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Barça-PSG : Sèche tes larmes, Paname

Désillusion. Sentiment produit lorsqu’un individu se rend compte que la réalité est différente de ce qu’il avait imaginé, et ce au terme d’un processus détruisant progressivement une illusion. Ce processus, long de 95 minutes, c’est le Barça-PSG du mercredi 8 mars 2017. Ce soir-là, le peuple parisien pense assister au dénouement d’un chef-d’œuvre cinématographique entamé lors du premier opus, le 14 février au Parc des Princes, sous la direction éclairée d’Unai Emery. Jusque-là tout va bien.

Et puis la seconde partie commence.

Stupéfaction, tension, inquiétude.

L’ouverture annonce le pire. Le cadrage tactique est à vomir. Les dialogues ne veulent rien dire. Le scénario fait tressaillir. Sans prévenir, la production se transforme en mauvais film d’horreur. Plus d’une heure d’une tension irrespirable, troublante et inexplicable, comme la lecture obligatoire d’un bouquin mal écrit dont il manque la moitié des pages. Une heure trente à voir grandir un monstre inimaginable. Une heure trente à le voir grossir sous une forme visqueuse, agressive, vulgaire, provoquant chez toi colère, rage et embarras. Une heure trente à le voir s’approcher de ton canapé pour venir s’emparer, tout transpirant, de ta soirée, ta nuit, tes pensées. Enfin, sept minutes de torture à chair vive pour finir la tête décapitée sur la table basse et les yeux grands ouverts devant l’écran. Six, un.

Chaque élimination en C1 est la fugue d’un rêve. Comme l’a soufflé Jorge Sampaoli au soir de sa défaite à Leicester, « ce soir je suis endolori, un rêve s’est échappé… ». Peu importent la cruauté du scénario et la dimension de la scène, la désillusion s’accompagne toujours d’un désenchantement émotionnel. L’illusion est trompée, le jugement du rêveur s’avère erroné, et la brutale réalité transforme l’espoir enfantin en amertume adulte. Ce match aurait pu s’arrêter là et entrer dans l’histoire du PSG comme une nouvelle occasion manquée, comme 2013 ou même 2015. Mais non. Cette fois-ci, le PSG a subi une défaite et vécu une désillusion, mais il a aussi gagné une humiliation.

Pèlerinage et âge de glace

Le supporter de football est habitué à assumer les défaites. La digestion n’est jamais égale, mais le processus de deuil est connu, trop connu. Là, alors que la grisaille hivernale vient à peine de se retirer du continent européen, le processus de deuil des amoureux du Paris-Saint-Germain ressemble à un long pèlerinage en plein âge de glace.

Deuil de quoi, au fait ? Des cinq éléments. D’une, il y a la digestion de la qualification manquée. Après le bain de football du Parc, le rêve européen semblait un peu plus réel… De deux, il y a l’acceptation de la prestation de ces joueurs qui ont offert le meilleur et le pire en trois semaines. De trois, il y a l’oubli du moment en soi, ce terrible vécu imprévu. Deux heures terrifiantes à reculer, craindre, stresser et se faire harceler verbalement et digitalement… Deux heures à ne rien pouvoir dire, allumer ou éteindre sans en entendre parler. De quatre, il y a l’agacement du contexte contre ce Barça. Paris n’est pas tombé face au Messi maradonesque qui l’avait achevé en 2013. Quand Iniesta inventait des 360 devant Jallet, les Parisiens en étaient presque émus. Les crochets de Rafinha, eux, n’avaient rien d’émouvant. C’était dérangeant.

De cinq, si la désillusion est destruction, l’humiliation est création. Depuis ce mercredi soir, un petit quelque chose s’est créé. Une émotion d’une toute autre espèce. Sa digestion n’est ni soudaine ni lente. Elle te réveille au milieu du sommeil, elle te hante dès le réveil. Elle gratte le cou, tire le visage, brûle le crâne. Elle fait mal parce qu’elle s’attaque à ta fierté, ton jardin secret et ce sentiment d’appartenance si puissant, si fort, et parfois si encombrant. L’humiliation ne se digère pas, elle n’est pas éphémère. L’humiliation est un nouvel être bourré de défauts, fatigant, sale, troublant et inhabituel pour ce PSG post-2011. Et il faut apprendre à vivre avec.

Tout est relatif, non ?

Au tout début du chemin, en dépit du courage des rues de Paris, la ville lumière qui a su éclairer les routes les plus sombres, l’instinct prend le dessus sans permission : pour vivre avec l’humiliation, la solution évidente est d’abord de la relativiser. Il existe alors différentes formules plus ou moins efficaces, d’une part, et plus ou moins honnêtes, d’autre part. Animée de contradictions, la foi du supporter de football a l’habitude de se mentir pour soigner ses maux.

Les solutions d’échappatoires vont même au-delà du sport. Il y a le rejet du football en général, parce que ce n’est que du foot, après tout. Et que le ciné, c’est bien aussi. Et que la politique, c’est intéressant, tiens. Il y a le rejet du match en soi, parce qu’il reste la Ligue 1 et les Coupes. Il y a aussi le rejet du club, pour certains arrivistes qui n’ont jamais connu pareille mésaventure et dont la « passion » n’avait « pas signé pour ça ». Enfin, il y a le rejet des joueurs. Parce que c’est leur défaite, après tout. Et que toi, le supporter sympa qui as acheté maillot et écharpe en soldes en janvier, tu n’as rien fait de mal mercredi soir. Tu ne méritais pas ça, bien sûr.

En somme, il s’agit de remettre les choses dans leur contexte, de les nuancer. Mais les extrêmes ne se nuancent pas. Une telle torture ne s’oublie pas ; elle se vit, se souffre, cicatrise et reste là pour toujours. Non, tout n’est pas relatif.

Comment ? Pourquoi ?

Comment expliquer ? Comment raisonner une telle absurdité ? C’est la seconde étape de ce long chemin de rédemption qui (et que) va poursuivre le supporter parisien jusqu’aux prochaines échéances équivalentes, ou peut-être même jusqu’à son prochain exploit européen. Si le Barça devait se qualifier, qui aurait pu croire à un tel bordel ? Un disque rayé, une matrice déconnante, une farce par ailleurs appréciée par le reste de la planète. Dans un monde parallèle mais bienveillant, avec une prestation identique, le PSG se serait incliné 3-2, 3-0, 5-1 ou même 6-2 et aurait assuré sa place au prochain tour. Qu’est-ce que cela aurait changé du point de vue de la prestation du collectif parisien ? Rien. Le mérite aurait été le même. Et du point de vue de ses conséquences ? Tout. Verratti est resté sous le choc : « Pour les cinq dernières minutes, je ne trouve pas d’explication, je pense que c’est le football ». C’est le football.

La dernière étape de l’ascension du supporter parisien est la tentative de compréhension : trouver un pourquoi. Un nouveau réflexe de rejet s’impose alors : et si le football nous trompait ? Ce « football » que la bouche de Verratti mentionne, et s’il avait un destin corrompu ? Ce rejet est confortable parce qu’il enveloppe presque tout le tableau – la prestation, l’élimination, le comment et ses causes – à l’aide d’un voile épais : le sentiment d’injustice. Le PSG et ses hommes ont été trompés par le jeu, tout simplement, et peu importe le pourquoi, qu’il fabule sur l’influence d’hommes aux costumes malhonnêtes ou qu’il accepte que les lois du football s’intéressent peu au mérite et à la justice. En 2009 contre le Barça, Chelsea avait connu une mésaventure similaire, le football s’était montré disgracieux. Mais le voile du rejet n’est pas assez épais pour envelopper les conséquences du drame : le Barça a remporté la C1 en 2009 et l’humiliation de 2017 est déjà inscrite dans l’histoire, malveillante et souriante.

Impossible d’échapper à l’humiliation : il faut la souffrir, la cultiver, l’élever pour faire à son tour grandir le PSG. La chute de l’interview de Verratti à la fin de la rencontre ? « C’est un match que je n’oublierai jamais. Et j’espère que cette expérience va servir de leçon pour tout le monde ». Expérience, voilà le mot qui revient partout, chez Emery aussi : « J’ai connu de la joie grâce au football, mais ce soir c’est une expérience négative ». Mais quelle expérience ? Celle que l’on assimile au nombre d’années passées au plus haut niveau ? La sagesse ? La connaissance du jeu ? À la suite de l’élimination des Bleus en 2014 contre l’Allemagne, l’auteur Thibaud Leplat écrivait : « Ce qui compte ici, c’est la façon de se souvenir, la façon de tomber, la façon d’apprendre. C’était donc cela l’expérience, apprendre à perdre. » (So Foot)

Apprendre à perdre

En termes d’humiliations et de souffrances de supporter, Fernando Torres est bien placé pour raconter son vécu de colchonero. L’apprentissage de la défaite se retrouve au cœur de son discours : « Dans la vie, de toute façon, tu perds plus de fois que tu ne gagnes. C’est le cas dans ton travail, en amour, à l’école… La réalité, c’est ça : on passe notre vie à perdre. Tu peux perdre, tu peux gagner, mais tu n’as pas le droit de baisser les bras. Il faut toujours se battre. Le plaisir est beaucoup plus important quand tu t’es battu sans relâche pour quelque chose qui paraissait, au début, inaccessible. L’Atlético, c’est ça. C’est comme la vie. » (So Foot) En C1, les mauvais films d’horreur se sont répétés en 1974, 2014, 2016… Aujourd’hui couvert de cicatrices et renforcé par ces blessures, l’Atleti de Simeone continue à se battre sur la scène européenne avec le même orgueil. Mercredi dernier, le PSG a aussi beaucoup perdu. Il a donc beaucoup appris.

Notamment sur sa propre identité.

Le PSG devait-il battre le Barça de Neymar, Messi et Suarez ? Et si c’était pour tomber face à Leicester ? Ou Monaco ? Et s’il y avait pire derrière ? Et si c’était pour connaître une élimination anonyme en quarts de finale, dans le stade froid d’un Manchester City fade, habillé d’un 3-5-2 sans élégance, un 3-5-2 de « paysan » ? Aussi brutale soit-elle, cette déroute barcelonaise s’impose de manière presque rassurante dans l’histoire du PSG, aux côtés de La Corogne 2001, Kiev 2007, puis les classiques des années 90 contre le Milan, Arsenal et le Barça, déjà… Parce que tout l’argent du monde n’a rien changé au PSG, capable de réciter un 4-0 avec furie et de chuter tel un enfant maudit, si beau et si fragile. Le PSG ne sera probablement jamais un Real Madrid, un Bayern Munich, une Juventus, ces froides et implacables machines à gagner. Parce que supporter le PSG ne se raconte pas en chiffres, classements ni trophées.

Quelque part au Camp Nou, l’ambition sans limite du PSG post-2011 s’est réconciliée avec son histoire. N’oublions jamais que les cicatrices rendent un club de football plus complexe, plus riche en histoires, plus humain et donc plus grand : il faut les chérir. Dans son discours Never give in à Harrow le 29 Octobre 1941, Winston Churchill avait d’ailleurs eu une  réflexion généreuse pour ses alliés parisiens : « Refusons de parler de jours sombres : parlons plutôt de jours sévères. Nous ne sommes pas en train de vivre des jours sombres, nous vivons de grands jours – les jours les plus grands que notre pays ait vécu – et nous devons remercier Dieu de nous avoir permis à chacun de jouer un rôle dans la fabrication de ces jours mémorables dans notre histoire. »

Le Barça a attendu 1992 pour remporter sa première C1. L’Inter a attendu 45 ans entre 1965 et 2010. Entre ses deux victoires en 2002 et 2014, le Real Madrid a subi onze désillusions, dont six huitièmes de finale d’affilée entre 2005 et 2010. Enfin, l’ascension de Chelsea sur le toit du monde en 2012 ne pourrait avoir la même valeur sans les immenses désillusions de 2004 (demi), 2005 (demi), 2006 (1/8e), 2007 (demi), 2008 (finale), 2009 (demi), 2010 (1/8e) et 2011 (quart). Autant de trophées soulevés qui rappellent que l’important n’est pas le sommet, mais l’ascension et ses émotions, douces et amères.

Comme le Barça, Chelsea, l’Inter, le Real Madrid et tous ses rivaux, l’enjeu pour le PSG est à présent de revenir chaque année avec la même envie de rêver. Pour le meilleur et pour le pire. Au moment de son entretien avec The Guardian en Novembre 2016, Unai Emery le savait déjà : « Quand je repense à nos victoires en Europa League avec Séville, le véritable plaisir et le succès, c’était le chemin qui nous y a mené. Construire ton équipe, passer à travers des moments difficiles, voir l’équipe progresser pas à pas : là se trouve la beauté. La beauté, ce n’est pas la finale. C’est le travail au quotidien qui apporte le bonheur. Le jour où tu lèves la coupe, bien sûr tu profites, mais cela reste une joie très éphémère. La véritable beauté est le chemin qui t’a mené jusque-là. »

Par Markus

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Dossier – Analyses PSG 

Rabiot, un marquis dans la cour des Bleus

Ça y est, Adrien Rabiot a débarqué son pied gauche de marquis sur la moquette de Clairefontaine. Dans une équipe de France de Deschamps qui danse au rythme des qualités individuelles plutôt que sur un quelconque tempo collectif, le Parisien ressemble fortement à ce que DD cherche à tout prix : des profils complets capables de « fluidifier » le jeu. Mais si Rabiot pourrait bien devenir une solution du jeu des Bleus, il faudrait avant tout savoir en définir le problème. À quoi jouera la France en 2018 en terres russes ?

La France les a longtemps attendus. Coupé en deux par le génie offensif irrégulier de la génération 87 d’un côté et par une génération de milieux centraux trop défensifs de l’autre, le football français a longtemps attendu les héritiers des Vieira et Petit, milieux relayeurs décisifs dans les deux surfaces. Né en 1995, Rabiot s’est dévoilé à l’été 2012 après que le 4-3-3 bleu de Laurent Blanc a passé un mois à se reposer sur Alou Diarra en Europe de l’Est. Animal capillaire étrange dans l’univers des crampons, Rabiot a d’abord étonné, agacé un peu, surpris beaucoup puis convaincu toute la cour du football français. Un mètre quatre vingt-huit élégant, un pied gauche à l’éducation élitiste et une conduite de balle furtive et noble. À moins de 20 ans, Rabiot était déjà rangé dans la catégorie des milieux complets et multidimensionnels : capable de récupérer et créer, doué pour le tacle et pour le dribble, à l’aise dans les airs et dans les petits espaces. Comme Paul Pogba, Rabiot est logiquement sur le point de devenir un atout majeur pour Deschamps, fidèle aux « compromis » : le jeu, oui, parfois, à condition que l’équilibre soit assuré, toujours.

Développement limité, capacités inconnues

Ces dimensions, Rabiot les a développées durant quatre saisons intenses à Paris (et Toulouse), de 17 à 21 ans. Sous Laurent Blanc, néanmoins, le talent ne sortira jamais de l’ombre du trio Motta-Verratti-Matuidi, subissant les certitudes d’un coach qui lui imposera une croissance désordonnée, au rythme des blessures et des aléas plutôt qu’à celui de sa progression. Enfermé à l’extérieur de l’inamovible milieu à trois, Rabiot doit tour à tour répéter les gammes de l’ordre de Motta, l’élaboration de Verratti et le mouvement de Matuidi. Ainsi, le gaucher grandit comme une espèce à part, toujours utile, jamais indispensable. Dans le cadre de la possession avant tout et de l’omniprésence d’Ibra, Rabiot développe rapidement son jeu de passes et sa protection du ballon, mais il ne trouve pas de place pour exprimer son flair ni sa lecture du jeu, pourtant largement entrevus à Toulouse. Cette progression plafonnée a un symbole : le quart de finale retour de C1 à Manchester au printemps dernier.

Contre le City de Pellegrini, alors que Verratti et Matuidi sont en tribunes et que Motta sort peu avant la mi-temps, Rabiot prend les clés du bolide mais ne trouve pas le chemin. Dans le 3-5-2 devenu légendaire, le Français touche 95 ballons, réussit 6 dribbles et provoque 5 fautes anglaises, mais il ne crée aucune occasion (0 passe clé), commet 4 fautes de trop et ne donne jamais d’air au milieu parisien pressé par la paire Fernandinho-Fernando : seulement 2 tentatives de transversales, contre 5 pour Pastore en une demi-heure. Ce soir-là, Rabiot a-t-il pour consigne d’ordonner le milieu parisien comme Motta ? Doit-il plutôt relayer et aider Ibra et Di María à élaborer le jeu court de Blanc, comme Verratti ? Devait-il percuter et briser les lignes, comme Matuidi ? Les vestiaires de l’Etihad Stadium s’éteindront avec ce secret de l’histoire parisienne. Durant ces 4 saisons, Rabiot développera chaque dimension de son jeu sans choisir de direction, faisant parfois croire qu’il grandit en rond, comme la possession parisienne des mauvais jours.

La direction Emery, la maturité en Bleu ?

Sous les ordres d’Emery, Rabiot est le 4e parisien le plus utilisé en Ligue 1 : 767 minutes en 11 rencontres (8 titularisations). À ce rythme, il aura dépassé le nombre de minutes disputées lors de ses trois premières saisons bien avant Noël. Oscillant entre son poste de relayeur et celui de sentinelle (en première période contre Rennes) dans un milieu aux consignes nouvelles, Rabiot se retrouve enfin forcé à se réinventer, à imposer son propre style, à prendre les choses en main. Dans un PSG largement transformé qui tend parfois à se laisser guider par les surproductions de Di María, Rabiot incarne ainsi un certain ordre, une mesure, une justesse. Mais entre l’organisation, l’élaboration et l’accélération, le milieu n’a toujours pas choisi son rôle. Le style des performances de Rabiot semble dépendre largement des coéquipiers qui l’entourent : on l’imagine bien rendre des une-deux à Iniesta au Barça, mais on l’imagine tout autant en train de lancer directement en profondeur Diego Costa dans une surface anglaise à Chelsea. Bref, Rabiot s’adapte.

Ainsi, la convocation en bleu est peut-être la meilleure occasion de découvrir quelle est, loin du Parc, la vraie nature du jeu de Rabiot. Une araignée capable de tisser le jeu au milieu, c’est garanti. Et un bélier capable de percuter les défenses ? Cela devrait venir. À Paris, Rabiot a toujours joué avec une tour de contrôle capable de distribuer les ballons, et le joueur se dit lui-même plus à l’aise au poste de relayeur. Se situant aux alentours de 60-65 passes par match, le Français reste loin des 80-90 des métronomes Motta, Verratti et Krychowiak. Dans cette perspective, il vient se situer dans la catégorie des Rakitic, Vidal, Marchisio. D’où cette nécessité de venir peser dans les trente derniers mètres. Sinon, son futur devra se jouer devant la défense.

Quel marquis en bleu ?

En bleu, la question n’est pas de savoir où il faut faire évoluer Rabiot, mais plutôt ce qu’il faut lui demander d’apporter à l’équipe. D’après Deschamps, Rabiot peut « fluidifier le jeu  » parce qu’il est « efficace à la transmission » et « juste à la récupération » . Traduction : Rabiot sait jouer, Rabiot sait ne pas perdre la balle, Rabiot sait défendre. Fluidifier, certes, mais quoi ? Si Rabiot était Samir Nasri, il serait tentant de répondre « tout le jeu » , comme l’ancien Gunner le fait actuellement à Séville sur les consignes de Sampaoli. Mais les Bleus n’ont pas autant de mouvements à proposer à leurs milieux, malgré les progrès réalisés par les confirmations de Kurzawa et Sidibe. Aujourd’hui, le tableau tactique des Bleus suggère naturellement deux rôles possibles pour Rabiot : faire le lien entre l’arrière-garde et Pogba ou faire le lien entre Pogba et le trio Payet-Griezmann-Sissoko.

Depuis la seconde période contre l’Irlande, Deschamps n’utilise que deux milieux centraux : Pogba-Matuidi contre l’Islande, l’Allemagne et le Portugal à l’Euro, puis les Pays-Bas et la Bulgarie en qualifications ; Pogba-Kante contre la Biélorussie. Le 4-3-3 est seulement revenu en amical contre l’Italie, dirigé par le trio Pogba-Kante-Matuidi. Si Deschamps souhaite conserver cette structure, Rabiot serait donc le remplaçant naturel de Matuidi dans le onze titulaire : plus de contrôle de la possession, mais aussi de l’espace aérien du milieu. Cette option verrait Deschamps oser une paire Pogba-Rabiot devant la défense, sorte de Vieira-Petit au doux parfum d’Highbury. Rabiot devrait alors partager avec Pogba les tâches d’organisation et d’élaboration, ce qui libèrerait naturellement l’un des deux. Si Deschamps envisage un retour au 4-3-3, schéma qui a vu grandir Rabiot, il semble naturel d’imaginer le trio Kante-Pogba-Rabiot, où le Parisien viendrait à nouveau prendre la place de Matuidi. Mais à 21 ans, Rabiot est surtout un gros morceau du futur jeu des Bleus. Une fois de plus, la question est de savoir quel sera le projet qui emmènera l’équipe de France en 2018, 2020, 2022… Parce que le marquis n’est pas le même quand il échange des une-deux avec Sissoko ou avec Koziello.

Markus

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Article publié le 11/11/2016 sur SOFOOT.com

Les Leçons Tactiques de France-Bulgarie

Dans le long film de l’histoire de Didier Deschamps et de l’équipe de France, la période 2016-2018 devrait ressembler à une accélération. Sortis de leur Euro avec la confiance de celui qui a presque tout gagné et l’envie de revanche de celui qui a fini par tout perdre, les Bleus de DD ont tout pour foncer vers la Russie tel un Kevin Gameiro lancé dans la profondeur d’une surface espagnole. Hier soir, ils sont sortis du piège bulgare malgré un cap initial mauvais et du désordre sur le pont.

Sommes-nous entrés dans le beau jardin parfumé des automatismes, enfin ? Un quart de finale au Brésil pour former le groupe, une finale en France pour lui transmettre des certitudes, et maintenant le jeu ? D’autres entraîneurs auraient préféré mettre ce dernier au début du projet, en son centre, dès la première seconde, dès la première touche de balle. Aujourd’hui, après quatre années de travaux aux allures parfois plus psychologiques que tactiques, le jeu français semble être devenu un invité inévitable. Toutefois, le bilan de ce France-Bulgarie est parfaitement partagé sur ce point : le nouveau contexte des individualités bleues semble pousser de toutes ses forces vers le développement de mécanismes sophistiqués, et le second but français naît d’une superbe séquence de relance au sol, mais il faut ajouter que la prestation collective de la première demi-heure amène à la prudence.

Contexte idéal ?
D’une part, les Bleus ont enfin joué du football de compétition cet été – sept matchs – et Deschamps en a tiré une structure stable. Le schéma aligné hier n’a pas bouleversé les plans de l’Euro : retour du 4-2-3-1 avec les entrées de Gameiro, Varane et Kurzawa. D’autre part, le contexte actuel des Bleus est grandement aidé par trois facteurs extérieurs. D’une, les retours : Varane et Fekir, voire un jour Benzema. De deux, les automatismes en club : Gameiro et Griezmann devant, Matuidi et Kurzawa à gauche, mais aussi peut-être Umtiti et Digne, ou encore Fekir et Lacazette. De trois, enfin, il faut noter que les titulaires français hier soir sont entraînés au quotidien par Simeone, Mourinho, Guardiola, Emery, Pochettino, Wenger, Bilić et Zidane. Le football français ne peut pas se plaindre et n’a plus qu’à profiter. Ou presque : cela n’a pas empêché nos Bleus d’aborder cette rencontre avec une structure bancale.

Déséquilibre bleu
Destiné à briller hier soir, Gameiro a avant tout illuminé Saint-Denis par son travail sans ballon. La première séquence du match met d’ailleurs en scène son pressing cholesque qui permettra à Sissoko de récupérer le ballon et de partir à l’abordage. On se croirait à l’Euro, ou sur une vaste pelouse de Premier League. Le slalom terminé, Sissoko obtient un corner et les Bleus semblent partis pour ne plus quitter le camp bulgare. Leur première perte de balle fera vite mentir cette première impression : contre-attaque bulgare, finalement trop imprécise, mais déjà trop dangereuse. Lors de la première demi-heure (au total l’opposition aura duré 38 minutes) les Bleus ont reculé – et parfois tremblé – à chaque phase offensive bulgare. Dans le cas de figure le plus courant, la paire Pogba-Matuidi abandonne sa zone de couverture, et Sagna et Kurzawa se retrouvent à gérer des situations compliquées qui ne devraient pas exister. Le penalty viendra de là.

Dans d’autres situations, ce sont les montées des latéraux, non compensées par la couverture de la paire Pogba-Matuidi, qui aboutissent à un déséquilibre défensif. Si le bloc offensif bleu parvient à presser avec cohésion et intensité durant toute la première période, le reste n’est pas coordonné. Ce onze était-il naturellement trop déséquilibré ? On peut aussi se demander si tous les mouvements du dernier mercato ont vraiment fait voyager les Bleus dans le bon sens. Dans la lignée de ses performances en Premier League, Paul Pogba a vu ses qualités individuelles sombrer dans le désordre collectif. À l’Euro, le joueur de la Juve s’était retrouvé à jouer un rôle d’ouvrier avec des pieds d’artiste. Hier soir, le quatuor offensif imaginé par Deschamps avait besoin de son application tactique et de sa discipline défensive. Il s’est malheureusement souvent retrouvé entre deux lignes, cherchant désespérément en Matuidi un bouclier fidèle – un Kante ? – que le Parisien n’aura malheureusement pas été. Mais quel était le plan ?

Le changement via les choix Gameiro et Kurzawa
Difficile de définir s’il y a vraiment eu une « réaction » bleue hier soir. Peut-être que les Français n’en ont même pas eu besoin, tant ils avaient abordé la rencontre avec de l’action. Toujours est-il qu’à la suite du 0-1, c’est Dimitri Payet qui ramasse les pinceaux et se lance dans son art. Principal moteur du jeu de DD, le Londonien concentre la majorité des créations. Après un peu plus de vingt minutes, une récupération musclée de Sissoko aboutit sur un bon centre de Sagna. Gameiro est trop en forme pour manquer une telle opportunité. Cinq ans d’absence du onze titulaire, mais quel impact ! Comme toujours sous Deschamps, c’est le choix d’un certain profil de joueur qui modifie la nature du plan de jeu bleu, et non l’inverse.

Ainsi, le retour de Kevin Gameiro à la pointe du schéma de Didier Deschamps pourrait avoir de nombreuses conséquences sur le plan de jeu futur. C’est vrai pour l’utilisation de la profondeur, d’une part. C’est aussi un réel gain de mobilité, comme l’ont démontré les belles séquences talonnées avec à la fois Sidibé à droite et Payet dans la surface. Enfin, c’est aussi peut-être l’ouverture d’une ère de pressing plus intense des avant-postes bleus. Avec un trio de joueurs entraînés par Simeone et Pochettino, Deschamps a de quoi proposer de l’agressivité à la récupération. À condition que le reste du bloc suive. Enfin, l’autre changement dont les conséquences devraient bouleverser l’animation bleue est l’installation de Kurzawa à gauche. Véritable pôle de création de jeu, relais fiable de la possession et dynamiteur d’espaces sur les trente derniers mètres, le Parisien est une arme latérale – et majeure – dont les Français rêvent depuis des lustres. Les Bleus sont bien lancés dans cette course contre le barrage. En espérant que ce nouveau but ne fasse pas oublier l’importance du jeu.

Markus

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Article publié le 08/10/2016 sur SOFOOT.com

Tactique – Le « Pogbà tout faire » qu’attend Mourinho

C’était le Pogback : un feuilleton projeté quotidiennement sur la toile de Paris à Miami, mêlant un jeune athlète, des millions de livres sterling et des tonnes de marketing durant tout l’été. Mais alors que l’officialisation est tombée ce matin, le bruit du mercato s’apprête enfin à laisser place à la musique du jeu. Quelle sera la place de Paul Pogba sur la piste de ce Manchester United en recherche de rythme ?

D’un côté, Paul Pogba. Une aura délirante, un talent exceptionnel et un horizon de possibilités footballistiques qui ressemble à l’infini. L’ordre technique, la discipline tactique, l’athlétisme, la spontanéité et l’état d’esprit d’un champion. De l’autre côté, José Mourinho. Un charisme dévastateur, un style unique et un savoir-faire légendaire. Devant les deux partenaires se dresse une Premier League remplie d’adversaires aux caractéristiques tactiques plus variées que jamais, et un contexte extraordinaire. Dans un environnement compétitif extrême, Mourinho veut à nouveau conquérir le monde. Mais alors que Pogba était la cerise d’un très beau gâteau à Turin, le numéro 6 devrait faire beaucoup de pâtisserie à Manchester.

Ce mariage est assimilable à une équation à quatre inconnues. La première est la position qu’occupera Pogba dans le schéma de Mourinho. Celle-ci devrait osciller entre celle de milieu défensif, milieu relayeur, milieu gauche et meneur de jeu. La seconde est le rôle de Pogba dans l’animation offensive et l’équilibre défensif : organisation, élaboration, création et/ou finition ? La troisième est le besoin d’épanouissement personnel de Pogba, qui s’est toujours montré plus épanoui en bianconero qu’en bleu, en dribbleur qu’en constructeur, et qui revient à Manchester pour aller chercher un Ballon d’or. La quatrième, enfin, est le besoin immédiat de résultats de Mourinho et les mesures tactiques qui en découleront.

Le besoin de fantaisie de la Pioche
Chez Pogba, l’épanouissement personnel passe forcément par celui de sa créativité. Au-delà du physique dominateur, du jeu de passes maîtrisé et de la frappe de balle puissante, un élément presque génétique fait de la Pioche le joueur qu’il est : le dribble. À Turin, la structure imposée par Conte puis Allegri a posé les bases de cet épanouissement créatif. Que ce soit via le 3-5-2 originel ou le 4-3-1-2 qui a émergé lors des deux dernières saisons, Pogba a toujours pu compter sur une organisation suffisamment équilibrée et intelligente pour mettre sa fantaisie dans les meilleures conditions. La sortie de balle de la ligne à trois, le jeu long de Pirlo et Bonucci, l’implication dans le jeu et la hauteur des latéraux, l’activité de Vidal, Marchisio puis Khedira. Avant même que Pogba ne touche le ballon, les phases d’organisation et d’élaboration étaient bien entamées voire terminées. Situé plus ou moins haut sur le terrain à gauche, Pogba était encouragé à « y aller » et à laisser parler ses pieds. À la suite d’un Euro Français lors duquel la Pioche a été baladée d’un coin à l’autre du milieu de Deschamps, il semble évident que cette liberté est essentielle au développement du joueur. Mais l’option d’un Pogba fantaisiste à Manchester n’est pas favorisée par le contexte de reconstruction des Red Devils et leur effectif actuel.

Le besoin d’ordre des Red Devils
Effectivement, tout pousse à croire qu’il sera difficile pour Mourinho d’offrir à Pogba cet équilibre dès sa première saison à Manchester, dans la mesure où il faudrait alors imaginer un milieu à trois pour un effectif dessiné pour le 4-2-3-1. D’une part, l’effectif du manager portugais est aujourd’hui largement déséquilibré. D’un côté, l’influence dans le troisième quart du terrain est disputé par pas moins de dix joueurs : Ibrahimović, Rooney, Martial, Mkhitaryan, Mata, Lingard, Depay, Januzaj, Young et même Fellaini… De l’autre, le champ de bataille du milieu est seulement emprunté – personne ne s’est imposé depuis le départ du grandissime Scholes – par Carrick, le même Fellaini, Herrera, Schneiderlin et les « options » Schweinsteiger et Blind. Dans cette perspective, alors que Pogba a besoin d’être proche du but, Manchester United a besoin de Pogba au milieu, loin au milieu. Comme en bleu. Par ailleurs, une construction aussi urgente devrait pousser Mourinho à mettre le talent là où il manque le plus. Pogba le soldat devra donc sacrifier sa créativité – plus de 3 dribbles et 3 tirs par match la saison dernière – au détriment de Pogba l’artiste turinois. Mais si l’utilisation reculée de Pogba pourrait masquer les problèmes de construction des Red Devils, elle pourra difficilement les régler : au-delà du besoin de qualité au milieu, Manchester a aussi besoin de plus de savoir-faire chez ses latéraux et plus d’aisance à la relance.

Pogbà tout faire
Concrètement, si le 4-2-3-1 du Community Shield est repris, Mourinho devrait placer Pogba aux côtés de Carrick (ou Schneiderlin), à la place de Fellaini. Une position pour laquelle Pogba a été formé en France, en double pivot, et aussi une position dans laquelle Pogba touchera beaucoup de ballons. Dimanche contre Leicester, Fellaini a été le joueur qui a réalisé le plus de passes (68 en 95 minutes). À Turin, Pogba en réalisait entre 40 et 50 par match ces deux dernières saisons – plus de création, moins de construction – tandis que le chiffre s’élevait à 63 sous Deschamps à l’Euro. Alors que cette position reculée permettrait au Français de développer sa science du jeu et de peut-être atteindre une emprise majeure sur le jeu mancunien – il en deviendrait la plateforme principale – la question est de savoir si le reste du collectif lui permettra de faire la différence.

À quelques jours de la première journée de Premier League, le défi semble aussi exceptionnel que son contexte : remplacer Paul Scholes en devenant un Patrick Vieira buteur, à la Yaya Touré, le tout avec une attente à la hauteur de celle offerte par le Bernabéu aux Galacticos. Un projet fou cousu sur-mesure pour l’ambition du milieu de terrain, comme il le racontait dans le numéro de mai 2016 de So Foot : «  Moi, je veux tout faire parce je pense que je peux tout faire et que l’entraîneur dit que je peux tout faire. J’ai envie de créer quelque chose. De créer le nouveau milieu de terrain. » Et il fait quoi ce nouveau milieu de terrain ? « Tout ! Il sait récupérer le ballon, il sait remonter le ballon, il sait faire le jeu, il sait faire des passes, il sait marquer. » L’attaque et la défense, la fantaisie et l’ordre, les buts et le jeu. Une mission sacrée : réunir Paul Scholes, Roy Keane et Éric Cantona dans deux pieds.

Markus

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Article publié le 11/08/2016 sur SOFOOT.com

Le bilan tactique de l’Euro 2016 des Bleus

En un mois, les Bleus de Didier Deschamps ont plus appris sur eux-mêmes qu’en deux ans de matchs amicaux. Malgré le manque d’adversité jusqu’aux demi-finales, l’équipe de France quitte Clairefontaine avec quelques soupçons de solutions qui restaient des inconnues absolues en mai dernier. Tentons de découper le jeu des Bleus pour comprendre l’impact de cet Euro 2016 sur le futur de la sélection : la protection défensive, l’axe des champions Pogba-Griezmann, la mesure excessive de la méthode Deschamps, la pauvre animation des couloirs et enfin une réflexion sur le fond de la liste des 23 et ces remplaçants vaincus par le banc portugais.

Les chiffres des Bleus
3 comme la moyenne de dribbles réussis par match de Moussa Sissoko, qui fait du milieu détonateur le 5e meilleur dribbleur de toute l’Europe (derrière Hazard, Bale, Walker et la pépite Pjaca).
53,9% comme la possession de balle moyenne des Bleus, 5e d’Europe et loin derrière l’Allemagne (63%), l’Espagne, l’Angleterre et la Suisse. Et c’est bien comme ça.
21 comme le nombre de duels aériens gagnés par match par l’équipe de France, 3e d’Europe derrière l’Angleterre et la Croatie (et juste devant l’Islande et la Suède). En tête de liste, Giroud, Evra, Sagna et Koscielny ont fait régner les Bleus dans leur ciel.
10,4 comme le nombre de fautes commises par match par les Bleus, seulement 22e dans cet exercice. La Belgique et l’Angleterre complètent le fond du classement de ceux qui ne mettent pas le pied. Intéressant de noter qu’une grande partie de leurs joueurs évoluent en Premier League. Intéressant de noter également qu’il s’agit probablement des deux faillites collectives les plus remarquables de la compétition.

Le jeu n’a jamais été au centre du projet. Dans l’ordre, Didier Deschamps avait la mission de sélectionner du sang neuf, former un groupe nouveau, construire une équipe, la rendre « attirante » et enfin l’emmener le plus loin possible. Depuis le début, il était écrit que la mission du sélectionneur allait être mesurée en kilomètres parcourus et en buts marqués plutôt qu’en passes réussies dans le camp adverse. Avec la victoire symbolique contre l’Islande, le festival de Payet, les miracles de Griezmann et l’arrivée en finale, la mission est largement accomplie aux yeux du grand public – celui qui compte pour la FFF. Mais la suite devrait être plus élaborée. Alors que les Bleus étaient un vaisseau en reconstruction, ils atteignent maintenant le stade du décollage imminent. Il faudra construire – et non pas inventer – une identité de jeu et développer un football à la française, sophistiqué et courageux. Et les Bleus ont les armes pour voler loin.

La protection défensive
L’efficacité défensive française n’a pas été systématisée : pas de possession de balle à outrance pour repousser l’adversaire, pas de couloirs doublés pour faire fuir les dribbleurs, pas de pressing intensif pour semer la terreur loin du camp bleu. On pourra seulement noter la volonté coriace de Deschamps de protéger son arrière-garde avec des « récupérateurs » (Kanté, Matuidi) et l’insistance de conserver un bloc relativement bas. Pour le reste, si les Bleus de l’Euro 2016 ont encaissé 5 buts en 7 matchs, cette solidité s’est fondée sur les qualités individuelles de son arrière-garde. La très belle compétition de Lloris, la sérénité à toute épreuve de Koscielny, un Umtiti prêt à dévorer le plus haut niveau, et enfin une paire de latéraux formés pour défendre un résultat plutôt que pour aller le chercher. Les absences de Varane, Sakho et Mathieu ainsi que les buts encaissés en amical avaient fait craindre le pire. Mais il a suffi de quelques jours pour que Deschamps se forme un bouclier. Un handicap pour la phase offensive – la relance et l’animation des couloirs – mais aussi une assurance pour une équipe qui se cherchait. Pour le futur, cela signifie deux choses. D’une, les centraux restent interchangeables : Umtiti avec Varane ? Varane avec Koscielny ? Zouma ? De deux, le changement générationnel des latéraux – a priori – imposera une nouvelle donne : qu’ils s’appellent Kurzawa, Digne ou Sidibé, les nouveaux latéraux bleus ne pourront montrer un tel niveau de conservatisme dans le football moderne (lire plus bas). Deschamps compensera-t-il par de nouveaux recours défensifs pour protéger sa surface ?

Une mesure excessive à toutes les lignes
C’est comme si les Bleus n’avaient jamais cessé de penser comme un numéro 6 à l’ancienne, infatigable sur le terrain et dans sa soif d’équilibre. Contre la Suisse, les Bleus ont préféré gérer un match nul à la maison plutôt que d’aller chercher des certitudes ou d’effacer des doutes. Lorsque Matuidi vient remplacer Griezmann à Lille, Deschamps affiche un visage grave, presque inquiet. Le fait est que cette inquiétude, qui pourrait n’être qu’une façade illusoire, s’est transférée à tous les échelons dans les choix du sélectionneur. Ne pouvant s’empêcher de craindre le pire, les Bleus n’ont presque jamais réussi à viser le meilleur. Trop frileux, alors ? On qualifiera l’approche d’ « excessivement mesurée » . D’une, les latéraux sélectionnés présentaient le profil le plus défensif de l’Euro : Evra et Sagna se situent au fond du classement des latéraux de l’Euro en termes de tir/match (43e et 44e), dribble tenté par match (44e et 45e) et passe clé par match (32e et 51e). En comparaison, Juanfran ressemble à un meneur de jeu.

De deux, les qualités créatives de Pogba ont été grossièrement sacrifiées au profit de l’organisation du bloc et de la récupération : n’est-ce pas un comble que le milieu de terrain le plus inventif soit celui qui ait récupéré le plus de ballons pendant la compétition ? De trois, la question de la relance du 4-3-3 a longtemps été évoquée : la construction initiale du jeu bleu a lourdement handicapé ses armes offensives. De quatre, les changements ont manqué d’audace et respecté une logique de poste pour poste : Giroud est toujours sorti pour Gignac, Payet a laissé sa place à Coman, Martial a pris celle de Sissoko. Face à l’Irlande, pourtant, c’est bien en faisant entrer Coman pour Kante que les Bleus avaient soulevé Lyon. Enfin, le symbole absolu de cette mesure excessive ou de cette recherche de contrôle permanent est l’omniprésent Blaise Matuidi. Toujours sur le terrain, toujours au milieu, toujours devant Pogba. Une garantie pour Didier Deschamps ? Probablement, oui. Une garantie dont il n’a pas osé se séparer, même lorsque la sortie du Parisien aurait pu alléger la possession française, comme en finale.

L’animation des couloirs
Excellents défenseurs, mais bien plus destructeurs que constructeurs, Evra et Sagna ont condamné leurs ailiers à l’indépendance offensive la plus totale. Dans ce secteur, Deschamps a compté sur 5 joueurs : Griezmann brièvement lorsqu’il commençait à droite, Payet à gauche de manière permanente, Coman dans un registre de joker accélérateur, Martial dans un registre similaire (il semble, on ne l’a pas assez vu) et enfin le dévastateur Sissoko. C’était prévisible, mais ces profils ont offert deux extrêmes : le meneur de jeu décalé qui ne cesse de rentrer vers l’intérieur, aide peu à la couverture de son couloir et a besoin de ballons pour développer son jeu avec continuité (Payet), et l’ailier « de race » qui joue des coups, accélère, déborde, déséquilibre et cherche ensuite à s’associer à la dynamique collective (Coman, mais aussi Sissoko). Du côté gauche de Payet, on s’attendait à voir un Matuidi plus conquérant, il faut le dire. Mais cela ne change rien au constat suivant : l’une des raisons majeures des difficultés des Bleus dans le jeu et dans la recherche d’automatismes offensifs est une conséquence directe d’une frilosité « choisie » . Une frilosité assumée par Deschamps qui nourrit aussi des espoirs futurs : le manque d’utilisation des couloirs donne aux prochains Bleus une marge de progression immense dans l’animation offensive en général.

Pogba et Griezmann, le cœur et la tête du projet
Quelle situation rêvée pour comprendre l’importance d’un contexte collectif dans le rendement individuel d’un joueur, même bourré de talent. En France et à l’étranger, il a semblé que certains exigeaient de Pogba des actions à la Zidane, des statistiques à la Platini et une activité à la Ribéry. Pas assez soliste, presque trop appliqué tactiquement, Pogba a plutôt ressemblé à un Vieira sans Makelele. Deux dimensions sont à prendre en compte ici : le positionnement dans le schéma, d’une part, et le rôle dans l’animation, d’autre part. Lorsqu’il a joué milieu intérieur gauche, le Français a dévoré les espaces, réduit la taille du terrain et joué avec la transversale adverse. Lorsqu’il a joué milieu droit défensif du 4-3-3, il a nourri le côté gauche de longs ballons et assuré la couverture. Lorsqu’il a joué – presque – seul devant la défense, il a soigné la relance bleue comme il pouvait et répondu aux consignes d’équilibre de Deschamps. Que pouvait-on demander de plus à la Pioche ? Dépasser ces consignes et cette obsession de la mesure pour prendre le jeu à son compte et adapter le schéma à son jeu pour le meilleur du collectif, c’est-à-dire une mission impossible à cet âge-là. Peu importe ce que l’histoire retiendra de l’Euro de Pogba, n’oublions jamais non plus le contexte médiatique malsain dans lequel ses – bonnes – prestations ont été – mal – reçues. Lors de l’été 1995, à 23 ans, Zizou le Bordelais jouait l’Intertoto contre Karlsruhe.

S’il y a un joueur qui est miraculeusement parvenu à faire épouser le jeu et le résultat, c’est Antoine Griezmann. Meilleur buteur et meilleur joueur du tournoi, Grizi a fait comprendre à tous que l’histoire des prochaines années des Bleus devrait passer par son pied gauche aux accents latins. Tueur lorsqu’il a dû se limiter à un rôle d’attaquant de soutien, tranchant lorsqu’il a dû faire vivre l’animation offensive bleue et enfin génial lorsqu’il a été mis au centre du projet, le numéro 7 a joué, fait jouer et marqué. Le Griezmann de l’Euro 2016 aura été un surplus d’intelligence et d’intensité qui n’aura cessé de servir à la fois la construction et la finition. Et à l’aube de la construction d’un nouveau projet, il semble impensable de ne pas faire l’effort de le mettre dans les meilleures conditions : lui donner une pointe puissante qui aime les espaces, d’une part, mais aussi des milieux rapides et habiles pour l’aider à faire vivre le jeu bleu.

Du fond de la liste et de la forme du banc
Et si Deschamps avait des regrets sur sa liste des 23 ? Après un mois de compétition et sept rencontres qui ont vu DD changer souvent de système face à des adversaires aux profils variés, il est intéressant de noter que seuls 15 joueurs ont joué plus de 90 minutes (sans compter Cabaye, arrêté à 91). Une rotation très serrée. Sans mentionner les gardiens, pas moins de six joueurs ont vu leur participation réduite à celle d’un rôle de figurant ou presque : les latéraux Jallet et Digne (0 min), Schneiderlin (0 min), Mangala (18 min), Martial (69 min) et Cabaye (91 min). Plutôt regrettable, dans le contexte d’une finale perdue en prolongation face au banc portugais. Deschamps avait-il vraiment besoin d’autant de remplaçants au profil défensif ? Car pendant ce temps-là, le sélectionneur s’est aussi privé de profils pouvant amener « autre chose » , que ce soit de l’aisance dans les petits périmètres au milieu (Koziello, Rabiot, Ben Arfa) ou alors une soif de grands espaces en attaque (Gameiro, Lacazette). Et puis, lorsque Martial explosera en pointe dans quelques années voire quelques mois, on évoquera peut-être ses entrées en jeu sur le côté gauche comme l’on évoque aujourd’hui le Pirlo numéro 10 remplaçant de l’Inter. Comme un gâchis.

Markus

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Article publié le 12/07/2016 sur SOFOOT.com