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Les Leçons Tactiques de France-Portugal

Le réconfort des espoirs du Mondial 2018 ne suffira pas. Les discours de Pierre de Coubertin peuvent aller se recoucher. C’est un crève-cœur, mais même le bonheur d’avoir vu la conduite de balle de Moussa Sissoko dominer une scène si prestigieuse s’avère insuffisant. L’histoire des Cebollitas et le concept de beau second ne réussiront pas à sécher nos larmes bleues. Parce que l’équipe de France a perdu une finale face au Portugal sur une frappe d’Eder de l’extérieur de la surface. Une défaite richissime en cruauté. Et en leçons.

Les chiffres du match
8 – Le nombre de ballons touchés par Cristiano Ronaldo.
3 – Le nombre de tirs cadrés du Portugal en 120 minutes. Deux frappes d’Eder et un ciseau de Quaresma. Comme si le destin avait voulu s’acharner.
5 – Le nombre de fautes provoquées par Eder en 40 minutes.
17 et 26, 5 et 11 – Le nombre de passes réalisées et de ballons touchés respectivement par Eder et Gignac, entrés en jeu en même temps.
4 – Le nombre d’occasions créées par Coman
132, 129, 101 – Le nombre de ballons touchés par le triangle d’or de la possession bleue : Pogba, Umtiti et Koscielny
5, 7 et 3 – Le nombre de tirs, de dribbles réussis et de fautes provoquées par Moussa Sissoko, premier Français dans les trois catégories. Héroïque.

L’amertume est coriace. Elle sent la mort, mais elle s’avère vivace. Dimanche soir au Stade de France, le jeu des Bleus n’est pas parvenu à tromper la vigilance de la défense portugaise. Pourtant, le destin bleu a longtemps plané au-dessus de Saint-Denis, comme s’il était sur le point de se remplir de joie et d’ivresse, de Moussa et de Grizi. Il y avait une attente, un suspense, une tension. Presque trop. Les Bleus ont déroulé leur plan de jeu correctement, sérieusement, avec application et comme prévu : le même circuit de possession de balle, les mêmes appels, les mêmes replacements défensifs. En résumé, les Bleus ont joué leur jeu et ont même réussi à se créer plus d’occasions que lors d’autres rencontres de cet Euro. Mais ce plan de jeu exigeait aussi l’intervention du destin, le coup de pouce d’une bonne étoile, une main allemande ou un bout de pied irlandais. Et hier, cette bonne étoile était trop occupée à donner des ailes à Eder.

Rendez-vous manqué, sortie décisive et rythme perdu
C’est l’histoire d’un rendez-vous amoureux déséquilibré. Le football, lorsqu’il se retrouve aussi fermé par l’un de ses auteurs, ressemble parfois à une tentative de séduction compliquée. D’un côté, la fille a des milliers de types prêts à sonner à sa porte un jeudi à minuit. De l’autre, le type n’a qu’un verre et son verbe pour convaincre. Hier soir, la France a joué le rôle de l’homme désespéré de marquer. Du fait de ses convictions défensives et de la conscience de la faiblesse de ses idées offensives, le Portugal a adopté celui de la femme indomptable. Et la scène du verre s’est déroulée en première période. Alors que la Croatie et la Pologne avaient chuté sur la longueur, il était crucial que les Bleus marquent rapidement, emballent la rencontre et profitent de l’ouverture temporaire de cette fenêtre imaginaire où l’esprit de la fille est encore ouvert à une aventure, au sourire, à la vanne. Et les Bleus y ont cru après vingt minutes de grand charmeur : une tête de Griezmann, des percées de Sissoko, une circulation de balle rapide et fluide, et même un pressing dans le camp adverse. Le Portugal respire grâce à ses dégagements, puis grâce à Cristiano Ronaldo. La sortie de l’attaquant, étalée sur trois pauses, suffira pour casser le rythme de l’entame de match française et s’avérera finalement décisive, tout comme les bonnes prises de balle de Nani et l’intelligence des remontées de João Mario. Après une pause toilettes, deux coups de fil et l’addition, le retour à la réalité est acté : comme Manchester City contre le PSG cette saison en C1, la défense portugaise a résisté 45 minutes sans plier et a toutes les raisons de croire qu’elle peut reproduire la performance en seconde période.

Le cadenas rouge
Au-dessus de Saint-Denis, tout là-haut dans ce même ciel où avait régné Zinédine Zidane en 1998, Pepe s’est élevé. Sobre mais omniprésent, comme si son crâne rasé faisait la taille de sa surface de réparation, le Madrilène avait toujours une tête d’avance et un pied en trop. Face à la Croatie, la Pologne et nos Bleus, le meilleur joueur portugais du tournoi aura mené brillamment le jeune vaisseau rouge vers la prolongation. L’histoire ne se lassera pas de répéter son nom lorsqu’il s’agira d’expliquer comment une formation si jeune a pu résister à autant d’assauts – d’abord Modrić, puis Krychowiak, puis Sissoko. Hier, les Rouges ont « attendu » les Français en proposant un triple rideau souvent positionné en 4-2-4. Quatre défenseurs, deux milieux protecteurs et une ligne de quatre faux chasseurs de ballons. Positionné entièrement dans son camp, ce schéma n’a pas l’ambition de récupérer le ballon, mais de gêner au maximum la relance bleue, lui faire prendre son temps, la faire réfléchir, la retarder, en clair. La ligne de quatre se positionne à la hauteur des milieux bleus – elle couvre les cibles de passes plutôt que le porteur –, sauf lorsque le relanceur devient Pogba, à qui on ne laisse pas un centimètre, comme Modrić il y a quelques jours. Lorsque le premier rideau est sauté, il est impossible de ne pas tomber sous le charme du sang-froid et du sens de l’ordre de William Carvalho. Enfin, si ce cadenas n’a pas semblé gêné par le fait d’être privé de lumière pendant 80 minutes, l’entrée en jeu d’Eder bousculera le schéma en lui donnant une direction, un poids et de la foi. Avant Eder, les Portugais ne pouvaient que défendre. Avec Eder, ils ont pu remonter le ballon, le conserver et penser à créer quelque chose.

Possession, temps perdu et Pogba en capitaine sans épée
Que peut regretter l’équipe de France ? Le manque de réalisme ? Comme toutes les équipes qui marquent un but de moins que l’adversaire, oui. Mais le destin d’un rebond sur un poteau n’est pas dicté par une dynamique collective. Hier soir en finale, les Bleus se sont créé six grandes occasions : les deux frappes de Sissoko, les deux têtes de Griezmann, le tir de Giroud et le presque miracle de Gignac. Six, cela fait deux fois plus que le Portugal hier soir. Cela fait aussi toujours plus que ces mêmes Bleus face à l’Allemagne en demies. En clair, six, cela aurait dû être largement suffisant. Sauf que Rui Patrício avait une main de fer, Pepe une tête en acier, William Carvalho une couverture de robot, et bien aidé par la gestion des dynamiques de la rencontre, ce Portugal est devenu une forteresse. Alors, qu’auraient pu faire les Bleus ? Comme la Croatie, la France aurait pu essayer de briser ces dynamiques en abandonnant ses longs circuits de possession. Alors que les Croates avaient réalisé un bain de football de possession sans même tirer sur les cages de Rui Patrício avant la première demi-heure, les Bleus ont fait l’inverse : mettre le ballon dans le camp adverse lors des vingt premières minutes pour ensuite reculer, soigner la relance, attaquer avec ordre et donc perdre un temps fou. Or, sans ballon, il est plus facile pour le Portugal de ne pas se désorganiser. La réussite de l’audace verticale de Sissoko aurait dû montrer le chemin, mais les Bleus avaient certainement bien trop peur de perdre le ballon à la maison.

Les symboles de ces lentes et longues manœuvres bleues resteront probablement la verticalité de Sissoko et l’horizontalité de Pogba. Briseur de lignes né, Moussa n’a cessé de bondir vers l’avant et d’amener le danger dans le camp portugais, au risque de perdre le ballon une fois sur deux. Maître technique et apprenti de Pirlo à la Juve, Pogba a réalisé une vraie performance de milieu défensif organisateur : des ballons soignés, une circulation de balle rapide, pied droit, pied gauche. Mais à un moment donné, Deschamps aurait pu réviser la position du numéro 15 et le remonter vingt mètres plus haut sur le terrain. Lorsqu’un navire part à l’abordage, son capitaine héroïque n’a aucune utilité s’il reste dans son bureau à travailler les prochaines trajectoires du navire : il faut qu’il se lance lui aussi dans le corps-à-corps. Alors que Deschamps a utilisé ses trois recours offensifs externes – Coman, Gignac, Martial –, il a probablement oublié que son joker le plus dangereux était déjà sur la pelouse : et s’il avait remplacé Matuidi par Kante à l’heure de jeu et déplacé Pogba au cœur du jeu ? Dans une telle disposition d’attaque-défense, le 4-2-3-1 aurait pu être réinventé plus tôt.

Le jeu et le résultat, l’Allemagne et le Portugal
Et si cet Euro 2016 était l’occasion rêvée de remettre une culture du travail au centre du projet sportif du football français ? À savoir, une culture qui se permet le luxe d’analyser une performance sportive au-delà de ce résultat final qui dépend tant de la chance et du destin ? Ou alors, une culture qui préfère partir des idées de jeu au lieu d’arriver au résultat ? Deschamps n’a pas eu tort parce qu’il a perdu contre le Portugal, et il n’a pas eu raison après avoir vaincu l’Allemagne. Le football est une production créative, et un vulgaire score ne peut donner de certitudes suffisantes pour englober la complexité d’un tel procédé. En clair, l’OGC Nice de Claude Puel n’a pas réussi sa saison parce qu’il a terminé 4e ou parce qu’il a remporté 63 points, il a réussi sa saison parce qu’il a offert un jeu basé sur le mouvement et la créativité. Comme le répète Ettore Messina, cerveau du basket européen, assistant coach des Spurs et sélectionneur italien : « Je n’ai pas besoin de regarder le score pour savoir si l’on joue bien ou mal, il me suffit de regarder mon équipe. » . Aujourd’hui, le football allemand vit l’une des époques les plus heureuses de son histoire. Un football alléchant, une maîtrise technique spectaculaire, un projet de jeu sophistiqué et des individualités qui s’épanouissent dans un collectif uni. L’Allemagne, pourtant, a tout perdu. En 2006, 2008, 2010, 2012 et 2016. Sur ses six dernières compétitions internationales, elle a gagné une seule fois, en prolongation, à la 113e minute. Un seul lendemain heureux, pour cinq nuits de regrets éternels, vraiment ? Non, parce que le football ne récompense pas que les vainqueurs. Autrement, avant même d’avoir lancé les débats, l’Euro 2016 aurait été certain de condamner à l’échec 23 entraîneurs sur 24. Cet Euro 2016 nous a donné un motif de changement – une défaite tragique. Espérons que ses lendemains nous donnent une direction.

Markus

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Article publié le 11/07/2016 sur SOFOOT.com

Les Leçons Tactiques de France-Allemagne

Il l’a fait. Lui, Didier Deschamps. Lui, Antoine Griezmann. Lui, Hugo Lloris. Lui, Samuel Umtiti. Lui, Paul Pogba. Lui, Bacary Sagna. Lui, Laurent Koscielny. Lui, Moussa Sissoko. Lui, Patrice Évra. Lui, Blaise Matuidi. Lui, Olivier Giroud. Lui, Dimitri Payet. Lui, N’Golo Kante. Lui, Yohan Cabaye. Lui, André-Pierre Gignac. Lui, lui, lui et tous les autres. L’équipe de France l’a fait. Et la théorie de la force du groupe de DD a encore vaincu. En face, il y avait le champion du monde en titre et ses idées de jeu sophistiquées. Presque trop subtiles.

Le petit prince voulait qu’on lui dessine un mouton. Dans la nuit marseillaise, Antoine Griezmann n’a pas tremblé au moment de crayonner nos songes enfantins. D’un coup de pinceau aussi fin que décidé, mené par cette conduite de balle d’ailier latin et emporté par ce sens du jeu de meneur français, Grizou n’a cessé de remettre le plan de jeu des Bleus sur ses épaules quand celui-ci insistait pour rester au sol. Dès les premiers instants, il signait une percée que seuls les petits génies gauchers savent entreprendre. Mais Grizou n’est pas petit. Face au géant Boateng, il a longtemps rebondi, mais est toujours revenu. S’improvisant meneur de jeu reculé, loin comme Redondo mais rapide comme Djorkaeff, il a tenu le jeu des Bleus entre ses pieds. Un contrôle, une relance, une remise. Au duel, au dribble, au tacle. Tout est passé par Grizou. Et au milieu du désert de l’animation offensive bleue, à l’image d’un Antoine de Saint-Exupéry paumé dans le Sahara, Antoine a lui aussi écrit son histoire de petit prince.

5 minutes de bleu, 40 minutes de blanc

Le cœur bat à cent à l’heure, mais le jeu n’accélère pas. Un faux rythme, une musique saccadée et lente : le début de la rencontre est un tour d’observation. Comme prévu, les Allemands ne semblent pas savoir à quoi s’attendre. Parce que les Bleus n’ont pas encore d’identité, parce que Deschamps a brouillé les pistes, parce que son 4-2-3-1 pourrait être un avion de chasse, ou pas, et parce que personne ne peut avoir la présomption de prévoir le jeu de Moussa Sissoko. Après cinq bonnes minutes françaises, le 4-2-3-1 abandonne et montre qu’il n’a rien d’un chasseur. Incapable d’aller chercher un ballon dans le camp adverse, incapable de presser le porteur de balle de manière coordonnée, incapable de diriger la possession adverse vers des zones préférentielles, le système français est vite devenu muet face au chant de la possession allemande.

Positionné dans un 4-4-2 qui a tout essayé pour faire de Payet un ailier gauche défensif, le bloc des Bleus a fait l’essuie-glace. Balancé à droite et à gauche par les transversales des quatre pieds de Boateng et Kroos, il n’a pourtant pas bronché. Vulnérable à gauche et très souvent en plein axe, il s’est montré admirable à droite, côté Sagna. Derrière, la crinière de Koscielny et les pattes de Umtiti ont tout repoussé. La première période fut une tempête de neige sur la Côte d’Azur : étouffé par un immense nuage blanc, le ciel bleu ne s’est pas montré, ou presque. Un coup franc miracle, puis un deuxième. Et enfin ce penalty céleste.

Une Mannschaft qui centre plus qu’elle ne tire

Porté par quelque chose, le public, un esprit, le groupe bleu commencera la seconde période avec la même conviction que la première, avant d’être ramenée à la réalité par le contrôle des idées de jeu allemandes. Des concepts puissants qui lui offriront une domination industrielle du ballon, mais aucun produit fini, la faute à un manque d’efficacité à faire pleurer Thomas Müller, assis près de quatre fois dans des conditions de buteur. Le résultat aurait-il été différent avec Hummels, Khedira et Gómez ? Si le match devait se rejouer dix fois, il serait compliqué d’imaginer les Allemands frapper autant sans marquer. Mais Lloris s’est montré plus fort que tout. Et le match devait se gagner là, cette fois, jeudi soir. Portés vers les côtés par le 4-4-2 de Deschamps, les Allemands ont fini par plonger dans une répétition de centres dangereux, flottants, courbés, forts. Et insuffisants face à la forme de la charnière Umtiti-Koscielny (6 centres réussis sur 28). En face, Pogba a eu besoin d’un seul pas de danse pour renverser toute la boîte. Une fois de plus, ce sont les individualités françaises qui ont porté le projet collectif vers les sommets.

Deux buts isolés, mais constructifs

Les Bleus ont donné une impression de manque d’idées à la transition, mais il faut noter que les deux buts ont été le résultat de deux actions anormales : cette équipe de France a su se surpasser aux meilleurs moments. À l’origine du corner du premier but, la première action naît dans le sang-froid des pieds calmes de Samuel Umtiti, premier central français de l’Euro à se montrer aussi habile et intelligent dans l’utilisation du ballon. La seconde provient d’un pressing opportun, presque improvisé à la suite d’une transmission allemande imprécise. Une relance courageuse et un pressing de pirates auront donc suffi pour faire tomber Neuer. Deux fois.

Les chiffres des Bleus
3 – Le nombre d’occasions créées par Olivier Giroud, un homme qui préfère donner que prendre.
15/25 – Le ratio de longs ballons réussis d’Hugo Lloris. Des parades et des diagonales, le pain et le nutella.
11 – Le nombre de ballons repoussés par El Doctor Koscielny.
5 – Le nombre de dribbles réussis par Griezmann. Premier Français. Autant que tous les autres Bleus réunis.
7 – Le nombre de tirs tentés par Griezmann. Premier Français. Autant que Payet, Giroud, Pogba et Gignac réunis.
58 – Le nombre de ballons touchés par Griezmann, premier Bleu dans cette catégorie devant Pogba (50). Ahurissant pour un attaquant buteur et meneur. La tête, le cœur et les jambes de cette équipe.

Markus

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Article publié le 08/07/2016 sur SOFOOT.com

Deschamps et Löw, la glace puis le feu

C’est inévitable, un France-Allemagne fait toujours appel à notre imaginaire guerrier le plus primaire, d’autant plus lorsque la rencontre met en jeu la conquête de l’Europe à Paris. Mais si une bataille aura bel et bien lieu sur la pelouse du Vélodrome ce soir, elle opposera avant tout des idées de jeu. Les capacités d’adaptation de Löw, d’un côté. Et Didier Deschamps, de l’autre. Aux armes…

Le 4 juillet 2014, il est 13h12 au Maracaña lorsque l’Argentin Nestor Pitana aperçoit une légère faute de main de Paul Pogba sur l’épaule de Toni Kroos. L’Allemand se charge lui-même de l’offrande et dépose une merveille de centre avec le soin, la méthode et l’élégance qui le caractérisent depuis toujours. Mats Hummels n’a même pas besoin de sauter pour devancer Varane. Le ballon effleure la transversale de Lloris et envoie les Allemands en demi-finales du Mondial. En toute fin de match, Benzema mènera la dernière charge française, en vain. Une-deux avec Giroud, frappe puissante du gauche. Mais non. Trop ferme, trop forte, trop bien placée, la main droite de Neuer repousse une fois de plus l’idée bleue. Après l’insupportable 1982 sous la chaleur andalouse, les Allemands éliminent les Bleus sous le soleil brésilien et nous laissent une faim au goût sec et amer. Un petit but, sur coup de pied arrêté, et basta. Ainsi, pour que l’histoire de cet Euro soit la plus belle possible, il fallait que les Bleus de Deschamps rencontrent à nouveau Toni Kroos et l’Allemagne de Löw. Parce qu’entre-temps, la Mannschaft est certainement devenue la meilleure sélection au monde. Et parce que si cette équipe de France veut avancer dans la construction de son identité, il lui faut une opposition à la hauteur du défi entrepris.

La dentelle et les bottes de Löw

Des finales, des demi-finales et un titre de champion du monde. Ces vingt dernières années, le football allemand a révolutionné son style, mais n’a cessé d’obtenir des résultats sur les plus grandes scènes mondiales. Cette année à l’Euro, peut-être plus que jamais, elle a offert une formation d’une sophistication extrême. De la fine dentelle des pieds d’Özil, Hummels et Draxler aux lourdes bottes de Schweinsteiger, Höwedes et Gómez, Löw a mis au monde un groupe proposant un football romantique avec une méthode industrielle. La discrétion géniale de Toni Kroos au milieu, l’omniprésence musclée et technique de Jérôme Boateng, Manuel Neuer en dernier rempart robotique, et un phénomène jusque-là silencieux : Thomas Müller. De Lille à Bordeaux, l’Allemagne a offert le football le plus développé d’Europe parce qu’elle maîtrise toutes les facettes du jeu.

Elle sait rivaliser avec l’Espagne sur le terrain de la possession huilée. Elle sait pousser dans les cordes les adversaires les plus coriaces, notamment grâce à son goût inoxydable pour les frappes lointaines. Elle est venue à bout des schémas cérébraux de l’intense Italie de Conte. Et surtout, elle sait gagner de toutes les manières. Car la particularité de ce maître du monde est de dominer la planète sans idéologie. Les Allemands sont les plus forts, point. Son prédécesseur, la Roja, avait pris le plaisir d’imposer ses idées à la terre entière. Une réflexion, un style, un modèle et même une philosophie pour les plus fidèles de la langue de Xavi. Joachim Löw, lui, est au pouvoir depuis 10 ans. Et il a tout changé. En fonction des époques du Bayern, d’une part, parce que les dernières compétitions internationales ont toutes eu droit à une dose de Van Gaal, Heynckes ou Guardiola. Et en fonction de ses adversaires, d’autre part.

Des choix de Löw

À l’Euro, la Mannschaft a varié entre la brutale montée en puissance offensive et la mise à l’épreuve d’un système défensif rodé. Contre l’Ukraine, la Pologne et l’Irlande du Nord, elle a dominé outrageusement la possession (60%, 65%, puis 75%) et concédé seulement quatre tirs cadrés pour aucun but encaissé. La Slovaquie et la classe d’Hamšík n’ont pas changé la donne et ont même subi le retour de l’efficacité germanique, incarnée par la titularisation de Gómez à la place de Götze (à partir de leur 3e rencontre). Et puis vint l’Italie. Là, Löw a cédé : fini le 4-2-3-1, voilà le 3-4-2-1. Fini aussi la domination territoriale dans le camp adverse, voilà la possession dite « intelligente » ou « prudente » , qui dépend de la lecture des moments de la rencontre, et qui cherche aussi à faire sortir l’adversaire de son camp. Un changement de schéma courageux dans la perspective du changement de disposition désastreux de l’Euro 2012. Mais un choix qui a payé : Löw a battu l’Italie en pensant comme un technicien transalpin.

Mais au cours de sa réflexion tactique en amont de l’opposition face à Deschamps, Löw s’est certainement rendu compte que cette équipe de France n’est pas un animal comme les autres. Difficile d’établir une grille de lecture à partir des dernières partitions des Bleus : la mélodie change toutes les 45 minutes, le rythme n’est jamais le même et les musiciens changent souvent d’instruments. Difficile dans ces conditions de transmettre des convictions à ses joueurs, puisqu’il est impossible de prévoir si les Bleus peuvent encore changer de disque. La partition est presque illisible, et dans la pénombre, il faut croire que Löw choisira une fois de plus de s’adapter. Comment battre Deschamps ? En pensant à la Deschamps : Löw devrait aligner la formation la plus versatile possible, au cas où des modifications s’avéreraient nécessaires au cours de la rencontre. Et c’est ici que la suspension du bourreau Hummels fait le plus mal.

Des choix de Deschamps

Les Bleus, eux, peuvent-ils « imposer leur jeu » aux Allemands ? « Tout dépendra de l’équipe allemande alignée au départ. Si l’un d’entre vous la connaît, je suis intéressé… C’est un rapport de forces » , a répondu Deschamps en conférence de presse. Si la balle est généralement dans le camp du grand favori, Deschamps ne semble absolument pas pressé d’aller la chercher. Car les Bleus se présentent en demi-finale avec un arsenal offensif flambant neuf, certes, mais aussi vierge au plus haut niveau. Ainsi, tout porte à croire que le Bayonnais fera le choix du 4-3-3 pour débuter la rencontre. D’une, le 4-2-3-1 a montré ses lacunes et les espaces laissés entre Matuidi et Pogba au milieu seraient impardonnables face à la verticalité exquise de Kroos et Özil. De deux, il est difficile d’imaginer Deschamps se privant de Kante et Matuidi face à une formation à la circulation de balle aussi déséquilibrante, même si la perspective d’une paire Pogba-Kante est alléchante. De trois, Deschamps ne devrait pas prendre le risque de se retrouver en infériorité numérique sur les ailes. Ainsi, on peut s’attendre à des Bleus au schéma conservateur face à des Allemands prêts à abuser de la possession pour user les flèches offensives françaises et limiter leur marge de manœuvre. Le sort du champ bataille tactique serait alors remportée par celui qui commet le moins d’erreurs, d’une part, et celui qui saura réorganiser ses troupes au moment opportun, d’autre part.

Souvenir : en juillet 2014, Deschamps avait déjà choisi le 4-3-3 et deux trios formés par Cabaye-Pogba-Matudi et Valbuena-Griezmann-Benzema. Il était passé au 4-2-3-1 (Rémy pour Cabaye) à la 73e, puis au 4-4-2 à la 85e (Giroud pour Valbuena). En 2016, alors que les trois matchs de poule avaient laissé une impression de brouillon inachevé, la seconde période contre l’Irlande, puis la première contre l’Islande ont enfin donné de la substance à une classification. Le tableau a encore besoin de quelques couches de peinture pour devenir un ensemble cohérent, mais il propose déjà deux familles de couleurs. Le 4-3-3 du côté sombre, conservateur, travailleur, presque lourd. Et le 4-2-3-1 du côté éclairé, talentueux et même léger. Le tableau n’est pas encore fidèle à la réalité, mais il a le mérite d’offrir à Deschamps un plan de jeu lisible pour ce soir : la glace pour commencer et le feu pour finir. À moins d’oser mêler les éléments et défier le monde avec un Moussa Sissoko lebronesque dans le trio du milieu.

Markus

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Article publié le 07/07/2016 sur SOFOOT.com

Les Leçons Tactiques de France-Islande

La pluie et le brouillard auraient pu se transformer en tempête volcanique et invasion de drakkars, mais les Bleus n’ont pas traîné pour en faire un bain de football. Alors que les Islandais réalisaient un bon début de match fidèle à leurs idées de jeu, l’équipe de France a su cogner très fort pour rapidement assommer les grands blonds. Retour sur les mécanismes du 4-2-3-1 orchestré par Pogba, dynamisé par le duo Griezmann-Payet et couronné par Giroud.

21h43 au Stade de France. À la suite d’une phase de possession rythmée, Sagna est démarqué et brosse un centre au second poteau. Giroud s’impose dans le ciel du 93 et remet sur Griezmann, qui sert parfaitement Payet. Contrôle du droit, finition du gauche, comme à la récré. Les Bleus mènent trois buts à zéro, chauffent Saint-Denis et glacent les idées de jeu islandaises. Cinq minutes plus tôt, le 4-2-3-1 s’était merveilleusement épanoui sur une longue phase de jeu qui s’était même offert le luxe de se coiffer d’une reprise de volée du droit de Blaise Matuidi. La finition n’est pas orthodoxe, mais la maîtrise technique est totale : Pogba règne en maître au milieu et l’habileté de Griezmann et Payet épouse parfaitement les mouvements de Giroud et Sissoko. Pourtant, Sigthorsson a déjà remporté 5 duels aériens, et les Islandais n’ont pas déjoué, loin de là.

Matuidi surclasse l’Islande dans le match de l’élève appliqué

Trois quarts d’heure plus tôt, l’eau s’abat sur Paname, et Griezmann se ronge les ongles dans le rond central. À la suite d’une incompréhension entre Matuidi et le 7, les Islandais lancent un raid offensif dès la 2e minute de jeu. Le dégagement de Lloris termine en touche, et l’Islande tente sa chance une minute plus tard. Bon. Là, un nouveau dégagement de Lloris part dans le vide du camp islandais, et la formation de Lagerbäck n’a pas peur d’installer sa science dans le couloir gauche français : Payet ne défend pas, et Matuidi se fait avoir sur une action jouée en triangle. Les Bleus ne sont pas sereins, malgré une première combinaison entre Griezmann et Payet. Umtiti semble avoir débuté la rencontre à droite, puis change rapidement avec Koscielny. À la 8e minute, Matuidi perd le ballon et fait craindre le pire avant d’aller le récupérer tout seul comme un grand. À la 9e, Umtiti se fait dunker dessus près de la surface, Koscielny est loin de son marquage, mais la frappe islandaise passe à côté. Deuxième avertissement. À la 10e, une longue phase de possession islandaise part de gauche à droite et réussit même à éteindre une séquence de pressing français. À ce moment-là, après une dizaine de minutes de jeu, l’Islande a déjà déroulé son tapis de jeu, tandis que le 4-2-3-1 de Deschamps est encore dans son emballage. Et pourtant.

21h12 au Stade de France. Les Bleus posent enfin leur jeu depuis les bases arrières : Pogba est à la baguette. Une feinte vers le côté droit, un coup de semelle vers la gauche et transmission pour Matuidi. Le 4-2-3-1 bleu est bien en place, tout comme le 4-4-2 blanc. Griezmann et Payet se tiennent tout près du porteur de balle, et l’étoile de West Ham propose ses services au Parisien. Passe, remise et Matuidi récupère l’initiative, alors que le bloc islandais est en mouvement. Le Parisien lève la tête, voit l’appel de Giroud, semble prendre trop de temps, puis brosse le ballon avec l’application d’un élève en examen. La courbe est aussi parfaite que l’appel du numéro 9, qui fusille l’Islande une première fois. Quelques minutes plus tard, Pogba décolle comme un avion de chasse et accroche le 2-0. À la 20e minute, les Islandais peuvent être satisfaits de leur partition : déjà 4 tirs et 80% de duels gagnés. Mais voilà, les Bleus mènent 2-0. À la 25e, les Islandais passeront même à deux doigts de réussir leur combinaison spéciale sur longue touche, comme face à l’Angleterre. Mais Umtiti suit son vis-à-vis et gène la finition. Finalement, c’est seulement à partir de ce moment-là que le dynamisme et la fluidité du 4-2-3-1 entrera en scène, à croire que Deschamps n’a pas besoin de système de jeu pour remporter des matchs de football.

Paul Pogba, les bons pieds au bon endroit

Il l’avait annoncé dans les pages de So Foot avant la compétition : Paul Pogba veut inventer le milieu de terrain du futur. Une ambition débordante ? Ou un constat sur son jeu qu’il connaît mieux que personne ? Cette envie, elle part avant tout d’un ensemble de sentiments cultivés en France au pays du milieu défensif, en Angleterre chez les box-to-box, puis en Italie au royaume du regista Pirlo : la Pioche ne se sent pas plus relayeur que numéro 10, pas moins meneur de jeu que numéro 6, pas plus milieu droit que milieu gauche, pas plus box-to-box que milieu défensif. Le numéro 15 français a déjà joué partout et a toujours participé aux phases défensive et offensive. Il aime tacler, passer et tirer.

Et alors que le 4-3-3 de Deschamps semblait vouloir insister pour le caser dans un rôle précis – l’organisation et la couverture à droite, la création et la finition à gauche –, le 4-2-3-1 a résolu le problème : Pogba doit se trouver là où les Bleus ont le plus besoin de lui, à savoir devant la défense, pour lier les deux phases. Première cible de Lloris à la relance – courte ou longue – et première rampe de lancement de la phase offensive, Pogba a une nouvelle fois livré une prestation d’organisateur de jeu solide, après la seconde période irlandaise. Son application à rester vigilant en phase défensive a même fait passer Sissoko pour un véritable ailier, alors qu’on aurait pu l’attendre dans un rôle bien plus conservateur. Après trois semaines de compétition, il semble que la prestation du Turinois ait enfin fait l’unanimité auprès du grand public. Dommage qu’il ait fallu qu’il marque un but (sur corner, qui plus est) pour que son influence sur le jeu bleu soit reconnue à sa juste valeur.

Griezmann et Payet, les copilotes de l’avion bleu

Au-delà de la structure offerte par Pogba, l’animation offensive a également profité de ce 4-2-3-1 à la sauce Sissoko. Alors que la position de Griezmann avait évolué depuis le début de la compétition, de pointe à attaquant de soutien en passant par ailier droit, ce 4-2-3-1 a tranché : ce sera dans l’axe, oui, mais au cœur du jeu. Si le jeu des Bleus a semblé revivre entre la 30e et la 55e minute hier soir, se montrant à la fois percutant et dynamique, rapide et plein de contrôle, tout s’est passé dans le troisième quart du terrain. Là, au milieu du trafic, dans le domaine où seuls règnent les techniciens capables de jouer dos au but et vers l’avant, Griezmann et Payet se sont retrouvés comme deux copilotes à bord d’une machine de guerre. Plus proches que jamais, les deux leaders techniques des Bleus ont semblé unir leurs habiletés individuelles respectives pour mieux faire briller la maîtrise collective française. En clair, ce 4-2-3-1 a permis de rapprocher deux joueurs qui savent jouer et faire jouer.

Entre les lignes, le mérite de Sissoko a résidé dans son mouvement permanent, la précision de ses remises et les espaces qu’il crée dans l’axe. Et Deschamps peut compter sur d’autres alternatives. À la place de Sissoko, Coman étirerait bien plus le jeu vers la droite et pousserait Griezmann à visiter plus souvent la surface pour se retrouver à la réception de ses centres. Moins de vitesse, paradoxalement, et plus de jeu de position. Cabaye, lui, n’apporterait pas le même impact physique et ne créerait pas autant d’espaces, mais il offrirait aussi plus de contrôle et de maîtrise dans les petits espaces. De toute façon, face à l’Allemagne, il est fort probable que Deschamps revienne au 4-3-3, replace Kante devant la défense et Pogba à droite. Parce qu’hier soir, encore une fois, le 4-2-3-1 s’est mis à jouer, alors que les Bleus menaient déjà deux buts à zéro.

Les chiffres des Bleus
Le match de Pogba – 108 touches de balle et 95 passes avec 94% de réussite. Et 3 tirs. Un métronome qui sait aussi chanter.
Le match de Griezmann – 5 occasions créées, 3 fautes provoquées, 2 passes décisives et 1 but. Il fait jouer au milieu et il marque en attaque. Football total.
Le match de Giroud – 2 tirs, 2 buts et 4 duels aériens remportés pour le 9 qui continue à jouer comme s’il devait encore convaincre tout l’Hexagone.
100% – Le pourcentage de passes réussies de Samuel Umtiti (77/77). Timide au duel, sûr de lui avec le ballon. Une complémentarité logique avec Koscielny.
La défense bleue – 11 frappes islandaises, dont 5 tirs cadrés et 2 buts marqués. Contre l’Angleterre, les Islandais n’avaient réussi qu’à frapper 8 fois et avaient eu la même efficacité (mais ils avaient mené au score durant 70 minutes).

Markus

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Article publié le 04/07/2016 sur SOFOOT.com

Peur bleue à l’arrière

Une relance hachée par des dégagements pressés, un ballon qui cherche encore son maître et une répétition de duels qui ne tournent pas toujours à l’avantage des Bleus. Si la défense de Deschamps n’a encaissé que deux buts, sur penalty, l’arrière-garde française semble jouer avec la peur au ventre. Un problème de qualité ? Pas vraiment, non. Un problème de culture ? En partie, oui. Mais surtout un problème psychologique que l’Islande a hâte de venir chatouiller…

À l’heure où le trio Barzagli-Bonucci-Chiellini a roulé sur l’Euro au nom de la gloire de la tradition défensive italienne, difficile de ne pas repenser à l’équipe de France 98. Un bloc renforcé par les années de Desailly au Milan, Thuram à Parme, Blanc au Napoli, Deschamps et Zizou à la Juve, Djorkaeff à l’Inter, et tant d’autres. Des joueurs passés entre les mains de Fabio Capello, Marcello Lippi, Carlo Ancelotti ou encore Gigi Simoni. Près de vingt ans plus tard, en conséquence des bouleversements qu’a connus la hiérarchie financière des championnats européens dans les années 2000, les trois quarts des défenseurs titulaires des Bleus ont l’ADN de la Premier League dans leurs crampons : Sagna, Koscielny et Évra (et Lloris). Seul Rami n’a pas connu les espaces gigantesques de la première division anglaise, et Deschamps alignerait donc une formation 100% football anglais s’il choisissait Mangala pour le remplacer, si l’on accepte de considérer que le style d’Évra a plus été façonné à Manchester qu’à Marsala, Monza et Turin. Or, cette culture anglo-saxonne a une vraie influence sur le jeu des Bleus.

La culture Premier League et la normalisation de l’erreur défensive

Dans les colonnes de So Foot Club en cours de saison, Kurt Zouma s’était avancé sur les particularités tactiques de la phase défensive dans le football anglais, dressant le portrait d’une culture unique : « Le jeu est plus rapide parce qu’ici, en Angleterre, on ne pense pas à défendre de la même façon qu’en France. On pense à défendre, évidemment, mais différemment. En France, il faut défendre et ensuite peut-être attaquer. Ici, il faut faire les deux en même temps. Dès que t’as la balle, c’est une obligation d’aller vers l’avant pour aller marquer. C’est culturel. Tu récupères, tu attaques. Pas le choix. » Une façon de penser alléchante, certes, mais qui se retrouve à des kilomètres de la philosophie conservatrice des Bleus de Deschamps. « En Angleterre, on dit qu’ils (les défenseurs, ndlr) ne savent pas défendre, je sais. Mais en fait, y a trop de spectacle ! À force de vouloir attaquer, toutes les équipes laissent des espaces. Et c’est pour ça que c’est aussi intéressant pour un défenseur. Parce que t’as tellement de situations à gérer ! T’as plus de duels, t’as des trois contre deux à gérer tout le temps… Il faut savoir réfléchir vite, il faut être physique. Et puis t’as des attaquants qui te défient vraiment. Donc je pense que tu t’améliores plus rapidement. »

Une autre école, donc, qui a également un autre public : « En Premier League, ça bouge dans tous les sens. Et puis si tu marques, les supporters sont contents. Si tu tacles, les supporters sont contents. Si tu mets un coup de tête, les supporters sont contents. » Une dépense d’énergie qui ne suffit pas à Deschamps et au public français, évidemment, et qui implique par ailleurs une conséquence négative : quand tu es confronté à une telle répétition de duels, tu as le droit à l’erreur. Or, pour le moment, avec les Bleus lors de l’Euro, ton adversaire n’a une seule occasion par match, très souvent en contre, et tu n’as pas intérêt à perdre ton duel parce que le bloc-équipe est déjà dépassé. Ce décalage peut-il expliquer que nos centraux jouent avec la peur au ventre ? En partie, seulement.

La peur au ventre

Le schéma se répète depuis l’entrée en matière des Bleus à l’Euro : lorsque Rami et Koscielny portent le ballon à la relance, ils s’arrêtent avant même de se confronter aux attaquants adverses, comme s’ils se heurtaient systématiquement à un « mur invisible » , dixit Florent Tonuitti. Mais voilà, mettre les difficultés des Bleus sur le compte de la culture défensive de la Premier League reviendrait à utiliser un raccourci casse-gueule. D’une part, Adil Rami a connu la Serie A (mais pas celle des années 90) et joue aujourd’hui à Séville, dans le pays où l’on joue au sol et où l’on insiste sur le soin du ballon. D’autre part, les deux seuls buts encaissés par les Bleus ont été concédés sur penalty, à la suite d’erreurs de jugement d’Évra et Pogba, qui évoluent tous les deux à la Juve d’Allegri et qui font preuve d’une intelligence tactique irréprochable. Il y a donc forcément une autre explication. Et celle qui s’immisce le plus souvent chez les grands favoris est psychologique : l’excès de tension crée un stress inévitable et engendre des mauvaises prises de décision.

Diego Latorre, ex-fantaisiste du Boca des années 90 et international argentin, est aujourd’hui une référence de l’analyse footballistique au pays de Bielsa et Simeone. Observateur à la fois de la Copa América et de l’Euro, il compare les deux contextes dans le quotidien La Nación : « D’un point de vue purement optique, les matchs de la Copa América sont vite devenus plus attrayants. On a pu apprécier une plus grande envie de développer du jeu et plus de fraîcheur sur les terrains américains, alors que dans les stades français, tout cela semblait recouvert par un excès de solennité. On perçoit plus de relaxation en Copa América, peut-être du fait de l’ambiance cordiale et détendue des stades aux États-Unis, qui contraste avec la tension externe excessive qui accompagne l’Euro. » Pour donner un exemple, l’Argentine de Martino insiste sur une relance au sol avec des relanceurs qui font preuve de grandes difficultés dans ce domaine en Europe (Otamendi et Funes Mori). Latorre poursuit : « Pour donner le meilleur de soi, n’importe quelle personne doit être tranquille et même heureuse dans l’accomplissement de son travail, parce qu’elle sera ainsi plus lucide et aura plus de souplesse dans sa prise de décisions. (…) En France, les précautions abondent. » Dans une équipe de France qui doit affronter à la fois des « petites » nations – avec un statut de favori grand comme la tour Eiffel – et la pression de celui qui accueille la compétition, le stress semble inévitable. Et c’est encore plus le cas pour des centraux qui doivent assimiler la lecture du jeu à l’italienne de Deschamps tout en essayant de remplacer Varane avec un pistolet sur la tempe.

Le piège islandais

Malheureusement, la perspective d’un quart de finale contre l’Islande ne devrait pas changer la donne. Peu importe si l’Islande est une des cinq meilleures équipes de l’Euro depuis le début de la compétition (avec l’Allemagne, l’Italie, la Croatie et le pays de Galles), les Bleus n’ont pas le droit de perdre. Pas encore. Pas comme s’ils jouaient l’Allemagne en demi-finale, en clair. Et si la physionomie de ce match semblerait mettre en avant les qualités de l’arrière-garde française – les Bleus se sont montrés très à l’aise dans la bataille des duels aériens –, cet aspect est trompeur. Contre l’Angleterre, l’Islande a perdu 67% des duels aériens (35 perdus, 17 gagnés), Cahill et Smalling en ont gagné 19 à eux deux et même le flop Harry Kane s’est imposé 5 fois dans les airs. L’enjeu est à la retombée du ballon et dans l’anticipation : il faut savoir transformer un duel gagné ou perdu en récupération, contre-attaque ou nouvelle phase de possession. L’utilisation et la lecture du duel est bien plus importante que le duel lui-même. D’où la perte dramatique de N’Golo Kante, royal dans la lutte pour les seconds ballons, mais aussi l’arrivée salvatrice de Samuel Umtiti, dont la mobilité et le sang-froid balle aux pieds pourraient garantir à l’arrière-garde bleue le surplus de confiance dont elle a tant besoin. À condition que le Lyonnais joue comme un colonel et non comme un aspirant.

Markus

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Article publié le 03/07/2016 sur SOFOOT.com