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Deschamps et Löw, la glace puis le feu

C’est inévitable, un France-Allemagne fait toujours appel à notre imaginaire guerrier le plus primaire, d’autant plus lorsque la rencontre met en jeu la conquête de l’Europe à Paris. Mais si une bataille aura bel et bien lieu sur la pelouse du Vélodrome ce soir, elle opposera avant tout des idées de jeu. Les capacités d’adaptation de Löw, d’un côté. Et Didier Deschamps, de l’autre. Aux armes…

Le 4 juillet 2014, il est 13h12 au Maracaña lorsque l’Argentin Nestor Pitana aperçoit une légère faute de main de Paul Pogba sur l’épaule de Toni Kroos. L’Allemand se charge lui-même de l’offrande et dépose une merveille de centre avec le soin, la méthode et l’élégance qui le caractérisent depuis toujours. Mats Hummels n’a même pas besoin de sauter pour devancer Varane. Le ballon effleure la transversale de Lloris et envoie les Allemands en demi-finales du Mondial. En toute fin de match, Benzema mènera la dernière charge française, en vain. Une-deux avec Giroud, frappe puissante du gauche. Mais non. Trop ferme, trop forte, trop bien placée, la main droite de Neuer repousse une fois de plus l’idée bleue. Après l’insupportable 1982 sous la chaleur andalouse, les Allemands éliminent les Bleus sous le soleil brésilien et nous laissent une faim au goût sec et amer. Un petit but, sur coup de pied arrêté, et basta. Ainsi, pour que l’histoire de cet Euro soit la plus belle possible, il fallait que les Bleus de Deschamps rencontrent à nouveau Toni Kroos et l’Allemagne de Löw. Parce qu’entre-temps, la Mannschaft est certainement devenue la meilleure sélection au monde. Et parce que si cette équipe de France veut avancer dans la construction de son identité, il lui faut une opposition à la hauteur du défi entrepris.

La dentelle et les bottes de Löw

Des finales, des demi-finales et un titre de champion du monde. Ces vingt dernières années, le football allemand a révolutionné son style, mais n’a cessé d’obtenir des résultats sur les plus grandes scènes mondiales. Cette année à l’Euro, peut-être plus que jamais, elle a offert une formation d’une sophistication extrême. De la fine dentelle des pieds d’Özil, Hummels et Draxler aux lourdes bottes de Schweinsteiger, Höwedes et Gómez, Löw a mis au monde un groupe proposant un football romantique avec une méthode industrielle. La discrétion géniale de Toni Kroos au milieu, l’omniprésence musclée et technique de Jérôme Boateng, Manuel Neuer en dernier rempart robotique, et un phénomène jusque-là silencieux : Thomas Müller. De Lille à Bordeaux, l’Allemagne a offert le football le plus développé d’Europe parce qu’elle maîtrise toutes les facettes du jeu.

Elle sait rivaliser avec l’Espagne sur le terrain de la possession huilée. Elle sait pousser dans les cordes les adversaires les plus coriaces, notamment grâce à son goût inoxydable pour les frappes lointaines. Elle est venue à bout des schémas cérébraux de l’intense Italie de Conte. Et surtout, elle sait gagner de toutes les manières. Car la particularité de ce maître du monde est de dominer la planète sans idéologie. Les Allemands sont les plus forts, point. Son prédécesseur, la Roja, avait pris le plaisir d’imposer ses idées à la terre entière. Une réflexion, un style, un modèle et même une philosophie pour les plus fidèles de la langue de Xavi. Joachim Löw, lui, est au pouvoir depuis 10 ans. Et il a tout changé. En fonction des époques du Bayern, d’une part, parce que les dernières compétitions internationales ont toutes eu droit à une dose de Van Gaal, Heynckes ou Guardiola. Et en fonction de ses adversaires, d’autre part.

Des choix de Löw

À l’Euro, la Mannschaft a varié entre la brutale montée en puissance offensive et la mise à l’épreuve d’un système défensif rodé. Contre l’Ukraine, la Pologne et l’Irlande du Nord, elle a dominé outrageusement la possession (60%, 65%, puis 75%) et concédé seulement quatre tirs cadrés pour aucun but encaissé. La Slovaquie et la classe d’Hamšík n’ont pas changé la donne et ont même subi le retour de l’efficacité germanique, incarnée par la titularisation de Gómez à la place de Götze (à partir de leur 3e rencontre). Et puis vint l’Italie. Là, Löw a cédé : fini le 4-2-3-1, voilà le 3-4-2-1. Fini aussi la domination territoriale dans le camp adverse, voilà la possession dite « intelligente » ou « prudente » , qui dépend de la lecture des moments de la rencontre, et qui cherche aussi à faire sortir l’adversaire de son camp. Un changement de schéma courageux dans la perspective du changement de disposition désastreux de l’Euro 2012. Mais un choix qui a payé : Löw a battu l’Italie en pensant comme un technicien transalpin.

Mais au cours de sa réflexion tactique en amont de l’opposition face à Deschamps, Löw s’est certainement rendu compte que cette équipe de France n’est pas un animal comme les autres. Difficile d’établir une grille de lecture à partir des dernières partitions des Bleus : la mélodie change toutes les 45 minutes, le rythme n’est jamais le même et les musiciens changent souvent d’instruments. Difficile dans ces conditions de transmettre des convictions à ses joueurs, puisqu’il est impossible de prévoir si les Bleus peuvent encore changer de disque. La partition est presque illisible, et dans la pénombre, il faut croire que Löw choisira une fois de plus de s’adapter. Comment battre Deschamps ? En pensant à la Deschamps : Löw devrait aligner la formation la plus versatile possible, au cas où des modifications s’avéreraient nécessaires au cours de la rencontre. Et c’est ici que la suspension du bourreau Hummels fait le plus mal.

Des choix de Deschamps

Les Bleus, eux, peuvent-ils « imposer leur jeu » aux Allemands ? « Tout dépendra de l’équipe allemande alignée au départ. Si l’un d’entre vous la connaît, je suis intéressé… C’est un rapport de forces » , a répondu Deschamps en conférence de presse. Si la balle est généralement dans le camp du grand favori, Deschamps ne semble absolument pas pressé d’aller la chercher. Car les Bleus se présentent en demi-finale avec un arsenal offensif flambant neuf, certes, mais aussi vierge au plus haut niveau. Ainsi, tout porte à croire que le Bayonnais fera le choix du 4-3-3 pour débuter la rencontre. D’une, le 4-2-3-1 a montré ses lacunes et les espaces laissés entre Matuidi et Pogba au milieu seraient impardonnables face à la verticalité exquise de Kroos et Özil. De deux, il est difficile d’imaginer Deschamps se privant de Kante et Matuidi face à une formation à la circulation de balle aussi déséquilibrante, même si la perspective d’une paire Pogba-Kante est alléchante. De trois, Deschamps ne devrait pas prendre le risque de se retrouver en infériorité numérique sur les ailes. Ainsi, on peut s’attendre à des Bleus au schéma conservateur face à des Allemands prêts à abuser de la possession pour user les flèches offensives françaises et limiter leur marge de manœuvre. Le sort du champ bataille tactique serait alors remportée par celui qui commet le moins d’erreurs, d’une part, et celui qui saura réorganiser ses troupes au moment opportun, d’autre part.

Souvenir : en juillet 2014, Deschamps avait déjà choisi le 4-3-3 et deux trios formés par Cabaye-Pogba-Matudi et Valbuena-Griezmann-Benzema. Il était passé au 4-2-3-1 (Rémy pour Cabaye) à la 73e, puis au 4-4-2 à la 85e (Giroud pour Valbuena). En 2016, alors que les trois matchs de poule avaient laissé une impression de brouillon inachevé, la seconde période contre l’Irlande, puis la première contre l’Islande ont enfin donné de la substance à une classification. Le tableau a encore besoin de quelques couches de peinture pour devenir un ensemble cohérent, mais il propose déjà deux familles de couleurs. Le 4-3-3 du côté sombre, conservateur, travailleur, presque lourd. Et le 4-2-3-1 du côté éclairé, talentueux et même léger. Le tableau n’est pas encore fidèle à la réalité, mais il a le mérite d’offrir à Deschamps un plan de jeu lisible pour ce soir : la glace pour commencer et le feu pour finir. À moins d’oser mêler les éléments et défier le monde avec un Moussa Sissoko lebronesque dans le trio du milieu.

Markus

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Article publié le 07/07/2016 sur SOFOOT.com

Les Leçons Tactiques de France-Islande

La pluie et le brouillard auraient pu se transformer en tempête volcanique et invasion de drakkars, mais les Bleus n’ont pas traîné pour en faire un bain de football. Alors que les Islandais réalisaient un bon début de match fidèle à leurs idées de jeu, l’équipe de France a su cogner très fort pour rapidement assommer les grands blonds. Retour sur les mécanismes du 4-2-3-1 orchestré par Pogba, dynamisé par le duo Griezmann-Payet et couronné par Giroud.

21h43 au Stade de France. À la suite d’une phase de possession rythmée, Sagna est démarqué et brosse un centre au second poteau. Giroud s’impose dans le ciel du 93 et remet sur Griezmann, qui sert parfaitement Payet. Contrôle du droit, finition du gauche, comme à la récré. Les Bleus mènent trois buts à zéro, chauffent Saint-Denis et glacent les idées de jeu islandaises. Cinq minutes plus tôt, le 4-2-3-1 s’était merveilleusement épanoui sur une longue phase de jeu qui s’était même offert le luxe de se coiffer d’une reprise de volée du droit de Blaise Matuidi. La finition n’est pas orthodoxe, mais la maîtrise technique est totale : Pogba règne en maître au milieu et l’habileté de Griezmann et Payet épouse parfaitement les mouvements de Giroud et Sissoko. Pourtant, Sigthorsson a déjà remporté 5 duels aériens, et les Islandais n’ont pas déjoué, loin de là.

Matuidi surclasse l’Islande dans le match de l’élève appliqué

Trois quarts d’heure plus tôt, l’eau s’abat sur Paname, et Griezmann se ronge les ongles dans le rond central. À la suite d’une incompréhension entre Matuidi et le 7, les Islandais lancent un raid offensif dès la 2e minute de jeu. Le dégagement de Lloris termine en touche, et l’Islande tente sa chance une minute plus tard. Bon. Là, un nouveau dégagement de Lloris part dans le vide du camp islandais, et la formation de Lagerbäck n’a pas peur d’installer sa science dans le couloir gauche français : Payet ne défend pas, et Matuidi se fait avoir sur une action jouée en triangle. Les Bleus ne sont pas sereins, malgré une première combinaison entre Griezmann et Payet. Umtiti semble avoir débuté la rencontre à droite, puis change rapidement avec Koscielny. À la 8e minute, Matuidi perd le ballon et fait craindre le pire avant d’aller le récupérer tout seul comme un grand. À la 9e, Umtiti se fait dunker dessus près de la surface, Koscielny est loin de son marquage, mais la frappe islandaise passe à côté. Deuxième avertissement. À la 10e, une longue phase de possession islandaise part de gauche à droite et réussit même à éteindre une séquence de pressing français. À ce moment-là, après une dizaine de minutes de jeu, l’Islande a déjà déroulé son tapis de jeu, tandis que le 4-2-3-1 de Deschamps est encore dans son emballage. Et pourtant.

21h12 au Stade de France. Les Bleus posent enfin leur jeu depuis les bases arrières : Pogba est à la baguette. Une feinte vers le côté droit, un coup de semelle vers la gauche et transmission pour Matuidi. Le 4-2-3-1 bleu est bien en place, tout comme le 4-4-2 blanc. Griezmann et Payet se tiennent tout près du porteur de balle, et l’étoile de West Ham propose ses services au Parisien. Passe, remise et Matuidi récupère l’initiative, alors que le bloc islandais est en mouvement. Le Parisien lève la tête, voit l’appel de Giroud, semble prendre trop de temps, puis brosse le ballon avec l’application d’un élève en examen. La courbe est aussi parfaite que l’appel du numéro 9, qui fusille l’Islande une première fois. Quelques minutes plus tard, Pogba décolle comme un avion de chasse et accroche le 2-0. À la 20e minute, les Islandais peuvent être satisfaits de leur partition : déjà 4 tirs et 80% de duels gagnés. Mais voilà, les Bleus mènent 2-0. À la 25e, les Islandais passeront même à deux doigts de réussir leur combinaison spéciale sur longue touche, comme face à l’Angleterre. Mais Umtiti suit son vis-à-vis et gène la finition. Finalement, c’est seulement à partir de ce moment-là que le dynamisme et la fluidité du 4-2-3-1 entrera en scène, à croire que Deschamps n’a pas besoin de système de jeu pour remporter des matchs de football.

Paul Pogba, les bons pieds au bon endroit

Il l’avait annoncé dans les pages de So Foot avant la compétition : Paul Pogba veut inventer le milieu de terrain du futur. Une ambition débordante ? Ou un constat sur son jeu qu’il connaît mieux que personne ? Cette envie, elle part avant tout d’un ensemble de sentiments cultivés en France au pays du milieu défensif, en Angleterre chez les box-to-box, puis en Italie au royaume du regista Pirlo : la Pioche ne se sent pas plus relayeur que numéro 10, pas moins meneur de jeu que numéro 6, pas plus milieu droit que milieu gauche, pas plus box-to-box que milieu défensif. Le numéro 15 français a déjà joué partout et a toujours participé aux phases défensive et offensive. Il aime tacler, passer et tirer.

Et alors que le 4-3-3 de Deschamps semblait vouloir insister pour le caser dans un rôle précis – l’organisation et la couverture à droite, la création et la finition à gauche –, le 4-2-3-1 a résolu le problème : Pogba doit se trouver là où les Bleus ont le plus besoin de lui, à savoir devant la défense, pour lier les deux phases. Première cible de Lloris à la relance – courte ou longue – et première rampe de lancement de la phase offensive, Pogba a une nouvelle fois livré une prestation d’organisateur de jeu solide, après la seconde période irlandaise. Son application à rester vigilant en phase défensive a même fait passer Sissoko pour un véritable ailier, alors qu’on aurait pu l’attendre dans un rôle bien plus conservateur. Après trois semaines de compétition, il semble que la prestation du Turinois ait enfin fait l’unanimité auprès du grand public. Dommage qu’il ait fallu qu’il marque un but (sur corner, qui plus est) pour que son influence sur le jeu bleu soit reconnue à sa juste valeur.

Griezmann et Payet, les copilotes de l’avion bleu

Au-delà de la structure offerte par Pogba, l’animation offensive a également profité de ce 4-2-3-1 à la sauce Sissoko. Alors que la position de Griezmann avait évolué depuis le début de la compétition, de pointe à attaquant de soutien en passant par ailier droit, ce 4-2-3-1 a tranché : ce sera dans l’axe, oui, mais au cœur du jeu. Si le jeu des Bleus a semblé revivre entre la 30e et la 55e minute hier soir, se montrant à la fois percutant et dynamique, rapide et plein de contrôle, tout s’est passé dans le troisième quart du terrain. Là, au milieu du trafic, dans le domaine où seuls règnent les techniciens capables de jouer dos au but et vers l’avant, Griezmann et Payet se sont retrouvés comme deux copilotes à bord d’une machine de guerre. Plus proches que jamais, les deux leaders techniques des Bleus ont semblé unir leurs habiletés individuelles respectives pour mieux faire briller la maîtrise collective française. En clair, ce 4-2-3-1 a permis de rapprocher deux joueurs qui savent jouer et faire jouer.

Entre les lignes, le mérite de Sissoko a résidé dans son mouvement permanent, la précision de ses remises et les espaces qu’il crée dans l’axe. Et Deschamps peut compter sur d’autres alternatives. À la place de Sissoko, Coman étirerait bien plus le jeu vers la droite et pousserait Griezmann à visiter plus souvent la surface pour se retrouver à la réception de ses centres. Moins de vitesse, paradoxalement, et plus de jeu de position. Cabaye, lui, n’apporterait pas le même impact physique et ne créerait pas autant d’espaces, mais il offrirait aussi plus de contrôle et de maîtrise dans les petits espaces. De toute façon, face à l’Allemagne, il est fort probable que Deschamps revienne au 4-3-3, replace Kante devant la défense et Pogba à droite. Parce qu’hier soir, encore une fois, le 4-2-3-1 s’est mis à jouer, alors que les Bleus menaient déjà deux buts à zéro.

Les chiffres des Bleus
Le match de Pogba – 108 touches de balle et 95 passes avec 94% de réussite. Et 3 tirs. Un métronome qui sait aussi chanter.
Le match de Griezmann – 5 occasions créées, 3 fautes provoquées, 2 passes décisives et 1 but. Il fait jouer au milieu et il marque en attaque. Football total.
Le match de Giroud – 2 tirs, 2 buts et 4 duels aériens remportés pour le 9 qui continue à jouer comme s’il devait encore convaincre tout l’Hexagone.
100% – Le pourcentage de passes réussies de Samuel Umtiti (77/77). Timide au duel, sûr de lui avec le ballon. Une complémentarité logique avec Koscielny.
La défense bleue – 11 frappes islandaises, dont 5 tirs cadrés et 2 buts marqués. Contre l’Angleterre, les Islandais n’avaient réussi qu’à frapper 8 fois et avaient eu la même efficacité (mais ils avaient mené au score durant 70 minutes).

Markus

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Article publié le 04/07/2016 sur SOFOOT.com

Peur bleue à l’arrière

Une relance hachée par des dégagements pressés, un ballon qui cherche encore son maître et une répétition de duels qui ne tournent pas toujours à l’avantage des Bleus. Si la défense de Deschamps n’a encaissé que deux buts, sur penalty, l’arrière-garde française semble jouer avec la peur au ventre. Un problème de qualité ? Pas vraiment, non. Un problème de culture ? En partie, oui. Mais surtout un problème psychologique que l’Islande a hâte de venir chatouiller…

À l’heure où le trio Barzagli-Bonucci-Chiellini a roulé sur l’Euro au nom de la gloire de la tradition défensive italienne, difficile de ne pas repenser à l’équipe de France 98. Un bloc renforcé par les années de Desailly au Milan, Thuram à Parme, Blanc au Napoli, Deschamps et Zizou à la Juve, Djorkaeff à l’Inter, et tant d’autres. Des joueurs passés entre les mains de Fabio Capello, Marcello Lippi, Carlo Ancelotti ou encore Gigi Simoni. Près de vingt ans plus tard, en conséquence des bouleversements qu’a connus la hiérarchie financière des championnats européens dans les années 2000, les trois quarts des défenseurs titulaires des Bleus ont l’ADN de la Premier League dans leurs crampons : Sagna, Koscielny et Évra (et Lloris). Seul Rami n’a pas connu les espaces gigantesques de la première division anglaise, et Deschamps alignerait donc une formation 100% football anglais s’il choisissait Mangala pour le remplacer, si l’on accepte de considérer que le style d’Évra a plus été façonné à Manchester qu’à Marsala, Monza et Turin. Or, cette culture anglo-saxonne a une vraie influence sur le jeu des Bleus.

La culture Premier League et la normalisation de l’erreur défensive

Dans les colonnes de So Foot Club en cours de saison, Kurt Zouma s’était avancé sur les particularités tactiques de la phase défensive dans le football anglais, dressant le portrait d’une culture unique : « Le jeu est plus rapide parce qu’ici, en Angleterre, on ne pense pas à défendre de la même façon qu’en France. On pense à défendre, évidemment, mais différemment. En France, il faut défendre et ensuite peut-être attaquer. Ici, il faut faire les deux en même temps. Dès que t’as la balle, c’est une obligation d’aller vers l’avant pour aller marquer. C’est culturel. Tu récupères, tu attaques. Pas le choix. » Une façon de penser alléchante, certes, mais qui se retrouve à des kilomètres de la philosophie conservatrice des Bleus de Deschamps. « En Angleterre, on dit qu’ils (les défenseurs, ndlr) ne savent pas défendre, je sais. Mais en fait, y a trop de spectacle ! À force de vouloir attaquer, toutes les équipes laissent des espaces. Et c’est pour ça que c’est aussi intéressant pour un défenseur. Parce que t’as tellement de situations à gérer ! T’as plus de duels, t’as des trois contre deux à gérer tout le temps… Il faut savoir réfléchir vite, il faut être physique. Et puis t’as des attaquants qui te défient vraiment. Donc je pense que tu t’améliores plus rapidement. »

Une autre école, donc, qui a également un autre public : « En Premier League, ça bouge dans tous les sens. Et puis si tu marques, les supporters sont contents. Si tu tacles, les supporters sont contents. Si tu mets un coup de tête, les supporters sont contents. » Une dépense d’énergie qui ne suffit pas à Deschamps et au public français, évidemment, et qui implique par ailleurs une conséquence négative : quand tu es confronté à une telle répétition de duels, tu as le droit à l’erreur. Or, pour le moment, avec les Bleus lors de l’Euro, ton adversaire n’a une seule occasion par match, très souvent en contre, et tu n’as pas intérêt à perdre ton duel parce que le bloc-équipe est déjà dépassé. Ce décalage peut-il expliquer que nos centraux jouent avec la peur au ventre ? En partie, seulement.

La peur au ventre

Le schéma se répète depuis l’entrée en matière des Bleus à l’Euro : lorsque Rami et Koscielny portent le ballon à la relance, ils s’arrêtent avant même de se confronter aux attaquants adverses, comme s’ils se heurtaient systématiquement à un « mur invisible » , dixit Florent Tonuitti. Mais voilà, mettre les difficultés des Bleus sur le compte de la culture défensive de la Premier League reviendrait à utiliser un raccourci casse-gueule. D’une part, Adil Rami a connu la Serie A (mais pas celle des années 90) et joue aujourd’hui à Séville, dans le pays où l’on joue au sol et où l’on insiste sur le soin du ballon. D’autre part, les deux seuls buts encaissés par les Bleus ont été concédés sur penalty, à la suite d’erreurs de jugement d’Évra et Pogba, qui évoluent tous les deux à la Juve d’Allegri et qui font preuve d’une intelligence tactique irréprochable. Il y a donc forcément une autre explication. Et celle qui s’immisce le plus souvent chez les grands favoris est psychologique : l’excès de tension crée un stress inévitable et engendre des mauvaises prises de décision.

Diego Latorre, ex-fantaisiste du Boca des années 90 et international argentin, est aujourd’hui une référence de l’analyse footballistique au pays de Bielsa et Simeone. Observateur à la fois de la Copa América et de l’Euro, il compare les deux contextes dans le quotidien La Nación : « D’un point de vue purement optique, les matchs de la Copa América sont vite devenus plus attrayants. On a pu apprécier une plus grande envie de développer du jeu et plus de fraîcheur sur les terrains américains, alors que dans les stades français, tout cela semblait recouvert par un excès de solennité. On perçoit plus de relaxation en Copa América, peut-être du fait de l’ambiance cordiale et détendue des stades aux États-Unis, qui contraste avec la tension externe excessive qui accompagne l’Euro. » Pour donner un exemple, l’Argentine de Martino insiste sur une relance au sol avec des relanceurs qui font preuve de grandes difficultés dans ce domaine en Europe (Otamendi et Funes Mori). Latorre poursuit : « Pour donner le meilleur de soi, n’importe quelle personne doit être tranquille et même heureuse dans l’accomplissement de son travail, parce qu’elle sera ainsi plus lucide et aura plus de souplesse dans sa prise de décisions. (…) En France, les précautions abondent. » Dans une équipe de France qui doit affronter à la fois des « petites » nations – avec un statut de favori grand comme la tour Eiffel – et la pression de celui qui accueille la compétition, le stress semble inévitable. Et c’est encore plus le cas pour des centraux qui doivent assimiler la lecture du jeu à l’italienne de Deschamps tout en essayant de remplacer Varane avec un pistolet sur la tempe.

Le piège islandais

Malheureusement, la perspective d’un quart de finale contre l’Islande ne devrait pas changer la donne. Peu importe si l’Islande est une des cinq meilleures équipes de l’Euro depuis le début de la compétition (avec l’Allemagne, l’Italie, la Croatie et le pays de Galles), les Bleus n’ont pas le droit de perdre. Pas encore. Pas comme s’ils jouaient l’Allemagne en demi-finale, en clair. Et si la physionomie de ce match semblerait mettre en avant les qualités de l’arrière-garde française – les Bleus se sont montrés très à l’aise dans la bataille des duels aériens –, cet aspect est trompeur. Contre l’Angleterre, l’Islande a perdu 67% des duels aériens (35 perdus, 17 gagnés), Cahill et Smalling en ont gagné 19 à eux deux et même le flop Harry Kane s’est imposé 5 fois dans les airs. L’enjeu est à la retombée du ballon et dans l’anticipation : il faut savoir transformer un duel gagné ou perdu en récupération, contre-attaque ou nouvelle phase de possession. L’utilisation et la lecture du duel est bien plus importante que le duel lui-même. D’où la perte dramatique de N’Golo Kante, royal dans la lutte pour les seconds ballons, mais aussi l’arrivée salvatrice de Samuel Umtiti, dont la mobilité et le sang-froid balle aux pieds pourraient garantir à l’arrière-garde bleue le surplus de confiance dont elle a tant besoin. À condition que le Lyonnais joue comme un colonel et non comme un aspirant.

Markus

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Article publié le 03/07/2016 sur SOFOOT.com

La France, son six perdu et Cabaye

Orpheline du chef d’orchestre virtuose qu’elle aurait dû mettre au monde et qu’elle n’a jamais eu la force d’engendrer, la France de 2016 se retrouve à jongler avec différentes solutions d’urgence devant sa défense, au cœur du jeu. À la suite de la suspension de N’Golo Kante, Didier Deschamps doit encore redessiner son milieu avant d’affronter la limpidité du jeu de l’Islande : repasser à un double pivot ou conserver son 4-3-3 et replacer Cabaye ?

Didier Deschamps. Marcel Desailly. Alain Boghossian. Emmanuel Petit. Christian Karembeu. Patrick Vieira. Claude Makelele. Olivier Dacourt. Benoît Pedretti. Alou Diarra. Jérémy Toulalan. Mathieu Flamini. Abou Diaby. Rio Mavuba. Lassana Diarra. Yann M’Vila. Blaise Matuidi. Maxime Gonalons. Étienne Capoue. Francis Coquelin. Josuha Guilavogui. Paul Pogba. Geoffrey Kondogbia. Morgan Schneiderlin. Et enfin N’Golo Kante. L’héritage de France 98 ne se résume pas qu’à celui de Zizou : grande adepte du double pivot et donc de la formation de milieux défensifs, la France n’a cessé de produire des joueurs capables d’évoluer devant la défense, que ce soient des stoppeurs replacés (Desailly au Milan), des milieux tout-terrain (Pogba) ou de véritables sentinelles de formation (Gonalons). Souvent placé devant la défense tel un bouclier humain ou une assurance-vie pour son entraîneur, le milieu défensif à la française rime avec un champ lexical bien particulier, presque islandais : générosité, combat, sacrifice, devoir. Le placement plutôt que la vitesse, la course plutôt que le dribble, le travail du physique plutôt que l’art de la technique. Mais si la France a choisi le grand gourou Deschamps pour la guider en 2016, les années 2010 ont eu le temps de retracer la géographie des milieux européens.

Ainsi, à l’heure où le Vieux Continent s’est mis à peupler ses milieux de chefs d’orchestre modernes, la France s’est retrouvée désemparée. Elle qui est si cérébrale, philosophe, musicale… La France a perdu son six et ressemble à une mère abattue. Pourtant, un Pirlo lui serait bien allé. Modrić aurait été un bon représentant du football à la française. Et ce n’est pas un hasard si Paris se fête au rythme des crochets de Verratti. La France, pour des raisons géographiques et culturelles plus ou moins évidentes, aurait même dû réconcilier la récupération nécessaire nordique et la technique esthétique méditerranéenne. Ce projet est finalement né à deux heures de route de Perpignan, mais de l’autre côté de la frontière, à Sabadell. Il s’appelle Sergio Busquets. Il aurait pu s’appeler Serge Bouquet et parfumer l’Europe tel un cadeau empoisonné. Enivrant de beauté, rageant de perfection. Très français, finalement, n’est-ce pas ? Mais non. Durant toutes ces années, les milieux français sont majoritairement partis se former en Premier League, de plus en plus tôt et de plus en plus bas dans la hiérarchie des clubs anglais. Là-bas, ils ont appris à courir alors que le reste des championnats s’efforçait de penser. Et depuis quatre ans, le seul espoir de voir un regista français est endormi sur les épaules de Yohan Cabaye.

Cabaye le déplacé

Victime de la gestion à la Blanc – peu de temps de jeu pour les seconds couteaux, zéro rythme et plongée dans le grand bain contre le Barça au pire moment – Cabaye ne s’est jamais imposé au PSG. Il ne pouvait pas, de toute façon, concurrencer Verratti et Motta. Mais il aurait pu être mieux utilisé et offrir sa mobilité, ses bons pieds et son énergie à un milieu souvent essoufflé. De retour en Premier League, quel joueur est donc Cabaye aujourd’hui ? Du haut de ses 30 ans, le Tourquennois nous a offert différentes versions de celui qui avait été qualifié de « Xavi français » par Vicente del Bosque en 2012. Le plus marquant est de se rendre compte que son rôle en club et son rôle en sélection se sont toujours tourné le dos.

Au LOSC, il était la pointe offensive du fameux triangle Balmont-Mavuba-Cabaye. Un joueur de relais, rapide dans les petits espaces, parfait pour faire vivre la possession lilloise, marquer des buts (33 sur ses quatre saisons de titulaire) et mettre Hazard, Gervinho, Frau ou encore Sow dans les meilleures conditions. À Newcastle, Cabaye a abandonné le contrôle lillois pour épouser le grand large britannique, et le rôle du skipper box-to-box lui est allé comme un gant. Milieu joueur du double pivot du 4-2-3-1, Cabaye est devenu le meneur de jeu d’équipes qui vivent pour la transition. Les frappes lointaines, longues transversales et récupérations in extremis lui ont construit une belle réputation, de Newcastle à Crystal Palace. Mais sous Blanc et Deschamps, Cabaye n’a jamais retrouvé ce contexte. Placé en sentinelle seul devant la défense, il a toujours semblé maladroit en phase défensive et incapable d’organiser le jeu de manière conquérante, privilégiant souvent la solution de facilité, à savoir les passes en retrait et le jeu long. Et si Deschamps l’a utilisé en relayeur un quart d’heure contre le Cameroun et une vingtaine de minutes contre l’Écosse – avec à la clé un sens du jeu intéressant, des occasions et du mouvement –, c’est bien un numéro 6 qu’il l’a replacé face à la Suisse.

Concours tactique de circonstances

Tant pis pour Cabaye et pour le six perdu, pensait très fort le football français au printemps 2016. Réveillé par la Ligue 1, Lass le prodige semblait avoir envie de nous gifler avec une dernière danse. Les problèmes structurels étaient résolus par un petit joueur capable de grandes choses, prêt à dévorer le continent. Mais non, crac et retour à zéro. Sans la colonne vertébrale prévue – Varane, Lass, Benzema –, la disposition tactique des Bleus lors de cet Euro 2016 est devenue un concours de circonstances : une série d’absences aura provoqué une série d’assemblages urgents qui aura elle-même abouti à une série d’agencements tactiques, pour compenser.

Aujourd’hui, la formation des Bleus n’est donc pas le produit d’un projet réfléchi a priori, influencé par tel ou tel courant : elle est le fruit d’une réaction. D’ailleurs, elle ne se montre jamais meilleure que lorsqu’elle doit réagir, après chaque mi-temps, grosso modo. Dimanche au Stade de France, Deschamps se retrouve à devoir remettre en question le peu d’acquis qu’il avait emmagasinés. En l’absence de Kante, les rôles d’organisation, première relance et couverture sont remis en jeu. Jusque-là, Deschamps a essayé quatre solutions aux résultats et contextes différents. La roumaine : 4-3-3 autour de Kante, avec le ballon. L’albanaise : 4-2-3-1 devant Matuidi-Kante, avec le ballon. La suisse : 4-3-3- autour de Cabaye, sans le ballon. L’irlandaise 2.0 : 4-2-3-1 devant Matuidi-Pogba, avec le ballon.

Contrôler le volcan islandais

Au moment d’affronter les longues touches et les transitions malignes de l’Islande de Lagerbäck, le milieu anglais a cruellement souffert : Dier est sorti à la mi-temps, Rooney a coulé progressivement, tandis que Wilshere n’a jamais sonné la révolte. C’est bien ce secteur du jeu qui devra hausser son niveau de jeu dimanche : accélérer la circulation de balle, ralentir les transitions islandaises, répondre présent au duel. Dans ce contexte, Deschamps devra choisir entre l’option 4-3-3 avec Matuidi-Cabaye-Pogba et l’option 4-2-3-1 avec Matuidi-Pogba. Sur le premier tableau, les Bleus seront vulnérables à la perte de balle, mais la mobilité de Cabaye pourrait bien offrir le contrôle nécessaire à de longues possessions. Sur le second, ce serait à Paul Pogba d’organiser, élaborer, couvrir et puis lancer la manœuvre. Un choix qui a du sens : Deschamps placerait alors son meilleur joueur à la position la plus importante de la carte. D’autant plus que les Bleus auront besoin de largeur devant pour déborder le bloc islandais, et le 4-2-3-1 remettrait à jour la candidature de Coman ou Martial. Et si la Pioche était le six perdu du football français ?

Les chiffres de Cabaye
– Rôle offensif à Crystal Palace : 2 tirs et 1,5 occasion créée par match.
– Sans surprise, Crystal Palace ne l’imagine pas regista : seulement 38 passes et 2,9 longs ballons par match.
– En 90 minutes contre la Suisse, Cabaye a réalisé 42 passes avec 85% de réussite, dans un contexte de possession à 40%. Depuis le début de la compétition, Kante en réalise 70 par match à 93% de réussite.
– Entré en jeu en tant que relayeur contre le Cameroun et l’Écosse, Cabaye a tiré 2 fois lors de chaque rencontre (seulement 18 minutes de temps de jeu en moyenne).

Markus

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Article publié le 30/06/2016 sur SOFOOT.com

Les Leçons Tactiques de France-Irlande

Et si ce penalty concédé d’entrée de jeu était la meilleure chose qui pouvait arriver aux Bleus ? Menés au score et forcés de jouer pour la première fois de l’Euro, les hommes de Deschamps ont douté et traversé une expérience à la fois frustrante et fascinante, énervante et enivrante. Ce huitième de finale restera gravé dans l’histoire comme la première mise à l’épreuve du caractère de cette sélection, qui a « secoué le cocotier » et montré trois visages sous le soleil lyonnais : orgueil, panique et sourire.

Le tableau de la rencontre : la victoire dans la peur

Avant tout, tâchons de découper la rencontre en plusieurs scènes pour mesurer l’impact des faits de jeu, mieux comprendre les changements d’équilibre et mettre en perspective les choix de Didier Deschamps. À la suite de la séquence burlesque du penalty, la seconde séquence du match (3e-27e) nous a proposé une réaction d’orgueil intense, au talent et au courage. Enfin mis à l’épreuve, les Bleus ont répondu à l’uppercut irlandais sans avoir peur de baisser leur garde pour mieux frapper : une répétition de corners, deux coups francs dangereux (Payet puis Pogba) et une série de frappes (Giroud une fois, Griezmann trois fois). Le plus souvent, c’est Pogba qui porte le jeu et part défier les Irlandais pour créer des décalages. Si la mission ne suffit pas – de meilleurs appels de Giroud dans la surface auraient dû faire la différence –, les Bleus ont le mérite d’essayer d’emballer la rencontre.

À la 27e, Kanté écope d’un jaune et les Irlandais ouvrent la troisième scène : c’est celle de la comédie tactique. Finement jouée par ces « fidèles représentants du fair-play » , elle a pour but de casser le rythme pour ne pas laisser les Bleus se construire un temps fort. Bingo : il ne se passera rien jusqu’à la 46e minute et une frappe contrée de Payet. Vingt minutes de perdues. Enfin, la seconde période sera découpée en trois séquences : une phase d’assimilation de la nouvelle configuration tactique (45e-55e), un énorme temps fort qui naît avec la frappe de Matuidi (55e) et enfin une phase de gestion-domination après l’expulsion de Shane Duffy (66e). Six scènes de joie et de frayeurs.

La panique de la défense bleue avec le ballon

Bien placés pour couper les lignes de passes qui se proposent à Rami et Koscielny, les Irlandais n’ont même pas eu besoin de déclencher un pressing agressif pour déboussoler la relance bleue, qui continue à pleurer les absences de Varane, Lass et Sakho. Menés au score, le visage des Bleus a vite été jeté dans un seau glacé de réalité : l’incapacité de ce schéma à relancer au sol face à une équipe qui défend haut. Sans évoquer le milieu et un Matuidi mal à l’aise à droite, on peut observer trois causes majeures. D’une, Rami et Koscielny ont montré une timidité inquiétante balle aux pieds. Incapables de porter le ballon vers l’avant, les deux centraux n’ont jamais réussi à fixer les attaquants irlandais pour créer un décalage et servir Kanté ou Pogba dans de bonnes conditions. Il faudrait avancer sur cinq ou dix mètres et prendre le risque de lâcher le ballon dans le bon timing, mais la crainte de la perte de balle semble trop forte. De deux, encore une fois, les deux latéraux n’ont pas été force de proposition, et les Bleus n’ont jamais gagné de terrain en passant par les pieds de Sagna et Évra. De trois, enfin, les choix de Lloris ont empêché les Bleus de se mettre dans les bonnes conditions pour dominer.

Mais comment les Irlandais ont-ils pu suspendre le match pendant vingt minutes ?

Le refrain de la première période française sonne faux : ballon dans les mains de Lloris, dégagement lointain, duel aérien et trois options de scénarios. D’une, les Irlandais récupèrent directement le ballon. De deux, les Bleus se jettent dans une lutte fatigante pour les seconds ballons. De trois, Giroud gagne son duel, et les Bleus s’installent dans le camp adverse (très rare, voire jamais). Dans les trois situations, l’usage excessif du jeu long de Lloris a permis aux Irlandais de déplacer l’enjeu du match de la qualité technique au duel physique. Plutôt maladroit quand on sait que les Irlandais sont élevés au kick-and-rush et qu’à 0-1 face au grand favori, le moindre duel devient un prétexte pour exiger une consultation médicale ou obtenir une touche et laver trois fois le ballon. Mais tout a changé dès que les Bleus ont développé leur jeu au sol : moins de duels, moins de déchets, moins de temps perdu.

Le changement Kanté-Coman et la nouvelle approche de jeu

Alerté par un carton et auteur de trois fautes, Kanté est envoyé sur le banc. Les Bleus se réorganisent et Deschamps redistribue les rôles. Coman embrasse la fonction d’ailier droit de débordement. Giroud et Payet conservent chacun leur costume, Griezmann se rapproche de la surface et le milieu est redessiné. Limité dans son utilisation du ballon à droite – que des passes en retrait – et beaucoup trop lent sur ses contrôles pour aider la manœuvre de la possession, Matuidi repasse à gauche. Pogba repasse dans un rôle d’organisateur/élaborateur de jeu devant la défense, où il excellera avec mesure et intelligence. Le schéma varie alors entre le 4-2-3-1, le 4-4-2 et le 4-2-4, mais là n’est pas l’essentiel. Au retour des vestiaires et après un probable discours de Tonton Pat’, les Bleus modifient surtout leur approche du jeu : finis les longs ballons, les duels aériens et les pauses interminables.

Pour assiéger l’adversaire et se mettre dans les meilleures conditions face au but, une seule arme est nécessaire : le ballon. En essayant de jouer au sol plutôt que de céder à la tentation du jeu long, les Bleus ont tout changé. Mais ça ne s’est pas fait immédiatement : la seconde période a d’abord commencé par des phases de possession d’une lenteur inouïe, logiquement incapables de déséquilibrer le bloc irlandais. Mais avec Pogba en organisateur, Matuidi en perforateur, Payet en élaborateur, Griezmann entre les lignes et Coman en point d’appui à droite, la manœuvre a fini par trouver ses marques. Le timing sera également clément : plus la possession bleue se soigne, plus le pressing irlandais se fatigue. Sur le premier but de Griezmann, il faut souligner que c’est la passe éclair de Payet vers Sagna qui déborde complètement le bloc irlandais. Voilà ce que les Bleus doivent travailler sur ces phases : la vitesse dans le contrôle du ballon.

Doux Grizou

Griezmann apporte aux Bleus une culture, des références et des habitudes venues d’ailleurs. Il est formé au Pays basque. Il ne se pose jamais sans son maté. Et ses célébrations rendent hommage aux expressions argentines les plus charmantes et à des idoles de l’Atlético (Kiko cet après-midi). Sur le terrain, Grizzi est tout aussi multiculturel. Face à l’Irlande, le numéro 7 a dominé la rencontre dans tous les domaines. Même s’il évolue maintenant plus près de l’axe, Griezmann ne peut s’empêcher de peser sur le jeu des Bleus : il est le deuxième Français à avoir le plus participé au jeu (60 passes, derrière Pogba à 66). Un tueur à la finition, avec deux buts et demi. De l’intelligence et de la vivacité dans ses prises de décision au cœur du jeu. De l’animation et des solutions sur le côté droit. Et enfin une combativité cholesque. Quand la tempête se lève, comme face à l’Albanie, Griezmann ne baisse jamais la tête. Et jusque-là, c’est suffisant pour relever celle des Bleus et lui accrocher un sourire de quart-de-finaliste.

Markus

Les chiffres des Bleus
0 comme le nombre de longs ballons réussis par Évra (0/4) et Sagna (0/0). Réduits à un petit périmètre de jeu, les latéraux bleus ne permettent pas au bloc français de gagner du terrain.
5 comme le nombre de tacles réussis par Griezmann, premier Français dans cette catégorie (devant Pogba, 4). Grinta.
– 4 comme le nombre de dribbles réussis par Pogba, qui a dû prendre des risques en première période pour éliminer son vis-à-vis et libérer l’attaque française.
8, 6, 2, 2 et 1 comme, dans l’ordre, le nombre de tirs tentés par Griezmann, Payet, Pogba, Matuidi et Giroud. Un pivot qui aurait pu proposer plus d’appels dans les petits espaces.
91 comme le nombre de ballons touchés par Pogba (devant Griezmann, 88). Fantaisiste en première période, puis organisateur après la sortie de Kanté.
52 comme le nombre de ballons touchés par le gardien Darren Randolph. Aucun Irlandais n’a fait mieux.

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Article publié le 27/06/2016 sur SOFOOT.com