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Les Leçons Tactiques de Russie-France

Guidée avec ténacité par une logique de joueurs plutôt que de jeu, la France de Didier Deschamps a proposé un 4-3-3 déséquilibré orphelin d’un concept footballistique essentiel : la « pause » . Si les Bleus rentrent de Russie avec une victoire (1-3) pour le moral et de nombreux enseignements en vue de la liste des 23, le succès dans un match amical est toujours relatif : les Français ont gagné en concédant autant d’occasions que face à la Colombie.

À sept semaines de l’annonce de la liste des 23, les Bleus sont partis à St-Pétersbourg pour « sentir l’atmosphère du pays hôte » et « donner du temps de jeu  » aux derniers prétendants. En clair, Deschamps a fait le choix de sacrifier la construction collective pour examiner des performances individuelles : les latéraux, Koscielny, Kanté dans un rôle de 6, Rabiot, Pogba en créateur, Mbappé en pointe, Martial et Dembélé, Griezmann en faux 9. Depuis la fin de l’Euro 2016, la dynamique tactique de l’équipe de France de Deschamps évolue sur trois tableaux. D’une, l’évaluation des prétendants aux 23 et leur hiérarchie. De deux, la construction d’un groupe fort. De trois, la construction collective sur le terrain. Le jeu dépend donc largement des profils des joueurs employés – et non pas d’idées de jeu travaillées en amont. D’où deux conséquences pour une telle rencontre amicale.

D’une part, la fiabilité du cadre comparatif est tout à fait relative pour certains postes : entre le changement du schéma et des hommes, il est difficile de mesurer l’impact potentiel de Martial, Dembélé, Rabiot ou Tolisso dans le collectif. Avec deux animations et équilibres aussi différents en quelques jours, comment comparer l’apport offensif potentiel de Hernández et Pavard par rapport à Digne et Sidibé ? D’autre part, la priorité du temps de jeu implique qu’il faudra attendre les amicaux contre l’Irlande, l’Italie et les États-Unis pour travailler les complémentarités. Pourtant, le chantier des certitudes individuelles de l’équipe de France semble bien plus avancé que son chantier collectif. Gâtée par des joueurs formés intelligemment qui savent résoudre des situations collectives indépendamment du système tactique mis en place – Griezmann, Kanté, Lemar, Pogba, Mbappé –, la France n’a pas vraiment à se poser la question des cartes à jouer : le défi sera surtout de trouver le temps pour développer une animation collective rodée.

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Le plan de jeu saute des lignes

Sans ballon, les Bleus s’étirent dans un quadrillage en 4-1-4-1. Mbappé évolue en pointe, Kanté protège la défense, Martial en flèche gauche, Dembélé en flèche droite. Dans une entame de match tiède, le système russe à trois défenseurs centraux pose le pied sur le ballon, mais peine à faire accélérer la manœuvre. Une fois le ballon récupéré, la mise en place française est moins lisible, et le plan de jeu saute des lignes. Au bout de cinq minutes, il est étonnant d’observer que la France n’a toujours pas installé de phase de football de position dans le camp adverse. Elle ne le fera jamais. Le 4-3-3 est déséquilibré : Kanté n’est pas occupé à la récupération et Rabiot ne touche que quatre ballons en un quart d’heure. Alors que le vocabulaire de nos commentateurs multiplie les références aux mots magiques « intensité » , « agressivité » , « talent » et « technique » , les Bleus manquent surtout d’une structure collective qui utilise leurs grandes qualités de façon cohérente. Côté russe, Zhirkov brosse un draw vers Smolov, mais Lloris se montre rassurant en dehors de sa surface. La France répond avec une tentative de alley-oop entre Martial et Pogba.

Pas de surprise sans patience

Contre la Colombie, les Bleus avaient animé des circuits de possession intéressants à travers les « pôles de contrôle » Kanté, Lemar et Griezmann. En déplaçant le milieu de Chelsea devant la défense et en laissant les deux autres sur le banc, la France perd sa capacité de pause. Sans patience, il n’y a plus de surprise. Le déséquilibre structurel de ce 4-3-3 armé de trois flèches est la constance de la première heure : après 27 minutes, les trois attaquants ne se sont échangé que deux ballons. Le jeu bleu se résume en trois mots : vitesse, improvisation et Pogba. L’organisation du milieu est bonne, mais la fuite vers l’avant étouffe la distribution, l’animation et l’accélération du jeu. Pour se donner une chance de participer aux côtés de la Pioche, Rabiot se décide aussi à accélérer balle aux pieds au lieu de distribuer le jeu. Pourquoi ? Parce que le ballon ne revient jamais. Seul Kanté maintient une rigueur imperturbable dans son rôle.

Trois exemples marquants : lorsque Rabiot crée un décalage pour Pogba et Dembélé sur le côté droit à la 17e, le duo se lance à deux sans attendre pour construire un triangle ; quelques instants plus tard, lorsque Mbappé parvient à redescendre, contrôler, éliminer un défenseur puis servir Dembélé, le Barcelonais tente de le retrouver de façon audacieuse dans la profondeur au lieu d’utiliser l’espace créé ; seul à gauche sur une phase de possession à la 32e, Martial préfère défier trois Russes au dribble plutôt que d’ouvrir le jeu. Des tentatives culottées qui rappellent aussi que la moindre accélération de ces trois-là réduit considérablement la taille du terrain.

Privée de ses schémas habituels – qu’elle retrouvera ensuite avec Griezmann, mais aussi Matuidi à gauche – l’animation offensive bleue se retrouve à abuser lourdement de deux procédés. D’une part, la verticalité de Pobga, que ce soit dans ses courses balle au pied ou dans ses nombreuses tentatives de passes en profondeur, qui donneront finalement le premier but. Une menace constante. D’autre part, les longs ballons du bon pied gauche d’Umtiti, qui trouve facilement Martial et Dembélé sur les côtés. Deux procédés fortement aléatoires que les Bleus peinent logiquement à répéter. De l’autre côté, les Russes font circuler le ballon avec plus de patience sans trouver de décalages.

L’épreuve des latéraux

Dans une configuration largement différente de celle de vendredi, Hernández et Pavard ont montré de nouvelles options. Alors que Digne et Sidibé s’étaient illustrés dans la profondeur le long de la ligne, les deux nouveaux s’épanouissent plus souvent vers l’intérieur du jeu. Comme à l’Atlético, Lucas vient souvent apporter le surnombre à la construction autour de la surface (43e avec Mbappé et Martial), et se montre habile dans la conservation, provoquant de nombreuses fautes. Pavard se montre aussi confiant dans la gestion de la possession, mais la verticalité française ne lui permet pas de se retrouver assez haut sur le terrain pour être vraiment mis à l’épreuve. Défensivement, les deux ont aisément relevé le « défi physique » de la rencontre. Il est possible que Deschamps essaye d’équilibrer ses armes latérales avec un profil vertical dans la profondeur et un profil horizontal plus constructeur. Cela dépendra aussi du choix des milieux et ailiers : contre la Colombie, les mouvements intérieurs de Lemar ouvraient des boulevards à Digne. Avec Matuidi en relayeur et Mbappé en ailier, cet espace se retrouve déjà occupé, comme sur le troisième but de la soirée.

Alternatives offensives et phase défensive

En seconde période, sur des temps de jeu réduits (un quart d’heure maximum), Deschamps essaye plusieurs combinaisons qui apportent de la variété dans l’utilisation de ces profils. Deux options de trio offensif : Griezmann en faux 9 entouré de Mbappé (à gauche) et Dembélé ; Giroud en pointe soutenu par Griezmann et Mbappé (à gauche, encore). Au milieu, le sélectionneur place Tolisso en soutien de la paire Rabiot-Pogba, puis Matuidi-Pogba. Difficile de mesurer l’impact du Munichois dans un tel contexte. Au milieu, les deux rencontres amicales n’ont pas répondu à la question de l’utilisation optimale du duo Pogba-Kanté.

En phase défensive, le déséquilibre du système implique que les distances entre les lignes à la perte de balle sont bien trop grandes pour une récupération rapide. Sans ballon, le côté droit souffre toujours d’un déficit de protection : comme Mbappé contre la Colombie, Dembélé se retrouve à mi-chemin entre la position d’ailier qui couvre et celle d’attaquant qui presse. L’occasion de Dzagoev provient de l’utilisation de cet espace. Il sera intéressant de comprendre comment Deschamps souhaitera renforcer l’équilibre défensif relatif montré par les Bleus. Au-delà du but, qui provient d’un long ballon mal négocié, les Bleus ont à nouveau souffert sur quelques pertes de balle (Kanté 24e, Pogba 43e) et sur coup de pied arrêté. Ici, il faut comprendre que le problème n’est pas la perte de balle en soi – qui arrivera forcément si les intentions de jeu sont ambitieuses –, mais plutôt sa protection et la réaction qui suit : à Paris et à St-Pétersbourg, les Bleus se sont systématiquement fait prendre de vitesse dans leur camp par des transitions et changements de côté rapides. En défendant en reculant, à réaction.

Markus

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Article publié le 28/03/2018 sur SOFOOT.com

Les Leçons Tactiques de France-Colombie

Les Bleus ont perdu une rencontre, mais ont trouvé un chemin. Une première demi-heure de haute volée, sophistiquée et inspirée, a précédé une heure de football sans enjeu ni jeu. D’une part, l’attitude des centraux balle au pied et les mouvements des latéraux ont posé les conditions pour produire du jeu. D’autre part, portée par la versatilité de Lemar, la classe de Kanté et la baguette de Griezmann, l’allure de l’animation a convaincu. Dans une certaine mesure.

Il y a un peu plus d’un an et demi, l’Allemagne favorite de l’Euro français se faisait renverser par un 4-4-2 bleu armé de « cœur » et de « solidarité » . C’est du moins ce que la mauvaise mémoire de notre histoire collective aime répéter. Lors des prochains mois de construction de notre Mondial, il sera opportun de lui rappeler que les deux buts français à Marseille étaient apparus dans les pieds d’une identité de jeu naissante : une relance courageuse (Umtiti) et un pressing audacieux (Matuidi-Pogba) avaient fait chuter la mécanique germanique.

Hier soir au Stade de France, Deschamps aligne un 4-4-2 schématiquement similaire avec des armes nouvelles : Varane-Umtiti derrière (Koscielny-Umtiti), Digne-Lemar à gauche (Évra-Payet), Sidibé-Mbappé à droite (Sagna-Sissoko), Kanté-Matuidi au milieu (Pogba-Matuidi) et Griezmann-Giroud devant. Du côté de Pékerman, la Colombie s’adapte et adopte un 4-4-1-1 : James derrière Falcao, et Muriel improvisé en ailier. Durant la première minute, le 4-4-2 bleu s’étale de façon académique sur Saint-Denis, à l’italienne, à la Deschamps. Mais alors que l’Euro 2016 avait vu les Bleus maintenir leurs positions de façon parfois militaire, les premières courbes de ce France-Colombie s’enlacent dès le premier duel. Des rondeurs et de la sensualité, comme un hommage aux volumes exaltés de Botero, peintre colombien et parisien.

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La relance : la tête des centraux, les poumons des latéraux

Digne pousse dans la profondeur comme Jordi Alba, Sidibé se lance comme un train à droite, Lemar se jette vers l’intérieur et trouve d’emblée un relais avec Mbappé. Si le schéma est identique, les traits suivent un autre dessin. À la 3e, la première accélération de Griezmann à droite aboutit dans l’axe sur Mbappé qui lance Giroud en profondeur. À la 7e, Kanté défend en avançant, récupère et trouve immédiatement Giroud en profondeur, encore une fois. Deux minutes plus tard, Giroud redescend, gagne son duel en pivot face à Mina, et lance à son tour Griezmann dans la profondeur. Les accélérations bleues utilisent des moyens variés, mais le procédé de distribution et d’animation est toujours le même.

La structure du jeu bleu se construit en six niveaux. D’une, par rapport à l’Euro, la charnière Varane-Umtiti insiste balle aux pieds pour libérer ses latéraux dans le sens du jeu. Si la circulation du ballon n’est pas assez rapide pour déséquilibrer le bloc adverse et si Varane se retrouve souvent en difficulté, le principe pousse les Colombiens à se découvrir tôt ou tard (soit en pressant la surface de Lloris, soit en pressant le central qui avance dans son camp). Le second mécanisme provient des latéraux : alors que Sagna et Évra maintenaient une ligne extrêmement conservatrice, Digne et Sidibé plongent dans la profondeur pour emmener leurs défenseurs respectifs et libérer leurs milieux. Sur le premier but, Digne se retrouve au niveau de la ligne de fond. Et quand ils se lancent en même temps aux avant-postes, ils peuvent compter sur la couverture kilométrique de Matuidi et Kanté. Cette organisation offensive de l’arrière-garde ouvre les portes de la distribution du jeu aux milieux.

Distribution et animation : Kanté, Lemar et Griezmann en maîtres du jeu

De trois, le moteur : la distribution. Matuidi et Kanté occupent un rôle de distributeurs réparti équitablement en quantité (40 ballons chacun après 45 minutes), mais déséquilibré en qualité. Alors que Matuidi évolue dans un registre prudent (96% de passes réussies), Kanté se balade à un niveau de classe mondiale dans le camp adverse. Maître absolu de la lecture du jeu sans ballon, le milieu londonien a ajouté des tons latins à sa panoplie : habile dans les petits espaces, vif et tranchant dans le jeu vers l’avant. Il semble à présent impensable de sacrifier sa justesse autour de la surface pour le limiter à un rôle devant la défense. Le troisième distributeur du jeu est Thomas Lemar, qui est aussi le dépositaire du quatrième mécanisme : l’animation.

C’est un défi majeur du 4-4-2 à plat en phase de possession : comment tisser un lien entre les lignes en maintenant une discipline défensive ? Hier soir au Stade de France, le côté gauche du Monégasque ressemblait à une piste de ski vers le cœur du jeu. Par son toucher de balle et sa lecture ibérique du jeu entre les lignes, Lemar a créé la grande majorité des décalages bleus en phase de possession dans le camp adverse. Efficace en un-contre-un, lucide dans la circulation du ballon, le gaucher a transformé le 4-4-2 en 4-3-3 sans faire souffrir l’équilibre du bloc. D’ailleurs, le trio Matuidi-Kanté-Lemar a touché quasiment autant de ballons (40, 40, 38) en première période. Au cœur du jeu, c’est Griezmann qui a pris la responsabilité de transformer ce mouvement en danger. Omniprésent avec et sans ballon, le Madrilène a pris la profondeur, étiré la défense, décalé ses coéquipiers, sans oublier de servir et couvrir Mbappé (entre deux positions en phase défensive). Trop de responsabilités, peut-être ?

De six, il faut décrypter l’accélération finale et la réalisation. La structure de DD a utilisé cinq armes offensives différentes : quelques centres, les assists limpides de Lemar, les percées et déviations de Griezmann, les accélérations et différences de Mbappé, et enfin le jeu en pivot de Giroud, peu exploité hier soir. Malgré trente minutes de dynamisme, les Bleus terminent la première période avec seulement 3 tirs (le troisième étant le un-contre-un de Griezmann à la 39e). De quoi faire réfléchir.

Pertes de balle, précipitation et gestion du match

Cette envie de création a un prix. D’une part, la majorité des actions adverses sont nées de pertes de balle bleues dans leur propre camp. Il semble naturel que l’arrière-garde prenne du temps pour s’adapter aux nouveaux circuits de possession : il faut se tromper pour exceller. D’autre part, l’envie de créativité sans maîtrise technique a provoqué de la précipitation dans le camp adverse : cherchés dans des conditions impossibles, Griezmann et Giroud ont réussi seulement 68% et 62% de leurs passes en première période. Fougueuse, la France a souvent privilégié la fuite vers l’avant plutôt que le contrôle et le jeu de position.

Enfin, entre la 28e minute et la 62e (égalisation de Falcao), les Colombiens auront réussi à installer un faux rythme sans que les Bleus puissent réagir en équipe. Quand le pressing colombien ne force pas des pertes de balle, il commet des fautes bien pensées. La France s’essaye alors au jeu long sans chercher les seconds ballons, sans succès. Certaines phases de jeu sont une répétition enfantine de têtes dans l’entrejeu.

Côté colombien, James prend de la hauteur et parvient à contrôler le tempo du match. Rapides dans le dernier tiers, les Colombiens trompent facilement la concentration bancale des Bleus. Le reste du match fournira bien moins de repères à l’analyse : pas moins de dix changements couperont le fil de la rencontre. À la suite du penalty concédé, la circulation de balle stérile rappelle les heures les plus rigides des Bleus. Évidemment, sous l’ère Didier Deschamps, la question de l’identité de jeu et de la construction du groupe est toujours au centre des débats. Le sélectionneur aurait-il préféré gagner sans jeu ? Ou part-il satisfait des convictions de jeu retrouvées ? Les Bleus n’ont pas gagné, mais ils ont avancé. Le contexte colombien est différent : quatrième de ses éliminatoires, elle n’avait vaincu aucun des quatre gros du groupe (Brésil, Argentine, Uruguay, Chili) et avait terriblement besoin d’un triomphe, bien qu’amical.

Markus

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Article publié le 24/03/2018 sur SOFOOT.com

Barça-PSG : Sèche tes larmes, Paname

Désillusion. Sentiment produit lorsqu’un individu se rend compte que la réalité est différente de ce qu’il avait imaginé, et ce au terme d’un processus détruisant progressivement une illusion. Ce processus, long de 95 minutes, c’est le Barça-PSG du mercredi 8 mars 2017. Ce soir-là, le peuple parisien pense assister au dénouement d’un chef-d’œuvre cinématographique entamé lors du premier opus, le 14 février au Parc des Princes, sous la direction éclairée d’Unai Emery. Jusque-là tout va bien.

Et puis la seconde partie commence.

Stupéfaction, tension, inquiétude.

L’ouverture annonce le pire. Le cadrage tactique est à vomir. Les dialogues ne veulent rien dire. Le scénario fait tressaillir. Sans prévenir, la production se transforme en mauvais film d’horreur. Plus d’une heure d’une tension irrespirable, troublante et inexplicable, comme la lecture obligatoire d’un bouquin mal écrit dont il manque la moitié des pages. Une heure trente à voir grandir un monstre inimaginable. Une heure trente à le voir grossir sous une forme visqueuse, agressive, vulgaire, provoquant chez toi colère, rage et embarras. Une heure trente à le voir s’approcher de ton canapé pour venir s’emparer, tout transpirant, de ta soirée, ta nuit, tes pensées. Enfin, sept minutes de torture à chair vive pour finir la tête décapitée sur la table basse et les yeux grands ouverts devant l’écran. Six, un.

Chaque élimination en C1 est la fugue d’un rêve. Comme l’a soufflé Jorge Sampaoli au soir de sa défaite à Leicester, « ce soir je suis endolori, un rêve s’est échappé… ». Peu importent la cruauté du scénario et la dimension de la scène, la désillusion s’accompagne toujours d’un désenchantement émotionnel. L’illusion est trompée, le jugement du rêveur s’avère erroné, et la brutale réalité transforme l’espoir enfantin en amertume adulte. Ce match aurait pu s’arrêter là et entrer dans l’histoire du PSG comme une nouvelle occasion manquée, comme 2013 ou même 2015. Mais non. Cette fois-ci, le PSG a subi une défaite et vécu une désillusion, mais il a aussi gagné une humiliation.

Pèlerinage et âge de glace

Le supporter de football est habitué à assumer les défaites. La digestion n’est jamais égale, mais le processus de deuil est connu, trop connu. Là, alors que la grisaille hivernale vient à peine de se retirer du continent européen, le processus de deuil des amoureux du Paris-Saint-Germain ressemble à un long pèlerinage en plein âge de glace.

Deuil de quoi, au fait ? Des cinq éléments. D’une, il y a la digestion de la qualification manquée. Après le bain de football du Parc, le rêve européen semblait un peu plus réel… De deux, il y a l’acceptation de la prestation de ces joueurs qui ont offert le meilleur et le pire en trois semaines. De trois, il y a l’oubli du moment en soi, ce terrible vécu imprévu. Deux heures terrifiantes à reculer, craindre, stresser et se faire harceler verbalement et digitalement… Deux heures à ne rien pouvoir dire, allumer ou éteindre sans en entendre parler. De quatre, il y a l’agacement du contexte contre ce Barça. Paris n’est pas tombé face au Messi maradonesque qui l’avait achevé en 2013. Quand Iniesta inventait des 360 devant Jallet, les Parisiens en étaient presque émus. Les crochets de Rafinha, eux, n’avaient rien d’émouvant. C’était dérangeant.

De cinq, si la désillusion est destruction, l’humiliation est création. Depuis ce mercredi soir, un petit quelque chose s’est créé. Une émotion d’une toute autre espèce. Sa digestion n’est ni soudaine ni lente. Elle te réveille au milieu du sommeil, elle te hante dès le réveil. Elle gratte le cou, tire le visage, brûle le crâne. Elle fait mal parce qu’elle s’attaque à ta fierté, ton jardin secret et ce sentiment d’appartenance si puissant, si fort, et parfois si encombrant. L’humiliation ne se digère pas, elle n’est pas éphémère. L’humiliation est un nouvel être bourré de défauts, fatigant, sale, troublant et inhabituel pour ce PSG post-2011. Et il faut apprendre à vivre avec.

Tout est relatif, non ?

Au tout début du chemin, en dépit du courage des rues de Paris, la ville lumière qui a su éclairer les routes les plus sombres, l’instinct prend le dessus sans permission : pour vivre avec l’humiliation, la solution évidente est d’abord de la relativiser. Il existe alors différentes formules plus ou moins efficaces, d’une part, et plus ou moins honnêtes, d’autre part. Animée de contradictions, la foi du supporter de football a l’habitude de se mentir pour soigner ses maux.

Les solutions d’échappatoires vont même au-delà du sport. Il y a le rejet du football en général, parce que ce n’est que du foot, après tout. Et que le ciné, c’est bien aussi. Et que la politique, c’est intéressant, tiens. Il y a le rejet du match en soi, parce qu’il reste la Ligue 1 et les Coupes. Il y a aussi le rejet du club, pour certains arrivistes qui n’ont jamais connu pareille mésaventure et dont la « passion » n’avait « pas signé pour ça ». Enfin, il y a le rejet des joueurs. Parce que c’est leur défaite, après tout. Et que toi, le supporter sympa qui as acheté maillot et écharpe en soldes en janvier, tu n’as rien fait de mal mercredi soir. Tu ne méritais pas ça, bien sûr.

En somme, il s’agit de remettre les choses dans leur contexte, de les nuancer. Mais les extrêmes ne se nuancent pas. Une telle torture ne s’oublie pas ; elle se vit, se souffre, cicatrise et reste là pour toujours. Non, tout n’est pas relatif.

Comment ? Pourquoi ?

Comment expliquer ? Comment raisonner une telle absurdité ? C’est la seconde étape de ce long chemin de rédemption qui (et que) va poursuivre le supporter parisien jusqu’aux prochaines échéances équivalentes, ou peut-être même jusqu’à son prochain exploit européen. Si le Barça devait se qualifier, qui aurait pu croire à un tel bordel ? Un disque rayé, une matrice déconnante, une farce par ailleurs appréciée par le reste de la planète. Dans un monde parallèle mais bienveillant, avec une prestation identique, le PSG se serait incliné 3-2, 3-0, 5-1 ou même 6-2 et aurait assuré sa place au prochain tour. Qu’est-ce que cela aurait changé du point de vue de la prestation du collectif parisien ? Rien. Le mérite aurait été le même. Et du point de vue de ses conséquences ? Tout. Verratti est resté sous le choc : « Pour les cinq dernières minutes, je ne trouve pas d’explication, je pense que c’est le football ». C’est le football.

La dernière étape de l’ascension du supporter parisien est la tentative de compréhension : trouver un pourquoi. Un nouveau réflexe de rejet s’impose alors : et si le football nous trompait ? Ce « football » que la bouche de Verratti mentionne, et s’il avait un destin corrompu ? Ce rejet est confortable parce qu’il enveloppe presque tout le tableau – la prestation, l’élimination, le comment et ses causes – à l’aide d’un voile épais : le sentiment d’injustice. Le PSG et ses hommes ont été trompés par le jeu, tout simplement, et peu importe le pourquoi, qu’il fabule sur l’influence d’hommes aux costumes malhonnêtes ou qu’il accepte que les lois du football s’intéressent peu au mérite et à la justice. En 2009 contre le Barça, Chelsea avait connu une mésaventure similaire, le football s’était montré disgracieux. Mais le voile du rejet n’est pas assez épais pour envelopper les conséquences du drame : le Barça a remporté la C1 en 2009 et l’humiliation de 2017 est déjà inscrite dans l’histoire, malveillante et souriante.

Impossible d’échapper à l’humiliation : il faut la souffrir, la cultiver, l’élever pour faire à son tour grandir le PSG. La chute de l’interview de Verratti à la fin de la rencontre ? « C’est un match que je n’oublierai jamais. Et j’espère que cette expérience va servir de leçon pour tout le monde ». Expérience, voilà le mot qui revient partout, chez Emery aussi : « J’ai connu de la joie grâce au football, mais ce soir c’est une expérience négative ». Mais quelle expérience ? Celle que l’on assimile au nombre d’années passées au plus haut niveau ? La sagesse ? La connaissance du jeu ? À la suite de l’élimination des Bleus en 2014 contre l’Allemagne, l’auteur Thibaud Leplat écrivait : « Ce qui compte ici, c’est la façon de se souvenir, la façon de tomber, la façon d’apprendre. C’était donc cela l’expérience, apprendre à perdre. » (So Foot)

Apprendre à perdre

En termes d’humiliations et de souffrances de supporter, Fernando Torres est bien placé pour raconter son vécu de colchonero. L’apprentissage de la défaite se retrouve au cœur de son discours : « Dans la vie, de toute façon, tu perds plus de fois que tu ne gagnes. C’est le cas dans ton travail, en amour, à l’école… La réalité, c’est ça : on passe notre vie à perdre. Tu peux perdre, tu peux gagner, mais tu n’as pas le droit de baisser les bras. Il faut toujours se battre. Le plaisir est beaucoup plus important quand tu t’es battu sans relâche pour quelque chose qui paraissait, au début, inaccessible. L’Atlético, c’est ça. C’est comme la vie. » (So Foot) En C1, les mauvais films d’horreur se sont répétés en 1974, 2014, 2016… Aujourd’hui couvert de cicatrices et renforcé par ces blessures, l’Atleti de Simeone continue à se battre sur la scène européenne avec le même orgueil. Mercredi dernier, le PSG a aussi beaucoup perdu. Il a donc beaucoup appris.

Notamment sur sa propre identité.

Le PSG devait-il battre le Barça de Neymar, Messi et Suarez ? Et si c’était pour tomber face à Leicester ? Ou Monaco ? Et s’il y avait pire derrière ? Et si c’était pour connaître une élimination anonyme en quarts de finale, dans le stade froid d’un Manchester City fade, habillé d’un 3-5-2 sans élégance, un 3-5-2 de « paysan » ? Aussi brutale soit-elle, cette déroute barcelonaise s’impose de manière presque rassurante dans l’histoire du PSG, aux côtés de La Corogne 2001, Kiev 2007, puis les classiques des années 90 contre le Milan, Arsenal et le Barça, déjà… Parce que tout l’argent du monde n’a rien changé au PSG, capable de réciter un 4-0 avec furie et de chuter tel un enfant maudit, si beau et si fragile. Le PSG ne sera probablement jamais un Real Madrid, un Bayern Munich, une Juventus, ces froides et implacables machines à gagner. Parce que supporter le PSG ne se raconte pas en chiffres, classements ni trophées.

Quelque part au Camp Nou, l’ambition sans limite du PSG post-2011 s’est réconciliée avec son histoire. N’oublions jamais que les cicatrices rendent un club de football plus complexe, plus riche en histoires, plus humain et donc plus grand : il faut les chérir. Dans son discours Never give in à Harrow le 29 Octobre 1941, Winston Churchill avait d’ailleurs eu une  réflexion généreuse pour ses alliés parisiens : « Refusons de parler de jours sombres : parlons plutôt de jours sévères. Nous ne sommes pas en train de vivre des jours sombres, nous vivons de grands jours – les jours les plus grands que notre pays ait vécu – et nous devons remercier Dieu de nous avoir permis à chacun de jouer un rôle dans la fabrication de ces jours mémorables dans notre histoire. »

Le Barça a attendu 1992 pour remporter sa première C1. L’Inter a attendu 45 ans entre 1965 et 2010. Entre ses deux victoires en 2002 et 2014, le Real Madrid a subi onze désillusions, dont six huitièmes de finale d’affilée entre 2005 et 2010. Enfin, l’ascension de Chelsea sur le toit du monde en 2012 ne pourrait avoir la même valeur sans les immenses désillusions de 2004 (demi), 2005 (demi), 2006 (1/8e), 2007 (demi), 2008 (finale), 2009 (demi), 2010 (1/8e) et 2011 (quart). Autant de trophées soulevés qui rappellent que l’important n’est pas le sommet, mais l’ascension et ses émotions, douces et amères.

Comme le Barça, Chelsea, l’Inter, le Real Madrid et tous ses rivaux, l’enjeu pour le PSG est à présent de revenir chaque année avec la même envie de rêver. Pour le meilleur et pour le pire. Au moment de son entretien avec The Guardian en Novembre 2016, Unai Emery le savait déjà : « Quand je repense à nos victoires en Europa League avec Séville, le véritable plaisir et le succès, c’était le chemin qui nous y a mené. Construire ton équipe, passer à travers des moments difficiles, voir l’équipe progresser pas à pas : là se trouve la beauté. La beauté, ce n’est pas la finale. C’est le travail au quotidien qui apporte le bonheur. Le jour où tu lèves la coupe, bien sûr tu profites, mais cela reste une joie très éphémère. La véritable beauté est le chemin qui t’a mené jusque-là. »

Par Markus

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Rabiot, un marquis dans la cour des Bleus

Ça y est, Adrien Rabiot a débarqué son pied gauche de marquis sur la moquette de Clairefontaine. Dans une équipe de France de Deschamps qui danse au rythme des qualités individuelles plutôt que sur un quelconque tempo collectif, le Parisien ressemble fortement à ce que DD cherche à tout prix : des profils complets capables de « fluidifier » le jeu. Mais si Rabiot pourrait bien devenir une solution du jeu des Bleus, il faudrait avant tout savoir en définir le problème. À quoi jouera la France en 2018 en terres russes ?

La France les a longtemps attendus. Coupé en deux par le génie offensif irrégulier de la génération 87 d’un côté et par une génération de milieux centraux trop défensifs de l’autre, le football français a longtemps attendu les héritiers des Vieira et Petit, milieux relayeurs décisifs dans les deux surfaces. Né en 1995, Rabiot s’est dévoilé à l’été 2012 après que le 4-3-3 bleu de Laurent Blanc a passé un mois à se reposer sur Alou Diarra en Europe de l’Est. Animal capillaire étrange dans l’univers des crampons, Rabiot a d’abord étonné, agacé un peu, surpris beaucoup puis convaincu toute la cour du football français. Un mètre quatre vingt-huit élégant, un pied gauche à l’éducation élitiste et une conduite de balle furtive et noble. À moins de 20 ans, Rabiot était déjà rangé dans la catégorie des milieux complets et multidimensionnels : capable de récupérer et créer, doué pour le tacle et pour le dribble, à l’aise dans les airs et dans les petits espaces. Comme Paul Pogba, Rabiot est logiquement sur le point de devenir un atout majeur pour Deschamps, fidèle aux « compromis » : le jeu, oui, parfois, à condition que l’équilibre soit assuré, toujours.

Développement limité, capacités inconnues

Ces dimensions, Rabiot les a développées durant quatre saisons intenses à Paris (et Toulouse), de 17 à 21 ans. Sous Laurent Blanc, néanmoins, le talent ne sortira jamais de l’ombre du trio Motta-Verratti-Matuidi, subissant les certitudes d’un coach qui lui imposera une croissance désordonnée, au rythme des blessures et des aléas plutôt qu’à celui de sa progression. Enfermé à l’extérieur de l’inamovible milieu à trois, Rabiot doit tour à tour répéter les gammes de l’ordre de Motta, l’élaboration de Verratti et le mouvement de Matuidi. Ainsi, le gaucher grandit comme une espèce à part, toujours utile, jamais indispensable. Dans le cadre de la possession avant tout et de l’omniprésence d’Ibra, Rabiot développe rapidement son jeu de passes et sa protection du ballon, mais il ne trouve pas de place pour exprimer son flair ni sa lecture du jeu, pourtant largement entrevus à Toulouse. Cette progression plafonnée a un symbole : le quart de finale retour de C1 à Manchester au printemps dernier.

Contre le City de Pellegrini, alors que Verratti et Matuidi sont en tribunes et que Motta sort peu avant la mi-temps, Rabiot prend les clés du bolide mais ne trouve pas le chemin. Dans le 3-5-2 devenu légendaire, le Français touche 95 ballons, réussit 6 dribbles et provoque 5 fautes anglaises, mais il ne crée aucune occasion (0 passe clé), commet 4 fautes de trop et ne donne jamais d’air au milieu parisien pressé par la paire Fernandinho-Fernando : seulement 2 tentatives de transversales, contre 5 pour Pastore en une demi-heure. Ce soir-là, Rabiot a-t-il pour consigne d’ordonner le milieu parisien comme Motta ? Doit-il plutôt relayer et aider Ibra et Di María à élaborer le jeu court de Blanc, comme Verratti ? Devait-il percuter et briser les lignes, comme Matuidi ? Les vestiaires de l’Etihad Stadium s’éteindront avec ce secret de l’histoire parisienne. Durant ces 4 saisons, Rabiot développera chaque dimension de son jeu sans choisir de direction, faisant parfois croire qu’il grandit en rond, comme la possession parisienne des mauvais jours.

La direction Emery, la maturité en Bleu ?

Sous les ordres d’Emery, Rabiot est le 4e parisien le plus utilisé en Ligue 1 : 767 minutes en 11 rencontres (8 titularisations). À ce rythme, il aura dépassé le nombre de minutes disputées lors de ses trois premières saisons bien avant Noël. Oscillant entre son poste de relayeur et celui de sentinelle (en première période contre Rennes) dans un milieu aux consignes nouvelles, Rabiot se retrouve enfin forcé à se réinventer, à imposer son propre style, à prendre les choses en main. Dans un PSG largement transformé qui tend parfois à se laisser guider par les surproductions de Di María, Rabiot incarne ainsi un certain ordre, une mesure, une justesse. Mais entre l’organisation, l’élaboration et l’accélération, le milieu n’a toujours pas choisi son rôle. Le style des performances de Rabiot semble dépendre largement des coéquipiers qui l’entourent : on l’imagine bien rendre des une-deux à Iniesta au Barça, mais on l’imagine tout autant en train de lancer directement en profondeur Diego Costa dans une surface anglaise à Chelsea. Bref, Rabiot s’adapte.

Ainsi, la convocation en bleu est peut-être la meilleure occasion de découvrir quelle est, loin du Parc, la vraie nature du jeu de Rabiot. Une araignée capable de tisser le jeu au milieu, c’est garanti. Et un bélier capable de percuter les défenses ? Cela devrait venir. À Paris, Rabiot a toujours joué avec une tour de contrôle capable de distribuer les ballons, et le joueur se dit lui-même plus à l’aise au poste de relayeur. Se situant aux alentours de 60-65 passes par match, le Français reste loin des 80-90 des métronomes Motta, Verratti et Krychowiak. Dans cette perspective, il vient se situer dans la catégorie des Rakitic, Vidal, Marchisio. D’où cette nécessité de venir peser dans les trente derniers mètres. Sinon, son futur devra se jouer devant la défense.

Quel marquis en bleu ?

En bleu, la question n’est pas de savoir où il faut faire évoluer Rabiot, mais plutôt ce qu’il faut lui demander d’apporter à l’équipe. D’après Deschamps, Rabiot peut « fluidifier le jeu  » parce qu’il est « efficace à la transmission » et « juste à la récupération » . Traduction : Rabiot sait jouer, Rabiot sait ne pas perdre la balle, Rabiot sait défendre. Fluidifier, certes, mais quoi ? Si Rabiot était Samir Nasri, il serait tentant de répondre « tout le jeu » , comme l’ancien Gunner le fait actuellement à Séville sur les consignes de Sampaoli. Mais les Bleus n’ont pas autant de mouvements à proposer à leurs milieux, malgré les progrès réalisés par les confirmations de Kurzawa et Sidibe. Aujourd’hui, le tableau tactique des Bleus suggère naturellement deux rôles possibles pour Rabiot : faire le lien entre l’arrière-garde et Pogba ou faire le lien entre Pogba et le trio Payet-Griezmann-Sissoko.

Depuis la seconde période contre l’Irlande, Deschamps n’utilise que deux milieux centraux : Pogba-Matuidi contre l’Islande, l’Allemagne et le Portugal à l’Euro, puis les Pays-Bas et la Bulgarie en qualifications ; Pogba-Kante contre la Biélorussie. Le 4-3-3 est seulement revenu en amical contre l’Italie, dirigé par le trio Pogba-Kante-Matuidi. Si Deschamps souhaite conserver cette structure, Rabiot serait donc le remplaçant naturel de Matuidi dans le onze titulaire : plus de contrôle de la possession, mais aussi de l’espace aérien du milieu. Cette option verrait Deschamps oser une paire Pogba-Rabiot devant la défense, sorte de Vieira-Petit au doux parfum d’Highbury. Rabiot devrait alors partager avec Pogba les tâches d’organisation et d’élaboration, ce qui libèrerait naturellement l’un des deux. Si Deschamps envisage un retour au 4-3-3, schéma qui a vu grandir Rabiot, il semble naturel d’imaginer le trio Kante-Pogba-Rabiot, où le Parisien viendrait à nouveau prendre la place de Matuidi. Mais à 21 ans, Rabiot est surtout un gros morceau du futur jeu des Bleus. Une fois de plus, la question est de savoir quel sera le projet qui emmènera l’équipe de France en 2018, 2020, 2022… Parce que le marquis n’est pas le même quand il échange des une-deux avec Sissoko ou avec Koziello.

Markus

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Article publié le 11/11/2016 sur SOFOOT.com

Les Leçons Tactiques de France-Bulgarie

Dans le long film de l’histoire de Didier Deschamps et de l’équipe de France, la période 2016-2018 devrait ressembler à une accélération. Sortis de leur Euro avec la confiance de celui qui a presque tout gagné et l’envie de revanche de celui qui a fini par tout perdre, les Bleus de DD ont tout pour foncer vers la Russie tel un Kevin Gameiro lancé dans la profondeur d’une surface espagnole. Hier soir, ils sont sortis du piège bulgare malgré un cap initial mauvais et du désordre sur le pont.

Sommes-nous entrés dans le beau jardin parfumé des automatismes, enfin ? Un quart de finale au Brésil pour former le groupe, une finale en France pour lui transmettre des certitudes, et maintenant le jeu ? D’autres entraîneurs auraient préféré mettre ce dernier au début du projet, en son centre, dès la première seconde, dès la première touche de balle. Aujourd’hui, après quatre années de travaux aux allures parfois plus psychologiques que tactiques, le jeu français semble être devenu un invité inévitable. Toutefois, le bilan de ce France-Bulgarie est parfaitement partagé sur ce point : le nouveau contexte des individualités bleues semble pousser de toutes ses forces vers le développement de mécanismes sophistiqués, et le second but français naît d’une superbe séquence de relance au sol, mais il faut ajouter que la prestation collective de la première demi-heure amène à la prudence.

Contexte idéal ?
D’une part, les Bleus ont enfin joué du football de compétition cet été – sept matchs – et Deschamps en a tiré une structure stable. Le schéma aligné hier n’a pas bouleversé les plans de l’Euro : retour du 4-2-3-1 avec les entrées de Gameiro, Varane et Kurzawa. D’autre part, le contexte actuel des Bleus est grandement aidé par trois facteurs extérieurs. D’une, les retours : Varane et Fekir, voire un jour Benzema. De deux, les automatismes en club : Gameiro et Griezmann devant, Matuidi et Kurzawa à gauche, mais aussi peut-être Umtiti et Digne, ou encore Fekir et Lacazette. De trois, enfin, il faut noter que les titulaires français hier soir sont entraînés au quotidien par Simeone, Mourinho, Guardiola, Emery, Pochettino, Wenger, Bilić et Zidane. Le football français ne peut pas se plaindre et n’a plus qu’à profiter. Ou presque : cela n’a pas empêché nos Bleus d’aborder cette rencontre avec une structure bancale.

Déséquilibre bleu
Destiné à briller hier soir, Gameiro a avant tout illuminé Saint-Denis par son travail sans ballon. La première séquence du match met d’ailleurs en scène son pressing cholesque qui permettra à Sissoko de récupérer le ballon et de partir à l’abordage. On se croirait à l’Euro, ou sur une vaste pelouse de Premier League. Le slalom terminé, Sissoko obtient un corner et les Bleus semblent partis pour ne plus quitter le camp bulgare. Leur première perte de balle fera vite mentir cette première impression : contre-attaque bulgare, finalement trop imprécise, mais déjà trop dangereuse. Lors de la première demi-heure (au total l’opposition aura duré 38 minutes) les Bleus ont reculé – et parfois tremblé – à chaque phase offensive bulgare. Dans le cas de figure le plus courant, la paire Pogba-Matuidi abandonne sa zone de couverture, et Sagna et Kurzawa se retrouvent à gérer des situations compliquées qui ne devraient pas exister. Le penalty viendra de là.

Dans d’autres situations, ce sont les montées des latéraux, non compensées par la couverture de la paire Pogba-Matuidi, qui aboutissent à un déséquilibre défensif. Si le bloc offensif bleu parvient à presser avec cohésion et intensité durant toute la première période, le reste n’est pas coordonné. Ce onze était-il naturellement trop déséquilibré ? On peut aussi se demander si tous les mouvements du dernier mercato ont vraiment fait voyager les Bleus dans le bon sens. Dans la lignée de ses performances en Premier League, Paul Pogba a vu ses qualités individuelles sombrer dans le désordre collectif. À l’Euro, le joueur de la Juve s’était retrouvé à jouer un rôle d’ouvrier avec des pieds d’artiste. Hier soir, le quatuor offensif imaginé par Deschamps avait besoin de son application tactique et de sa discipline défensive. Il s’est malheureusement souvent retrouvé entre deux lignes, cherchant désespérément en Matuidi un bouclier fidèle – un Kante ? – que le Parisien n’aura malheureusement pas été. Mais quel était le plan ?

Le changement via les choix Gameiro et Kurzawa
Difficile de définir s’il y a vraiment eu une « réaction » bleue hier soir. Peut-être que les Français n’en ont même pas eu besoin, tant ils avaient abordé la rencontre avec de l’action. Toujours est-il qu’à la suite du 0-1, c’est Dimitri Payet qui ramasse les pinceaux et se lance dans son art. Principal moteur du jeu de DD, le Londonien concentre la majorité des créations. Après un peu plus de vingt minutes, une récupération musclée de Sissoko aboutit sur un bon centre de Sagna. Gameiro est trop en forme pour manquer une telle opportunité. Cinq ans d’absence du onze titulaire, mais quel impact ! Comme toujours sous Deschamps, c’est le choix d’un certain profil de joueur qui modifie la nature du plan de jeu bleu, et non l’inverse.

Ainsi, le retour de Kevin Gameiro à la pointe du schéma de Didier Deschamps pourrait avoir de nombreuses conséquences sur le plan de jeu futur. C’est vrai pour l’utilisation de la profondeur, d’une part. C’est aussi un réel gain de mobilité, comme l’ont démontré les belles séquences talonnées avec à la fois Sidibé à droite et Payet dans la surface. Enfin, c’est aussi peut-être l’ouverture d’une ère de pressing plus intense des avant-postes bleus. Avec un trio de joueurs entraînés par Simeone et Pochettino, Deschamps a de quoi proposer de l’agressivité à la récupération. À condition que le reste du bloc suive. Enfin, l’autre changement dont les conséquences devraient bouleverser l’animation bleue est l’installation de Kurzawa à gauche. Véritable pôle de création de jeu, relais fiable de la possession et dynamiteur d’espaces sur les trente derniers mètres, le Parisien est une arme latérale – et majeure – dont les Français rêvent depuis des lustres. Les Bleus sont bien lancés dans cette course contre le barrage. En espérant que ce nouveau but ne fasse pas oublier l’importance du jeu.

Markus

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Article publié le 08/10/2016 sur SOFOOT.com