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Les Leçons Tactiques de PSG-Manchester United

Sous le rythme des chants incessants d’un Parc des Princes désenchanté, l’opportunisme calculateur du Manchester United de Solskjær s’est vu offrir sa qualification au terme d’un scénario aussi arbitraire qu’invraisemblable. Dominateur dans le jeu, le Paris Saint-Germain de Thomas Tuchel a livré une prestation qui invite à explorer la frontière qui sépare et réunit les influences de la maîtrise tactique et de la gestion mentale au cours d’un match de football. Analyse.

Malédiction : état de malheur inéluctable qui semble imposé par une divinité, un sort maléfique, jeté sur un individu ou une communauté, ou le destin.
Désillusion : sentiment produit lorsqu’un individu se rend compte que la réalité est différente de ce qu’il avait imaginé, et ce, au terme d’un processus détruisant progressivement une illusion.

Ce jeudi matin, le peuple parisien se réveille d’un effroyable cauchemar, noyé sous les mains cruelles de ces deux concepts qui partagent le quotidien de la souffrance du supporter de football. Comment analyser le processus du jeu quand il se résout à laisser l’arbitraire décider du résultat final ?

Il y a trois semaines, l’escouade de Thomas Tuchel revenait d’Old Trafford avec un triple trésor. D’une part, une performance tactique digne de ce stade de la compétition, avec une gestion mûre du rythme de la rencontre, un but sur coup de pied arrêté, comme les grands, et un autre but sur une action accomplie, comme les grandioses. D’autre part, Paris semblait avoir vaincu son duel contre la peur de l’Europe, en allant jouer sa propre partition à l’extérieur. Enfin, le tout était couronné par un résultat autoritaire : 0-2.

Le plan de jeu de Tuchel

Contre Naples, Paris ne pouvait pas perdre. Contre Liverpool, Paris devait gagner. Hier soir, pour la première fois, la formation de Thomas Tuchel avait le luxe de choisir son match. Par respect pour l’identité offensive du club, par éthique de travail pour aller dans le sens des huit mois de travail réalisés par le staff et le groupe jusque-là, ou par principe esthétique – « ma philosophie est esthétique, et l’esthétique appliquée au football, c’est le contrôle du ballon, le rythme, l’attaque à chaque minute » –, Paris fait le choix de « jouer son jeu » . Tuchel déploie donc le 3-4-2-1 du match aller, pour contrôler la possession et dominer la rencontre, qui retrouve la forme d’un 4-4-2 en phase sans ballon.

Le plan de jeu de Solskjær

N’ayant pas les footballeurs ni les idées pour prendre la direction du scénario, Ole Gunnar Solskjær fait le choix de l’organisation, de la patience et de la réaction. Deux objectifs : marquer vite, et survivre jusqu’aux dix dernières minutes. En l’absence de son meneur Pogba, du métronome Matić, de l’équilibriste Herrera, de l’énergie verticale de Lingard et des différences individuelles de Martial – c’est-à-dire les éléments qui ont construit l’animation offensive mancunienne de ces trois derniers mois –, le Norvégien s’en remet à un 4-4-2 à plat classique. Une formation que l’Europe pourra observer uniquement en phase sans ballon, d’ailleurs, puisque l’équipe anglaise n’est pas venue pour jouer avec. L’audace. Éric Bailly se place en arrière droit et pousse Ashley Young en position de lanceur de contres sur le côté droit. Le milieu est complété par des remplaçants : Fred, McTominay et Pereira. Devant, Lukaku et Rashford ont la mission de transformer des cailloux en bijoux.

Le processus et le résultat

Moqueur, le jeu semble adorer nous faire croire à ses raisons avant de rompre brutalement nos illusions. Tout-puissant et infini, le football aime remettre en question notre entendement. Ici, heureusement, le défi est seulement de raconter et de (tenter de) comprendre la descente aux enfers parisienne.

Relisons l’entraîneur espagnol Juanma Lillo dans The Blizzard : « Vous ne pouvez valider un procédé à travers ses résultats. L’être humain a tendance à vénérer ce qui se finit bien, pas ce qui a été bien fait. On critique ce qui finit mal, et pas ce qui a été mal fait. (…) Le même procédé peut avoir des conséquences différentes, et parfois les mêmes conséquences viennent de causes complètement différentes. Le Bayern était une grande équipe à la 90e minute de la finale en 1999, et à la 92e minute, ils étaient nuls. Comment est-ce possible ? » Lillo poursuit : « Le truc, c’est qu’une fois que tout est terminé, on est tous des génies. Je les appelle les prophètes du passé, ceux qui jugent les processus à la seule lumière du résultat final. » Ce matin, toute l’Europe juge le projet sportif parisien à la lumière de ce penalty cruel. S’il n’avait pas été sifflé, elle rigolerait grassement du football développé par le projet millionnaire de Manchester United. Ainsi, pour faire le tri entre l’analyse du processus, des faits de jeu, de la maîtrise tactique et de la gestion mentale d’une telle rencontre, découpons l’analyse en cinq phases et trois faits de jeu :

– Premier fait de jeu : Lukaku (2e)
– La réaction parisienne (3e-12e)
– La domination et les regrets (13e-29e)
– Deuxième fait de jeu : Lukaku (29e)
– Le retour de la peur, la gestion d’un temps faible (30e-45e)
– Faux rythme et fausse domination (46e-70e)
– Les changements, le trompe-l’œil et le bouquet final (70e-99e)

Premier fait de jeu : Lukaku (2e)

Dès la première minute, après une première faute rose de Fred sur Di María, une mauvaise passe en retrait de Thilo Kehrer invite Lukaku à découvrir un premier diamant : interception, esquive de Thiago Silva, puis Buffon, superbe tacle glissé au ras du poteau et déjà 0-1 après 1 minute et 51 secondes.

Le PSG impose son jeu (3e-12e)

Après une nouvelle perte de balle de Kehrer à la 3e minute, Paris met enfin le pied sur le ballon (tactique) et sur le match (mental). La rencontre se transforme en attaque-défense, et Paris trouve vite des espaces. Sous le rythme des prises de balle de Verratti, la paire d’ailiers Di María-Bernat enchaîne les appels dans la profondeur et détruit la protection de Bailly et Young sur le côté gauche. À droite, Dani Alves dicte brillamment le jeu, mais les mouvements de Draxler sont moins incisifs. Derrière, la «  structure » chère à Tuchel fonctionne : Kimpembe et Kehrer entrent tour à tour dans le camp adverse pour porter le jeu parisien aux portes de la surface de Lindelöf et Smalling. Marquinhos, lui, se retrouve dans son rôle du match aller et parvient à accélérer le jeu d’une aile à l’autre quand le jeu le demande. Le pressing parisien, emmené par Verratti, est implacable. La structure supporte donc l’intensité.

C’est finalement par la droite qu’une inspiration de Dani Alves fait sauter l’organisation de Solskjær : collé à un Di María qui fait ses lacets (drôle de diversion), Mbappé se lance dans la « profondeur » et centre au second poteau, où Bailly a oublié de suivre Bernat. 1-1.

L’occasion manquée (13e-29e)

Le quart d’heure qui suit laisse des regrets aux Parisiens. D’une part, l’animation offensive parisienne prend aisément le dessus sur l’organisation mancunienne. Di María domine l’aile gauche, et les mouvements constants de Mbappé et Draxler devant la surface empêchent les Anglais de trouver leurs repères au marquage : Smalling et Lindelöf repoussent les centres, mais ne peuvent rien faire face aux courses dans les demi-espaces. Au milieu, alors que Lukaku et Rashford se placent devant Verratti et Marquinhos pour les empêcher de recevoir le ballon directement des pieds de Thiago Silva, et pressent de temps à autre, le capitaine parisien ne manque pas une relance et trouve sans peine Dani Alves à droite ou Di María et Bernat à gauche pour faire respirer le jeu. Comme à l’aller, Paris maîtrise sa prestation, et les situations dangereuses se multiplient. Mais Alves manque sa volée, Bernat tire sur De Gea, et Mbappé se montre maladroit sur ses déviations. Des occasions manquées que la C1 ne pardonne pas. De l’autre côté, Manchester lance des longs ballons en direction de Lukaku, qui trouve Rashford une seule fois en une demi-heure.

Le second fait de jeu : Lukaku (29e)

À la 29e minute, une glissade de Kehrer offre une autoroute pour Rashford, mais sa passe est bien trop pauvre. Il faut noter que sur cette situation de jeu, Manchester applique parfaitement le plan de jeu opportuniste (intelligent) de son entraîneur : Lukaku et Young se ruent vers la surface pour un deux-contre-deux face à Thiago Silva et Kimpembe. Une minute plus tard, Lindelöf dicte la relance anglaise pour la première fois de la rencontre. La possession des Diables rouges touche consécutivement les pieds de ses milieux pour la première fois, jusqu’à la frappe reptilienne de Rashford aux trente mètres. Trompé par le rebond mouillé, Buffon ne peut capter le ballon ni le repousser sur un côté, et Lukaku le punit furtivement. 1-2.

Le retour de la peur, la gestion d’un temps faible (30e-45e)

Le contraste est alors affolant entre la supériorité autoritaire du PSG dans le jeu et le sourire rebelle du tableau d’affichage : Manchester United n’a réussi qu’une vingtaine de passes en une demi-heure, et mène 1-2. Où se situe la frontière entre la maîtrise tactique et la gestion mentale d’une rencontre de ce niveau ? En Ligue des champions, cette folle coupe enchantée, les rapports de forces se jouent bien souvent sur la capacité d’un collectif à résister à ses temps faibles et à profiter de la moindre erreur adverse. En clair, le jeu est moins récompensé que l’intelligence ou l’opportunisme, comme l’a froidement démontré le Real Madrid de Zizou et Cristiano. Thomas Tuchel le sait bien, il en parlait dans L’Équipe en septembre dernier : « Tellement de choses peuvent arriver. La Ligue des champions n’est pas une compétition seulement tactique, c’est plus une compétition de générations. Le Real Madrid a une génération qui sait comment gagner les grands matchs, comment résister à la pression. Pour moi, il faut inverser les choses : si on travaille bien chaque jour, si on vit bien chaque jour en tant que groupe, nous devrions être prêts pour les grands matchs. Et si on ne se focalise pas trop sur ces grands matchs à venir en février, peut-être qu’on peut mieux les aborder. »

C’est donc à ce moment-là que le PSG doit grandir et gérer, sous pression, son temps faible. Alors que Bailly doit céder sa place à la 35e, un coup franc brossé de Young trouve Rashford seul dans la surface (signalé hors jeu). Lukaku se déplace côté gauche pour aller provoquer Kehrer, qui se fait sauver habilement par son capitaine. À la 42e, après une démonstration de jeu dos au but de Lukaku, Manchester attaque finalement le camp adverse. Un débordement de Dalot trompe Bernat et fait paniquer la surface parisienne. Paris a résisté et reste qualifié à la mi-temps.

Faux rythme et fausse domination (46e-70e)

Les Parisiens reprennent l’ascendant au retour des vestiaires. Plus conservateur que jamais, le plan de jeu de Manchester repose sur les épaules du pied droit courbé de Young et de ses projectiles pour trouver Rashford entre Kimpembe et Thiago Silva. Lorsque le ballon est récupéré dans le camp parisien, Manchester centre à l’aveugle sans attendre. Les hommes de Solskjær évoluent dans une formation en U : une ligne défensive robuste, des bombardiers de centres sur les côtés et deux avants-centres. Comme dans le football anglais des années 1980, la passe semble être, pour eux, un geste surcoté. En réalité, le scénario est tel que cela les arrange de conserver un tel équilibre – un but d’écart – jusqu’aux dernières minutes, comme l’a expliqué Solskjær en conférence de presse. Un complexe d’infériorité assumé.

Côté parisien, la structure tactique retrouve ses repères, mais n’emballe absolument pas la rencontre. Si Verratti continue de ratisser au milieu et si l’énergie de Di María trouve toujours de l’espace entre les lignes, les débordements sont de moins en moins nombreux. L’absence de la menace constante de Cavani et Neymar manque alors terriblement. À la 57e, l’Argentin marque tout de même sur une talonnade inspirée de Mbappé (hors jeu). D’un point de vue géométrique, plus les minutes passent, plus le bloc parisien s’allonge et perd en compacité. Avoir 80% de possession de balle, cela fatigue les esprits. Heureusement (ou pas) pour eux, Manchester n’a toujours pas envie d’attaquer. Un numéro de Lukaku arrête la respiration du Parc à la 68e, mais c’est bien la seule production footballistique des Diables rouges en seconde période. Avec 5 duels aériens gagnés, 3 dribbles et 12 passes réussies, le Belge est le Mancunien qui aura proposé le plus de football au Parc.

Les changements et le trompe-l’œil (71e-89e)

Qu’il est difficile d’interpréter le dernier quart d’heure et son terrible dénouement. Pour remédier à l’allongement du bloc parisien, Tuchel effectue deux changements à la 70e : Meunier pour Kehrer, Paredes pour Draxler (blessé). Jugé probablement trop juste, Cavani n’entrera en jeu qu’à la 90e. Marquinhos prend la place du défenseur allemand, Meunier se positionne en ailier droit, tandis que Paredes s’installe devant la défense et fait remonter Verratti d’un cran, alors qu’Alves se glisse à l’intérieur pour former un milieu à trois (3-5-2). Dans le jeu, le PSG essaye de contrôler le ballon pour ne pas prendre de but et, si possible, aller chercher la qualification en marquant une dernière fois. Alors que l’entrée de Paredes verrouille le milieu, Manchester insiste sur les longs ballons pour Lukaku, marqué sérieusement par Thiago Silva et Kimpembe. Entre les deux animations, les fautes se multiplient et un faux rythme s’installe sans favoriser un camp ni l’autre. Devant Paredes et Verratti, l’animation offensive repose entièrement sur les inspirations de Di María, la qualité de passe de Dani Alves et les appels de Meunier et Mbappé. À la 82e, un joli mouvement collectif ponctué par Meunier provoque un arrêt de De Gea. À la 84e, le PSG se crée une ultime occasion franche, mais Mbappé glisse et Bernat se heurte au poteau.

La stratégie peut sembler raisonnable : pourquoi aller chercher un but à tout prix alors que la qualification semble acquise et que l’opposition s’avère inoffensive ? Sauf que les matchs à élimination directe de Ligue des champions ne se gèrent pas, ils se tuent. La tactique gestionnaire est renforcée par le manque de menace apparent (la patience trompeuse) de Manchester United qui attend encore, patiemment ou impuissamment. Une approche forcée par d’effroyables limites footballistiques ? Ou une stratégie féline de chasseur qui sait ce qu’il fait ? Le jeu a ses secrets. À partir de la 85e, le milieu parisien enchaîne quelques pertes de balle sans suivi de pressing, et le bloc défensif recule logiquement pour prendre la forme d’une ligne à cinq. La réplique de Manchester United reste étonnamment passive, et les entrées de Chong et Greenwood n’apportent pas plus de pression à la surface parisienne : zéro corner, zéro ballon chaud.

Le bouquet final arbitraire (90e-99e)

À la 89e, le chasseur s’en remet finalement à la foudre pour faire tomber sa proie : c’est une frappe lointaine (et non cadrée) de Dalot qui offre à la VAR le luxe de proposer un penalty à l’arbitre et la qualification au mental de Rashford. Sans même s’en rendre compte, le PSG s’en est remis au hasard de la trajectoire d’un projectile lancé à pleine vitesse dans sa surface pour décider du sort de sa saison européenne.

Et maintenant ? Il faut apprendre et continuer à grandir, comme les 78 autres clubs qui auront participé à cette édition de la C1 sans la remporter. Au Camp des Loges, d’une part, le chantier de la maîtrise tactique semble être sur le bon chemin, et les prochains mois en diront certainement plus sur les circuits de l’animation offensive travaillée par le staff de Thomas Tuchel. D’autre part, la gestion mentale de ces rencontres sous haute pression sera certainement un axe de travail majeur à de nombreux niveaux. La course vers les applaudissements continentaux est longue, tortueuse et douloureuse, il n’y a pas de raccourci, et le football apprend à perdre à tout le monde, même si certains clubs le savent mieux que d’autres. Avant d’enchaîner les demi-finales et les titres, le Real Madrid de Sergio Ramos s’était incliné six fois d’affilée en huitièmes de 2005 à 2010. En tout, les supporters de la Juventus ont vu leur institution perdre sept finales de C1 sur neuf. Plus au sud, les supporters de l’Atlético de Madrid ont vu Diego Simeone bâtir une équipe tactiquement et mentalement exceptionnelle avant d’échouer deux fois en finale au bout de la prolongation et des tirs au but. Tout comme en 1974. Désillusions et malédictions.

Markus Kaufmann

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Article publié le 08/03/2019 sur SOFOOT.com

Markus Kaufmann est l’auteur de Thomas Tuchel, Faire grandir Paris (éditions Marabout, 336 pages), ouvrage dans lequel il raconte l’aventure du parcours de l’entraîneur allemand et la construction de sa méthodologie en tant que formateur, puis en Bundesliga.

Pour plus d’infos, tu peux cliquer ici. Et le prologue et les premières pages du livre sont en libre accès ici (cliquer sur « feuilleter » ).

Thomas Tuchel, Faire grandir Paris – Livre

Sortie le 6 février de Thomas Tuchel, Faire grandir Paris aux éditions Marabout, par Markus Kaufmann

Plus d’infos sur les sites de Amazon, la Fnac et Marabout.

La première biographie de Thomas Tuchel, l’homme que Paris a choisi pour poursuivre son ascension. Une enquête menée dans toute l’Europe avec des témoignages exclusifs de dirigeants, entraîneurs, joueurs – entre autres, Ilkay Gündogan, son lieutenant à Dortmund, et Nikolce Noveski, son capitaine à Mayence – et proches, comme son ami et confident libraire à Augsburg, qui dessinent un portrait documenté de la personnalité de l’homme et des méthodes du tacticien.

À Mayence et Dortmund, mais aussi à Stuttgart et Augsbourg dans un rôle de formateur, Thomas Tuchel s’est imposé comme un expert de la tactique et de la psychologie de groupe. Dans des contextes souvent difficiles, voire chaotiques, il a su tirer le maximum du potentiel de ses équipes, le tout en proposant un football inventif et dynamique. À la fois charismatique et impertinent, autoritaire et romantique, l’entraîneur est arrivé à Paris avec un seul objectif : faire progresser le Paris Saint-Germain avec exigence et flair.

Le livre alterne entre le récit de la folle ascension de Thomas Tuchel et de nombreuses leçons tactiques des plus belles performances de ses équipes.

 

Rabiot, un marquis dans la cour des Bleus

Ça y est, Adrien Rabiot a débarqué son pied gauche de marquis sur la moquette de Clairefontaine. Dans une équipe de France de Deschamps qui danse au rythme des qualités individuelles plutôt que sur un quelconque tempo collectif, le Parisien ressemble fortement à ce que DD cherche à tout prix : des profils complets capables de « fluidifier » le jeu. Mais si Rabiot pourrait bien devenir une solution du jeu des Bleus, il faudrait avant tout savoir en définir le problème. À quoi jouera la France en 2018 en terres russes ?

La France les a longtemps attendus. Coupé en deux par le génie offensif irrégulier de la génération 87 d’un côté et par une génération de milieux centraux trop défensifs de l’autre, le football français a longtemps attendu les héritiers des Vieira et Petit, milieux relayeurs décisifs dans les deux surfaces. Né en 1995, Rabiot s’est dévoilé à l’été 2012 après que le 4-3-3 bleu de Laurent Blanc a passé un mois à se reposer sur Alou Diarra en Europe de l’Est. Animal capillaire étrange dans l’univers des crampons, Rabiot a d’abord étonné, agacé un peu, surpris beaucoup puis convaincu toute la cour du football français. Un mètre quatre vingt-huit élégant, un pied gauche à l’éducation élitiste et une conduite de balle furtive et noble. À moins de 20 ans, Rabiot était déjà rangé dans la catégorie des milieux complets et multidimensionnels : capable de récupérer et créer, doué pour le tacle et pour le dribble, à l’aise dans les airs et dans les petits espaces. Comme Paul Pogba, Rabiot est logiquement sur le point de devenir un atout majeur pour Deschamps, fidèle aux « compromis » : le jeu, oui, parfois, à condition que l’équilibre soit assuré, toujours.

Développement limité, capacités inconnues

Ces dimensions, Rabiot les a développées durant quatre saisons intenses à Paris (et Toulouse), de 17 à 21 ans. Sous Laurent Blanc, néanmoins, le talent ne sortira jamais de l’ombre du trio Motta-Verratti-Matuidi, subissant les certitudes d’un coach qui lui imposera une croissance désordonnée, au rythme des blessures et des aléas plutôt qu’à celui de sa progression. Enfermé à l’extérieur de l’inamovible milieu à trois, Rabiot doit tour à tour répéter les gammes de l’ordre de Motta, l’élaboration de Verratti et le mouvement de Matuidi. Ainsi, le gaucher grandit comme une espèce à part, toujours utile, jamais indispensable. Dans le cadre de la possession avant tout et de l’omniprésence d’Ibra, Rabiot développe rapidement son jeu de passes et sa protection du ballon, mais il ne trouve pas de place pour exprimer son flair ni sa lecture du jeu, pourtant largement entrevus à Toulouse. Cette progression plafonnée a un symbole : le quart de finale retour de C1 à Manchester au printemps dernier.

Contre le City de Pellegrini, alors que Verratti et Matuidi sont en tribunes et que Motta sort peu avant la mi-temps, Rabiot prend les clés du bolide mais ne trouve pas le chemin. Dans le 3-5-2 devenu légendaire, le Français touche 95 ballons, réussit 6 dribbles et provoque 5 fautes anglaises, mais il ne crée aucune occasion (0 passe clé), commet 4 fautes de trop et ne donne jamais d’air au milieu parisien pressé par la paire Fernandinho-Fernando : seulement 2 tentatives de transversales, contre 5 pour Pastore en une demi-heure. Ce soir-là, Rabiot a-t-il pour consigne d’ordonner le milieu parisien comme Motta ? Doit-il plutôt relayer et aider Ibra et Di María à élaborer le jeu court de Blanc, comme Verratti ? Devait-il percuter et briser les lignes, comme Matuidi ? Les vestiaires de l’Etihad Stadium s’éteindront avec ce secret de l’histoire parisienne. Durant ces 4 saisons, Rabiot développera chaque dimension de son jeu sans choisir de direction, faisant parfois croire qu’il grandit en rond, comme la possession parisienne des mauvais jours.

La direction Emery, la maturité en Bleu ?

Sous les ordres d’Emery, Rabiot est le 4e parisien le plus utilisé en Ligue 1 : 767 minutes en 11 rencontres (8 titularisations). À ce rythme, il aura dépassé le nombre de minutes disputées lors de ses trois premières saisons bien avant Noël. Oscillant entre son poste de relayeur et celui de sentinelle (en première période contre Rennes) dans un milieu aux consignes nouvelles, Rabiot se retrouve enfin forcé à se réinventer, à imposer son propre style, à prendre les choses en main. Dans un PSG largement transformé qui tend parfois à se laisser guider par les surproductions de Di María, Rabiot incarne ainsi un certain ordre, une mesure, une justesse. Mais entre l’organisation, l’élaboration et l’accélération, le milieu n’a toujours pas choisi son rôle. Le style des performances de Rabiot semble dépendre largement des coéquipiers qui l’entourent : on l’imagine bien rendre des une-deux à Iniesta au Barça, mais on l’imagine tout autant en train de lancer directement en profondeur Diego Costa dans une surface anglaise à Chelsea. Bref, Rabiot s’adapte.

Ainsi, la convocation en bleu est peut-être la meilleure occasion de découvrir quelle est, loin du Parc, la vraie nature du jeu de Rabiot. Une araignée capable de tisser le jeu au milieu, c’est garanti. Et un bélier capable de percuter les défenses ? Cela devrait venir. À Paris, Rabiot a toujours joué avec une tour de contrôle capable de distribuer les ballons, et le joueur se dit lui-même plus à l’aise au poste de relayeur. Se situant aux alentours de 60-65 passes par match, le Français reste loin des 80-90 des métronomes Motta, Verratti et Krychowiak. Dans cette perspective, il vient se situer dans la catégorie des Rakitic, Vidal, Marchisio. D’où cette nécessité de venir peser dans les trente derniers mètres. Sinon, son futur devra se jouer devant la défense.

Quel marquis en bleu ?

En bleu, la question n’est pas de savoir où il faut faire évoluer Rabiot, mais plutôt ce qu’il faut lui demander d’apporter à l’équipe. D’après Deschamps, Rabiot peut « fluidifier le jeu  » parce qu’il est « efficace à la transmission » et « juste à la récupération » . Traduction : Rabiot sait jouer, Rabiot sait ne pas perdre la balle, Rabiot sait défendre. Fluidifier, certes, mais quoi ? Si Rabiot était Samir Nasri, il serait tentant de répondre « tout le jeu » , comme l’ancien Gunner le fait actuellement à Séville sur les consignes de Sampaoli. Mais les Bleus n’ont pas autant de mouvements à proposer à leurs milieux, malgré les progrès réalisés par les confirmations de Kurzawa et Sidibe. Aujourd’hui, le tableau tactique des Bleus suggère naturellement deux rôles possibles pour Rabiot : faire le lien entre l’arrière-garde et Pogba ou faire le lien entre Pogba et le trio Payet-Griezmann-Sissoko.

Depuis la seconde période contre l’Irlande, Deschamps n’utilise que deux milieux centraux : Pogba-Matuidi contre l’Islande, l’Allemagne et le Portugal à l’Euro, puis les Pays-Bas et la Bulgarie en qualifications ; Pogba-Kante contre la Biélorussie. Le 4-3-3 est seulement revenu en amical contre l’Italie, dirigé par le trio Pogba-Kante-Matuidi. Si Deschamps souhaite conserver cette structure, Rabiot serait donc le remplaçant naturel de Matuidi dans le onze titulaire : plus de contrôle de la possession, mais aussi de l’espace aérien du milieu. Cette option verrait Deschamps oser une paire Pogba-Rabiot devant la défense, sorte de Vieira-Petit au doux parfum d’Highbury. Rabiot devrait alors partager avec Pogba les tâches d’organisation et d’élaboration, ce qui libèrerait naturellement l’un des deux. Si Deschamps envisage un retour au 4-3-3, schéma qui a vu grandir Rabiot, il semble naturel d’imaginer le trio Kante-Pogba-Rabiot, où le Parisien viendrait à nouveau prendre la place de Matuidi. Mais à 21 ans, Rabiot est surtout un gros morceau du futur jeu des Bleus. Une fois de plus, la question est de savoir quel sera le projet qui emmènera l’équipe de France en 2018, 2020, 2022… Parce que le marquis n’est pas le même quand il échange des une-deux avec Sissoko ou avec Koziello.

Markus

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Article publié le 11/11/2016 sur SOFOOT.com

Les Leçons Tactiques de Manchester City-PSG

Après avoir sauté des pages de sa partition au match aller, le PSG de Laurent Blanc s’est trompé de livre à Manchester et a ainsi proposé une première période stratégiquement incohérente. Le choix du plan de jeu initial aura eu de lourdes conséquences sur le reste de la rencontre, entraînant ainsi un festival de solutions tactiques d’urgence qui appuient là où ça fait mal : ce PSG n’était pas prêt, ou du moins pas préparé.

à lire aussi : De la cohérence du projet technique du PSG (octobre 2015)

Les vieilles façades du centre-ville transpirent des siècles de pluie, le verre des tours modernes laisse glisser les gouttes, et à l’Est de cette créature urbaine étrange qu’est Manchester, l’Etihad Stadium s’allume sous le crachat du gris ambiant. Un peu vaisseau spatial, un peu insecte architectural, l’enceinte des Citizens devait réunir mardi soir l’élite du football. Dix sud-américains, un géant Suédois, un golgoth Anglais, un petit Belge tout roux, quelques Espagnols et d’autres étoiles mondiales avaient tous rendez-vous là-bas, tout là-haut, au milieu de rien, à Manchester. Une ville surprenante qui a fait pousser la créativité de générations d’artistes. Mais pas mardi soir.

Etihad Stadium

Analyse et résultat

Match nul à domicile, défaite à l’extérieur, et le PSG est éliminé en quart pour la quatrième fois consécutive. C’est arrivé face au Barça avec la manière et les honneurs, Chelsea par excès d’attentisme, le Barça sans beauté ni cruauté, cette fois, puis enfin Manchester City. Forcément, dès que le résultat est tombé mardi soir, tout Paris s’est empressé de lister des motifs d’explication à coup de principes bruyants. Un problème d’état d’esprit et de manque de hargne pour ceux qui croient encore voir que Zlatan ne court pas parce qu’il n’aime pas ça. Un problème de stratégie sportive pour ceux qui, armés de savants calculs, estiment que Cavani et Di María ne sont pas adaptés au projet parisien – parce qu’ils auraient coûté trop cher. Un manque de qualité individuelle pour les autres qui crient qu’il serait scientifiquement impossible qu’une équipe remporte la C1 avec Blaise Matuidi. Mais gagner la C1 n’est pas une question de kilomètres, de retour sur investissement ni de somme de talents individuels. Difficile, donc, de faire le tri.

Parce qu’en plus d’être longue et confuse, cette liste d’explications se nourrit uniquement d’une analyse a posteriori du résultat. Si le PSG avait gagné, avec exactement le même jeu et la même préparation, il aurait reçu autant d’éloges qu’après le huitième à Stamford Bridge, à tort. D’ailleurs, mardi soir à Manchester, avec ce même effectif, cette même hargne et cette même tactique, le PSG aurait très bien pu s’imposer 0-1 sur la tête de Thiago Silva à la 65e minute. A la 75e, une bonne partie de l’Etihad Stadium voyait le PSG se qualifier in extremis. Même avec la défense à trois. Même avec le palmarès d’Ibra en C1. Même sans Verratti. Mais la qualité d’une prestation footballistique ne peut être réduite au résultat, qu’il soit bon comme à Londres ou mauvais comme à Manchester. Même si le PSG s’était qualifié en demi-finale, ces 180 minutes auraient de toute façon montré ses limites : l’absence de contrôle sans Verratti, le manque de hiérarchie au milieu avec Motta-Rabiot, une animation collective qui dépend bien trop des exploits individuels d’Ibra et Di María, une phase défensive perturbée par des erreurs individuelles – provenant trop souvent de David Luiz. Et puis enfin l’incapacité habituelle à se réinventer, chercher de nouvelles solutions, mettre en place un plan B cohérent et jouer avec les idées claires. Tâchons donc ici de produire une analyse descriptive du scénario de la rencontre et des choix qui ont provoqué son déroulement.

De Bruyne Marquinhos

Le 3-5-2, incohérence stratégique

Dans un monde où les schémas de jeu ressemblent parfois à des numéros de téléphone, le 3-5-2 reste un grand classique. Redevenu à la mode dans les années 10 en Italie, porté par la Juve et le Napoli en Europe, il offre à la fois robustesse et intelligence. Robustesse parce que l’attaque adverse est souvent victime d’infériorité numérique – comme le Kun mardi soir – et parce qu’il propose une occupation dense sur toute la largeur du terrain. Intelligence parce qu’il multiplie les solutions de relances au sol et les lignes de passes vers le milieu. Les ailes sont couvertes sans exiger la participation des acteurs offensifs – Ibra et Cavani, en l’occurrence – et Thiago Silva a l’embarras du choix pour ressortir le ballon proprement dans son camp. Plus d’assise derrière, mais moins d’aisance au milieu et sur les ailes.

Seulement, alors que Pellegrini présentait son bloc ultra-conservateur et sacrifiait le talent de ses offensifs, le PSG n’avait absolument pas besoin de conserver aisément le ballon dans son camp mardi soir. Après le 2-2 dangereux de l’aller, le PSG devait marquer, provoquer des brèches et rapidement enflammer la rencontre. Durant près de 45 minutes, Paris aura finalement accompli l’objectif du schéma mis en place : conserver le 0-0 sans concéder d’occasion, mis à part ce pénalty (zéro tir cadré concédé tout de même). Mais pourquoi ? Face à des Citizens en souffrance défensivement cette saison à domicile, on attendait un Paris-Saint-Germain agressif capable de mettre le ballon le plus souvent possible dans la surface adverse, peu importe la possession. Avec ce 3-5-2 aux larges courbes et aux lourdes manœuvres, la fantaisie de Di María, la vision de Zlatan et les courses de Cavani ont vite été réduites à néant. Le trio offensif a été très critiqué a posteriori, mais il faut souligner que s’il s’est vite fait éjecter du circuit de la possession et a fini par ne jamais rentrer dans son match, ce schéma en est en grande partie responsable. La possession elle-même s’est avérée stérile et même souvent maladroite, peu aidée par l’absence totale d’automatisme (oui, parce que ce schéma n’avait jamais utilisé auparavant) et par les difficultés de Maxwell et Van der Wiel à interpréter ce rôle si particulier qu’est celui de milieu latéral. Compliqué d’occuper le terrain adverse dans ces conditions, et presque impossible donc d’exercer une pression constante sur City. En résumé, le PSG a obtenu un 0-0 indésirable et perdu 44 minutes cruciales qui ont conditionné l’ensemble de la rencontre. Et sans ce cri de douleur de Motta, cela aurait pu duré encore plus longtemps.

Le bal des déplacés

Alerté par la fragilité de sa défense au match aller, Laurent Blanc espérait certainement solidifier son bloc défensif sans provoquer de conséquence sur la qualité de son animation offensive. Mais alors que la paire anarchique Motta-Rabiot est une nouvelle fois chargée d’organiser et de réguler, sous les coups de pression de Fernando et Fernandinho, l’Italo-Brésilien se fait rapidement couper du dialogue de la possession et n’arrive ainsi pas à en placer une. Avec lui, tout Paris sait bien qu’une seule suffit. Mais elle n’arrivera jamais. Alors que l’Etihad se laisse bercer par les chants parisiens, Thiagone chute une première fois à 1a 41e. Le staff du PSG semble enregistrer l’information et discute avec le joueur, mais aucun remplaçant ne part s’échauffer. Quelques minutes plus tard, le cri de douleur de Motta se fait entendre. Devant le fait accompli et sans solution planifiée apparente – personne n’est parti s’échauffer – Blanc demande à Lucas et Stambouli de se changer. C’est le point de départ d’un bal de solutions tactiques d’urgence. Vingt ans plus tôt au Maine Road, les supporters de City auraient certainement chanté le célèbre « You don’t know what you’re doing ».

Le bal n’est pas joyeux, plutôt du genre dramatique, rythmé par une musique saccadée, tragique, qui accélère, de plus en plus sombre, de plus en plus gênante. Aurier défenseur gauche. Van der Wiel milieu droit. Di María sans poste. Puis Aurier défenseur droit et Marquinhos défenseur gauche. Puis Marquinhos milieu défensif et Aurier défenseur central. Rabiot dans cette position de milieu à tout faire qui n’a toujours pas choisi entre organisation, élaboration et accélération. Et, enfin, Cavani dans ce rôle d’avant-centre réinterprété bien trop librement (consigne de Blanc ? prise d’initiative individuelle ?). Après la mi-temps, le PSG se retrouve donc en 4-3-3 et parvient rapidement à remettre en place ses circuits de possession favoris et ses enchaînements d’appels habituels. Seulement, il doit marquer contre un adversaire qui est maintenant en confiance défensivement, et doit compter sur Marquinhos pour organiser le jeu au milieu alors que Stambouli s’échauffe éperdument. Heureusement, Thiago Silva masque les réalités et porte tout Paris sur ses épaules.

Pellegrini tactique

Déséquilibre et manque de temps

Conséquence directe – et classique – du 3-5-2 : les attaquants parisiens se retrouvent vite coupés du reste de l’équipe. Cavani et Ibra – qui s’est plaint ouvertement de ce système de jeu en zone mixte – auront une réaction logique pour aider le reste de l’équipe : alterner d’une part les phases où ils redescendent pour proposer leurs pieds à l’élaboration du jeu, et d’autre part les phases de travail de numéros 9 de surface, pour essayer de donner une direction à l’équipe. Mais il aurait été intéressant de voir une autre répartition des tâches : Cavani n’a pas les qualités pour jouer dos au but, Ibra n’a pas le volume pour répéter les appels. A la 60e minute, l’animation offensive n’est toujours pas allumée et Blanc fait logiquement entrer Javier Pastore. Parce que les manœuvres sont lentes et lourdes, parce que City joue de plus en plus dur, et parce que l’Argentin n’a pas besoin de cadre pour peindre un chef-d’œuvre. Mais malgré une fluidification du jeu, le bloc est déjà bien trop déséquilibré : Di María est forcé d’essayer de faire le Mascherano au milieu, chaque récupération de City est suivie d’une faute parisienne, par précipitation ou conscience tactique, et Paris perd du temps, encore.

Le risque défensif de Pellegrini

En face, Manchester City a décidé de prendre le risque maximal : se qualifier sans élaborer de jeu et envisager donc d’encaisser un but tardif sans avoir eu l’opportunité de démontrer ses capacités offensives. David Silva court dans le vide comme un ailier travailleur, Jesus Navas court partout comme toujours, et De Bruyne s’applique plus ou moins au pressing. Le Belge n’apparaît que sur de rares transitions (très) rapides et habiles, Silva n’apparaît que sur les rarissimes phases de possession – avec une splendide maîtrise – et si le Kun parvient à proposer de la verticalité, ses propositions sont rejetées pour « manque de soutien ». Derrière, le défi physique est largement tenu par Mangala-Otamendi. Et finalement, tous les Citizens prennent rapidement pour modèles Sagna et Clichy : une défense sobre, un dégagement assuré, et encore de la défense sobre. Une fois de plus à ce niveau de la compétition, l’équipe avec les idées les plus claires a produit la prestation la plus cohérente. Si les esthètes de City – Silva et De Bruyne en première ligne – attendent encore Guardiola à genoux, ils ont les deux pieds en demi-finale.

Le manque de programmation tactique

Ainsi, le PSG a sombré en utilisant un schéma de jeu inadapté au contexte, à l’adversaire et à ses propres armes. A priori, la réflexion ayant mené à ce schéma provenait du manque de solutions de rechange au plan initial, le plan A, le 4-3-3 connu de tous, celui que l’on devrait renommer « plan V », comme Verratti. L’Italien blessé, Matuidi suspendu, David Luiz suspendu, Pastore incertain, Blanc s’est vu forcer d’inventer de toute pièce la mise en place d’un plan B en avril 2016. « En fait, les gens changent de manière significative seulement quand ils ont le dos au mur. Il se pourrait qu’il faille plus de fragilité, de drame et de misère économique pour que les choses bougent », disait cette semaine Christine Lagarde, directrice générale du FMI, lors d’un entretien donné à Bloomberg. Avant d’ajouter : « Si les politiques étaient déterminés, mieux coordonnés, et avaient une vision à long terme, bon nombre des problèmes avec lesquels nous nous débattons aujourd’hui pourraient être résolus. »

Le management d’une équipe de football nécessite aussi études, prévisions, gestion des risques, travail théorique et longues mises en applications. Alors, pourquoi ne pas avoir cherché de remplaçant à Verratti cet été ? Pourquoi ne pas avoir plus intégré Stambouli, milieu organisateur de formation, qui aurait permis le replacement de Marquinhos en défense centrale et la sortie d’un Aurier trimballé partout sur la pelouse ? Pourquoi ne pas avoir osé Kurzawa et préparé Maxwell à évoluer au milieu, comme il avait pu le faire sous Ancelotti ? Blessures ou coups du sort, peu importe, finalement. Cette campagne européenne se termine ainsi avec des idées floues dans le brouillard mancunien, et il faut déjà préparer la prochaine.

Markus, à l’Etihad Stadium, Manchester

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Les Leçons Tactiques de PSG-Manchester City

Après une prestation inconstante et inégale au Parc, le PSG de Blanc se retrouve dans une situation paradoxale à la veille du match le plus important de sa saison. Côté rêve éveillé, les Parisiens peuvent sereinement envisager le retour au vu du nombre d’occasions créées sans briller. Côté cauchemar amer, Paris a encaissé deux buts à domicile et laissé passer l’immense opportunité de s’envoler à Manchester avec une assurance tous risques. De toute façon, les deux points de vue s’accordent sur le plus important : le PSG n’a pas convaincu dans le jeu. Ni devant, ni derrière, et surtout pas au milieu.

Le désordre David Luiz
Le Parc des soirées européennes nous avait habitués à un football sophistiqué, charmeur et élitiste. Un football très parisien, finalement. Hier soir, pourtant, ce même Parc des Princes a plutôt été le théâtre d’un vulgaire spectacle, de quelques glissades ridicules et autres bouffonneries grotesques. À ce stade de la compétition, chaque ballon qui s’approche de la surface devrait être une menace de crise cardiaque. Hier soir, les deux équipes ont vite mis de côté l’excellence et la tension qui va avec. Dans ce contexte, s’il fallait choisir un visage pour habiller cette prestation, l’effectif du Paris Saint-Germain ferait un beau casting. Matuidi ? Rabiot ? Motta ? Di María ? Mais toutes ces candidatures, plus ou moins justifiées, ne font pas le poids face à l’énigme David Luiz. Un joueur qui côtoie l’élite du football européen depuis déjà près de huit saisons, mais que personne n’arrive à cerner. Un défenseur héros-zéro qui brouille les pistes des pieds à la tête, de ses relances décontractées à ses anticipations guerrières.

Hier soir, cette énigme ambulante n’a pas trahi sa réputation. Comme le PSG, David Luiz a commis des erreurs. Sur le premier ballon du match, aux abords de la surface parisienne, le contrôle d’Agüero est joliment orienté et le corps du Brésilien est déjà dépassé. Carton jaune, suspendu pour le retour. Sur le premier but, David Luiz est pris entre l’envie d’anticiper Fernandinho et le devoir de couvrir De Bruyne. Une glissade plus tard, il ne fera ni l’un ni l’autre. Mais le Brésilien a aussi affiché un autre visage. Dix minutes après ce jaune pénalisant, c’est lui qui ira chercher les pieds de Sagna pour provoquer le penalty parisien. Surtout, il empêchera le Kun de dominer la profondeur du Parc à l’aide de quelques sauvetages imposants. En temps normal, le PSG de Blanc préfère ressembler à Verratti et se faire juger sur son niveau de fidélité à sa « philosophie de jeu » . Mais hier soir, le PSG a bien plus ressemblé à David Luiz. Énigmatique, faussement à l’aise, mais pas vraiment en difficulté. Et difficile à cerner.

Les blocs déconnectés de City
Sur le papier, Blanc fait des changements : revoilà Cavani à la place de Lucas et Aurier à la place de Marquinhos. Verratti et Pastore dramatiquement absents, c’est Rabiot qui vient se situer entre Motta et Matuidi. Côté Pellegrini, le Chilien dessine un 4-2-3-1 orphelin de Yaya Touré et Vincent Kompany, sa grand-voile et son skipper. Le bloc mancunien est construit de quatre blocs qui manquent de lien : le quatuor défensif presque 100% français, la paire de milieux brésiliens, Jesús Navas en ailier droit à l’ancienne avec un script tactique précis, et enfin le triangle flexible Silva-De Bruyne-Kun Agüero. La performance des Anglais ne livrera pas de surprises, si ce n’est un esprit de combativité typiquement british, malgré la présence d’un seul Britannique dans le onze. Surtout, City aura donné l’impression d’assumer parfaitement son football à réaction. Les hommes de Pellegrini se sont emparés du ballon quand le PSG n’avait pas les idées assez claires pour savoir l’utiliser, c’est-à-dire en tout début de match : à la 10e minute, les Citizens ont plus de 60% de possession. Puis ils subiront avec discipline la possession parisienne, se plaçant dans un 4-4-2 ordonné et sacrifiant ainsi les jambes de David Silva sur l’aile gauche. Si le schéma a peu évolué, on peut noter que la variété des armes de City a été réduit au fur et à mesure du match, ce qui révèle une vraie impuissance.

Schématiquement, les Anglais ont commencé avec le ballon, mais la paire Fernandinho-Fernando a vite abandonné toute tentative d’occupation du camp parisien, à la suite du penalty non sifflé de Matuidi. Pellegrini s’est ensuite reposé sur un City que l’on connaît mieux, porté par la fantaisie du trio Silva-Kun-De Bruyne, capables à eux trois d’accélérer, de conserver, de faire tourner et même de marquer, à l’aide de l’apport vertical de Fernandinho. Mais ces courses se sont épuisées : le ballon aura passé plus de temps dans les pieds des latéraux et de Fernando que dans ceux de De Bruyne, Silva et Agüero. Alors, la seconde période aura vu les Citizens répéter sans cesse le même circuit : une tentative de jeu long vers Agüero, une tentative d’exploit créatif pour Silva, ou alors Jesús Navas. Postionné en winger de la veille école, l’Espagnol a lu sa partition avec brio : disponible le plus près possible de la touche, il lui a suffi de quelques accélérations sans fioriture pour mettre le ballon dans la surface parisienne. Et amener le second but. À Manchester, ces options seraient toutes embellies par l’éventuel retour de Yaya Touré.

L’anarchie parisienne
En relisant le film du match scène par scène, l’inégalité de la prestation parisienne saute encore plus aux yeux que par la simple énumération des épisodes. Le tableau initial est influencé par la première action de la rencontre : le carton de David Luiz et le coup franc qui suit feront peser une ombre gênante sur l’entame de match parisienne. Alors que City installe une possession importante, le PSG manque ses transitions rapides, et les Anglais font croire à un projet de jeu qui inclut le contrôle du ballon. Mais à la 7e minute, alors que les Citizens occupent le camp parisien sans conviction, Cavani lance Matuidi vers un penalty non sifflé. À partir de là, City reculera, et Paris entrera enfin dans son match. À la minute suivante, une possession française vient enfin visiter les deux ailes. Deux minutes plus tard, une belle manœuvre de Rabiot et Motta infiltre enfin l’axe pour atteindre Ibra sans que le Suédois ait à créer le décalage. Paris s’est retrouvé, obtient un penalty, puis se crée des occasions. L’ordre semble rétabli. Mais ces initiatives – possession collective, passe éclair de Motta, les bons appels d’Aurier et Maxwell – sont vite plombées par un milieu désordonné et anarchique.

Le PSG de Blanc sans Marco Verratti n’est plus la même équipe. C’est un fait avéré et supporté par les performances des Parisiens depuis quelques semaines. Mais cette prestation du milieu parisien nous fait croire à un diagnostic encore plus grave : le PSG de Blanc sans Verratti pourrait ne pas être une équipe tout court. Lorsque le projet parisien gravite autour des courtes pattes de l’Italien, il gagne tout d’abord de la réflexion grâce à la maturité de Verratti. Une fois la passe de Silva arrivée aux pieds de l’Italien, la philosophie collective du PSG dépend entièrement du jugement de Saint-Marco. Lorsqu’il ralentit, l’équipe ralentit. Lorsqu’il accélère, elle suit. D’une part, ce rôle a disparu avec le milieu Motta-Rabiot-Matuidi : Verratti n’est pas remplacé. Lors de la dernière rencontre pleine de C1 de Verratti, au Bernabéu, la distribution des ballons touchés avait été la suivante : 149 Motta, 115 Verratti (en 79 minutes, retour de blessure), 76 Matuidi. Hier soir, la distribution était la suivante : 130 ballons touchés pour Motta, 74 pour Matuidi et Rabiot, 71 pour Di María, 70 pour Ibra. D’autre part, Motta et Matuidi perdent leurs conditions idéales pour briller. Motta a besoin de dialoguer en permanence au milieu pour pouvoir mieux surgir de l’ombre et distiller l’une de ses passes éclair. Pour cela, il lui faut une possession permanente, laisser passer des appels et avoir le choix. Matuidi, lui, a besoin d’une structure pour pouvoir laisser parler librement ses courses. Mais le tandem Motta-Rabiot n’apporte ni dialogue ni structure.

Ibrahimović, roi sans couronne
Si le PSG récupèrera rapidement le ballon – 58% de possession à la 20e minute –, il ne mettra pas pour autant le pied sur le contrôle du jeu. À l’aide de l’activité de Di María à Stamford Bridge – 118 ballons touchés ! – ce diagnostic pessimiste sur le milieu parisien n’a jamais conduit à un changement majeur. Hier soir, l’Argentin est apparu pour la première fois à la 46e minute et n’est jamais parvenu à utiliser sa créativité au service du contrôle du jeu. À partir de la 10e minute, seul Ibrahimović sera parvenu à se proposer en pôle créateur constant. Les meilleurs moments parisiens de la première période sont d’ailleurs marqués par l’omniprésence du Suédois, replacé par nécessité en playmaker de 95 kilos. Seul Ibra semble alors capable de faire accélérer cette équipe, mais aussi de lui donner du contrôle. Cavani se montre utile et productif dans le combat du milieu qu’invite le nombre ahurissant de pertes de balle, mais il ne propose pas du jeu. Ibra, lui, se montre très fin techniquement, bien plus qu’à Stamford Bridge, par exemple, plus mobile et plus inspiré. Mais moins efficace devant le but.

Dans les deux cas, avec l’excès de participation de Di María ou d’Ibra (ou de Pastore la saison dernière), force est de constater que sans Verratti, le milieu parisien ne suffit plus jamais pour que le PSG développe un football ordonné. Et cela nous mène à des questions sur la stratégie parisienne : pourquoi ne pas avoir recruté un milieu supplémentaire au profil de toque de Verratti ? Pourquoi remplacer l’Italien par Rabiot sans adapter le reste de la structure ? Très loin à Santiago, David Pizarro s’est peut-être dit qu’il aurait pu rendre quelques services aux Parisiens hier soir. Sans parler de Borja Valero. Parce qu’une telle dépendance – il ne s’agit pas d’un joueur qui fait la différence, mais d’un joueur qui détient les codes du projet de jeu – n’est pas dangereuse, elle est suicidaire. Finalement, les 25 premières minutes de la seconde période seront les plus intéressantes pour Paris et feront alors croire à une lente montée en puissance, voire une pluie de buts. Paris mène alors 2-1, jouit de 70% de possession, a déjà tiré 15 fois et domine outrageusement City techniquement : 89% de passes réussies contre 73%. Mais cette domination sera gâchée par une erreur défensive de trop. Et dans le dernier quart d’heure, les hommes de Blanc ne trouveront jamais le jus et la lucidité pour retrouver patience et vitesse.

Markus

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Article publié le 07/04/2016 sur SOFOOT.com