peser offensivement. Mais cela va peut-être se régler lors de la compétition, il n’en est pas loin. Et puis la limite incorrigible reste l’apport offensif des latéraux, qui pourrait s’avérer insuffisant : Sagna et Evra réalisent encore deux grosses saisons défensivement, et ils méritent vraiment leur place, mais ils n’ont pas de projection et c’est handicapant d’aligner deux latéraux si conservateurs  en même temps, un peu comme City cette saison en C1. Pouvoir compter sur les assauts offensifs d’un Kurzawa, ce serait intéressant. Enfin, il y a de nombreuses inconnues autour de la charnière centrale du fait des blessures et de leur temps de jeu, mais il faut rappeler que la solidité défensive des Bleus dépendra surtout du travail défensif des milieux et attaquants. Avec des joueurs aussi intéressants sur phase défensive, comme Lass, Pogba, Matuidi, Griezmann ou Kante, je ne pense pas que nos adversaires nous voient comme une proie vulnérable.

— Deuxième partie de l’entretien — 

Simeone tactique

Tu as parlé de l’influence espagnole sur le jeu italien, mais l’Italie a énormément influencé le football mondial, que ce soit par le catenaccio, Arrigo Sacchi et la vague d’entraîneur de très haut niveau qui ont succédé. Est ce que ce ne sont pas eux les pionniers du domaine ? Quand je dis que le football italien s’est le plus nourri de l’influence espagnole, c’est relatif, je veux dire que l’Italie a su recevoir certains enseignements des succès espagnols depuis 2008, alors que la France a admiré le Barça sans vraiment essayer de s’en inspirer. Et c’est dingue de parler de cette influence en Italie, parce que l’Italie aurait justement dû devenir le bastion du football direct et de la contre-attaque ! Une sorte de dernier rempart face à tous ces « Croisés » de la possession de balle, à l’image de l’Inter de 2010. D’autant plus qu’en 2008, la sélection de Donadoni n’avait perdu qu’aux tirs aux buts contre l’Espagne d’Aragones, alors qu’Ambrosini était titulaire dans cette équipe… Mais finalement, comme tout le monde, les Italiens aussi se sont mis à regarder de manière inquiète leur possession de balle comme un type qui se croit malade parce qu’il ne mange pas assez de légumes.

Dans leur analyse et leur discours footballistique, les Italiens sont des pionniers parce qu’ils ont intégré depuis des décennies deux piliers essentiels de ce jeu magnifique : d’une, ce n’est pas toujours la meilleure équipe qui gagne à la fin, et de deux, l’équipe la plus organisée s’incline très rarement. Du coup, dans les médias italiens on parle de schémas, systèmes et positionnements tactiques, alors qu’en France le discours se situe plutôt au niveau de « l’analyse » de l’envie et de la motivation des joueurs, ce qui est forcément un point de départ limité pour construire une analyse intéressante.

Quel est ton ressenti sur l’abondance de tacticien qu’il y aura l’année prochaine en Premier League. Les arrivées de Conte, Mourinho, Guardiola avec la présence de Wenger, Klopp, Ranieri, Pochettino et Benitez vont-elles donner une dimension tactique nouvelle pour un championnat qui en manque souvent ? La Premier League aura certainement plus d’intérêt parce qu’elle sera portée par le style de ces personnages, mais je ne suis pas sûr que ça donne une nouvelle dimension tactique. Evidemment, on va tous scruter le mouvement du nouveau Chelsea de Conte, la sophistication du jeu de City et les transitions de Liverpool, mais la nature de ce championnat est faite de telle manière que c’est compliqué de changer. D’une part, ce style de football très rythmé, trop rythmé même, un peu foufou, est largement implanté et représente d’ailleurs une source du « succès télévisuel » de la ligue. Pour faire une comparaison casse-gueule, c’est un peu comme sur FIFA, si t’essayes de mettre en place un jeu de possession très élaboré, même avec toute la volonté du monde, t’as l’impression de jouer contre-nature. D’autre part, tous les entraîneurs qui viennent en Angleterre se mettent à vivre le football différemment. Ils le disent tous, de Mourinho à Mancini en passant par Pellegrini : la pression du résultat n’est pas la même qu’en Espagne ou en Italie parce que les clubs sont financièrement bien plus confortables qu’en Liga ou en Serie A. Arsenal peut se permettre de ne jamais gagner de titre, Liverpool peut se permettre de finir septième et de ne pas jouer la Ligue des Champions, et ce n’est pas un drame. En Italie, l’Inter et le Milan dépendent des sous de la Ligue des Champions, en Espagne le Real et le Barça sont en crise s’ils finissent deuxièmes, en Allemagne le Bayern est interdit de ne pas remporter la Bundesliga. En Angleterre ils ne travaillent pas avec la même pression, et cela semble donc d’autant plus difficile de mener son groupe vers des succès exceptionnels, on l’a bien vu avec Mourinho à Chelsea cette année. D’ailleurs on le voit sur les résultats européens des clubs Anglais, on croirait qu’ils n’ont plus les mêmes standards que leurs voisins. Cela dit, avec des spécimens aussi ambitieux que Pep, Mou et Conte, c’est le meilleur moment pour changer.

Quels sont pour toi aujourd’hui les tacticiens hors pair dans le monde du foot ? Sur les cinq dernières années, je dis Diego Simeone parce que c’est une réussite unique. Quand il arrive à Madrid en décembre 2011, à la veille de Noël, l’Atlético entraîné par Manzano est aussi loin de devenir un champion d’Europe que l’OM de Míchel en décembre dernier, pour situer… Aguero, De Gea et Forlán avaient été vendus, Miranda avait failli sauter de l’effectif par manque de place pour les extracommunautaires, Koke n’existait pas, sauf pour ceux qui regardaient les U20 Espagnols. Et Falcao se faisait siffler par le Calderón. Juanfran avait arraché un nul à la dernière minute au stade de la Route de Lorient en Ligue Europa, pour te dire. Tous ces joueurs, et il doit y en avoir des dizaines, le Cholo les a tous fabriqués avec ses mains. Il a tous les mérites : un formateur qui fait progresser ses joueurs, un motivateur que les joueurs adorent, un recruteur qui fait peu d’erreurs, un tacticien qui remporte toutes ses confrontations directes, et enfin un visionnaire parce qu’il a une réelle vision cohérente du jeu. Mais il n’y a pas que lui, il faut aussi reconnaître qu’il a su bien s’entourer, avec le Mono Burgos, le Profe Ortega, et les autres. Et puis le jeu qu’ils produisent est extraordinaire. Ça respire le cerveau autant que les couilles, à la fois la boxe et les échecs.

Mais c’est loin d’être le seul. Pour tout ce qu’il inspire, je dois aussi citer Bielsa. Ca dépasse même le football. Une telle noblesse, une telle culture du travail, cette obsession de la justice, une telle constance dans la réflexion, et puis une telle élégance dans son expression. Bielsa, il est unique dans ce football de 2016. Il nous rend tous meilleurs. Et je dois aussi mentionner l’immense José Mourinho, même si c’est très différent. J’ai énormément de mal à mettre des mots sur ce qu’il est, ce qu’il représente, ce qu’il a accompli. Je ne pense pas avoir les informations et la capacité d’analyse pour analyser avec certitude sa carrière jusque-là. Je n’arrive pas encore à cerner, j’ai trop peur de me tromper, il peut encore nous surprendre. Il est presque trop grand. Ce Porto sur le toit du monde, l’épopée de l’Inter, ses années de combat face au Barça de Pep… Je trouve qu’on est injustes avec son bilan au Real Madrid. Je parlais tout à l’heure de l’importance de la reconnaissance du travail et ce peu importe le résultat final. Si tu regardes le dénouement de ses deux demi-finales de C1 en 2011 et 2012, entre l’expulsion de Pepe contre le Barça et les tirs aux buts manqués par Cristiano, Kaka et Ramos contre le Bayern, ça te fait réfléchir. Il n’est pas passé loin de remporter deux C1 de plus. Et le sens du travail d’Ancelotti nous l’a confirmé par la suite.

« Zidane ressemble au Leonardo 2011 avec l’Inter »

Dans tous les entraîneurs que tu me cites, il n’y a pas un seul coach français. Est ce que la formation des entraîneurs n’est pas bonne en France ? La France peut être fière des Wenger, Deschamps, Garcia, Puel, Denoueix, non ? Ce que fait Galtier à Saint-Etienne, c’est stable, cohérent et construit sur la durée, aussi. Je ne peux pas me prononcer sur la qualité des formations des entraîneurs en France, je ne les ai pas suivies. Et puis surtout, je ne pense pas que ce soit vraiment les structures qui fassent la différence à ce niveau-là, il me paraît clair que ce sont plutôt les individus. Là on parle de Simeone, Mourinho, Guardiola, ce sont des phénomènes uniques dont les succès dépassent largement la formation ou le passeport. Si Mourinho était Français, le niveau du football français ne serait pas plus élevé pour autant. La preuve, l’immense Helenio Herrera avait suivi une formation française. Il me semble que le succès des entraîneurs n’est pas vraiment une conséquence directe de leur formation. Si tu regardes « l’école » argentine, ils ont presque tous des mentors différents et des méthodes différentes. Chaque grand entraîneur suit une trajectoire unique, une sorte de parcours initiatique. C’est aussi vrai en Espagne, où les chemins empruntés par Guardiola, Emery ou Benitez n’ont rien à voir. En revanche, leur point commun, c’est cette obsession perfectionniste, cet esprit de compétition insurmontable qui les fait voyager à la recherche de leur jeu. Guardiola est parti au Mexique, Wenger au Japon, Emery en Russie, Simeone a connu la lutte pour le maintien en Argentine et en Italie avec Catane. Ce sont des hommes marqués par de fortes expériences dans des contextes difficiles, et je suis convaincu que ça les aide au quotidien. Leur métier, ce n’est pas de dessiner un schéma sur un tableau noir en se basant sur les théories de leur formation.

Wenger Japon

On n’a pas parlé de Zidane, comment ressens-tu son style ? Cela fait à peine quatre mois qu’il a commencé, c’est bien trop tôt. Mais avec son aura, on a toujours envie de croire à l’impossible, c’est presque un réflexe. C’est pour ça que Florentino Pérez a pris le risque de confier le destin de ses galactiques dans les mains d’un entraîneur si peu expérimenté, alors que l’Espagne ne manque pas d’expérience en la matière (Valverde, Emery, Marcelino, etc.) Pour exactement les mêmes raisons, beaucoup de monde était convaincu que l’Argentine allait faire quelque chose en 2010 grâce à l’influence de Maradona. Ce sont des mythes, dès qu’ils ouvrent la bouche on imagine que le vestiaire avale leurs paroles. Et c’est un réflexe normal. Mais Guardiola a mis des années pour se former, Simeone a tout connu en Argentine puis à Catane, Luis Enrique a dû faire ses preuves, même Ancelotti a mis du temps avant de se sentir prêt pour une grosse écurie. La différence, c’est que le passé de Zidane ne lui donne pas le luxe de construire son futur : si Zidane entraîne, il faut que ce soit le Real. Mais il arrive dans une maison aux fondations instables. A part Ancelotti durant quelques mois, personne n’a réussi à utiliser ce milieu Kroos-Modric de manière convaincante. Ce qu’on peut observer, c’est que le choix d’installer Casemiro démontre un certain pragmatisme tactique et du caractère : Zizou ne veut pas plaire, il veut gagner. Et c’est ce qui est fascinant avec ce défi d’entraîneur de Zidane : on dirait qu’après avoir touché l’olympe en tant que joueur, il meurt d’envie de se remettre en danger, de prendre des risques, de brûler pour mieux avancer. Et ça peut se comprendre. Quand tu t’appelles Zinédine Zidane et que tu viens de finir ta carrière, tu dois te dire : « putain mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire maintenant ? » C’est un défi magnifique et c’est tout à son honneur de remettre son nom en jeu. Pour le moment, je trouve que sa demi-saison ressemble beaucoup à celle de Leonardo à l’Inter en 2011, quand il avait lui aussi repris l’équipe de Benitez. Il a le soutien du vestiaire, les individualités brillent à nouveau, mais l’urgence du résultat empêche de poser des fondations pour l’avenir. Les deux équipes sont fondamentalement déséquilibrées mais menées par le même esprit de revanche. La remontée contre Wolfsburg fait penser à celle de l’Inter contre le Bayern. On va voir ce qui va arriver à son Real cette semaine, mais après une remontée extraordinaire en championnat, l’Inter de Leo avait tout perdu en une semaine, en chutant contre Schalke en quart de C1 puis contre le Milan en championnat. L’essentiel, c’est qu’il survive à cette fin de saison et qu’il ait carte blanche pour construire son style la saison prochaine

« Ce qu’a fait Sven Goran Eriksson à la Lazio c’est merveilleux. Beaucoup s’inspirent de lui. »

J‘en reviens à Laurent Blanc, il a une nouvelle fois échoué en quart de finale. Au bout de trois ans, le club n’a pas progressé. Je me souviens que tu avais écris un article sur Gallardo en expliquant que c’était le choix idéal pour le PSG, est ce que tu es toujours de cet avis ? Il ne faut pas oublier que la première saison de Laurent Blanc a fait évoluer le PSG de manière intéressante, avec la mise en place de ce 4-3-3, le fonctionnement du triangle Verratti-Motta-Matuidi, les automatismes entre Ibra et Matuidi, et cette volonté de créer une identité à partir du ballon, au moins jusqu’au quart contre Chelsea. Mais l’évolution s’est arrêtée à ce moment-là, qui sait s’il saura ou s’il aura le temps de lui redonner du souffle. Gallardo, j’avais suggéré et défendu sa candidature pour quatre motifs : l’accord avec identité du projet, sa passion, sa vision du jeu et enfin son intelligence. D’une, c’est un ancien joueur de Ligue 1 et du PSG, ce qui facilite la création d’une identité autour de ce projet qui en a tant besoin. De deux, pour l’avoir vu travailler de près à Buenos Aires en 2014/15, c’est un travailleur passionné dont l’obsession rappelle celle des plus grands : Simeone, Guardiola, Mourinho, Bielsa… Il aime le jeu et sait transmettre son ambition, et ça me paraît essentiel pour que le PSG parvienne à se surpasser lors des grandes soirées européennes. De trois, il vient de connaître deux expériences à forte pression au Nacional et à River, il a su développer du jeu et insister avec une identité précise dans des conditions compliquées, il a fait face à des crises et il est prêt pour l’Europe. De quatre, enfin, c’est un homme intelligent. Mais ça n’est pas le seul. Jorge Sampaoli, José Mourinho ou même Leonardo, ça fait rêver. Tout dépend du prochain projet sportif parisien, si le club souhaite un projet d’un an, trois ans, cinq ans… Officiellement, le club ne cherche pas de nouvel entraîneur.

Dernière question, entre le 4-4-2 de Sacchi, et le 4-3-3 (3-4-3 surtout) de Cruijff, tu votes pour qui ? Aucun des deux. S’il faut choisir un 4-4-2 de l’Italie des années 90, je dirais celui de la Lazio de Sven-Goran Eriksson. Parce que j’étais trop jeune pour Sacchi, d’une part, par esprit de contradiction, clairement aussi, parce qu’Eriksson est Suédois (je suis franco-suédois) et parce qu’un milieu qui peut compter sur Nedved, Verón, Simeone, Stankovic, Sergio Conceição, Almeyda et la fantaisie de Mancini, c’est exceptionnel. Sans parler de Nesta, Mihajlovic, Salas… On en parle peu, mais un grand nombre de joueurs d’Eriksson sont devenus de brillants entraîneurs et ils parlent toujours de ce qu’ils ont appris de lui. C’est un peu un gourou de « l’autre modèle », de la non nécessité de la possession de balle.

Propos recueillis par Justin Teste (@TesteJustin)

Les deux parties de l’entretien à lire sur le site Papinade :

Partie 1 et Partie 2

 

 

Kurt Zouma : « La vie, ça va beaucoup trop vite »

Kurt Zouma So Foot Club

Parti à Chelsea à seulement 19 ans, Kurt Zouma n’a pas tardé à s’imposer en Premier League. Pour sa deuxième saison, l’ex-défenseur des Verts est le troisième joueur le plus utilisé par José Mourinho et Guus Hiddink. Parce que tout va très vite pour lui. Presque trop vite. Par Markus, à Londres

Extraits : 

Et Diego Costa, dans l’intimité du vestiaire, il est comment ? Sur le terrain, il n’est pas là pour se faire des amis. Il est là pour mettre des buts. C’est clair que c’est un joueur qui aime bien mettre la pression sur les défenseurs. Moi, à leur place, je ne sais vraiment pas comment je réagirais. Mais en dehors du football, Diego Costa, il faut être fan de lui! Il est trop gentil, il fait tout le temps rire tout le monde.

Tactiquement, comment analyses-tu la Premier League par rapport à la Ligue 1 ? Le jeu est plus rapide parce qu’ici, en Angleterre, on ne pense pas à défendre de la même façon qu’en France. On pense à défendre, évidemment, mais différemment. En France, il faut défendre et ensuite peut-être attaquer. Ici, il faut faire les deux en même temps. Dès que t’as la balle, c’est une obligation d’aller vers l’avant pour aller marquer. C’est culturel. Tu récupères, tu attaques. Pas le choix.

C’est plus intéressant pour un défenseur, alors ? C’est évident, t’as vu le nombre de buts qu’il y a en Premier League? Il y a beaucoup de buts, c’est fou (cette saison, la moyenne de buts par match en Ligue 1 est de 2,45 contre 2,61 en Premier League, ndlr). Et c’est pour ça que j’adore ce championnat: il se passe toujours quelque chose. Et puis si tu marques, les supporters sont contents. Si tu tacles, les supporters sont contents. Ici, tu fonces sur l’attaquant, tu tacles, et d’un coup, tous les supporters crient ton nom, c’est incroyable. C’est ça, le football anglais.

So Foot Club 19

Tu veux lire l’entretien en entier ? Il est publié dans le superbe So Foot Club numéro 19 (février 2016), que tu peux te procurer ICI et en kiosque.

Entretien Diego Milito – Rivista Undici

Diego Milito - intervista

Entretien publié en italien dans le magazine Rivista Undici (numéro 6), que tu peux te procurer en kiosque en Italie ou ici sur internet.

L’entretien dans son intégralité : lien

Traduction de l’introduction :

Il y a un an, Diego Milito était ce vétéran qui revenait chez lui après dix années de batailles européennes. Flingué par les ligaments du genou gauche un soir de Ligue Europa en février 2013 à San Siro, tout le monde le pensait fini. Tout le monde, sauf lui. Parce qu’il lui restait une mission : « Je devais revenir à la maison, au Racing. Mon rêve, depuis le départ, c’était de finir sous ces couleurs. Et de bien finir. » Un retour pour rien ? Jamais de la vie. El Principe passe l’été à bosser sur son physique – « plus que jamais », dit-il – et se transforme en capitaine, guide et même numéro dix. Dans « un championnat qui court plus qu’il ne pense », le genou tient et le Racing finit miraculeusement champion. Aujourd’hui, des mois après le titre, l’euphorie est retombée mais l’homme reste en mission. Après un asado organisé par le club, le capitaine reste deux heures après tous ses coéquipiers à discuter avec le staff et ses dirigeants à propos du futur du club. C’est seulement quand il passe devant une retransmission de la demi-finale retour de C1 2010 entre son Inter et le Barça de Guardiola que l’émotion prend le dessus sur le sérieux : « Oh, ce match ! Ils ont montré l’aller aussi ? Beaucoup de football, à l’aller… Quel groupe, regardez ça (il nomme tous les joueurs de cette Inter, ndlr). Ce jour-là, si vous saviez ce qu’était ce stade… Un enfer infini. Le match le plus long de ma vie, je n’arrive pas à croire que ça se soit terminé. » Sur le petit téléviseur du bureau du département presse du club, Thiago Motta vient d’être expulsé et on joue la 35ème minute. « Ah, je suis là, regardez. Je joue déjà latéral droit. » A ce moment-là, le numéro 22 intercepte un ballon en position de défenseur. « Et voilà ! Pas mal en latéral droit, non ? Mais ne montrez pas ça au coach, ça va lui donner des idées… J’ai fini avec des crampes, je n’en pouvais plus… » Quelques minutes plus tard, installé dans la tribune latérale du Cilindro, il commence par une question : « il est magnifique, ce stade, non ? ».

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Entretien réalisé par Markus, à Avellaneda 

Undici N6 Verratti

Balcaza : « La lenteur, c’est un talent »

Carlos Balcaza

Depuis près de 50 ans, il forme les meilleurs meneurs de jeu d’Argentine. Arrivé au centre de formation du club d’Argentinos Juniors en 1969, Carlos Balcaza a vu passer Diego Maradona, Sergio Batista, Fernando Redondo, Esteban Cambiasso, Juan Roman Riquelme ou encore Leo Pisculichi. Et alors que le reste du monde a tendance à dénaturer les numéros 10 dans le moule de la vitesse et de l’athlétisme du football moderne, Balcaza répète qu’« en football, un seul joueur qui comprend mieux le jeu que tous les autres peut faire la différence pour toute l’équipe ». Le numéro 10, qui continue à s’épanouir sur les terrains d’entraînement d’Argentinos Juniors. Un club qui demande à ses joueurs de ne pas écouter leurs entraîneurs, et qui demande à ses entraîneurs de ne pas gagner leurs matchs.

Entretien publié le 25/06/2015 sur SOFOOT.com

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Alors, il était comment, le jeune Diego Maradona ? Moi, je suis arrivé en 1969, il y a 46 ans. La première catégorie dont j’ai été responsable, c’est la génération 1958. Maradona, c’est la 1960. On m’a vite mis dans le bain, disons… Mais il n’y avait pas besoin d’avoir vu beaucoup de matchs de football pour voir quelque chose de spécial chez ce gamin. C’était du jamais vu. Il était haut comme ça (il montre la hauteur de ses hanches), donc on s’attendait à voir jouer un enfant, et pourtant il nous a fait voyager…

Comment êtes-vous allé le trouver ? Ça, c’est le mérite de Francisco Cornejo. Et un peu grâce à la chance. Diego avait 8 ans, et était allé accompagner un ami pour un test. Francis n’arrivait pas à croire qu’il n’avait que 8 ans. Et le pire, c’est que Diego n’avait même pas de papier, de carte d’identité ou quoi que ce soit pour prouver son âge ! On a dû attendre quelques jours pour le croire. Il jouait comme un homme, et je pense qu’il jouait comme ça depuis la naissance.

C’est-à-dire ? C’était un nain ! Mais sa façon de poser le pied sur le ballon, de se déplacer, de tout voir avant les autres, de toujours réclamer la balle, c’était surnaturel. Cela ne servait à rien de lui donner des conseils en gueulant depuis le banc de touche, il prenait toujours la bonne décision. Sa maturité footballistique, c’était fou. Il jouait comme un adulte. On ne pouvait que lui donner quelques conseils techniques, le forcer à partir sur son pied droit, le pousser dans le travail. Nous, on l’a laissé grandir tranquille. C’était un super garçon, d’origines sociales très modestes. Il ne demandait rien à personne, à part un ballon tous les jours. Et puis il est parti vite. À 15 ans, il jouait déjà avec les pros. Et pendant 5 saisons, il a été élu meilleur buteur du championnat argentin. 116 buts en 167 matchs pour nous, c’était pas mal pour un numéro 10.

Maradona Argentinos

En quoi cela a-t-il aidé le développement du club ? Le centre de formation a gagné en prestige grâce à deux événements : le phénomène Diego Maradona dans les années 1970 et la victoire en Copa Libertadores en 1985. Mais le premier, c’est Maradona. Vu que Maradona a joué avec l’équipe pro dès ses 15 ans, toute l’Argentine a vu que notre club donnait sa chance aux plus jeunes. Alors, entre Boca et River qui recrutaient beaucoup et Argentinos qui faisait jouer les jeunes, les parents préféraient Argentinos. Toute l’Argentine a vu grandir cette génération des Cebollitas, et forcément, les gens se sont dit « ah, dans ce club, on fait les choses bien pour les jeunes » et ils ont commencé à vouloir venir ici. Avant, on avait trois catégories et cinq ballons, et paradoxalement, on sortait plus de bons joueurs. Maintenant, il faut avoir tout ça (il montre d’un grand geste le centre d’entraînement) pour les faire venir, sinon ils vont ailleurs…

Et alors, comment avez-vous fait pour récupérer les meilleurs jeunes argentins avant que Boca et River ne mettent la main dessus ? Le recrutement a longtemps été dopé par notre partenariat avec le Club Parque, un petit club local qui repérait et entraînait des gamins de 5 à 9 ans. Là-bas, il y avait des recruteurs qui voyageaient dans toute la région et même dans tout le pays. On les formait là-bas, puis ils venaient au centre d’Argentinos. Le père de Checho Batista, José Batista, a eu un grand rôle à jouer durant toutes ces années. Mais en 1997, c’est Boca qui a réussi à récupérer cette filiation, en subventionnant le Club Parque. C’est vrai que, par la suite, on a connu des années difficiles, mais on a su démontrer qu’on ne dépendait pas uniquement du recrutement des jeunes. En fait, je pense que la mystique de notre centre a survécu grâce à notre philosophie d’entraînement : le droit à l’erreur, le jeu en priorité et le respect du talent naturel.

Y a-t-il une uniformisation des systèmes de jeu pour toutes les catégories chez Argentinos, comme au Barça ? Non, ici il n’y a pas de système généralisé pour chaque catégorie. On préfère donner cette liberté à l’entraîneur, parce qu’on pense que durant leur carrière professionnelle, les joueurs devront savoir s’adapter à tous les types de football. Mais cela n’empêche pas d’exiger du beau jeu. En revanche, dès qu’un numéro 10 joue dans une catégorie, on le met en valeur dans notre système de jeu. Ce poste a tendance à disparaître, donc il faut en profiter. C’est une priorité. On pense que ça reste le poste qui crée le plus de volume de jeu et le plus d’actions, avec le numéro 5 devant la défense (en Argentine, le 5 est l’équivalent du 6 en France). Cela peut paraître idiot, mais en football, un seul joueur qui comprend mieux le jeu que tous les autres peut faire la différence pour toute l’équipe. Est-ce que c’est vrai dans d’autres sports ? Aucune idée. Mais quand tu comprends ça, tu comprends qu’il faut prendre soin du talent, le laisser grandir, lui donner une personnalité pour survivre.

Cela veut dire quoi exactement, la personnalité d’un footballeur ? Batista paraissait lent sur le terrain, mais dans la tête, il était plus rapide que tous les autres. À la place de se forcer dans la salle de musculation pour transformer son jeu, il avait accepté sa lenteur pour l’utiliser dans le sens du collectif, et développé un meilleur sens du jeu. Cambiasso, c’était pareil. Redondo, idem. Le point commun de tous ces joueurs formés à Argentinos Juniors, c’est leur capacité à penser le jeu, à savoir ce qu’ils font, à comprendre les mécanismes du collectif. Ils n’ont pas une simple position, ils ont un rôle qu’ils épousent. C’est ça, avoir de la personnalité sur le terrain : prendre le recul nécessaire pour comprendre le jeu et ta place au sein du jeu.

En France, on connaît bien Sorín… Ah, Juan Pablo, il a une vraie histoire ici. Aujourd’hui, il travaille pour la télé, il écrit. Cela ne m’étonne pas du tout. À 14 ans, je me souviens qu’on était allés jouer un tournoi dans l’intérieur du pays. La veille d’un match, je fais le tour des chambres. Le seul qui avait des bouquins sur sa table de chevet, c’était Sorín. Je me souviens de quand il avait été repéré. On jouait sur le terrain annexe de River qui était juste à côté du stade le Monumental. L’équipe première de River s’entraînait juste avant notre match, et le staff était resté pour regarder notre match. Les mecs n’avaient que 14 ans, hein. Le coach, c’était Passarella. Au bout de quelques minutes, il vient me voir. « C’est qui le 13, là ? » Quatre ans plus tard, Sorín signe à River. Ils n’avaient pas arrêté de garder un œil sur lui, mais ils savaient bien qu’il allait se développer correctement ici.

En quinze ans, le football et la vie des footballeurs ont beaucoup évolué. Cela se ressent chez les jeunes ? Les jeunes ont toujours été confrontés à des problèmes. Dans les années 1970, c’était pareil. À cet âge-là, cela va très vite. Ils ne viennent pas tous du même milieu, mais certains peuvent tomber dans la drogue, la violence… Ou même avoir une copine. Ah, la copine, si elle n’aime pas le foot, ça complique tout. Les Argentins sont des romantiques… Mais le milieu ne veut pas dire grand-chose. Riquelme devait se taper trois bus collectifs différents pour arriver à l’entraînement tous les matins. Redondo, il vient d’une famille aisée, cultivée, mais pareil, il prenait le bus pour ne rater aucun entraînement. Il était toujours là, peu importe ce que sa famille avait prévu…

Est-ce que la passion du jeu disparaît chez les jeunes d’aujourd’hui ? Elle ne disparaît pas, elle change. Le jeu a changé, l’époque aussi. Donc c’est normal. Avant, quand tu entrais dans un vestiaire, il y avait un silence total. Aujourd’hui, cela papote. Les joueurs se montrent des vidéos sur leur téléphone, ils discutent des soirées, des filles, de tatouages, mais peu de football. Avant, je pense que le football était plus une façon de vivre. Aujourd’hui, les jeunes pensent en termes de contrats et d’argent plutôt qu’en termes de minutes de jeu et de place en équipe première. Il n’y a aucun doute là-dessus. C’est triste, mais il faut l’accepter, cela ne sert à rien de combattre les changements d’époque. Entre Maradona et Messi, tout a changé. Cornejo, qui par la suite a continué à fréquenter Maradona, racontait toujours cette anecdote pour démontrer l’amour du ballon de Diego : « Si Diego est à une soirée en costume blanc, et qu’un ballon sale est lancé sur la piste de danse, tu peux être sûr qu’il va faire un contrôle de la poitrine. » (rires)

Que cherchent les recruteurs aujourd’hui ? Je pense vraiment que la grande majorité des jeunes sont d’abord ici parce que ça les amuse, de jouer au football. Ils aiment ça, ils aiment se lever à 6h du mat’, prendre un bus d’une heure et venir taper dans le ballon. Ils aiment cette vie, c’est un fait. Ensuite, en plus de jouer, il y en a qui aiment vraiment s’entraîner, qui le font avec soin. Et puis, tu vois qu’il y en a certains qui se montrent prêts à porter cette responsabilité de devenir footballeur professionnel. Car c’est une vraie responsabilité, il ne faut pas croire que c’est facile ! Généralement, dès les 15-16 ans, on a une idée de ceux qui peuvent aller très loin, parce que leur personnalité se révèle. Mais cela implique beaucoup de choses, de sacrifices, de discipline. Tous les week-ends, on voit dans les gradins des mecs du FC Barcelone avec des cahiers, ils prennent des notes, connaissent les noms de tous les joueurs, leurs caractéristiques. Mais derrière, ils s’intéressent surtout à l’entourage du gamin, à sa maturité, à sa force de caractère. C’est ça qui fait la différence.

La personnalité compte plus que le talent ? Le talent a besoin de personnalité pour grandir. C’est comme ça qu’il se nourrit. Parce que même si le talent est là, il doit toujours se démontrer sur le terrain chaque dimanche. Toi, moi, n’importe quel joueur qui a joué en jeunes a déjà mis des buts magnifiques. Ça arrive, si t’as un peu de talent. La différence se fait chez ceux qui arrivent à les mettre tous les week-ends. Dans ce sens-là, le football est une permanente remise en question. Et il faut être fort dans la tête pour continuer à travailler même lorsque tu écrases déjà ta catégorie, aller jouer chez les plus âgés, etc. Cette personnalité, elle sert à protéger le talent. Je te donne un exemple. Si un entraîneur disait à Riquelme qu’il avait besoin de courir sur le côté pour récupérer plus de ballons, qu’est-ce qu’il faisait ? Est-ce qu’il écoutait son entraîneur ? Non. Quand tu as la personnalité suffisante pour te connaître et connaître le jeu, tu fais ce que tu sais faire de mieux, pas ce qu’on te demande de faire. Il ne s’agit pas de désobéir, mais de jouer sur ses points forts plutôt que d’essayer de gommer ses défauts. Ensuite, Riquelme lui répondait que si l’entraîneur avait besoin de quelqu’un pour courir sur le côté, il valait mieux demander à quelqu’un d’autre.

Il ne faut pas toujours écouter son entraîneur, alors ? Prenons un autre joueur. Fernando Redondo, lui, il avait une classe extraordinaire. Il était gaucher, très grand, fort. Du coup, un jour, on avait pensé qu’il pourrait aussi jouer défenseur central. Au milieu d’un match d’entraînement, je lui dis : « Eh, Loco, descends d’un cran et joue libéro. » Je ne sais pas pourquoi, il n’était pas particulièrement foufou comme gamin, mais il tenait à ce surnom, « El Loco ». Bref, vu qu’il est éduqué, il ne dit rien et accepte de jouer derrière. Il fait ce qu’il a à faire. Après le match, je vais me doucher, et quelqu’un vient toquer à la porte. Je vais ouvrir, et là, Fernando me dit : « Eh, qu’on soit clair, moi, je joue milieu défensif et c’est tout, hein. » Je l’ai rassuré : « Bien sûr, pas d’inquiétude. » C’est vrai qu’il y a une infime différence entre ces joueurs de grande personnalité et les joueurs moyens qui se prennent pour des cracks et n’en font qu’à leur tête. Mais entre les deux, le talent fait la différence. Le problème, c’est quand une décision tactique idiote dénature le talent d’un joueur créatif.

Redondo balcaza

Alors, est-ce que le numéro 10 est en train de disparaître ? Je reste persuadé que c’est un rôle naturel dans le football, donc les joueurs continuent à jouer comme ça, comme le frère de Riquelme par exemple. Sebastian, il sait construire le jeu, il a une bonne frappe, il est habitué à être sous pression près du but. Mais le football a changé, et les systèmes actuels font que l’on accorde plus d’importance à la vitesse, l’accélération et les changements de rythme qu’à la vision du jeu ou la pause. Tu vas sur internet, tu tapes « préparation physique » ou cherches des exercices d’entraînement de phase offensive, et tu trouves facilement ce qu’il se fait partout. Par exemple, cet exercice à quatre ou cinq contre deux où l’attaque est en supériorité numérique, ça entraîne quoi ? La vitesse des ailiers ? À force, tu dénatures certains joueurs. Plus ils doivent aller vite, moins ils apprennent à développer d’autres talents. Si un milieu offensif se retrouve en supériorité numérique, on espère bien qu’il saura trouver la solution. Mais ce qu’on veut, c’est l’entraîner à trouver des solutions là où elles n’existent pas, en infériorité numérique.

C’est la vitesse qui tue le numéro 10 ? Il y a de moins en moins de numéros 10 parce que le numéro 10 est rejeté. Trop petit, trop lent. Je ne dis pas que Maradona aurait été rejeté aujourd’hui, hein. Mais Riquelme l’a été. À 13 ans, il n’avait rien d’un Maradona, mais avec ce talent, sa personnalité et son éthique de travail, il est devenu un Riquelme. C’est possible que l’Argentine soit passée à côté de très nombreux Riquelme. Parce qu’ils étaient trop lents à 13 ans, t’imagines ? Le talent, ça se perçoit ou ça se rate. Quand tu n’as que quelques minutes pour observer un joueur, tu peux toujours te tromper. Il peut jouer contre un adversaire plus grand et être en difficulté, il peut être dans un mauvais jour. Mais en une prise de balle, parfois, tu vois la différence. En fait, tu vois le joueur qu’il peut devenir à 20 ans. C’est ça qui nous intéresse. Et ce n’est pas un hasard si Argentinos s’est transformé en une usine à former des créateurs de jeu. C’est parce qu’ils ont grandi dans un cadre où ils avaient le temps et l’opportunité de se tromper. Et on apprend plus vite comme ça qu’en gagnant des championnats par la force ou le physique. On forme à jouer, non pas à gagner.

Riquelme, il est né numéro 10 ? Chez nous, Riquelme était un petit mec. Au départ, il tenait tellement à jouer numéro 10 qu’on insistait, mais c’était une erreur. Il était trop petit, il ne tenait pas la balle en pivot. Il voulait absolument jouer enganche, mais dos au but, il se faisait bouffer. Son père venait me voir après l’entraînement, et me disait : « Allez, laisse le partir dans un autre club, je veux qu’il s’amuse et qu’il joue où il veut. » Et je lui répondais : « Non, je veux le garder, il compte pour nous, mais je ne peux pas t’assurer qu’il sera titulaire dès cette saison. » Il a attendu. Un jour, j’ai eu l’idée de le faire jouer au poste de numéro 5, devant la défense. Je lui ai dit de courir après son adversaire, de lui prendre la balle et de s’amuser. Et c’est comme ça qu’il s’est mis à construire le jeu, au départ de l’action, un peu comme Pirlo aujourd’hui. Avec sa vision du jeu, il s’est vite fait remarquer.

Et alors, un grand joueur, ça peut se rater ? C’est ce qui fait la force d’Argentinos Juniors. Nous, par rapport aux grands clubs d’Argentine, on peut se permettre de se tromper. Argentinos a souvent fait ça : récupérer des joueurs laissés libres à 13 ans parce qu’ils étaient trop petits. Les autres clubs, comme Boca ou River, ils veulent gagner toutes les divisions inférieures. Alors ils prennent des joueurs grands pour leur âge. Nous, on s’en fout. On les attend. On forme des futurs joueurs, pas des équipes de moins de 13 ans. Cette lenteur, cette pause, c’est un talent. Si tu ne l’as pas, tu ne peux pas l’apprendre. En revanche, de nombreux joueurs l’ont et la perdent. C’est ce qui a failli arriver avec Riquelme. Quand je l’ai vu jouer, il a attiré mon attention par sa lenteur. C’est quelque chose d’unique. Dans un football toujours plus rapide, le type était lent avec les pieds, mais sa vitesse mentale était si rapide qu’il voyait les actions avant tout le monde.

Propos recueillis par Markus, à Buenos Aires

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Zielinski : « Le système, c’est le moins important »

Ruso Zielinski tactica

Diego Simeone ? Tata Martino ? Alejandro Sabella ? Et si le meilleur entraîneur argentin des dernières années était Ricardo Zielinski, alias le Russe ? Depuis 2011, le barbu costaud aux airs plutôt slaves que latins a fait des Piratas de Belgrano la sensation de la première division argentine. Une ascension provinciale qui cache l’organisation d’un club sérieux au pays de l’éphémère et des raccourcis, mais qui a surtout révélé Zielinski. Un entraîneur de football au chemin cabossé, qui a longtemps vécu de son bar plus que de son tableau noir, et qui a des choses à dire.

Le barrage Belgrano contre River en 2011, c’était un peu les pirates contre l’empire, non ? Et il paraît que l’empire n’a pas tout fait dans les règles… La veille du match retour à Buenos Aires, entre 200 et 300 supporters de River ont manifesté devant notre hôtel pour nous empêcher de dormir. Quelques-uns avaient même réservé des chambres dans l’hôtel et ont pu balancer des fumigènes dans les couloirs des chambres. Ils l’ont fait deux fois en plein milieu de la nuit et il a fallu tout évacuer et descendre dans le lobby. Et dans ces situations, tu dois descendre par les escaliers… On était là, en caleçon, à aider les personnes âgées… Mais bon, on savait que ça allait arriver. On n’a pas donné beaucoup d’importance à cette histoire. Et puis, je viens d’Isla Maciel (quartier populaire du Sud de Buenos Aires, ndlr), ils n’allaient pas m’intimider avec ça…

D’où est sorti Belgrano ? En 2001, le club a fait faillite (une dette de 20 millions de pesos, ndlr) et le club a été repris par Armand Pérez en 2005. Le président l’a sorti de ses problèmes en payant la dette du club progressivement, en 5 ans. Moi, je suis arrivé fin 2010, et institutionnellement, le club était déjà remis sur le droit chemin. Je suis arrivé dans une structure très fonctionnelle, et c’est ce qui m’a séduit. Mais sportivement, ça n’allait pas (trois saisons et demie d’affilée en seconde division, ndlr). Avec mon staff, on a eu de la chance, parce qu’on a immédiatement mis le sportif au niveau de l’institutionnel. On est remonté en première division dès la première saison, et avec la vente de Franco Vázquez à Palerme et d’un autre garçon, on a pu acheter un terrain pour construire ce centre d’entraînement. Tout est allé très vite, mais avec de belles bases, pas à pas.

Quels sont les mérites du président Armando Pérez ? Tout part de lui. Avec l’argent encaissé par les ventes, n’importe quel autre président aurait racheté de nouveaux joueurs, pris des risques, cédé à la pression populaire pour ramener des « renforts ». Mais pas lui. Il s’est dit qu’un centre de formation de qualité nous rapporterait de futures belles ventes. Et aujourd’hui, pour le sérieux de ses dirigeants, sa structure et son centre d’entraînement, je n’ai pas peur de dire que Belgrano fait partie des cinq meilleurs clubs d’Argentine. Le budget compte, mais l’intelligence aussi. Quand un club travaille pour réussir, la réussite n’est plus une surprise.

Quelle est la clé pour que le centre de formation fasse partie du projet sportif de l’équipe première ? C’est une question d’harmonie. Cela ne passe pas seulement par les joueurs, mais tout ce petit monde qui les entoure. Et les jeunes en font partie. Nous, pour des questions naturelles, on privilégie toujours les jeunes du club plutôt que le marché extérieur. Et c’est un cercle vertueux. Les jeunes voient que Belgrano donne sa chance aux jeunes, et donc les meilleurs jeunes veulent venir ici. C’est un long processus. Cela fait quatre ans qu’on est dedans. Fondamentalement, ce sont des messages envoyés à l’extérieur. C’est ce qui est arrivé avec Argentinos Juniors : ils ont formé Maradona et l’ont fait débuter à 15 ans en équipe première, et pendant les trente années suivantes, tous les jeunes ont voulu aller là-bas (Redondo, Riquelme, Cambiasso, Sorín, entre autres, ndlr). À une autre époque, on n’avait pas ça. Les équipes de Buenos Aires avaient les meilleurs joueurs de Córdoba. C’est une tendance qu’il faut lancer, pour donner envie aux joueurs de venir et transmettre du sérieux. Rosario et Córdoba sont des viviers exceptionnels, mais avant, ils allaient tous à Buenos Aires. Dans le futur, les fruits seront récoltés. Aujourd’hui, si un Javier Pastore ou un Pablo Aimar traîne quelque part dans les rues de Córdoba, on peut espérer qu’il viendra toquer à la porte de Belgrano pour se former, à la place de rejoindre la capitale.

Et que manque-t-il aux autres clubs pour reproduire ce schéma ? De la patience. Nous, on a lancé notre processus d’équipes de jeunes il y a quatre ans, et on a des résultats. Donc c’est très bien. Mais parfois, tu fais tous les efforts du monde dans le bon sens, et ça ne vient pas tout de suite. Si tu veux faire jouer des jeunes, il faut être sûr de toi et de tes idées, hein… Mais les gens n’ont pas de patience. Au mercato, t’as des équipes qui dépensent 1000, et d’autres qui dépensent 10. Le problème, c’est qu’à l’heure de juger le travail de chaque staff, personne ne se souvient de ces conditions de départ. Au milieu de la saison, tout le monde a déjà oublié si tu as pu dépenser beaucoup, si tu as dû vendre tes meilleurs joueurs, si tu joues avec des joueurs de la réserve, etc. Et je ne parle pas des blessés, hein, parce que là, j’estime que la responsabilité repose sur les épaules du staff.

Vous avez toujours su que vous alliez entraîner ? Je me suis blessé assez jeune (sur un duel avec un autre gaillard : Sergio Batista, ndlr) et j’ai réalisé à ce moment-là que je n’atteindrais pas le niveau que je souhaitais en tant que joueur. Alors, je me suis mis à m’intéresser à ce que faisaient mes entraîneurs. Très tôt, j’ai pris des notes sur les exercices, je me mettais à voir des choses que les autres joueurs ne voyaient pas. C’est une question d’attention, rien de sorcier. Et c’est comme ça que j’ai commencé. Mais bon, ça ne m’a pas évité de débuter dans la catégorie la plus basse du football argentin, où j’ai dû gagner, gagner et gagner. Dans ces divisions, soit tu gagnes et tu montes, soit tu ne changes jamais de division. C’est une constante en Argentine. Tu dois être champion pour changer de division. Ou alors, t’es un Simeone.

C’est-à-dire ? Regarde les entraîneurs d’Amérique latine qui partent entraîner en Europe. Ils partent grâce à leur image, pas vraiment pour leurs mérites en tant qu’entraîneur. J’ai énormément de respect pour le superbe travail de Diego Simeone, mais il n’a pas été engagé par Chelsea : il a été engagé par l’Atlético parce qu’il connaissait les gens et qu’il avait laissé une super image là-bas lorsqu’il jouait au club. Il n’y a pas beaucoup de secrets dans le football. Moi, vu que je n’avais pas un nom assez gros pour débuter en Primera, donc j’ai dû commencer dans la C. Et il a fallu gagner beaucoup pour monter. Le système est comme ça.

On a beaucoup parlé de Belgrano comme d’une machine efficace à gagner des points. C’est quoi, le style Zielinski ? Le style n’est pas donné par un entraîneur, mais par les joueurs. Si seulement t’as des joueurs de niveau, le style peut varier. Dans ce sens-là, il faut être assez intelligent pour ne pas tomber dans la prétention et savoir comment les joueurs que t’as à disposition peuvent jouer. Il ne suffit pas de jouer en 4-2-3-1 pour jouer comme le Real Madrid. Il faut les joueurs, sinon je ne te dis pas ce qui va se passer… (rires) Les gens pensent qu’en copiant un système, tu vas bien jouer. Mais un système, ça peut s’analyser, ça ne peut pas se copier. En ce qui concerne nos équipes, elles ont toujours été dures, difficiles à jouer, inconfortables pour les adversaires. Mais ça, ce n’est pas un style. C’est un état d’esprit.

Et le système de jeu, ça n’est pas important ? Le système, c’est le moins important. Tous les systèmes ont été champions, tous les systèmes ont été relégués. L’important, c’est les joueurs, toujours. Donc l’entraîneur, il doit avant tout savoir interpréter. De quoi a-t-il besoin ? Trois attaquants ? Et si t’en as pas ? Et deux lignes de 4 ? Oui, mais si tu n’as pas d’ailiers ? Et deux attaquants ? Tout dépend des joueurs. Or, les joueurs ont une essence, meilleure ou pire. Ils sont modifiables, mais l’essence ne se modifie pas : un joueur peut devenir plus ou moins ordonné et discipliné tactiquement, mais l’intelligence de jeu, la lecture du jeu, elle est naturelle. J’aimerais avoir des joueurs qui savent résoudre les situations en pensant sur le terrain, mais par nécessité économique, on ne peut pas acheter de joueurs d’élite. Donc les équipes comme Belgrano, au budget très faible, ne s’appuient pas sur un seul joueur, mais sur un ensemble.

Zielinski joueur

Qu’est-ce qu’apporte un entraîneur, alors ? Aujourd’hui, tu ne peux pas te baser sur un seul point fort. Entraîner, c’est un tout. Les détails font que tout marche bien ou mal. Si tu te trompes sur un détail, tu peux tout faire tomber. Rien n’est plus important que le reste. Ce que j’essaye de faire vraiment, pour que les joueurs et les gens donnent le meilleur d’eux-mêmes, c’est de faire en sorte que tout le monde soit heureux et travaille convenablement dans une belle ambiance. Ça part de la star de l’équipe première au premier employé du centre d’entraînement. Et puis, il y a l’entourage, tous ces gens que les joueurs croisent. Certains ne donnent pas assez d’importance à l’entourage, mais c’est primordial. Cela rejoint ce qu’on disait tout à l’heure sur les succès du centre de formation. Et ensuite, seulement après, sur la tactique, tu peux faire des erreurs. Mais tu dois créer un contexte positif. C’est la clé. Et pour ça, deux qualités me paraissent essentielles : la simplicité et le fait de savoir tirer le meilleur de chaque joueur. Surtout quand t’entraînes dans l’austérité, et non dans l’abondance.

T’as des exemples ? J‘en ai discuté avec Paolo Montero, l’ex-Uruguayen de la Juve, à propos d’Ancelotti et de Lippi. Il nous avait raconté une histoire. À Turin, Lippi avait préparé un entraînement, et ça n’avait pas du tout marché. Apparemment, c’était une histoire de positionnement du latéral par rapport à ses milieux. Lippi était convaincu de son idée, et il insistait pour que les joueurs reproduisent son schéma. Puis, après autant d’essais que d’échecs, Lippi arrête l’entraînement et demande à Ciro Ferrara ce qu’il pense de la nouveauté. D’après Montero, Ferrara lui a dit pourquoi ça ne marchait pas, et lui a donné une autre idée. Ça a marché, et Lippi a fait en sorte d’entraîner cette phase de jeu d’après les concepts de son joueur. Il faut avoir une grandeur fantastique et une autorité énorme pour être capable de faire ça devant tout un groupe.

On t’a longtemps catalogué comme un entraîneur de seconde division, non ? Je n’ai jamais vécu du football, jusqu’à très récemment. Durant toute ma carrière, j’ai toujours dû faire des petits investissements à droite à gauche pour aider. Je faisais de l’entrepreneuriat familial, quoi. Je tenais un bar à Lanus, par exemple. À l’époque, il fallait payer cher le câble pour pouvoir voir les matchs, tout le monde n’en avait pas les moyens, donc tous les bars étaient des mini-stades. C’était bien, pour voir les matchs. Aujourd’hui, c’est différent avec le programme Futbol para todos (tous les matchs de football argentins sont retransmis sur une chaîne publique, ndlr). Bref, ce que je veux dire, c’est que malgré cette vie différente, je n’étais pas un moins bon entraîneur qu’aujourd’hui. Il n’y a pas d’entraîneurs de première division et d’entraîneurs de seconde division. Pour moi, il y a des bons entraîneurs et des mauvais entraîneurs. C’est comme les journalistes. Ce n’est pas parce que tu travailles pour un grand média que tu es un meilleur journaliste qu’un type qui bosse pour une radio locale. Ce n’est pas où tu exerces ton métier qui importe, c’est comment. Pareil avec les coachs.

Et dans ce bar, tu regardais plus particulièrement les matchs de quelle équipe ? San Lorenzo. C’est l’équipe la plus grande d’Amérique. Mais oui, je sais, ils ont mis un siècle à le rendre officiel… (rires)

Qu’est-ce que t’a apporté cette expérience dans les divisions inférieures ? Tu apprends toujours plus des erreurs que des bons choix. Alors forcément, imagine en 15 ans…

Comment va le football argentin ? Le football argentin a des points forts, et le premier est que son championnat est une source inépuisable de générateurs de talents. Le point faible, c’est que ces talents s’en vont très vite, et reviennent très tard. Il y a un écart générationnel entre ceux qui naissent et ceux qui meurent ici. Prenons l’exemple de Franco Vázquez… Il a pris du temps pour s’adapter au football européen. Mais c’est parfaitement normal. En réalité, même ici, sous notre direction, il n’était pas tout le temps titulaire, il alternait. Mais la vente est allée vite. Il a fait une super saison, et ça a suffi pour convaincre Palerme. C’est pareil pour tous les joueurs sud-américains qui partent en Europe, ils ont trois équations à résoudre de façon immédiate : une question mentale de bien-être, une question physique de mise à niveau disciplinaire au niveau des entraînements et de l’alimentation, et une question footballistique liée à la compréhension d’un nouveau championnat, sans parler des nouveaux coéquipiers, d’un nouvel entraîneur. Et donc presque personne ne peut assimiler tout cela si rapidement, surtout lorsqu’ils ne sont pas prêts. Il leur manque quelques minutes au four, quoi.

Ça n’a pas toujours été comme ça ? Avant, on arrivait en première division à 24 ans. Eux, ils partent à dix mille kilomètres de leurs repères avec peu de matchs joués, peu d’expérience, et le processus d’adaptation en Europe n’est pas facile. Ils sont confrontés aux meilleurs joueurs au monde. Ils ne sont pas bien « cuits ». Vázquez s’est mis à bien jouer seulement l’an passé en Serie B, après avoir eu des difficultés en Serie A et en Liga avec le Rayo. Dans quelques clubs européens, tu joues un ou deux matchs, ça ne marche pas trop et un nouveau joueur est acheté. Vivre en Europe n’est pas évident. C’est un autre continent, pas de famille, pas de maison. Et puis c’est des gamins à 20 ou 21 ans. Leur copine leur manque… La femme, c’est primordial pour un joueur de football.

Comment juger le niveau du championnat argentin, alors ? Pour moi, ça reste l’un des cinq ou six championnats les plus compétitifs au monde, en ce qui concerne le défi qu’il représente pour les entraîneurs. Regarde, on a fini deux fois deuxième ces dernières années (en 2011 et 2012, ndlr). Une fois à égalité avec le Racing de Diego Simeone, et une autre à égalité avec le Newell’s de Tata Martino. Deux des meilleurs entraîneurs au monde, non ? En Europe, c’est un peu plus facile au niveau de la compétition. Ici, les entraîneurs doivent avoir énormément de qualités pour réussir, parce qu’en plus des aléas du football et de l’adversaire, tu dois assembler une équipe avec un matériel qui n’est pas le même qu’en Europe. Il faut des capacités pour créer, pour construire… et aussi pour détruire… (clin d’œil)

Tu regardes beaucoup de football européen ? Bien sûr. Ici, on regarde combien de matchs tous les week-ends, les gars ? 15, 20, 30 matchs ? La Serie A, la Bundesliga, la Premier et la Liga. Tout ce qui passe, quoi. Le club a des observateurs et des analystes de vidéos, mais pour nous, le staff, c’est une question personnelle. On ne peut pas s’en passer. On vient ici le week-end et on travaille en regardant des matchs de football.

À quel entraîneur t’identifies-tu le plus ? Celui que j’aime le plus, c’est Mourinho, même s’il a fait quelques trucs qui ne m’ont pas plu ces dernières années. Mais généralement, chaque entraîneur essaye de prendre des éléments de chaque grand technicien. Ancelotti, ça c’est un entraîneur que j’admire. Pas forcément pour son jeu, mais pour sa simplicité. Dans cette profession, il faut savoir être le plus simple possible, et attention hein, c’est très compliqué d’être simple dans tous les secteurs du métier d’entraîneur. Et j’ai l’impression qu’Ancelotti est un as de la simplicité. Comme Carlos Bianchi l’a été en Argentine.

T’aimerais entraîner en Europe ? Oui, bien sûr. Ce serait super. N’importe quel professionnel a envie d’aller toujours plus loin. Mais si ça n’arrive jamais, ce n’est pas la fin du monde.

Markus, à Cordoba (Argentine)

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Article publié le 25/06/2015 sur SOFOOT.com

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