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Les Leçons Tactiques de France-Pérou

Protégée par Kanté, inspirée par Pogba, sauvée par Lloris et dirigée par Giroud, la France a su dominer le Pérou à la suite d’une première période cohérente et productive. Incapables de tuer le match face à la pression du désespoir péruvien, les hommes de Deschamps se sont ensuite résignés à défendre en fermant les espaces. Une gestion sans ballon qui s’avère de bon augure pour la suite de l’aventure.

Contre l’Australie à Kazan, au-delà des nerfs tendus du baptême, le 4-3-3 et la titularisation de Dembélé ont mis en évidence une rupture entre la réflexion bleue et la définition de ses idées. Logiquement incapables de presser avec un bloc aussi « long » , les Bleus ont perdu la gestion du tempo de la rencontre, et l’animation offensive a dansé sans rythme. Hier soir à Iekaterinbourg, Deschamps est revenu à un système déjà travaillé : Giroud devant et le double pivot Pogba-Kanté. Sans surprise, les Bleus ont retrouvé du contrôle et du rythme.

Deschamps a les armes pour exploser vite vers l’avant, et il a aussi les pieds pour dominer son adversaire en construisant sa possession. Vitesse et contrôle. Deux actions dressent le tableau du modèle hybride. La contre-attaque éclair : à la 39e, une chevauchée de Pogba lance une course de Mbappé, qui remet pour Griezmann, qui sert Giroud… Gallese intercepte, mais il a suffi de trois passes et quelques secondes pour créer le danger. Quatre minutes plus tard, les deux tirs consécutifs de Lucas Hernández sont l’aboutissement d’une belle phase de construction qui déséquilibre, puis perce le bloc péruvien. Vitesse et contrôle : si les grandes équipes ont les deux, chaque rencontre exige un choix. Au coup d’envoi, alors que le Pérou court après les trois points et que la France court après le ballon, les Bleus auraient pu choisir le bloc bas et l’attaque rapide. Après quelques minutes de défis physiques et de courses, les Bleus ont choisi de dominer le ballon.

Le phare Giroud

Alors que le bloc péruvien coupe aisément les circuits de possession habituels des Bleus en début de match, notamment sur les côtés, les Bleus réagissent rapidement en ayant recours au jeu mi-long sur Giroud : dès la 8e minute, Varane et Pogba enchaînent les ballons piqués au-dessus des lignes du milieu péruvien. À la réception, la poitrine de Giroud les accueille à bras ouverts. Une prise de position musclée, un contrôle doux, une déviation intelligente pour Griezmann ou Mbappé, et voilà que l’animation offensive bleue se retrouve aux portes de la surface péruvienne. Est-il facile de jouer 9 avec Griezmann et Mbappé en soutien ? Ou est-il facile de jouer au foot avec Giroud ? Peu importe, les interprètes lisent la même partition et les quelques supporters français ayant fait le déplacement retrouvent enfin des joueurs qui ont travaillé ensemble, qui se connaissent. S’il fallait écrire un livre saint du jeu et y définir l’avant-centre, le terme de «  phare » serait pertinent : tout devant et dans l’axe, et donc toujours entre le ballon et le but, l’avant-centre éclaire la construction en lui donnant une direction, un repère. Depuis 2016, Giroud est le phare des Bleus. Ses 193 centimètres dominent les airs, ses 88 kilos bousculent ses vis-à-vis, et le flair de ses déviations fait le reste. Enfin, cette configuration a un avantage immense : elle n’a pas besoin d’une domination continue pour se montrer efficace.

Le tueur Mbappe ?

Dès son arrivée en Bleu en 2012, le Savoyard était venu pour faire briller les autres. À l’époque, il s’agissait de Ribéry et Benzema. À l’Euro 2016, il avait servi Griezmann. Hier, c’était au tour de Mbappé d’en profiter. Maladroit dans ses idées autant que dans leur exécution, le Parisien a paradoxalement livré une prestation pleine d’enseignements positifs : après chaque ballon perdu, Mbappé en redemande. Courageux et plein de personnalité, Mbappé n’a cessé de bouger pour secouer le bloc péruvien entre les lignes, collé à droite ou en profondeur. Se relevant après chaque échec, il a fini par marquer et en voulait bien plus, au risque de transmettre de l’arrogance. Après tout, si Diego Costa et Cristiano sont en tête du classement des buteurs ce matin, ce n’est pas grâce à la sympathie qu’ils dégagent. Avec quelques ajustements, notamment autour du rôle de milieu intérieur gauche qu’a occupé Matuidi hier, il faut espérer que Deschamps parvienne à enfin rapprocher Griezmann de la surface.

Dans la salle des machines : Kanté-Pogba-Varane

Pour faire progresser le ballon et atteindre le phare, la phase de possession des Bleus compte sur le trio Varane-Kanté-Pogba. En premier relanceur – celui qui a tant manqué à l’Euro –, Varane a su alterner le jeu court et le jeu long (9 longs ballons réussis sur 12). Capable de déposer un ballon sur Giroud, d’envoyer des transversales des deux pieds ou de transpercer le trafic d’une longue passe rasante, le Madrilène a posé les bases pour que Kanté et Pogba s’épanouissent. Si les deux milieux ne jouent pas encore comme un vieux couple, la répartition des tâches est de plus en plus évidente. Placé dans un milieu à deux comme à Chelsea et Leicester, Kanté étouffe le porteur et donne de l’air à la relance. Il annule tellement d’idées et de volontés adverses qu’il devient absurde de les énumérer. Comme contre l’Australie, il est aussi souvent le seul milieu à venir presser dans le dos des receveurs au moment où la relance adverse se lance. Placé dans son rôle plus conservateur comme à l’Euro – mais avec les bons pieds de Varane en soutien – Pogba s’est épanoui des deux côtés du terrain. Auteur de récupérations hautes, il a guidé la manœuvre (62 passes, leader français, dont 7 longs ballons réussis sur 11) et s’est permis de créer quand le jeu le demandait. Après deux victoires en deux matchs, le natif de Lagny-sur-Marne est à l’origine de 100% des buts français. Plutôt décisif. Pour voir plus de continuité dans la domination bleue, il faudra mieux les accompagner au milieu.

Le test de la défense

En théorie, la seconde période aurait dû voir les Bleus essayer de tuer le match le plus tôt possible. Pour cela, ils auraient pu maintenir une pression constante sur le but adverse, comme à certains moments ponctuels de la première période, ou marquer sur un contre. Face à des Péruviens prêts à tout pour ne pas repartir à la maison, les Bleus ont abandonné le ballon et offert une seconde période mitigée à remettre en perspective. D’un côté, il faut souligner un échec : les hommes de Deschamps ne sont pas parvenus à se donner les moyens de tuer la rencontre, entre des sorties de balle aléatoires et les contre-attaques avortées. D’un autre côté, le bloc défensif français a maintenu son adversaire à distance dans un match décisif (pour le Pérou) et est enfin parvenu à gérer le tempo d’une rencontre sans le ballon. Si l’on analyse la phase défensive des Bleus d’après le modèle de l’espace et du temps, les Bleus ont choisi de réduire les espaces et d’offrir le temps à leurs adversaires du jour. Bien aidés par la couverture de Kanté et Pogba, la maturité exceptionnelle de Lucas Hernández (qui semble toujours savoir quand pousser, attendre, tomber, dribbler, tout faire), mais aussi le soutien de Griezmann et Giroud, les Bleus ont fermé le jeu en défendant. Après la frayeur de la 31e minute et l’arrêt de Lloris face à Guerrero, les Péruviens ont continué à combiner sur les côtés sans jamais trouver de verticalité, se retrouvant forcés à multiplier les frappes lointaines.

Le cas Matuidi et les changements

Tandis que les Bleus souffrent, Deschamps fait le choix de ne pas modifier l’équilibre d’un bloc qui défend bien. Après le changement Dembélé-Mbappé poste pour poste à la 75e, le sélectionneur attend la 80e pour faire entrer les talents de conservateur de ballon de Fekir (Griezmann) et la 89e pour la protection de Nzonzi (Pogba). Et Matuidi ? Positionné dans ce rôle hybride pour détruire le couloir adverse plutôt que pour l’utiliser, le joueur de la Juve a souvent été mis en difficulté des deux côtés du jeu. Débordé par les montées d’Advincula et les appels de Carrillo ou Flores, Matuidi s’est retrouvé pris au piège et hors de position. Avec ballon, cette position hybride a conditionné son match : sollicité sur des attaques rapides et des relances dans les petits espaces plutôt que sur des phases de possession lente, il s’est montré incapable de concrétiser de nombreuses situations dangereuses. Dans l’hypothèse où Deschamps souhaitera conserver la paire Pogba-Kanté, Lemar a une carte à jouer pour offrir ses bons pieds, son sens du jeu et ses talents de finisseur. Pour cela, il faudra qu’il parvienne à montrer la même combativité que Matuidi. Si l’ancien Parisien s’est fait déborder, il n’a jamais lâché.

Une nouvelle fois en large infériorité numérique dans les tribunes – cela s’explique plus contre le Pérou que contre l’Australie –, les Bleus continuent leur chemin de construction dans l’adversité. Avec toujours cette identité rappelée par Benjamin Mendy à Clairefontaine : « la gagne » .

Markus

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Article publié le 22/06/2018 sur SOFOOT.com

 

Les Leçons Tactiques de France-Etats-Unis

Au-delà de l’intensité amicale franco-américaine et du score final (1-1) anecdotique, le dernier match de préparation des Bleus a enfin tourné la page des examens individuels pour se replonger dans la construction collective. Le public lyonnais a revu l’articulation du milieu des compromis Kanté-Pogba-Matuidi, le nouveau rôle de Griezmann en trequartista et sa complicité avec Mbappé, et enfin l’attitude des quatre latéraux et des deux centraux en phase de possession. Sous les yeux d’un adversaire jeune et timide, les Bleus ont ainsi passé leur samedi soir à danser devant leur miroir.

Comme d’habitude, à l’heure d’observer un match de préparation, il faut regarder les mouvements plutôt que lire le résultat. Parce que le score final ne dit rien : avec une prestation égale ou similaire, les Bleus auraient pu l’emporter 5-1 ou 1-0, voire même perdre 0-1, et cela n’aurait pas constitué l’essentiel de la soirée. L’important était ailleurs : avec le ballon, les Bleus ont répété leurs gammes et les circuits de possession, montrant peu d’automatismes, mais affichant l’étendue des ressources de leur attaque – on les a toutes vues (la liste se trouve plus bas). Le contexte – adversaire, rythme, peur des blessures – ne leur a pas permis de se rassurer en phase sans ballon ou en transition. Alors que les autres matchs de préparation ressemblaient à des examens individuels et menaient parfois au chaos, Deschamps est revenu à la partition travaillée durant les éliminatoires depuis l’Euro : un système de jeu défini et une organisation claire qui sont la conséquence de compromis à tous les étages. À la mi-temps, le théâtre lyonnais dégage une drôle d’impression : si chaque artiste maîtrise son sujet, la prestation ressemble à la répétition générale d’un spectacle d’improvisations.

Phase sans ballon : l’espace et le temps

Durant la seconde période contre la Colombie, la Russie puis l’Italie – chaque match de préparation de 2018 à part l’Irlande –, les Bleus avaient abandonné leur solidité défensive affichée en début de match, concédant à chaque fois une douzaine de tirs. Et si l’anarchie due aux changements opérés à l’heure de jeu a une influence certaine, elle n’explique pas tout. Malheureusement pour notre analyse, les Américains se sont montrés trop humbles pour emballer la seconde période comme les Italiens et les Colombiens (il faut dire qu’ils menaient au score, aussi). Mais cela leur a suffi pour créer trois situations dangereuses : le but, le but refusé et une frappe dans la surface (84e). Les défenseurs français laissent souvent trois, voire quatre mètres d’espace à leur vis-à-vis : impossible d’en tirer des conclusions.

Le problème défensif des Bleus n’est pas de commettre des erreurs individuelles qui seraient (soi-disant) miraculeusement corrigées par un changement dans le onze. Bien avant les erreurs dans la surface ou la couverture du premier poteau, mieux défendre nous renvoie à une logique spatio-temporelle. L’espace : maintenir l’adversaire le plus loin possible de nos cages grâce à une possession de balle rapide et pressante. Le temps : évoluer dans un bloc assez compact pour que l’adversaire, à la récupération, n’ait pas le temps de formuler ses idées (transitions défensives). Enfin, cette rencontre a permis de revoir Griezmann dans un rôle reculé qui exploite ses qualités d’agresseur de ballons, capable d’interceptions au milieu et de pressing sur le gardien. À remarquer aussi : la discipline de Giroud dans ses replacements défensifs, toujours prêt à couper la ligne de passe entre le premier et le second relanceur. Quand il est entré en jeu, Dembélé était comme toujours plus concentré sur la création de déséquilibres offensifs.

Le script compromis du milieu

Grâce à son rythme bas, une opposition assiégée et des profils titulaires en défense et en attaque, ce match de préparation est l’occasion idéale pour analyser la distribution des rôles du milieu en phase de possession. L’organisation est claire : Kanté derrière, Pogba à droite, Matuidi à gauche. La circulation de balle l’est tout autant. Dès la première vague de possession, Kanté redescend entre Varane et Umtiti pour prendre en main l’initiative. Manette en mains, le jeu lui demande d’aérer et de distribuer. Mais alors que le milieu à trois permet théoriquement d’évoluer sur deux voire trois lignes pour créer des décalages et progresser dans le camp adverse, un premier obstacle intervient : Matuidi descend aussi d’un cran, sur le côté gauche. Rapidement, le circuit de possession dessine un croissant de lune d’une aile à l’autre : Sidibé pour Pogba, Pogba pour Kanté, Kanté pour Matuidi, Matuidi pour Mendy. Un circuit qui serait basique si Pogba ne se permettait pas d’accélérer les transitions en sautant les étapes. Défendre contre les Bleus revient alors à courir plus ou moins vite d’un côté à l’autre de la pelouse. Dans ce schéma zonal très mourinhesque, le milieu est garant d’un équilibre tactique, et se déconnecte presque de la phase suivante : l’animation offensive (presque, parce que les impulsions de Pogba et la verticalité de Matuidi).

Lorsqu’il construit son équipe, un sélectionneur doit choisir un point de départ : une idée de jeu à développer, un système de jeu à respecter, ou des joueurs à accommoder. Pour son milieu, Deschamps a choisi la troisième option : les joueurs précèdent le jeu et le système, d’où la domination d’un sentiment de compromis. S’il avait voulu privilégier le système, le sélectionneur aurait choisi une sentinelle de métier, comme Nzonzi. Et si l’idée de contrôle par la possession devait l’emporter, Matuidi serait remplacé par un milieu plus mobile et habile dans les circuits rapides, comme Tolisso ou Lemar. Kanté n’est pas une sentinelle et brille en Premier League dans un double pivot, tandis que Pogba s’est souvent montré plus dangereux en partant du côté gauche. Mais à une semaine du Mondial, le trio Kanté-Matuidi-Pogba semble favori, même s’il n’avait pas encore été aligné en 2018. La somme de leurs qualités individuelles, leur importance dans le groupe et leur expérience internationale est peut-être la plus élevée de tous les milieux possibles, certes, mais leur complémentarité ne crée pas de valeur, elle en sacrifie.

Et les bons pieds de Lemar et Tolisso ?

Par rapport à l’Euro, il faut souligner que la présence de Kanté devant la défense permet à Pogba de gagner en liberté, d’intégrer l’animation offensive bleue et de se rapprocher du but adverse. Mais Kanté peut-il gérer la transition défensive comme Pogba avait su le faire durant l’Euro ? Et avec le ballon, Kanté a-t-il tous les outils pour maîtriser la « géométrie » de ce poste de sentinelle ? Pour le moment, il doit demander à Pogba de faire ses devoirs de jeu long et à Matuidi de s’occuper de certaines récupérations. En mettant de côté l’esthétique, le goût et l’amour – ça fait beaucoup –, cette organisation de la possession se prive surtout d’un atout fondamental : maintenir une pression continue sur l’adversaire.

Puisque l’adversaire ne doit pas recourir à sa lecture du jeu, son talent d’anticipation défensive ou sa discipline tactique, il peut souffler et garder la tête froide pour sa prochaine récupération, voire contre-attaque. Les Bleus ont rarement donné le tournis aux milieux américains. Comme Lemar contre la Colombie, Tolisso et Fekir ont modifié le paysage : il a fallu attendre l’heure de jeu pour voir un échange spontané et imprévisible au milieu (Pogba-Tolisso-Pogba). On aurait dit deux joueurs de talent qui jouaient au football entre quatre adversaires perdus, à la place de voir le milieu relayeur gauche se rapprocher de la zone du milieu relayeur droit. Au Mondial, là où seuls ceux qui se surpassent survivent, l’élan créatif devra l’emporter sur la « logique disciplinaire » (Thibaud Leplat). Heureusement, ce circuit de possession lent ne meurt pas seul : lorsque les choses sont bien faites, il aboutit à une prise de balle de Griezmann ou Mbappé.

Griezmann en trequartista

Alors que l’Euro avait permis à la paire Griezmann-Giroud de construire une complémentarité efficace, Mbappé a tout changé à partir de mars 2017. Après 15 sélections (11 titularisations) du Parisien, Deschamps a fait progressivement évoluer le rôle de Griezmann, de seconde pointe à trequartista ou numéro 10. Face à l’Italie, sur des transitions rapides, son sens du jeu avait récompensé les mouvements de Mbappé et Dembélé. Samedi, avec le retour de Giroud et d’une possession lente, Griezmann avait moins de mouvements à récompenser et plus d’espaces à créer. Et l’on peut en tirer quatre enseignements. D’une, les Bleus ont dû attendre les déplacements de Grizou entre les lignes sur le côté droit pour réussir à accélérer. Une fois face au jeu, dans une position à la Messi, le Madrilène accélère naturellement vers l’axe et crée des décalages à chaque prise de balle. En général, cela aboutit à un changement de côté vers Mendy ou Matuidi, mais cela peut aussi se traduire en combinaison avec Giroud, Mbappé ou Pogba. À partir de la semaine prochaine, nos adversaires auront probablement un plan musclé pour l’empêcher de se retourner puis d’accélérer.

De deux, la mobilité de Griezmann permet de dialoguer avec celle de Mbappé. D’une vivacité inouïe avec et sans ballon, les deux hommes parlent le même football d’élite. Dans ce contexte, Giroud joue sa propre partition : occuper les centraux adverses et proposer une solution en pivot. De trois, les démarrages lointains de Griezmann offrent des solutions dans la profondeur. Si Mbappé s´est toujours montré tranchant dans ses appels, Giroud n’offre pas la même option (et quand il l’offre, il n’est généralement pas servi). Mendy et Sidibé peuvent aussi y aller, ils seront servis. Mais qui pourra servir le numéro 10, alors ? S’il a pu tirer son épingle du jeu en frappant à l’entrée de la surface, Griezmann se retrouve rarement à la réception de bons ballons dans la surface. D’où une vraie question : les Bleus peuvent-ils se priver de l’instinct de tueur de Grizou ?

Mixtape offensive

Place à l’accélération offensive. Si le bal lyonnais s’est vite transformé en numéro solo, les Bleus ont eu l’occasion de répéter tous leurs pas de danse. Nos prochains adversaires n’auront qu’à regarder cette rencontre pour observer la liste de nos ressources offensives. La frappe lointaine de Pogba, à droite, à gauche, au milieu. La fixation puis accélération de Mbappé depuis le côté gauche. L’appel de Mbappé dans la profondeur. L’accélération de Griezmann depuis le côté droit ou le rond central. Le gros coup de tête de Giroud sur coup de pied arrêté. Le pied gauche de Griezmann depuis l’entrée de la surface. Le coup franc de Pogba et Fekir. La frappe de Lemar à l’entrée de la surface, décalé à gauche. La frappe lointaine depuis le côté gauche de Matuidi, Mendy ou Hernández. L’accélération de Dembélé en diagonale vers l’entrée de la surface. La frappe lointaine de Fekir. La combinaison sur un pivot de Giroud (ou Matuidi) dans la surface. L’appel de Mbappé en retrait à l’entrée de la surface ou au point de penalty. La tête de Varane sur corner. Et enfin la délicieuse passe lobée de Pogba, samedi soir, de l’extérieur de pied. À noter l’absence de notre arme principale de l’Euro 2016 : pas de rematador Griezmann dans la surface de réparation.

Markus

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Article publié le 10/06/2018 sur SOFOOT.com

 

Les Leçons Tactiques de France-Italie

Un derby niçois contrasté. Alors que Didier Deschamps évaluait ses options latérales, suggérait un possible duel de relayeurs entre Pogba et Tolisso, et lançait le trio de la contre-attaque, les Bleus ont offert une prestation double face. De l’ordre de la première période au chaos de la seconde, les Français ont une nouvelle fois montré une attaque mortelle et une défense amicale. Un football libre paradoxal.

L’évaluation des profils se poursuit. Dans une logique de sélection de joueurs plutôt que de construction de jeu, Deschamps s’est probablement rendu à Nice avec trois objectifs : tester les latéraux Hernández et Pavard, observer Tolisso et Pogba, et enfin donner du temps de jeu compétitif à un trio offensif taillé pour le contre. Le tout en espérant répéter l’équilibre de lundi contre l’Irlande. En face, la nouvelle Italie de Mancini se construisait autour de l’axe formé par le leadership de Bonucci, le sens du jeu et la mobilité de Jorginho, le déséquilibre de Chiesa et enfin Balotelli. Malgré une gestion de la possession souvent maladroite – Jeunesse ? Vacances ? –, les Italiens ont proposé plus de jeu que nos trois derniers adversaires (Colombie, Russie, Irlande), avec des intentions dans la possession, les superbes intuitions de Chiesa et le métier de Supermario. Une préparation intéressante.

Si le résultat est roi en Italie, la leçon se veut implacable : trois buts à un dans la ville natale de Garibaldi, et arrivederci. Et si le style ne se négocie pas chez nos voisins, les Français n’en ont pas manqué : l’imaginaire niçois – et italien – restera marqué par la vitesse dorée dégagée par la paire Mbappé-Dembélé et orchestrée par Griezmann. Un potentiel d’accélération à la carte qui aurait pu marquer six fois, bien accompagné par le combo de puissance et technique du milieu Kanté-Pogba-Tolisso. Mais les Italiens ne lisent pas le football à travers le spectacle offert, le potentiel, le mérite ou le nombre d’occasions créées. Dans la Botte, les poteaux ne se comptent pas, et Didier Deschamps le sait très bien. Parce qu’au-delà de certaines impressions flamboyantes, les Bleus n’ont pas étouffé les inquiétudes des matchs amicaux de mars et de cette équipe « coupée en deux » , dixit Matuidi.

La baguette, le gruyère et les éclairs

Ce qui compte en Italie, avec et sans ballon, c’est l’organisation. Roberto Mancini le racontait avant de s’engager à l’Inter en 2014 : « Avant tout, il faut savoir défendre pour gagner des matchs. À City, on encaissait deux ou trois buts lors des premiers matchs… Puis on a été la meilleure défense du championnat pendant trois saisons. Il suffit de regarder l’histoire des championnats : chaque année, normalement, la meilleure défense remporte le championnat. La phase défensive est primordiale car elle concerne tout le collectif. En attaque, si tu as de grands attaquants, tu vas quand même finir par marquer. Les attaquants savent attaquer.  » À deux semaines de France-Australie, les attaquants bleus ont une fois de plus prévenu leurs futurs adversaires : il sera difficile d’arrêter Griezmann et ses complices. Ils savent attaquer, surtout en contre.

En revanche, au milieu des absences (Varane) et des tests individuels à répétition, la seconde période aux onze tirs italiens a inquiété : l’équation de l’équilibre tactique des Bleus est-elle résolue ? Les Bleus savent-ils vraiment défendre ensemble ? Un concept tactique italien permet de l’étudier : la compattezza. Compacité ou cohésion, dans le dictionnaire. Sur le rectangle vert, il s’agit de l’analyse de deux mesures. D’une part, la distance couverte par le bloc-équipe, en longueur, du premier attaquant au dernier défenseur. D’autre part, les distances formées entre les joueurs au sein de ce bloc. Avec un air moqueur, les Italiens les plus exigeants diraient que la France était aussi longue qu’une baguette et se perçait comme du gruyère, malgré les éclairs de son trio offensif.

L’EDF paradoxale

Premier paradoxe : la France de la Liga a vaincu avec des armes italiennes. Les acteurs viennent du royaume ibérique : Umtiti, Griezmann – via Lucas – et Dembélé (Barça et Atlético). La manière est transalpine – dans le sens noble du terme – celle du savoir-faire footballistique : un coup de pied arrêté, un penalty et une contre-attaque. Comme contre l’Irlande, les Bleus ont une nouvelle fois créé beaucoup autour de la surface pour finalement ouvrir le score à la suite d’une action arrêtée. Une efficacité offensive paradoxale qui rappelle le Brésil de Dunga des années 1990 : une équipe qui accélère avec Romário, Ronaldo ou Rivaldo, mais qui s’impose aux tirs au but.

Second paradoxe : alors que les Bleus ont unanimement dominé leur adversaire du soir, les Italiens terminent la rencontre avec quinze tirs (contre douze pour les Bleus). C’est beaucoup, comme contre la Colombie et la Russie. Les Bleus ont gagné la possession (57%), ce qui touche une mèche de cheveux de Mancini sans bouger l’autre. Mais en seconde période, la Côte d’Azur a attendu la 68e minute pour voir les Bleus défendre avec le ballon, menant enfin une véritable phase de possession. Une meilleure défense passera par un meilleur contrôle du ballon.

Vive le football libre ?

« Vive le football libre » , criait la campagne de la virgule américaine pour relancer l’attrait de l’équipe de France en 2011, dans une séquence affichant Abou Diaby, Kakuta, M’Vila et Sakho, entre autres. Avec Mbappé et Dembélé guidés par Griezmann, les Bleus ont mis le concept en images. Des accélérations sans fatigue, des enchaînements de crochets sans frappe, et d’innombrables Italiens au sol. Mbappé a commencé à droite, mais c’est depuis le côté gauche qu’il obtient le coup franc qui amène le but d’Umtiti. Griezmann commence tout en haut pour finalement jouer tout en bas, aidant ses milieux dans le pressing et la relance rapide. Maître absolu de la contre-attaque, le Colchonero a mené les contres français à la perfection.

Dembélé, enfin, a épousé les formes de ce football libre. Toujours aussi imprévisible, du gauche et du droit, dans la prouesse et le déchet. Discret lors d’une première période contrôlée dans le camp adverse, il s’est éclaté dans le chaos de la seconde, devenant le moteur d’une équipe de France aussi dangereuse que vulnérable. Sans ballon, Deschamps semblait souhaiter voir un 4-4-2 avec Dembélé en défenseur appliqué sur un côté. En réalité, les Bleus ont souvent montré un 4-3-3 offrant des boulevards sur les côtés et des espaces entre les lignes. L’autre face du football libre : ces onze tirs concédés en seconde période. Sans Giroud devant, on notera trois observations : les Bleus se montrent plus à l’aise et rapides en contre, Griezmann se retrouve forcé à donner beaucoup plus qu’il ne reçoit, et les Bleus perdent en structure, aussi bien avec et sans ballon.

Double examen latéral

Il compte déjà 19 rencontres européennes dans la tête, dont deux finales, et 88 rencontres pour l’une des cinq meilleures équipes d’Europe. Pourtant, l’histoire retiendra peut-être que le football français a finalement cédé aux avances de Lucas Hernández lors de sa quatrième sélection contre l’Italie. Comme Griezmann, Lucas apporte aux Bleus trois ingrédients de la recette du Cholo Simeone : la discipline tactique, l’état d’esprit de lutte et, enfin, la lecture des opportunités qu’un match peut offrir. Jouant chaque duel comme si c’était le dernier, Lucas fait dans le trash-talk et n’hésite pas à entrer dans la tête de son adversaire direct. Un latéral qui aime défendre, mais aussi attaquer : toujours appliqué en phase de possession lors de ses trois dernières sélections, le gaucher a aussi montré qu’il pouvait devenir une menace offensive de poids.

Sur l’action du penalty, personne ne l’obligeait à continuer à accélérer, et même Griezmann lui demandait de temporiser. Lucas a saisi le moment et offert un but aux Bleus. Finalement, peu de défenseurs bleus montrent autant de maturité des deux côtés du terrain. Merci Diego. De l’autre côté, Pavard a encore répondu présent. Toujours solide dans les duels et précis dans la conservation du ballon, même dans les espaces réduits, l’ex-Lillois a marqué des points sur le centre brossé qui amène l’ouverture du score. Conservateur lorsqu’il faut et offensif quand le jeu le requiert – comme Lucas –, il pourrait être plus qu’un second couteau.

La bataille du milieu

Vendredi soir à Nice, DD s’est aventuré à proposer un milieu de terrain à trois sans le vice-capitaine Matuidi. Questions sous-jacentes : Deschamps voulait-il voir Tolisso et Pogba ensemble ? Ou souhaitait-il observer Tolisso et Pogba séparément, avec dans la tête le retour de Matuidi dans le onze ? Partons pour une fois d’une logique de jeu pour arriver aux joueurs. Entre une attaque de feu et une arrière-garde en construction, l’objectif numéro un du futur trio/duo du milieu est l’équilibre tactique. Sans ballon, cela signifie organisation, compacité, couverture, protection, mais aussi pressing et récupération.

Avec ballon, cela veut dire maîtrise de la possession et lecture des moments du jeu. Pour aller plus loin, le second objectif dépend en réalité de l’adversaire. En phase de poules, les Bleus auront certainement besoin d’une circulation de balle rapide et de maîtrise technique pour maintenir la pression. Face aux grosses écuries à partir des huitièmes ou quarts, ils auront plutôt besoin d’une maîtrise des phases de transition, aussi bien pour relancer que pour couvrir vite et bien. Enfin, dans ces moments décisifs, quand un crochet de Mbappé ne suffira plus, les Bleus feront appel à leur impact, leur personnalité et leur capacité de décision (dans le sens être décisif).

Paul Pogba et la joie brésilienne

À partir de cette lecture, la prestation du milieu bleu est contrastée. L’équilibre a été maintenu en première période : seulement quatre tirs concédés, dont trois sur coup de pied arrêté. Moins responsable avec le ballon que contre l’Irlande, Tolisso a montré un visage plus discret, mais aussi travailleur. Il provoque des fautes intelligemment, maintient le rythme, casse les lignes quand le jeu le demande. Sobre. Mais il a aussi abandonné les clés du jeu à Pogba (hiérarchie naturelle ?). Une prestation extravagante pour le génie de Manchester United : de longs moments de discrétion, des transversales de grande classe, et toujours ces pertes de balle étonnantes.

Un milieu travailleur capable d’enchaîner une caresse de la poitrine et un contrôle porte-manteau digne des plus grands 10 des années 1980. Un milieu travailleur qui n’a pas peur de frapper de quarante mètres malgré les ricanements – et sifflets – du stade. Le tout en affichant toujours un immense sourire. Si Pogba jouait numéro 10 ou venait d’Amérique latine, il serait un symbole du football de joie brésilien. Mais parce que la nature lui a offert un corps de milieu défensif, la possibilité de surpasser les conventions du jeu et les jugements de la raison française, le joueur se retrouve enfermé dans un paradoxe perpétuel, tel un artiste dans un costume d’ouvrier. Ayant juré leur loyauté à l’équilibre requis par Deschamps, ses concurrents n’ont pas ce problème.

Markus

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Article publié le 02/06/2018 sur SOFOOT.com

Les Leçons Tactiques de France-Irlande

À moins de trois semaines du grand jour contre l’Australie à Kazan, la sélection de Deschamps a rempli sa mission dans des conditions de jeu dublinoises : la victoire et la clean sheet pour le moral et la confiance, mais surtout une circulation de balle rapide, une domination positionnelle dans le camp adverse et du mouvement dans l’animation offensive. Dans leur registre respectif, Mbappé, Giroud, Tolisso et Nzonzi ont fait la leçon.

Le football est un jeu collectif interprété individuellement. Avec le même maillot, le même système de jeu, les mêmes coéquipiers et le même entraîneur, deux joueurs aux sensibilités et lectures de jeu différentes interpréteront le collectif à leur propre manière. Et après six ans d’exercice dans ce métier de sélectionneur, Didier Deschamps continue à laisser ces profils individuels dicter le visage de son collectif. Ainsi, à quelques jours du Mondial, le processus continu de construction collective des Bleus transforme encore ces matchs amicaux en « visites officielles » de ces profils et variations. Lundi soir, Deschamps rendait visite à Tolisso, Nzonzi, Mendy, Sidibé, Fekir, Mandanda, et même Mbappé et Giroud. Le brassard fièrement accroché, Matuidi semblait faire office de guide.

La météo chaotique. Une opposition faite d’un grand nombre de joueurs de Championship. Un match en pleine préparation physique. Et enfin les absents. Cet amical s’annonçait dans un contexte défavorable à l’analyse et la progression. Pourtant, ces Bleus version 2018 ont répondu aux trois défis du manuel de la construction offensive : de la vitesse de la circulation de balle, de l’avancée positionnelle dans le camp adverse, et enfin du mouvement dans l’animation. Ça n’était pas forcément le cas en 2014 et en 2016, il faut donc le souligner et s’en réjouir. Bien évidemment, et ce n’est plus une surprise après six années d’ère Deschamps, il faut aussi rappeler que ces défis sont soulevés par le choix des joueurs plutôt que par le choix du jeu.

De la vitesse du milieu avec Tolisso

Ce sera le grand défi de la phase de poules face à l’Australie, le Pérou et le Danemark : la vitesse dans le contrôle du ballon. Les Bleus devront montrer une possession aboutie pour dominer le tempo du match – un problème grave à l’Euro contre la Roumanie, l’Albanie, la Suisse, l’Irlande et le Portugal – et du savoir-faire pour défendre avec le ballon et diminuer les situations dangereuses. Mais pour se mettre à l’abri le plus tôt possible, il faudra surtout une circulation de balle rapide pour déséquilibrer le bloc adverse. « Il faut accélérer pour pouvoir mettre le ballon plus vite sur les côtés » , disait Deschamps dans le contexte similaire de la mi-temps d’un amical contre le Cameroun à Nantes en juin 2016. Si les Bleus ont tous été sérieux dans leur contrôle (83% de possession de balle et seulement 78 passes irlandaises à la mi-temps), les deux hommes forts de la vitesse ont été les deux « outsiders » du milieu : Tolisso et Nzonzi.

Comme lors de ses dernières sorties nationales post-Euro 2016, Tolisso a marqué les esprits par la profondeur de sa panoplie tactique. L’ex-Lyonnais a brisé les lignes balle au pied, aéré le jeu par ses changements de côté et accéléré la manœuvre par ses insertions entre les lignes. Précis dans sa lecture à voix haute du manuel du relayeur moderne, le Munichois aurait même pu marquer de l’extérieur de la surface (poteau, 37e). Conscient de la forte concurrence pour le poste et de l’importance « médiatique » des stats pour convaincre, il ajoutera en zone mixte : « J’aurais pu délivrer une passe décisive ou marquer un but. » Rapide, concret et précis.

Nzonzi, des solutions ibériques pour une équation anglo-saxonne

Mais si le public du Stade de France a pu écouter son discours, c’est avant tout parce que Steven Nzonzi avait réglé le micro et nettoyé la scène. Dans un registre de sentinelle classique de Liga, le Colombien (de Colombes) a démontré sa science du positionnement et de la conservation du ballon. Placé devant la défense, le Sévillan a rapidement fait comme à la maison, venant se placer entre Umtiti et Rami pour libérer de l’espace et mettre l’un des deux centraux dans les conditions d’une relance confortable. Comme Busquets, il crée avec et sans ballon, poursuivant toujours ses courses après avoir lâché son outil. Jamais timide à l’heure de demander le ballon (au contraire de ses centraux), il s’est toujours refusé de jouer long au hasard (au contraire de ses centraux), apportant ses solutions ibériques à une équation pourtant très anglo-saxonne. Sans oublier de décourager les tentatives aériennes irlandaises.

Voilà une nouvelle arme tactique pour cette sélection française à l’identité évolutive : que ce soit sur 90 minutes ou un quart d’heure de jeu en Russie, dans un contexte de domination ou de souffrance, Nzonzi offrira sa science de la possession et son courage dans la conservation. « Lors des derniers matchs (contre la Colombie et la Russie, N.D.L.R.), on était coupé en deux  » , rappelait Matuidi avant la rencontre. Et si Nzonzi avait recollé les morceaux ? À la gauche de ses deux coéquipiers, Matuidi n’a pas participé à cet élan de vitesse, mais a apporté sa discipline et ses atouts : sérieux dans ses remises, intelligent dans ses déplacements et dangereux dans la surface adverse.

Domination territoriale, un changement radical latéral

Il y a deux ans en huitièmes de finale de l’Euro, les Bleus avaient dû changer de visage à la mi-temps pour déséquilibrer le bloc irlandais et surtout s’installer dans le camp adverse : entrée de Coman pour Kanté, et passage au 4-4-2. À l’époque, Les Leçons tactiques avaient souligné la difficulté des latéraux bleus à participer à la domination territoriale. Pour rappel, au terme de la compétition, Évra et Sagna se situaient au fond du classement des latéraux de l’Euro en matière de tirs/match (43e et 44e), dribbles tentés par match (44e et 45e) et passes clés par match (32e et 51e). En clair, les Bleus évoluaient dans un schéma pyramidal qui souffrait d’un manque d’occupation – et d’animation – des ailes. Si les Bleus n’ont pas énormément progressé dans leur maîtrise du jeu dans l’axe en deux ans, le changement générationnel des deux latéraux offre un saut de qualité dans notre construction du jeu.

Toujours placés loin sur les côtés, toujours portés vers l’avant, les deux joueurs présentent un profil qui change la donne à trois niveaux : ils font reculer le bloc adverse, permettent aux centraux d’occuper la largeur et proposent des solutions de jeu – jamais vers l’arrière – aux milieux. Sidibé et Mendy auront un rôle offensif primordial au regard du choix des ailiers et attaquants de Deschamps : Griezmann, Mbappé, Lemar, Fekir, Thauvin et même Dembélé aiment porter le jeu vers l’intérieur. Reste à savoir si Deschamps assumera ces montées jusqu’au bout et si les Bleus finiront par regretter la discipline défensive d’Évra et Sagna (impériaux dans les airs à l’Euro), surtout dans ce contexte de retour de blessure des deux titulaires… Si cela peut aider, peu importe le futur résultat des duels, cette configuration diminue leur importance en permettant aux Bleus de défendre bien mieux avec le ballon. Enfin, si Pavard n’a pas eu beaucoup de temps de jeu lundi, Lucas Hernández a aussi démontré en club et en sélection ses qualités dans ce registre de latéral qui pousse fort.

Mbappé l’ailier shooter, Giroud le pivot

Après une mauvaise séquence d’environ cinq minutes entre la 10e et la 15e minute, où le jeu long vers Giroud a vite trouvé ses limites, les Bleus ont exercé une pression intense sur les cages irlandaises avec pas moins de 8 frappes dangereuses en une petite demi-heure. Le fil rouge : des combinaisons rapides dans les petits espaces devant la surface. Le chef de file : Kylian Mbappé a rapidement enfilé le maillot de franchise player, ne cessant de demander – exiger ! – le ballon tel un ailier shooter de NBA pressé d’assurer ses 25 points de moyenne. Recevant dos au but ou face au jeu, le Parisien a une nouvelle fois démontré qu’il était multi dimensionnel, à l’aise dans la profondeur, sur les côtés et surtout entre les lignes. Avec 52 ballons touchés, 5 tirs et un but (tristement refusé), Mbappé a offert qualité et quantité, efficacité et esthétique. Tactiquement, il a surtout montré qu’il savait attirer le jeu comme un véritable pôle de création – et pas seulement une flèche ou une direction – alternant déviations et accélérations, aussi bien avec Giroud qu’avec Fekir.

Auteur d’une entrée de match timide, le Lyonnais a ensuite calqué son jeu sur le rythme de celui de son coéquipier, offrant sa technique dans les petits espaces et sa qualité sur coup de pied arrêté. Il sera intéressant de voir quel sera son impact en venant du banc. Enfin, Giroud s’est montré aussi à l’aise qu’à son habitude au Stade de France, dialoguant habilement avec ses deux complices de la soirée. Et alors que les Bleus peinaient à marquer face à une opposition regroupée dans ses trente mètres, c’est encore lui qui a débloqué la rencontre à la suite d’un nouvel exploit aérien digne d’un sourire de Billy Hoyle. Il faut rappeler que le Savoyard avait été décisif dans presque chacune des rencontres des Bleus à l’Euro : premier but contre la Roumanie, poteau contre l’Albanie, passe décisive contre l’Irlande, premier but contre l’Islande, et enfin « présence » sur le deuxième but face à l’Allemagne. Des solutions concrètes pour une animation offensive qui n’attend plus que Griezmann pour enfiler son costume de Coupe du monde.

Markus

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Article publié le 29/05/2018 sur SOFOOT.com

Les Leçons Tactiques de Russie-France

Guidée avec ténacité par une logique de joueurs plutôt que de jeu, la France de Didier Deschamps a proposé un 4-3-3 déséquilibré orphelin d’un concept footballistique essentiel : la « pause » . Si les Bleus rentrent de Russie avec une victoire (1-3) pour le moral et de nombreux enseignements en vue de la liste des 23, le succès dans un match amical est toujours relatif : les Français ont gagné en concédant autant d’occasions que face à la Colombie.

À sept semaines de l’annonce de la liste des 23, les Bleus sont partis à St-Pétersbourg pour « sentir l’atmosphère du pays hôte » et « donner du temps de jeu  » aux derniers prétendants. En clair, Deschamps a fait le choix de sacrifier la construction collective pour examiner des performances individuelles : les latéraux, Koscielny, Kanté dans un rôle de 6, Rabiot, Pogba en créateur, Mbappé en pointe, Martial et Dembélé, Griezmann en faux 9. Depuis la fin de l’Euro 2016, la dynamique tactique de l’équipe de France de Deschamps évolue sur trois tableaux. D’une, l’évaluation des prétendants aux 23 et leur hiérarchie. De deux, la construction d’un groupe fort. De trois, la construction collective sur le terrain. Le jeu dépend donc largement des profils des joueurs employés – et non pas d’idées de jeu travaillées en amont. D’où deux conséquences pour une telle rencontre amicale.

D’une part, la fiabilité du cadre comparatif est tout à fait relative pour certains postes : entre le changement du schéma et des hommes, il est difficile de mesurer l’impact potentiel de Martial, Dembélé, Rabiot ou Tolisso dans le collectif. Avec deux animations et équilibres aussi différents en quelques jours, comment comparer l’apport offensif potentiel de Hernández et Pavard par rapport à Digne et Sidibé ? D’autre part, la priorité du temps de jeu implique qu’il faudra attendre les amicaux contre l’Irlande, l’Italie et les États-Unis pour travailler les complémentarités. Pourtant, le chantier des certitudes individuelles de l’équipe de France semble bien plus avancé que son chantier collectif. Gâtée par des joueurs formés intelligemment qui savent résoudre des situations collectives indépendamment du système tactique mis en place – Griezmann, Kanté, Lemar, Pogba, Mbappé –, la France n’a pas vraiment à se poser la question des cartes à jouer : le défi sera surtout de trouver le temps pour développer une animation collective rodée.

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à lire aussi : 

Le Bilan Tactique de l’Euro 2016 des Bleus

Les Leçons Tactiques de France-Colombie

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Le plan de jeu saute des lignes

Sans ballon, les Bleus s’étirent dans un quadrillage en 4-1-4-1. Mbappé évolue en pointe, Kanté protège la défense, Martial en flèche gauche, Dembélé en flèche droite. Dans une entame de match tiède, le système russe à trois défenseurs centraux pose le pied sur le ballon, mais peine à faire accélérer la manœuvre. Une fois le ballon récupéré, la mise en place française est moins lisible, et le plan de jeu saute des lignes. Au bout de cinq minutes, il est étonnant d’observer que la France n’a toujours pas installé de phase de football de position dans le camp adverse. Elle ne le fera jamais. Le 4-3-3 est déséquilibré : Kanté n’est pas occupé à la récupération et Rabiot ne touche que quatre ballons en un quart d’heure. Alors que le vocabulaire de nos commentateurs multiplie les références aux mots magiques « intensité » , « agressivité » , « talent » et « technique » , les Bleus manquent surtout d’une structure collective qui utilise leurs grandes qualités de façon cohérente. Côté russe, Zhirkov brosse un draw vers Smolov, mais Lloris se montre rassurant en dehors de sa surface. La France répond avec une tentative de alley-oop entre Martial et Pogba.

Pas de surprise sans patience

Contre la Colombie, les Bleus avaient animé des circuits de possession intéressants à travers les « pôles de contrôle » Kanté, Lemar et Griezmann. En déplaçant le milieu de Chelsea devant la défense et en laissant les deux autres sur le banc, la France perd sa capacité de pause. Sans patience, il n’y a plus de surprise. Le déséquilibre structurel de ce 4-3-3 armé de trois flèches est la constance de la première heure : après 27 minutes, les trois attaquants ne se sont échangé que deux ballons. Le jeu bleu se résume en trois mots : vitesse, improvisation et Pogba. L’organisation du milieu est bonne, mais la fuite vers l’avant étouffe la distribution, l’animation et l’accélération du jeu. Pour se donner une chance de participer aux côtés de la Pioche, Rabiot se décide aussi à accélérer balle aux pieds au lieu de distribuer le jeu. Pourquoi ? Parce que le ballon ne revient jamais. Seul Kanté maintient une rigueur imperturbable dans son rôle.

Trois exemples marquants : lorsque Rabiot crée un décalage pour Pogba et Dembélé sur le côté droit à la 17e, le duo se lance à deux sans attendre pour construire un triangle ; quelques instants plus tard, lorsque Mbappé parvient à redescendre, contrôler, éliminer un défenseur puis servir Dembélé, le Barcelonais tente de le retrouver de façon audacieuse dans la profondeur au lieu d’utiliser l’espace créé ; seul à gauche sur une phase de possession à la 32e, Martial préfère défier trois Russes au dribble plutôt que d’ouvrir le jeu. Des tentatives culottées qui rappellent aussi que la moindre accélération de ces trois-là réduit considérablement la taille du terrain.

Privée de ses schémas habituels – qu’elle retrouvera ensuite avec Griezmann, mais aussi Matuidi à gauche – l’animation offensive bleue se retrouve à abuser lourdement de deux procédés. D’une part, la verticalité de Pobga, que ce soit dans ses courses balle au pied ou dans ses nombreuses tentatives de passes en profondeur, qui donneront finalement le premier but. Une menace constante. D’autre part, les longs ballons du bon pied gauche d’Umtiti, qui trouve facilement Martial et Dembélé sur les côtés. Deux procédés fortement aléatoires que les Bleus peinent logiquement à répéter. De l’autre côté, les Russes font circuler le ballon avec plus de patience sans trouver de décalages.

L’épreuve des latéraux

Dans une configuration largement différente de celle de vendredi, Hernández et Pavard ont montré de nouvelles options. Alors que Digne et Sidibé s’étaient illustrés dans la profondeur le long de la ligne, les deux nouveaux s’épanouissent plus souvent vers l’intérieur du jeu. Comme à l’Atlético, Lucas vient souvent apporter le surnombre à la construction autour de la surface (43e avec Mbappé et Martial), et se montre habile dans la conservation, provoquant de nombreuses fautes. Pavard se montre aussi confiant dans la gestion de la possession, mais la verticalité française ne lui permet pas de se retrouver assez haut sur le terrain pour être vraiment mis à l’épreuve. Défensivement, les deux ont aisément relevé le « défi physique » de la rencontre. Il est possible que Deschamps essaye d’équilibrer ses armes latérales avec un profil vertical dans la profondeur et un profil horizontal plus constructeur. Cela dépendra aussi du choix des milieux et ailiers : contre la Colombie, les mouvements intérieurs de Lemar ouvraient des boulevards à Digne. Avec Matuidi en relayeur et Mbappé en ailier, cet espace se retrouve déjà occupé, comme sur le troisième but de la soirée.

Alternatives offensives et phase défensive

En seconde période, sur des temps de jeu réduits (un quart d’heure maximum), Deschamps essaye plusieurs combinaisons qui apportent de la variété dans l’utilisation de ces profils. Deux options de trio offensif : Griezmann en faux 9 entouré de Mbappé (à gauche) et Dembélé ; Giroud en pointe soutenu par Griezmann et Mbappé (à gauche, encore). Au milieu, le sélectionneur place Tolisso en soutien de la paire Rabiot-Pogba, puis Matuidi-Pogba. Difficile de mesurer l’impact du Munichois dans un tel contexte. Au milieu, les deux rencontres amicales n’ont pas répondu à la question de l’utilisation optimale du duo Pogba-Kanté.

En phase défensive, le déséquilibre du système implique que les distances entre les lignes à la perte de balle sont bien trop grandes pour une récupération rapide. Sans ballon, le côté droit souffre toujours d’un déficit de protection : comme Mbappé contre la Colombie, Dembélé se retrouve à mi-chemin entre la position d’ailier qui couvre et celle d’attaquant qui presse. L’occasion de Dzagoev provient de l’utilisation de cet espace. Il sera intéressant de comprendre comment Deschamps souhaitera renforcer l’équilibre défensif relatif montré par les Bleus. Au-delà du but, qui provient d’un long ballon mal négocié, les Bleus ont à nouveau souffert sur quelques pertes de balle (Kanté 24e, Pogba 43e) et sur coup de pied arrêté. Ici, il faut comprendre que le problème n’est pas la perte de balle en soi – qui arrivera forcément si les intentions de jeu sont ambitieuses –, mais plutôt sa protection et la réaction qui suit : à Paris et à St-Pétersbourg, les Bleus se sont systématiquement fait prendre de vitesse dans leur camp par des transitions et changements de côté rapides. En défendant en reculant, à réaction.

Markus

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Article publié le 28/03/2018 sur SOFOOT.com