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Napoli et Naples, quand la ville raconte le club

Dossier Napoli – La semaine dernière, alors que le Napoli de Hamsik et Sarri offrait à Naples l’illusion de pouvoir battre les champions du monde du Real, les Napolitains se nourrissaient d’espoir comme rarement depuis les années Maradona. Dans une ville suspendue au spectacle du San Paolo durant plusieurs jours, FT a visité cafés, bars, taxis et lieux historiques pour respirer, comprendre et raconter la passion du bleu ciel.

« Napoli vive sempre in precario equilibrio tra il fango nel quale striscia e l’estasi estetica che la sua storia e la sua posizione offrono »

« Naples vit toujours dans un équilibre précaire entre la crasse dans laquelle elle traine et l’extase esthétique qu’offrent son histoire et son emplacement » – entendu dans les rues des Quartieri Spagnoli, à Naples

Pour comprendre le Napoli et la passion qu’il engendre, il faut avant tout comprendre Naples. Contraste ; voilà le mot qui résume le mieux la ville du golfe. Le contraste d’une ville qui peut, en l’espace de quelques mètres, te couper le souffle pour sa beauté et te faire chialer pour la crasse dans laquelle elle traîne. Un peu comme le Napoli de mardi dernier contre le Real. Cinquante minutes de domination esthétique contre les champions d’Europe et du monde – puis deux conneries et le choix d’utiliser le marquage de zone pour défendre les coups de pied arrêtés. La beauté pour construire les bases d’un rêve, la crasse pour les détruire. En l’espace de six minutes.

Vomero – Le passé du Napoli
Stadio Arturo Collana, Piazza Quattro Giornate, au coeur du quartier Vomero. L’enceinte, inaugurée en 1929, sera le bercail du Napoli Calcio durant presque 30 ans, de 1933 (date officielle du déménagement de l’Ascarelli au Collana) à 1959. Au-delà du football, le stade et la place sur laquelle il règne ont une importance historique pour la ville toute entière : c’est dans cette arène que la Wehrmacht et les SS regroupaient les juifs du Mezzogiorno avant de les envoyer en Allemagne. Et c’est aussi sur cette place que les napolitains se révoltèrent contre l’occupation nazie lors des quatre jours d’insurrection en Septembre 1943. La première grande ville Européenne à se rebeller avec succès contre les allemands.

Les résultats sportifs de l’enceinte, eux, sont certainement moins impressionnants. En vingt-six années au Collana, le Napoli n’a jamais dépassé la quatrième place de Serie A. Et ce malgré des champions tels Bruno Pesaola et Luis Vinicio, ramenés à coups de millions par l’armateur et président du club Achille Lauro. Mais peu importe, en plus de deux décennies, le Collana s’était trouvé une place dans le cœur des napolitains. Petit et familial – à peine 15 000 places -, il était accessible via les trois funiculaires qui relient la colline du Vomero au centre historique. Sa position au cœur d’un des quartiers de la Napoli Bene, la Naples riche et assoiffée de culture, renforçait l’idée d’un « stade-salon » où l’on venait assister à une pièce de théâtre plutôt qu’à un match de football. Les rues aux alentours du Collana sont d’ailleurs toutes dédiées aux artistes qui ont rendu la ville si grande : Via Scarlatti, compositeur baroque du 17ème siècle ; Piazza Vanvitelli, architecte du Palais Royal de Caserte ; Via Luca Giordano, peintre baroque contemporain de Scarlatti. Le football baigne dans l’art napolitain. La réponse napolitaine à San Siro et la Scala del Calcio.

Or, pour une ville comme Naples, un stade d’à peine 15 000 places est une absurdité tant le club déchaine les passions, et ce pour toutes les classes sociales et toutes les générations. Ce que ressentent les napolitains pour leur club peut se comparer à ce que vit un couple d’adolescents qui tombe amoureux : c’est une obsession. Les napolitains parlent du Napoli à tout moment, partout et avec tout le monde. Ils s’auto-proclament « dei malati » – des malades – qui ont besoin de leur médicament, le maillot azzurro, pour survivre. Forcément, le club est porteur des valeurs napolitaines et plus généralement de l’orgueil du Sud. Naples est aussi l’une des rares villes italiennes avec un seul club de haut niveau. Milan a les deux colosses nerazzurri et rossoneri ; Turin, la Juve et le Toro ; Rome, la Louve et la Lazio. Même Gênes a la Samp et le Genoa. Mais à Naples, il n’existe que le Napoli. Toute la ville est unie derrière son club. Et pour satisfaire cette faim de football, un déménagement dans un stade plus grand était inévitable.

Le pauvre Collana, première vraie maison du Napoli et symbole de l’orgueil napolitain, est aujourd’hui une maison abandonnée. La beauté et la crasse.

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Fuorigrotta – Le présent du Napoli
Pour passer du Vomero à Fuorigrotta, maison du San Paolo, il faut traverser la colline de Posillipo, l’autre grand quartier de la Napoli Bene. C’est ici que la majorité des footballeurs napolitains vit, notamment pour profiter de l’une des vues les plus belles de la ville. Un panorama qui permet à Naples de regarder Rio de Janeiro les yeux dans les yeux. Lors des années dorées, Diego aussi habitait à Posillipo. Il avait même une double résidence : sa « maison de jour », avec sa femme Claudia et ses filles Dalma et Gannina, et sa « maison de nuit », l’Hotel Paradiso, avec ses amies et ses substances. Ironiquement, c’est à l’Hotel Paradiso, avec la beauté du golfe qui s’étend à ses pieds, que le plus grand de tous les temps a commencé sa descente aux enfers. Encore et toujours : la beauté et la crasse.

Tout en haut de la colline de Posillipo se situe le Parc du Virgiliano – connu aussi comme de parc des amoureux. Ici, les jeunes couples napolitains à la recherche d’intimité viennent pour défouler leur passion et leur envie de vivre. Avec plus des trois quarts des moins de 25 ans qui vivent encore chez leurs parents, les bois du parc offrent une confidence que les appartements napolitains ne peuvent assurer. On peut aussi y admirer une vue sur le quartier de Fuorigrotta. En plein centre de ce quartier ouvrier, s’élève, énorme et fier, métallique et gris, le San Paolo. Avec deux anneaux et une capacité de 60 000 spectateurs (« Mais je vous assure qu’à l’époque de Diego il y avait au moins 80.000 personnes » affirme Mario au volant de son taxi) le San Paolo est probablement le seul stade au monde où l’ambiance ne souffre pas de la présence d’une piste d’athlétisme.

Le déménagement du Vomero à Fuorigrotta a bouleversé pour toujours la manière de vivre le football des napolitains. Il ne peut exister deux quartiers plus différents que le Vomero et Fuorigrotta. D’un côté, un quartier bourgeois, bien-pensant et tranquille ; de l’autre, un quartier populaire, délabré et explosif. L’arrivée au San Paolo a, si possible, rendu la passion pour le Napoli encore plus obsessive et a démocratisé le support du club. Avec un stade à deux pas de chez lui, l’ouvrier napolitain s’est forcément senti partie intégrante du Napoli. En effet, à moins de deux kilomètres du stade, à la frontière entre Fuorigrotta et le quartier de Bagnoli, se trouvait l’usine de l’Italsider, monstre italien de la sidérurgie, qui au pic de son succès donnait du travail à près de 10 000 hommes. Parmi eux, un certain Amerigo Sarri, père de Maurizio. Ce monstre écologique, vrai poignard dans le coeur de la beauté de la ville, a fermé en 1992. Mais ses restes sont encore là, juste devant la mer et l’ile de Nisida, pour rappeler à tout le monde que la beauté et la crasse sont deux concepts inséparables à Naples.

Le San Paolo est maintenant reconnu à la quasi-unanimité comme le stade le plus chaud de la Botte. C’est l’une des seules enceintes italiennes où les chants des supporters ne viennent pas uniquement des virages, mais aussi des tribunes d’honneurs et des distinti. Exemple parfait de cet engouement total, les premières minutes du match de mardi dernier, avec les 60 000 du San Paolo qui chantent tous ensemble le nouvel hymne officieux du club : « Un giorno all’improvviso, m’innamorai di te ». Une passion qui vit en parallèle avec les dangers auxquels la ville doit faire face. A l’époque de Diego, les célébrations du San Paolo étaient si brutales que les sismographes de la ville, qui monitorent constamment les caprices volcaniques du Vésuve, relevaient des petites secousses à chaque but du Napoli. Le Vésuve mériterait un discours à part vu l’importance qu’il a dans l’imaginaire collectif de la ville et des tifosi, qui lui ont dédié plusieurs chants inoubliables de l’univers Napoli, dont le fameux « Nous sommes les fils du Vésuve ». Majestueux et dangereux, puits de vie et de mort, il est le rappel de la menace constante avec laquelle doit vivre Naples et incarne au mieux le contraste inhérent qui caractérise la ville.

Bagnoli et Marechiaro – Le rêve impossible d’un stade au bord de la mer
De Laurentiis ne cesse de souligner l’importance d’avoir un stade « à la hauteur des ambitions du club ». D’après les dernières nouvelles, il semblerait qu’il ait été convaincu par Luigi De Magistris, maire de Naples, de rester au San Paolo en échange de financements publics pour la rénovation de l’enceinte. Une bonne nouvelle pour les amoureux du vintage, une mauvaise pour ceux qui espéraient un nouveau chapitre dans l’histoire du club. En 2012, De Laurentiis avait annoncé son intention de construire un nouveau stade à quelques pas de la mer, pour que l’azzurro des maillots se mélange avec les couleurs de la Méditerranée. Une idée grandiose et en même temps complétement irréalisable, vu le manque d’espace le long du littoral napolitain.

Mais qu’est-ce que ça aurait été beau ! Il suffit d’imaginer un nouveau San Paolo, plus petit, compact mais fusionnel, situé à quelques mètres de l’eau, pour avoir des frissons. Et qui sait, il aurait pu être construit sur les restes de l’Italsider à Bagnoli, pour faire triompher métaphoriquement la beauté sur la crasse qui ruine cette ville. Ou bien à Marechiaro, petit quartier au bord de l’eau pas loin de Posillipo, un autre des joyaux de la ville du golfe. Un quartier connu pour ses restaurants de mer idylliques, comme Al Faro ou Cicciotto. Le jour du match mardi dernier, on pouvait y observer de nombreux supporters madridistes aisés et quelques officiels du club essayant tant bien que mal de trouver dans la nourriture locale de luxe et la vue unique sur la mer un refuge face à la passion du reste de la cité.

Le bureau du concierge de l’immeuble en face du Collana…

Malgré ce rêve irréalisable, le futur du club est prometteur et plein d’espoir. Sarri l’a dit lui-même, dans sa conférence de presse d’après-match : « Au coup de sifflet final, notre milieu de terrain le plus vieux était né en 1994. Diawara, Rog, Zielinski font partie du patrimoine du club et feront les beaux jours du Napoli du futur ». Après tout, les napolitains ne désirent qu’une chose : que leurs azzurri ramènent le Scudetto aux pieds du Vésuve. Les célébrations pourront avoir lieu au Collana, au San Paolo ou dans un nouveau stade au bord de la mer, la fête sera de toute façon inoubliable. Et la beauté de la ville et de son golfe reprendra à nouveau le dessus.

Par Ruggero

P.S. Conseil de lecture pour mieux comprendre la relation entre la ville et son équipe : Il resto della settimana de Maurizio De Giovanni

Crédits photos : Markus Kaufmann / Fautetactique.com 

Dossier Napoli :

En Taxi à Naples

FT y était – Chelsea-Napoli : Une tragédie en bleu et gris

Welcome Back, Spurs.

En Septembre dernier, FT condamnait les Spurs d’Harry Redknapp à une inévitable saison anonyme, tiraillée entre le désir de s’affirmer dans le top 4 et son mercato qui ne semblait pas à la hauteur. Pourtant, cinq mois après et malgré une défaite injuste à Manchester, Tottenham pointe à une solide troisième place de la Premier League à huit points de l’Armada Sky Blue de Mancini. Analyse des trois facteurs décisifs dans le succès d’un club légendaire qui peut désormais voir en grand. Très grand.

L’audace

Audere est Facere (« Oser c’est faire » en VF, « To dare is to do » en anglais) récite le motto du club du Nord de Londres. L’audace, le courage, l’envie d’aller vers l’avant ont toujours fait partie de l’ADN de cette équipe. Ces qualités semblaient avoir disparu lors des années 2000, avec une série de saisons moyennes qui ne rendaient pas honneur à la mythique Histoire des Spurs, l’un des clubs les plus anciens du Royaume Uni, fondé en 1882. Première équipe anglaise à gagner une compétition européenne, la Coupe des Coupes de 1963, les Lilywhites faisait de leur mental et de leur audace leur atout numéro un pour triompher.  A l’instar du mythique manager Bill Nicholson (68 années passées à consacrer sa vie au club) des années 60’ et 70’, Harry Redknapp a réussi à rallumer la flamme du club, en convaincant ses joueurs que oui, Audere est Facere.

En effet, Harry prône une philosophie très offensive, et laisse une grande liberté d’action à ses joueurs les plus talentueux, de Modric à Van der Vaart, de Bale à Lennon. En échange il leur demande une seule chose : l’audace. L’audace de frapper des 35 mètres, l’audace de chercher  l’une-deux compliqué plutôt que de garder le ballon dans les pieds, l’audace d’essayer une passe en profondeur impossible plutôt que de ralentir le tempo avec une passe en retrait. Et c’est exactement ce que font  ses joueurs. D’après les statistiques d’Eurosport UK, Van der Vaart est le joueur qui tente le plus de frappe par matchs en Premier League. Sur son aile gauche, Bale n’hésite jamais à défier son adversaire en un contre un alors que Modric est la définition parfaite du milieu relayeur moderne qui va toujours vers l’avant.

Cette philosophie intrépide a été décisive pour remettre les Spurs sur de bons rails suite à un début de saison catastrophique. Battus 3-0 à Manchester par United, puis humiliés à White Hart Lane 1-5 par Manchester City, les Spurs semblaient confirmer le coup de moins bien traversé à la fin de la saison dernière qui les avait vu se faire exclure in extremis du Top 4 et recevoir une branlée en Ligue des Champions par les Merengues. Pourtant, Redknapp a su remotiver ses troupes,  qui ont  enchaîné 10 victoires en 11 rencontres de Premier League. Petit à petit, très lentement, mais surtout dans l’indifférence la plus totale du public et des analystes anglais qui ne s’intéressaient qu’au duel fratricide United-City, Tottenham s’est réaffirmé par son jeu audacieux comme une des puissances du championnat anglais. Aucun doute à présent, Audere est Facere.

 

Friedel & Parker

Dans une équipe aussi audacieuse, il est essentiel d’avoir dans son effectif quelques joueurs solides, capables de limiter les prises de risques des coéquipiers les plus doués techniquement. Des joueurs consistants, qui font toujours le boulot, qui ne commettent que très rarement de bourdes. Benoit Assou-Ekotto à gauche et  le duo des excellents Younes Kaboul et Michael Dawson en défense centrale (avec l’addition de Ledley King lorsqu’il n’était pas blessé) assuraient une certaine stabilité à une équipe complètement vouée à l’attaque. Le problème, c’est ce qu’il y avait derrière : Heurelho Gomes. Capable du meilleur comme du pire, le brésilien n’était pas le gardien qu’il fallait à une équipe si spectaculaire. Il alternait des parades de classe mondiale avec des bourdes comiques, inacceptables pour le haut niveau. Le Tottenham-Chelsea 1-1 de la saison dernière est révélateur de la précarité de Gomes. Les Spurs gagnent 1-0 sur un but de Pavlyuchenko, mais à 20 minutes de la fin Gomes se fait surprendre par un faible tir de Drogba qui passe lentement entre ses jambes. Puis à la dernière minute, il commet une faute inutile sur l’ivoirien et concède un penalty ridicule. Ironie du sort, il le stoppe avec un arrêt spectaculaire sur sa gauche. Trop imprévisible, trop fragile, trop rarement constant. Pour que Tottenham s’affirme dans le top 4, il leur fallait un gardien complètement différent. L’exact contraire du brésilien, c’est-à-dire un goal peu spectaculaire, mais solide sur sa ligne comme dans les airs, avec un grand charisme et une capacité à diriger sa défense. Or, Brad Friedel correspond parfaitement à cet identikit. Vieux (40 ans), chauve, ricain, il n’y a rien de spectaculaire en lui… Pourtant, depuis son arrivée à White Hart Lane, il a toujours répondu présent en ne commettant aucune bourde. Friedel n’est pas un grand gardien ; il est tout simplement le gardien qu’il fallait à ce genre d’équipe offensive et sans grosse expérience. Bien vu Redknapp.

L’autre faiblesse des Spurs version 2010/2011 était l’absence d’un milieu défensif qui puisse couvrir les percées offensives de Modric et Bale. A ce rôle, Jenas et Palacios ont échoué alors que Sandro est encore un peu tendre pour tenir le rythme une saison entière. Problème résolu avec l’arrivée d’un underachiever qui se voit offrir par Redknapp la dernière grande chance de sa carrière pour montrer qu’il fait partie des meilleurs milieux anglais : Scott Parker. A 31 ans, le londonien semble avoir enfin acquis la maturité nécessaire pour s’imposer dans un grand club, chose qu’il n’a pas réussi  à faire à Stamford Bridge. Mais alors qu’à Chelsea (et ensuite à Newcastle) il avait un double rôle de milieu créateur-destructeur, Redknapp lui a bien fait comprendre que la priorité chez les Spurs est celle de protéger la défense. Alors bien sûr, avec les pieds qu’il a, il se permet aussi de lancer les attaques de son équipe, mais cette tâche est confiée généralement à Modric. Libre de la double responsabilité offensive-défensive, Parker est en train de jouer la meilleure saison de sa carrière. Toujours bien placé tactiquement, il est là où il le faut pour boucher les trous laissés par ses coéquipiers et faire déjouer l’adversaire. Dur sur l’homme et avec un grand esprit de sacrifice, il est prêt à prendre son petit carton jaune pour éviter la contre-attaque adverse. Lorsque l’équipe a la possession, son rôle est de demander le ballon aux défenseurs, dicter le tempo du match et trouver Modric ou les deux ailiers, les vrais détonateurs des attaques des Spurs. Ses performances, si « subtilement intelligentes » (dixit Redknapp), lui ont quasiment assuré une place dans les 23 anglais que Capello amènera en Pologne-Ukraine cet été. Incroyable pour un mec qui l’année dernière était capitaine de la dernière équipe de la Premier League (petite pensée pour les Hammers qui, on l’espère,  reviendront bientôt parmi nous).

Friedel et Parker amènent donc l’expérience et la solidité nécessaire pour permettre aux Spurs de lutter pour les premières places du classement. En absolu, ce ne sont pas des top players, mais exactement les joueurs qu’il fallait pour élever le niveau et les attentes à White Hart Lane. Parce que l’imprévisibilité, sans des bases solides, ne se révèlera jamais décisive.

La baisse de niveau des grands clubs anglais

Les deux Manchester en Europa League ; l’Arsenal de Wenger qui perd Nasri et Fabregas, symboles de l’échec de tout un projet ; Liverpool qui galère pour s’imposer à nouveau comme un grand européen. Tous ces évènements ne sont pas des actes isolés ou des coïncidences mais sont la preuve que « le championnat le plus excitant au monde » traverse un moment difficile. Tellement difficile, que le rappel de légendes telles Thierry Henry et Paul Scholes par Sir Alex et Arsène ne peut être interprété comme un acte nostalgique mais plutôt comme un symbole de l’impuissance technique (et financière) des équipes de la Perfide Albion. Ses grands clubs ne dominent plus l’Europe. Malgré le fait qu’en une décennie les anglais ont squatté régulièrement les finales de LDC, seul Liverpool en 2005 et Manchester en 2008 ont réussi à remporter la Coupe aux Grandes Oreilles. Mais ce qui préoccupe le plus est que lors des deux dernières éditions de la LDC, seul Manchester en 2010/2011 a su se qualifier dans le dernier carré de la compétition. Et avouons-le, la situation ne risque pas de s’améliorer cette saison avec Mancini et Ferguson relégués au Thursday Night Football et Arsenal et Chelsea qui risquent sérieusement de se faire éliminer par les deux italiennes dès les huitièmes.

Dans ce contexte difficile pour le football anglais, alors que Manchester City doit encore éclore comme une très grande équipe et que les traditionnels grands clubs traversent une période turbulente (le Guardian a défini le Manchester United version 2011/2012 comme le pire United depuis 20 ans), Tottenham a su profiter de la baisse de régime des Liverpool, Arsenal, Manchester et compagnie pour se réinsérer dans le top 4. En effet, avec le même nombre de points (46) à la même journée du championnat (la vingt-deuxième), les Spurs n’auraient occupé que la cinquième place ex aequo de la Premier 2009/2010. Tottenham a donc réussi à s’infiltrer dans le vide laissé par les grands d’Angleterre et a un projet ambitieux qui devrait l’amener au sommet du pays. Économiquement stable, avec un manager qui semble pouvoir s’installer dans la durée (n’est-ce pas Villas-Boas ?), une des équipes les plus jeunes de la Premier (bon, okay, Brad Friedel à part) et un nouveau stade en construction ( malheureusement on devra bientôt dire adieu à White Hart Lane), il est temps pour les Spurs d’utiliser cette saison 2011/2012 comme le parfait tremplin pour avoir l’audace de triompher en Angleterre et en Europe et mettre fin à cinquante et une années de disette en Premier League. Après tout, les Spurs le savent bien : Audere est Facere.

Ruggero

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FT y était : Un drame Monumental

River Plate-Belgrano 1-1, “Los Millonarios” descendent en Segunda. Un match tristement inoubliable pour les supporters de l’équipe la plus titrée d’Argentine. A 350 pesos la place (70 euros), FT a eu le privilège d’assister à cet événement historique depuis les tribunes du mythique Monumental.
Chronique d’une tragédie.
El Monumental (ou, plus précisément, “El Estadio Monumental Antonio Vespucio Liberti) s’élève devant nous. 60.000 places, 3 anneaux, 2 couleurs, 1 équipe. Le stade qui a acclamé le premier triomphe Albiceleste en coupe du monde (1978, Argentine-Pays Bas 3-1, doublé de Kempes) se prépare à une après-midi de souffrance. Le mythique River, club formateur de légendes telles que Omar Sivori ou Alfredo Di Stefano, affronte son plus grand cauchemar : la menace de la relégation en Segunda, pour la première fois de sa glorieuse histoire. Le match aller de la double confrontation face à l’Atletico Belgrano de Cordoue s’est soldé par une défaite 2-0 sans appel et la tâche s’annonce donc compliquée pour les Milionarios. Seul point positif : la règle du but à l’extérieur ne compte pas dans ces playoffs et l’équipe de Primera est favorisée par les normes de la fédération argentine de football. Gagner 2-0 ou 3-1 suffirait au River pour rester en première division sans même devoir affronter les prolongations. Merci Grondona.


La tension est élevée. Les supporters blancs et rouges se dirigent vers le stade dans un silence quasi-absolu. La crainte, voire même la terreur, se lit sur leur visages. Tous ont des cernes énormes, une barbe de 4 jours et un air de clochard. Ils nous disent que depuis une semaine ils ne dorment pas. La pression est trop grande. Leur River ne peut pas descendre. Ce n’est pas possible, c’est comme affirmer que las Malvinas ne sont pas argentines. Inacceptable. Mais ce danger est bien réel, on le sent.

Une fois passées les portes du stade, une magie vient réveiller les tifosi. El Monumental transforme leur terreur en espoir, leur tension en enthousiasme, leur silence en un chant assourdissant de 60.000 personnes qui crient fièrement “Yo soy del River, soy del River, soy del Riveeeeeer”. Il n’y a pas de kop ou d’ultras, tout le stade chante, hurle et supporte.  La beauté du tifo exhibé dans le virage Nord enchante les plus désespérés des supporters, qui désormais clament haut et fort : “Esta tarde tenemos que ganar ”. A côté de nous, un monsieur de 80 ans fume sa clope en lisant le magazine du club. On lui demande un petit pronostic. Il répond qu’il s’en fout, il est juste venu au stade pour accompagner son fils dans un “jour si difficile pour lui”.

Les équipes rentrent sur le terrain. Une ovation accueille le 11 du River, notamment le talent local, Erik Lamela, et le vétéran, Matias Almeyda. Les joueurs de Belgrano sont traités avec mépris : le stade ne leur réserve ni des sifflets, ni des insultes, ni des applaudissements. Le message est clair : vous n’êtes pas à la hauteur du Monumental et de la glorieuse histoire du River, vous méritez donc l’indifférence la plus totale. Comment l’Atletico Belgrano, petit club de la province de Cordoue, ose-t-il débarquer a Buenos Aires et menacer la réputation du River? Absurde.


6ème minute. Le match vient de commencer, les chants sont assourdissants, les supporters ont à peine eu le temps d’enlever le tifo et boum, but de Mariano Pavone, 1-0 River et ambiance de folie. Les tifosi se disent: “Ca va être un match facile. Une après-midi tranquille. On sauvera notre honneur et notre réputation, le River ne peut pas et ne va pas descendre. La primera est dans notre ADN” . Les Milionarios semblent en confiance et monopolisent le ballon. Lamela élimine les adversaires avec aise, Almeyda récupère des dizaines de ballon et même Alexis Ferrero, maillon faible de l’équipe, semble gérer avec élégance les attaques adverses. 30ème minute, contre-attaque des Milionarios, Lamela se retrouve tout seul devant le goal adverse qui sort le ballon de la lucarne. La première période se termine avec un gros pressing du River. Mais, malgré cela, le score n’évolue pas et la terreur de l’échec grandit. 45+1, l’arbitre siffle la fin de la première mi-temps. Les supporters commencent à prendre peur, il ne reste que 45 minutes pour marquer ce qui deviendrait un des buts les plus importants de l’histoire du club. Le monsieur assis à côté continue à enchaîner ses Malboros. Il se rend compte qu’il ne peut plus s’en foutre. Le River ne peut pas descendre.

La deuxième période commence et le River repart à l’abordage des cages Belgranenses. Mais les attaques raisonnées et bien articulées des premières 45 minutes se transforment en des assauts sans aucune logique ou lucidité. Tout le monde monte, les positions sur le terrain ne sont plus maintenues. La peur s’empare des joueurs qui commencent à paniquer, ils doivent marquer. Belgrano profite de cet état d’âme et se procure deux face à face neutralisés par le goal Juan Pablo Carrizo. C’est chaud. 60ème minute. La situation est désormais désespérée, le Catenaccio Belgranense ne rompt pas. Les tifosi commencent à apercevoir la réalité : dans 30 minutes, si rien ne change, on va en Segunda… Mais River ne peut pas descendre…. Le gardien de Belgrano commence déjà à gagner du temps à chaque dégagement et se jette même à terre feignant une crampe. Les supporters à côté de nous lui hurlent “Levantate, pendejo, esto es El Monumental”. Lève toi enculé, tu es au Monumental. Tu ne peux pas te comporter comme dans un quelconque autre stade. Sois à la hauteur de cette enceinte magique. Mais le goal reste à terre et gagne d’autre précieuses secondes…



Minute 62: l’apocalypse. Suite à un centre mal dégagé par la défense rojiblanca, la balle tombe sur les pieds de Farre qui crucifie calmement l’impuissant Juan Pablo Carrizo. 1-1. Le River doit maintenant marquer 2 buts pour survivre. Un silence absolu, assourdissant tombe sur le stade. Pas un bruit, El Monumenal sent que l’impensable est en train de se produire. Seuls quelques supporters ont encore la force d’insulter leur joueurs, indignes de vêtir le maillot mythique du River. Suite à un tacle maladroit d’Almeyda sur un de ses coéquipiers, le monsieur de 80 ans se lève et explose “Los con la banda roja, son los tuyos, cabron” (“Ceux avec la bande rouge sont tes coéquipiers, enfoiré”). Le River se jette en avant, mais le portier de Belgrano a le culot de sortir le match de sa vie. La situation est désespérée. Mais, miracle : à 10 minutes de la fin Pavone réussit à se procurer un penalty plus que généreux. L’espoir renaît, les chants reprennent.

Malheureusement le scénario semble être plus cruel qu’une tragédie grecque. Pavone foire complètement son penalty en le tirant faiblement dans les bras du goal adverse. C’est fini, il reste encore 8 minutes avant le sifflet final, mais les supporters locaux prennent finalement conscience de la réalité : on descend. Leur rage explose, ils cassent les sièges de leur propre stade pour les jeter contre les policiers protégeant les joueurs qui s’échappent lâchement vers les vestiaires. Les tifosi ne peuvent contenir leur tristesse, tout le monde, d’enfant a vieillard, commence à pleurer. On aperçoit même une larme coulant sur la joue du monsieur de 80 ans à côté de nous. Un cri déchirant perce nos oreilles : “Le River est mort”.

Le River ne pouvait pas descendre.

Ruggero