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Dossier Napoli – En taxi à Naples

Dossier Napoli – La semaine dernière, alors que le Napoli de Hamsik et Sarri offrait à Naples l’illusion de pouvoir battre les champions du monde du Real, les Napolitains se nourrissaient d’espoir comme rarement depuis les années Maradona. Dans une ville suspendue au spectacle du San Paolo durant plusieurs jours, FT a visité cafés, bars, taxis et lieux historiques pour respirer, comprendre et raconter la passion du bleu ciel.

Mardi 7 Mars, 13h00. Le taxi de Mario est garé au coin de la rue Gioachino Rossini et de la rue Vincenzo Gemito, dans le Vomero. À deux pas, la place Quattro Giornate – en hommage au soulèvement populaire napolitain contre l’Allemagne nazie en 1943 – accueille le Stadio Arturo Collana, foyer du Napoli jusqu’en 1959 sous le nom de Stadio della Liberazione. Des rues aux noms de compositeurs et sculpteurs, un fait historique qui respire le courage et la liberté, et un stade de football. Aux pieds de cette richesse culturelle, Mario termine sa clope et fait signe que son petit véhicule est libre. Direction le San Paolo, en passant par la colline du Posillipo, le Parco Virgiliano et l’Hotel Paradiso, témoin des « autres exploits » de Diego Maradona dans les années 80.

La conversation démarre inévitablement sur le match de la soirée, que l’on a surnommé ici le « match du siècle » depuis le tirage au sort en décembre dernier. Le football ne pouvait offrir meilleur contraste entre l’aristocratie du Real Madrid tout puissant et l’âme rebelle du Napoli rêveur. Ainsi, depuis quelques jours, toutes les discussions de bar commencent et se terminent par le même mot, tel un rituel, tel un appel aux forces supérieures du jeu : « Speriamo ». Espérons. Mario ne contourne pas la règle et lâche d’emblée cette prière sportive. « Speriamo… Espérons que notre fantaisie ait l’occasion de faire la différence, tout dépend de notre solidité derrière… Ce qui me fait peur dans le Napoli de cette saison, c’est la défense. On n’est pas assez méchants. L’équipe de Maradona, elle avait une arrière-garde terrifiante. Bruscolotti, c’était une véritable brute, tu ne voulais pas le toucher. Garella, le gardien, il était moche comme un monstre ! Les adversaires préféraient tirer de loin plutôt que de le voir de près. Quand je jouais au foot, j’étais moi-même défenseur, donc j’aime penser que je sais de quoi je parle. Même à 15 ans, l’entraîneur nous disait toujours que si ton adversaire est plus grand et plus fort que toi, tu dois trouver un autre moyen de sauter plus haut que lui. Le mieux, c’est de l’empêcher de sauter tout court. En lui marchant sur les pieds, par exemple. Il répétait toujours : allez-y sans hésiter, vous n’êtes pas là pour vous faire des amis, mais n’oubliez jamais de vous excuser après. Je passais tout le match à dire « oh, pardon ». » (Ndlr : un conseil tristement pertinent quelques heures avant les deux envolées de Sergio Ramos…)

Curieusement, Mario ne partage pas que le Napoli  et ses solides connaissances footballistiques avec Maurizio Sarri. Il y a aussi une subtile mais indéniable ressemblance physique, avec cette mine d’homme mature que rien ne peut surprendre. Derrière les lunettes aux airs graves, il y a un regard aussi malin que méfiant. Enfin, il y a la clope, qui poussera notre guide à faire une pause pour « prendre l’air » au bout d’une demi-heure. « Ce soir je n’irai pas au San Paolo, mais j’ai tout préparé pour ne pas manquer le match », annonce-t-il fièrement en jetant un coup d’oeil dans le rétroviseur pour s’assurer que le public est attentif. « Cette fois ce n’était pas gagné, mais j’ai tout un stratagème… Il se trouve que mon fils arrive à l’aéroport à 20h30 en provenance de Sofia, où il est allé passer quelques jours avec sa copine. Normalement, en tant que bon papa taxi, je vais toujours le chercher. Mais là c’est impossible, le Napoli joue. Donc tout à l’heure j’arrêterai ma journée à 14h30 et j’irai garer le taxi à la maison. Là je prendrai la voiture familiale et j’irai à l’aéroport. Je garerai la voiture sur le parking et je rentrerai en bus pour arriver à temps chez moi pour le match. On a tout préparé en avance la semaine dernière : mon fils a les clés de réserve de la caisse avec lui, il n’a plus qu’à récupérer la voiture sur le parking pendant que je regarde le match à la maison. »

« Avant, j’allais tout le temps voir mon Napoli au stade, mais je n’y vais que rarement ces jours-ci. Je préfère voir le match avec les miens, sur le canapé familial. J’ai tout un rituel, que j’appelle la ‘’pre-configurazione Napoli’’ Je suis assis au milieu du canapé, le visage en avant droit devant la télé. À ma droite, mon fils. À ma gauche, ma femme. Sur l’autre canapé, il y a mon beau-père, mon beau-frère et sa femme. Le volume de la télé est mis à 33. Comme l’âge du Christ, évidemment. Ensuite, je laisse la porte entrouverte, parce que les voisins sont aussi tifosi du Napoli, et c’est toujours beau de célébrer les buts avec eux. Enfin, je prépare une bouteille de spumante que je mets au frais lorsque le Napoli mène 1 à 0, au cas où… »

Parler de Bruscolotti, Garella et Maradona dans les rues de la Naples de 2017 conduit naturellement le débat sur les célébrations du Scudetto de 1987, il y a 30 ans… « Le soir de la victoire du Mondial 2006, si je me rappelle bien, Naples a fait la fête jusqu’à 1h, peut-être 1h30 du matin. Parce que l’homme qui a soulevé la coupe est napolitain, il ne faut pas l’oublier. D’ailleurs il vient de Fuorigrotta, le quartier du San Paolo. Naples est du Napoli avant tout. En 1990, par exemple, quand l’Argentine de Diego est venue jouer contre l’Italie, le San Paolo avait choisi son camp et n’avait pas eu peur de se mettre à dos toute l’Italie… Donc vous pouvez imaginer que les célébrations du Scudetto à Naples, c’est différent de tout ce que j’ai connu dans la vie. Une autre planète. On a fait la fête jusqu’à l’aube. Ma femme était enceinte de 7 mois, la pauvre on a couru partout dans la ville… »

Trente ans après, la passion reste-elle intacte ? Que peut-on espérer  de plus après avoir vécu sept années de Maradona ? « Aujourd’hui, je continue à suivre le foot avec le même enthousiasme, voire plus, parce que je veux que mes enfants vivent un Scudetto à Naples. J’ai envie de les voir vivre cette joie, de la partager avec eux, parce que c’est unique. Le lendemain du titre, avec les autres taxis on avait tous accroché un fanion bleu ciel à notre antenne de radio. Le matin, j’étais allé faire des courses à l’aéroport. Imaginez une centaine de taxis habillés du bleu ciel du Napoli qui klaxonnent en allant chercher tous les hommes d’affaires venus du Nord, tous des juventins, intéristes ou milanistes. C’était fantastique. C’est pour ça que Maradona nous a tellement donné… Au fond, je pense qu’en tant qu’homme il était peu apprécié par le peuple napolitain, à cause de toutes ses conneries et du fait qu’il ratait les entraînements. Mais une fois qu’il entrait sur le terrain, ce qu’il était capable de faire nous faisait tout oublier. C’était littéralement merveilleux. Ma grand-mère, qui avait 86 ans au moment du premier Scudetto, répétait toujours : ‘’mais qu’est-ce qu’il fabrique encore, le Muratore ?’’ (Ndlr : maçon, en italien). Il a atteint le cœur de tous les napolitains, il faisait partie intégrante de la ville. La semaine avant le second Scudetto, j’étais allé chercher deux journalistes espagnols venus couvrir l’événement et je les avais conduits partout pendant toute la semaine. J’avais donc accès avec eux aux vestiaires… Regardez, ça c’est une photo avec Diego. Cette équipe, c’était un autre monde. Aujourd’hui, on vit une période agréable avec De Laurentiis. Mais ce n’est pas pareil, disons que c’est une belle réalité. D’ailleurs, en parlant de réalité, j’ai aussi une photo avec le Traître… »

Propos recueillis par Markus et Ruggero

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Entretien – Markus : « Ce qui est intéressant, c’est la compréhension du jeu, pas la tactique »

Entretien de Markus Kaufmann – Propos recueillis par Justin Teste (@TesteJustin) pour le site Papinade, en deux parties : Partie 1 et Partie 2

— Première partie de l’entretien — 

Qu’est ce qui t’a amené vers cette étude de la tactique ? En réalité, au moment de créer Faute Tactique avec Ruggero, on n’avait jamais pensé en faire un site spécialisé sur l’analyse tactique. L’ambition était de mettre des beaux mots sur le football et de le traiter comme une « noble passion enfantine ». Raconter des histoires autour du jeu, écrire toutes ces images cachées de notre enfance, des hommages pour les super héros années 90, avec quelques références littéraires mais aussi des reportages sur les ultras. Certains articles transpiraient quelques gouttes d’analyse tactique, parce qu’on a été élevé au football italien, mais ça n’était pas le sujet. D’ailleurs c’est un pur hasard que le nom du site contienne le mot « tactique ». Une faute tactique, c’est une initiative individuelle qui tâche de gommer un déséquilibre collectif, alors que quelque part la tactique vise l’inverse : mettre en place une initiative collective pour gommer les déséquilibres individuels. Finalement, c’est Pierre Maturana, rédacteur en chef de So Foot, qui m’a demandé de tenter l’analyse d’un match de l’équipe de France, juste avant l’Euro 2012, et j’ai adoré. C’était contre l’Islande, victoire 3-2 à Valenciennes. Blanc avait aligné Benzema, Ben Arfa, Ménez, Nasri et Gourcuff. Football champagne. L’Islande menait 2-0 à la mi-temps.

J’ai commencé à écrire au moment de l’avènement de l’ère Guardiola-Mourinho. Au printemps 2009, avec cette ascension dévastatrice du tout premier Barça de Pep, on nous a jeté au visage une vision du jeu qui remettait toutes les autres en question, presque du jour au lendemain. Face aux conneries qu’on pouvait lire et écouter sur le jeu barcelonais – et surtout sur les autres – j’ai essayé de faire le tri et je me suis mis à étudier le jeu, ses schémas, ses mouvements. La différence entre le traitement de la presse française – Visca Barça, jetez le reste à la poubelle – et celui de la presse italienne était très révélateur, d’ailleurs, même si paradoxalement c’est le football italien qui s’est ensuite le plus nourri de l’influence espagnole.

Tu parles de Laurent Blanc, avec du recul, comment tu interprètes son 3-5-2  ? Je pense que le 3-5-2 a réussi sa mission, qui était de renforcer la défense parisienne face à la vitesse d’Aguero et De Bruyne. Le vrai problème, c’était que c’était la mauvaise mission. Le PSG avait besoin de marquer à l’extérieur, d’accélérer dès la première minute, de mettre une grosse pression dans la surface de Hart et de faire trembler l’Etihad. Finalement, Paris a joué ce match comme un match aller : après 45 minutes de gestion défensive de la possession, il y avait encore 0-0, City avait accumulé de la confiance derrière et le 4-3-3 était composé d’une majorité de joueurs « replacés ». C’était trop tard pour jouer avec des certitudes et faire douter Pellegrini. C’est dommage parce qu’en demi Paris avait les armes pour faire chialer le Bernabéu.

« Les médias français enverront des spécialistes décortiquer les méthodes Jardim quand il gagnera la Premier League »

On se plaint souvent du niveau technique de la Ligue 1, mais globalement le niveau tactique est assez faible. L’analyse tactique en France traverse une période un peu étrange : en quelques années elle est passée d’une situation précaire – un sujet tabou, quasiment – à une couverture omniprésente, presque commerciale. Tout le monde en parle, mais pas pour les bonnes raisons, c’est parfois traité de manière forcée, presque parce qu’il faut en parler. Je suis convaincu qu’on fait une erreur quand on traite la tactique dans une rubrique spécialisée, comme un sujet « à part ».  Je pense que la tactique ne représente qu’une seule partie du grand tableau du football, mais ce n’est pas un coin du tableau. Il faudrait plutôt l’imaginer telle une sorte de lumière qui saurait éclairer les couleurs et faire comprendre le sens de l’œuvre globale. Il faudrait la voir partout mais à petite dose, savoir l’intégrer dans notre discours footballistique comme les Italiens savent très bien le faire. Mais il faudra attendre un peu en France. Parce que ce qui est intéressant, ce n’est pas la tactique en soi, c’est la compréhension du jeu. Et c’est ça qui m’a poussé à m’y intéresser. C’est beau de parler des exploits individuels de Maradona au Mexique en 86, mais pour comprendre il faut étudier Bilardo, son 3-5-1-1, la tension avec la presse argentine, les limites de son milieu, l’élégance de Jorge Valdano et la volonté de mettre le ballon dans les pieds de Diego le plus aisément possible.

Bilardo tactique

Tu parles de l’analyse tactique en France, ne penses tu pas que notre pays a un retard tactique sur ses voisins européens ? Je pense surtout à la manière dont on a traité Ranieri, Ancelotti, Bielsa et même Jardim aujourd’hui… Oh non, ne me parle pas du traitement médiatique qu’a reçu Monsieur Bielsa… Je dis « Monsieur » parce que j’essaye de me mettre au niveau de son respect. Quel homme, quel niveau de dignité, quelle élégance… Cette occasion manquée, c’est un drame. Et ce n’est pas la première fois que le football français perd une occasion de grandir. On aime se plaindre de nos résultats européens et du spectacle local mais on ne peut s’en vouloir qu’à nous-mêmes. Je suis persuadé que le passage de Bielsa à Bilbao a transmis plus d’idées au foot espagnol que son passage à Marseille a donné au foot français, et ça ce n’est pas de la faute de sa glacière ou de son jogging : le foot français n’a pas su l’écouter. Et ce n’est pas le seul. Ancelotti a été critiqué lamentablement pour des bêtises. Le jour où Jardim sera champion d’Europe ou gagnera la Premier League, on enverra des envoyés spéciaux pour décrire ses « méthodes extraordinaires » alors qu’on se plaint de ses 1-0 quand il est sous nos yeux.

 « Manchester City passe en demi avec Aguero plus transparent qu’Ibra »

Pourquoi ce retard ? Je n’ai pas la prétention de pouvoir te répondre. Je n’ai ni les connaissances ni l’expérience. Je regarde et j’écris beaucoup de foot, mais je ne suis pas entraîneur, je parle avec une posture d’observateur, pas de savant ou d’expert. Et c’est dangereux de faire des généralités et de parler de « football français » dans son ensemble : j’ai toujours l’espoir de me dire que ce traitement médiatique dont on parle comme s’il était une « forme humaine définie » n’est que le résultat de quelques mauvais articles publiés dans de grandes rédactions et qu’ils ne représentent absolument pas l’ensemble du foot français. Il faut plutôt oublier les éditos catastrophiques et mettre en lumière le super boulot de certains journalistes spécialisés, qui produisent des analyses précises, objectives, documentées, intelligentes, comme Florent Tonuitti, les Dé-Manager et un tas d’autres. Après, quand t’entends à la télé des anciens joueurs pro dire que « Zlatan n’a pas envie de courir », « Verratti se repose sur son talent », « Thiago Motta ne fait rien » ou « Ribéry est trop individualiste »… Bon. Oui, vu qu’il y a un manque d’analyse des mouvements collectifs, donc on s’attarde sur les individualités. T’as sans doute remarqué qu’après chaque élimination du PSG en C1, on préfère tout mettre sur le dos des soi-disant mauvaises performances d’Ibrahimovic ou Di María plutôt que de remettre en cause l’approche collective ou tactique du staff parisien, c’est triste. En face Manchester City passe en demi avec un Aguero plus transparent qu’Ibra.

D’autre part, je trouve personnellement qu’on ne prend pas suffisamment la peine de raconter le jeu et ses mouvements. En lisant la presse et en écoutant la radio t’as souvent l’impression qu’en France le journaliste sportif adopte naturellement une posture de maître d’école. Il essaye d’expliquer au lieu de raconter, alors qu’il est très rarement armé d’une expertise suffisante pour se permettre d’expliquer. Tu m’étonnes que les meilleurs joueurs Français partent rapidement à l’étranger, que d’autres refusent de parler à la presse française et qu’il y ait si souvent des malaises autour des Bleus. En dehors du traitement de l’information, j’ai envie de croire que le rôle du journaliste sportif devrait plutôt être celui d’un conteur : savoir mettre des mots sur tous ces mouvements individuels et collectifs, décortiquer un flux d’actions sportives avec des formules littéraires, faciliter la compréhension du lecteur, le transporter dans l’action, et puis le faire voyager au-delà de la performance physique pour donner du sens à tous ces muscles qui courent après un ballon. Aujourd’hui j’ai plutôt l’impression qu’on suit les conclusions des résultats comme des moutons, et basta. Quand tu lis la prose de certains journalistes et écrivains italiens ou argentins, t’as envie d’aller réveiller Victor Hugo, Proust ou Romain Gary, les mettre devant quelques vidéos de roulettes de Zizou, accélérations de Djorkaeff et slaloms de Ribéry, et leur demander d’écrire ce qu’ils voient.

Ribery tactique

« Avoir Griezmann en sélection c’est un luxe »

Le retard français en termes d’analyse tactique ne vient-il pas du fait que nous sommes l’un des derniers pays « important » du foot à privilégier le résultat à la manière ? Mais qui aujourd’hui privilégie la manière au résultat ? Regarde l’Espagne qui s’autoproclame « terre du beau jeu » : il y a un mois, ce Barça était un candidat au titre de meilleure équipe de l’histoire, et après quatre défaites les médias espagnols parlent de crise et remettent en question le travail de Luis Enrique. Il me semble que les résultats dictent les analyses de tous les pays, en football, en politique, en économie, dans les arts. Tu pense qu’un politicien qui ferait augmenter le chômage avec la manière serait réélu ? C’est partout pareil. En Argentine l’enjeu dépasse largement le jeu, et ce weekend les Argentins ont connu l’une des plus tristes journées de l’histoire de leur football avec cette série de Clásicos morts à 0-0, parce que tout le monde a préféré ne pas essayer de gagner plutôt que de prendre le risque de perdre (Week-end du 23-24 Avril, ndlr). En Italie, une grande partie des médias aurait certainement viré Allegri en octobre. Ce que je veux dire, c’est que ce n’est pas parce qu’il y a un défaut d’analyse en France que ce qui se fait chez nos voisins est bien plus avancé… Ce combat entre le résultat et la manière, Bilardo et Menotti, Simeone et Guardiola, Mourinho et Bielsa, j’adore ça au point de pouvoir en parler pendant des heures, mais ce ne sont que des discours. Tout le monde déteste perdre, tout le monde aime gagner, et tout le monde aime gagner avec style. L’enjeu qui se cache derrière tous ces grands mots, c’est de développer une vraie culture du travail. Reconnaître le travail même quand le résultat n’est pas à la clé, ça c’est le plus important. Savoir saluer le boulot de Paco Jémez au Rayo, même quand il prend un 10-0 au Bernabéu, ça c’est important. L’Athletic Bilbao de Bielsa n’a pas gagné un seul titre, mais peu d’équipes ont accompli autant sur la dernière décennie. Il faut le reconnaître. Pareil avec la Fiorentina de Montella, son 3-5-2 élastique, son Borja Valero et son Pizarro. Si Higuain avait marqué son pénalty et que le Chili s’était incliné face à l’Argentine en finale de Copa América en juillet dernier, ça n’aurait rien enlevé à l’immense boulot de Sampaoli et il aurait fallu le reconnaître. Le point commun de ces formations ? Le travail. Le foot a ses mystères et il faut savoir les apprécier, mais dans le foot comme partout ailleurs, ceux qui travaillent plus et surtout plus intelligemment sont ceux qui accomplissent le plus de choses.

En parlant de gagne à tout prix, comment sens tu l’Euro avec Deschamps ? Son 4-3-3, l’absence de Benzema, le rôle de leader que devrait prendre Griezmann. Je le sens bien ! Griezmann a naturellement endossé ce rôle parce qu’il apporte à la fois de la fluidité entre les lignes et de la verticalité, de la possession et du danger, contrôle et vitesse. Benzema a les mêmes caractéristiques mais dans un corps de numéro 9, moins mobile et avec l’obligation de marquer. C’est un luxe d’avoir ce Griezmann pour une sélection qui a si peu de temps pour se préparer, son sens du jeu rend tout le monde meilleur et il défend comme s’il était encore un jeune qui devait gagner sa place. Maintenant comme tout le monde j’attends de savoir si Ben Arfa fera partie de l’aventure. Je suis aussi très heureux du retour de Lass, qui apporte l’expérience et l’assurance qui manquait à ce milieu. Lass, t’as clairement envie de partir à la conquête de l’Europe avec lui. Une limite reste l’utilisation de Pogba, qui semble trop important pour l’équilibre défensif (dans l’esprit de Deschamps) pour pouvoir peser offensivement. Mais cela va peut-être se régler lors de la compétition, il n’en est pas loin. Et puis la limite incorrigible reste l’apport offensif des latéraux, qui pourrait s’avérer insuffisant : Sagna et Evra réalisent encore deux grosses saisons défensivement, et ils méritent vraiment leur place, mais ils n’ont pas de projection et c’est handicapant d’aligner deux latéraux si conservateurs  en même temps, un peu comme City cette saison en C1. Pouvoir compter sur les assauts offensifs d’un Kurzawa, ce serait intéressant. Enfin, il y a de nombreuses inconnues autour de la charnière centrale du fait des blessures et de leur temps de jeu, mais il faut rappeler que la solidité défensive des Bleus dépendra surtout du travail défensif des milieux et attaquants. Avec des joueurs aussi intéressants sur phase défensive, comme Lass, Pogba, Matuidi, Griezmann ou Kante, je ne pense pas que nos adversaires nous voient comme une proie vulnérable.

— Deuxième partie de l’entretien — 

Simeone tactique

Tu as parlé de l’influence espagnole sur le jeu italien, mais l’Italie a énormément influencé le football mondial, que ce soit par le catenaccio, Arrigo Sacchi et la vague d’entraîneur de très haut niveau qui ont succédé. Est ce que ce ne sont pas eux les pionniers du domaine ? Quand je dis que le football italien s’est le plus nourri de l’influence espagnole, c’est relatif, je veux dire que l’Italie a su recevoir certains enseignements des succès espagnols depuis 2008, alors que la France a admiré le Barça sans vraiment essayer de s’en inspirer. Et c’est dingue de parler de cette influence en Italie, parce que l’Italie aurait justement dû devenir le bastion du football direct et de la contre-attaque ! Une sorte de dernier rempart face à tous ces « Croisés » de la possession de balle, à l’image de l’Inter de 2010. D’autant plus qu’en 2008, la sélection de Donadoni n’avait perdu qu’aux tirs aux buts contre l’Espagne d’Aragones, alors qu’Ambrosini était titulaire dans cette équipe… Mais finalement, comme tout le monde, les Italiens aussi se sont mis à regarder de manière inquiète leur possession de balle comme un type qui se croit malade parce qu’il ne mange pas assez de légumes.

Dans leur analyse et leur discours footballistique, les Italiens sont des pionniers parce qu’ils ont intégré depuis des décennies deux piliers essentiels de ce jeu magnifique : d’une, ce n’est pas toujours la meilleure équipe qui gagne à la fin, et de deux, l’équipe la plus organisée s’incline très rarement. Du coup, dans les médias italiens on parle de schémas, systèmes et positionnements tactiques, alors qu’en France le discours se situe plutôt au niveau de « l’analyse » de l’envie et de la motivation des joueurs, ce qui est forcément un point de départ limité pour construire une analyse intéressante.

Quel est ton ressenti sur l’abondance de tacticien qu’il y aura l’année prochaine en Premier League. Les arrivées de Conte, Mourinho, Guardiola avec la présence de Wenger, Klopp, Ranieri, Pochettino et Benitez vont-elles donner une dimension tactique nouvelle pour un championnat qui en manque souvent ? La Premier League aura certainement plus d’intérêt parce qu’elle sera portée par le style de ces personnages, mais je ne suis pas sûr que ça donne une nouvelle dimension tactique. Evidemment, on va tous scruter le mouvement du nouveau Chelsea de Conte, la sophistication du jeu de City et les transitions de Liverpool, mais la nature de ce championnat est faite de telle manière que c’est compliqué de changer. D’une part, ce style de football très rythmé, trop rythmé même, un peu foufou, est largement implanté et représente d’ailleurs une source du « succès télévisuel » de la ligue. Pour faire une comparaison casse-gueule, c’est un peu comme sur FIFA, si t’essayes de mettre en place un jeu de possession très élaboré, même avec toute la volonté du monde, t’as l’impression de jouer contre-nature. D’autre part, tous les entraîneurs qui viennent en Angleterre se mettent à vivre le football différemment. Ils le disent tous, de Mourinho à Mancini en passant par Pellegrini : la pression du résultat n’est pas la même qu’en Espagne ou en Italie parce que les clubs sont financièrement bien plus confortables qu’en Liga ou en Serie A. Arsenal peut se permettre de ne jamais gagner de titre, Liverpool peut se permettre de finir septième et de ne pas jouer la Ligue des Champions, et ce n’est pas un drame. En Italie, l’Inter et le Milan dépendent des sous de la Ligue des Champions, en Espagne le Real et le Barça sont en crise s’ils finissent deuxièmes, en Allemagne le Bayern est interdit de ne pas remporter la Bundesliga. En Angleterre ils ne travaillent pas avec la même pression, et cela semble donc d’autant plus difficile de mener son groupe vers des succès exceptionnels, on l’a bien vu avec Mourinho à Chelsea cette année. D’ailleurs on le voit sur les résultats européens des clubs Anglais, on croirait qu’ils n’ont plus les mêmes standards que leurs voisins. Cela dit, avec des spécimens aussi ambitieux que Pep, Mou et Conte, c’est le meilleur moment pour changer.

Quels sont pour toi aujourd’hui les tacticiens hors pair dans le monde du foot ? Sur les cinq dernières années, je dis Diego Simeone parce que c’est une réussite unique. Quand il arrive à Madrid en décembre 2011, à la veille de Noël, l’Atlético entraîné par Manzano est aussi loin de devenir un champion d’Europe que l’OM de Míchel en décembre dernier, pour situer… Aguero, De Gea et Forlán avaient été vendus, Miranda avait failli sauter de l’effectif par manque de place pour les extracommunautaires, Koke n’existait pas, sauf pour ceux qui regardaient les U20 Espagnols. Et Falcao se faisait siffler par le Calderón. Juanfran avait arraché un nul à la dernière minute au stade de la Route de Lorient en Ligue Europa, pour te dire. Tous ces joueurs, et il doit y en avoir des dizaines, le Cholo les a tous fabriqués avec ses mains. Il a tous les mérites : un formateur qui fait progresser ses joueurs, un motivateur que les joueurs adorent, un recruteur qui fait peu d’erreurs, un tacticien qui remporte toutes ses confrontations directes, et enfin un visionnaire parce qu’il a une réelle vision cohérente du jeu. Mais il n’y a pas que lui, il faut aussi reconnaître qu’il a su bien s’entourer, avec le Mono Burgos, le Profe Ortega, et les autres. Et puis le jeu qu’ils produisent est extraordinaire. Ça respire le cerveau autant que les couilles, à la fois la boxe et les échecs.

Mais c’est loin d’être le seul. Pour tout ce qu’il inspire, je dois aussi citer Bielsa. Ca dépasse même le football. Une telle noblesse, une telle culture du travail, cette obsession de la justice, une telle constance dans la réflexion, et puis une telle élégance dans son expression. Bielsa, il est unique dans ce football de 2016. Il nous rend tous meilleurs. Et je dois aussi mentionner l’immense José Mourinho, même si c’est très différent. J’ai énormément de mal à mettre des mots sur ce qu’il est, ce qu’il représente, ce qu’il a accompli. Je ne pense pas avoir les informations et la capacité d’analyse pour analyser avec certitude sa carrière jusque-là. Je n’arrive pas encore à cerner, j’ai trop peur de me tromper, il peut encore nous surprendre. Il est presque trop grand. Ce Porto sur le toit du monde, l’épopée de l’Inter, ses années de combat face au Barça de Pep… Je trouve qu’on est injustes avec son bilan au Real Madrid. Je parlais tout à l’heure de l’importance de la reconnaissance du travail et ce peu importe le résultat final. Si tu regardes le dénouement de ses deux demi-finales de C1 en 2011 et 2012, entre l’expulsion de Pepe contre le Barça et les tirs aux buts manqués par Cristiano, Kaka et Ramos contre le Bayern, ça te fait réfléchir. Il n’est pas passé loin de remporter deux C1 de plus. Et le sens du travail d’Ancelotti nous l’a confirmé par la suite.

« Zidane ressemble au Leonardo 2011 avec l’Inter »

Dans tous les entraîneurs que tu me cites, il n’y a pas un seul coach français. Est ce que la formation des entraîneurs n’est pas bonne en France ? La France peut être fière des Wenger, Deschamps, Garcia, Puel, Denoueix, non ? Ce que fait Galtier à Saint-Etienne, c’est stable, cohérent et construit sur la durée, aussi. Je ne peux pas me prononcer sur la qualité des formations des entraîneurs en France, je ne les ai pas suivies. Et puis surtout, je ne pense pas que ce soit vraiment les structures qui fassent la différence à ce niveau-là, il me paraît clair que ce sont plutôt les individus. Là on parle de Simeone, Mourinho, Guardiola, ce sont des phénomènes uniques dont les succès dépassent largement la formation ou le passeport. Si Mourinho était Français, le niveau du football français ne serait pas plus élevé pour autant. La preuve, l’immense Helenio Herrera avait suivi une formation française. Il me semble que le succès des entraîneurs n’est pas vraiment une conséquence directe de leur formation. Si tu regardes « l’école » argentine, ils ont presque tous des mentors différents et des méthodes différentes. Chaque grand entraîneur suit une trajectoire unique, une sorte de parcours initiatique. C’est aussi vrai en Espagne, où les chemins empruntés par Guardiola, Emery ou Benitez n’ont rien à voir. En revanche, leur point commun, c’est cette obsession perfectionniste, cet esprit de compétition insurmontable qui les fait voyager à la recherche de leur jeu. Guardiola est parti au Mexique, Wenger au Japon, Emery en Russie, Simeone a connu la lutte pour le maintien en Argentine et en Italie avec Catane. Ce sont des hommes marqués par de fortes expériences dans des contextes difficiles, et je suis convaincu que ça les aide au quotidien. Leur métier, ce n’est pas de dessiner un schéma sur un tableau noir en se basant sur les théories de leur formation.

Wenger Japon

On n’a pas parlé de Zidane, comment ressens-tu son style ? Cela fait à peine quatre mois qu’il a commencé, c’est bien trop tôt. Mais avec son aura, on a toujours envie de croire à l’impossible, c’est presque un réflexe. C’est pour ça que Florentino Pérez a pris le risque de confier le destin de ses galactiques dans les mains d’un entraîneur si peu expérimenté, alors que l’Espagne ne manque pas d’expérience en la matière (Valverde, Emery, Marcelino, etc.) Pour exactement les mêmes raisons, beaucoup de monde était convaincu que l’Argentine allait faire quelque chose en 2010 grâce à l’influence de Maradona. Ce sont des mythes, dès qu’ils ouvrent la bouche on imagine que le vestiaire avale leurs paroles. Et c’est un réflexe normal. Mais Guardiola a mis des années pour se former, Simeone a tout connu en Argentine puis à Catane, Luis Enrique a dû faire ses preuves, même Ancelotti a mis du temps avant de se sentir prêt pour une grosse écurie. La différence, c’est que le passé de Zidane ne lui donne pas le luxe de construire son futur : si Zidane entraîne, il faut que ce soit le Real. Mais il arrive dans une maison aux fondations instables. A part Ancelotti durant quelques mois, personne n’a réussi à utiliser ce milieu Kroos-Modric de manière convaincante. Ce qu’on peut observer, c’est que le choix d’installer Casemiro démontre un certain pragmatisme tactique et du caractère : Zizou ne veut pas plaire, il veut gagner. Et c’est ce qui est fascinant avec ce défi d’entraîneur de Zidane : on dirait qu’après avoir touché l’olympe en tant que joueur, il meurt d’envie de se remettre en danger, de prendre des risques, de brûler pour mieux avancer. Et ça peut se comprendre. Quand tu t’appelles Zinédine Zidane et que tu viens de finir ta carrière, tu dois te dire : « putain mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire maintenant ? » C’est un défi magnifique et c’est tout à son honneur de remettre son nom en jeu. Pour le moment, je trouve que sa demi-saison ressemble beaucoup à celle de Leonardo à l’Inter en 2011, quand il avait lui aussi repris l’équipe de Benitez. Il a le soutien du vestiaire, les individualités brillent à nouveau, mais l’urgence du résultat empêche de poser des fondations pour l’avenir. Les deux équipes sont fondamentalement déséquilibrées mais menées par le même esprit de revanche. La remontée contre Wolfsburg fait penser à celle de l’Inter contre le Bayern. On va voir ce qui va arriver à son Real cette semaine, mais après une remontée extraordinaire en championnat, l’Inter de Leo avait tout perdu en une semaine, en chutant contre Schalke en quart de C1 puis contre le Milan en championnat. L’essentiel, c’est qu’il survive à cette fin de saison et qu’il ait carte blanche pour construire son style la saison prochaine

« Ce qu’a fait Sven Goran Eriksson à la Lazio c’est merveilleux. Beaucoup s’inspirent de lui. »

J‘en reviens à Laurent Blanc, il a une nouvelle fois échoué en quart de finale. Au bout de trois ans, le club n’a pas progressé. Je me souviens que tu avais écris un article sur Gallardo en expliquant que c’était le choix idéal pour le PSG, est ce que tu es toujours de cet avis ? Il ne faut pas oublier que la première saison de Laurent Blanc a fait évoluer le PSG de manière intéressante, avec la mise en place de ce 4-3-3, le fonctionnement du triangle Verratti-Motta-Matuidi, les automatismes entre Ibra et Matuidi, et cette volonté de créer une identité à partir du ballon, au moins jusqu’au quart contre Chelsea. Mais l’évolution s’est arrêtée à ce moment-là, qui sait s’il saura ou s’il aura le temps de lui redonner du souffle. Gallardo, j’avais suggéré et défendu sa candidature pour quatre motifs : l’accord avec identité du projet, sa passion, sa vision du jeu et enfin son intelligence. D’une, c’est un ancien joueur de Ligue 1 et du PSG, ce qui facilite la création d’une identité autour de ce projet qui en a tant besoin. De deux, pour l’avoir vu travailler de près à Buenos Aires en 2014/15, c’est un travailleur passionné dont l’obsession rappelle celle des plus grands : Simeone, Guardiola, Mourinho, Bielsa… Il aime le jeu et sait transmettre son ambition, et ça me paraît essentiel pour que le PSG parvienne à se surpasser lors des grandes soirées européennes. De trois, il vient de connaître deux expériences à forte pression au Nacional et à River, il a su développer du jeu et insister avec une identité précise dans des conditions compliquées, il a fait face à des crises et il est prêt pour l’Europe. De quatre, enfin, c’est un homme intelligent. Mais ça n’est pas le seul. Jorge Sampaoli, José Mourinho ou même Leonardo, ça fait rêver. Tout dépend du prochain projet sportif parisien, si le club souhaite un projet d’un an, trois ans, cinq ans… Officiellement, le club ne cherche pas de nouvel entraîneur.

Dernière question, entre le 4-4-2 de Sacchi, et le 4-3-3 (3-4-3 surtout) de Cruijff, tu votes pour qui ? Aucun des deux. S’il faut choisir un 4-4-2 de l’Italie des années 90, je dirais celui de la Lazio de Sven-Goran Eriksson. Parce que j’étais trop jeune pour Sacchi, d’une part, par esprit de contradiction, clairement aussi, parce qu’Eriksson est Suédois (je suis franco-suédois) et parce qu’un milieu qui peut compter sur Nedved, Verón, Simeone, Stankovic, Sergio Conceição, Almeyda et la fantaisie de Mancini, c’est exceptionnel. Sans parler de Nesta, Mihajlovic, Salas… On en parle peu, mais un grand nombre de joueurs d’Eriksson sont devenus de brillants entraîneurs et ils parlent toujours de ce qu’ils ont appris de lui. C’est un peu un gourou de « l’autre modèle », de la non nécessité de la possession de balle.

Propos recueillis par Justin Teste (@TesteJustin)

Les deux parties de l’entretien à lire sur le site Papinade :

Partie 1 et Partie 2

 

 

Dossier – C’était le prince Diego Milito

A l’heure où El Príncipe vit ses derniers moments de footballeur, retour sur la carrière d’un footballeur devenu prince du Racing de Avellaneda, héros de Saragosse et de Gênes, roi de l’Inter, de la cité milanaise et du monde en 2010, et enfin légende auprès des siens, à nouveau au Racing. Un buteur qui a marqué les esprits et touché les coeurs partout où il est passé.

Un recueil et des hommages.

Il était une fois un Prince

Il était une fois un prince...

Entretien – « Au-delà du jeu », Rivista Undici

Diego Milito - intervista

Le jour où Milito a vengé le Genoa

milito genoa

FT y était – Le sacre du Racing à Avellaneda

maillot Milito Inter Racing

Le rêve interdit du Racing de Diego Milito

Diego Milito

FT y était – On a dit adieu à Javier Zanetti (et Diego Milito)

Inter Ultras

Bonus réflexion : Les buts sont-ils vraiment des cadeaux ?

Milito Racing Prince

 

Hatem Ben Arfa, à contre-pied

A coup d’exploits aussi esthétiques qu’efficaces dans cette escouade niçoise sérieuse et joueuse, Hatem Ben Arfa a rallumé la flamme, fait vibrer la France et séduit son sélectionneur national. L’ancien espoir déchu semble enfin prêt à reprendre le trône auquel il était promis : celui du royaume du dribble. Retour chaloupé sur la renaissance d’un artiste…

On le pensait perdu pour le foot. Balloté entre moments d’extase et instants d’errance, Hatem Ben Arfa semblait s’être égaré sur le long et tortueux chemin qui mène au succès. Pourtant, c’est avec beaucoup d’avance que l’enfant de Clamart avait entamé l’ascension de l’impitoyable Mont Football. Repéré à 12 ans, starifié à 15 puis champion de France à 18, le jeune Hatem titille les sommets plus vite que le plus tacheté des maillots à pois. Mais dans sa folle ascension, le grimpeur prodige ne voit pas arriver l’inévitable descente. Raconter Ben Arfa, c’est donc narrer l’histoire de ce cycliste qui gagne, chute puis remonte en selle à la recherche d’un nouveau sommet à gravir. C’est retracer une quête que Sisyphe lui-même n’aurait pas reniée, faite d’une effrayante succession de fulgurances et d’échecs. Celle d’un grand cru qui semble, à 28 ans, arriver enfin à maturation…

Vitesse et décadence

Il suffit de le voir jouer pour comprendre. Parce qu’il transpire le football à grosses gouttes, Hatem Ben Arfa offre sur le terrain une fidèle représentation de sa carrière. Une course linéaire, le buste droit et le regard fuyant, tout à coup interrompue par un dribble, un crochet ou une frappe, comme pour couper court à une partition jusqu’ici jouée sans fausse note. Son but lunaire, inscrit un soir de 2012 lors d’un Blackburn-Newcastle en FA Cup, se veut d’ailleurs l’allégorie de ses 11 ans de professionnalisme : au milieu de trois adversaires, Hatem se lance dans une chevauchée dont lui seul a le secret pour distancer les cerbères collés à ses crampons. Maintenant que son audace et sa vista lui ont permis de s’extirper du marquage, on l’imagine volontiers délivrer un caviar au second poteau, histoire de faire fructifier son exploit individuel. Au lieu de ça, il baisse la tête et retrouve sa ténébreuse envie de dribbler, encore une fois, un ultime adversaire. En fixant de nouveau ses yeux sur le ballon, Ben Arfa s’éloigne des lumières des stades anglais pour retrouver l’obscurité de la rue, celle-là même qui l’a endurci en même temps qu’elle a façonné son jeu. D’un crochet, suivi immédiatement d’une frappe sèche, HBA parviendra finalement à retrouver une once de clarté, quelque part sous la barre du gardien des Rovers. Comme un symbole, il ne peut compter que sur son pied gauche pour apporter de la couleur à une carrière faite à la fois de trous noirs et de pages blanches…

Ben Arfa France

Accélération, frein, puis double accélération. Chez Hatem Ben Arfa, ces pédales semblent plus proches encore que dans une Fiat Panda d’occasion. Surclassé dans la promo 1986 de l’INF Clairefontaine, il devient à 13 ans la vedette du documentaire « A la Clairefontaine », un reportage sur les futures pépites du foot français diffusé en 2002. On y décèle ses qualités techniques hors-normes, mais aussi son caractère démoniaque, comme lors d’une altercation avec Abou Diaby, passée depuis à la postérité. Deux caractéristiques qui suivront le prodige tout au long de sa carrière, se succédant comme le jour et la nuit. Certains plaideront une enfance difficile, quand d’autres verront en HBA le symbole de cette jeunesse française qui s’éloigne de ses valeurs ancestrales. On évoquera même un dédoublement de la personnalité, preuve que le cas Ben Arfa interroge suffisamment pour passer des pelouses aux unités psychiatriques. Toujours est-il que, partout où il a posé ses valises, Hatem le baroudeur a sans cesse trouver le moyen de freiner une ascension qu’on annonçait pourtant fulgurante. Ben Arfa, c’est le joueur capable de gagner quatre titres de champion consécutifs avant de quitter Lyon dans le fracas d’un tribunal. Capable de faire se lever le Stade Vélodrome comme de repartir s’asseoir, expulsé 20 secondes après être entré en jeu face aux Portugais du Benfica. Capable aussi de faire s’extasier Alan Pardew, son coach de l’époque (« Ben Arfa est un joueur fantastique, talentueux comme aucun autre ») un an après une fracture tibia-péroné, avant de se disperser dans une polémique autour d’Abd-Al-Malik et du soufisme. Capable, enfin, de rompre son contrat avec Hull mais de se retrouver au chômage suite à une décision contestable de la FIFA, l’interdisant de rejoindre l’OGC Nice avant juin dernier. Comme une dernière occasion manquée de retrouver le haut niveau et d’offrir à son sombre destin un coin de ciel bleu.

Bleu, comme l’Equipe de France à laquelle il a toujours déclaré publiquement sa flamme. Un amour loin d’être réciproque, puisque le Franco-Tunisien ne compte que 13 sélections à l’heure où cet article s’écrit. Un chiffre ridicule pour un joueur de ce calibre. Champion d’Europe U17 en 2004 aux côtés de Benzema, Nasri, Menez et toute la génération dorée de 1987, buteur pour sa première avec les A (en 2007, aux Îles Féroé), Ben Arfa ne dispute ni l’Euro 2008 ni le Mondial sud-africain, malgré sa présence systématique dans la liste élargie de Raymond Domenech. Et lorsque Laurent Blanc décide enfin de l’embarquer dans ses valises pour l’Euro 2012, Hatem se distingue en décrochant son téléphone dans le vestiaire au soir de l’élimination des Bleus. Entre chaque épisode, la même rengaine : Ben Arfa est et restera un espoir, doublé d’un sale gamin. Mais alors, pourquoi l’aime-t-on autant ?

Hatem à mourir

Peut-être parce qu’il est « le dernier footballeur » comme le titrait le magazine Les Inrocks. Comprendre, parce qu’il est un joueur différent, unique et singulier. Son histoire en fait le martyr du football français, un talent brut gâché par la médiatisation précoce et des blessures récurrentes, loin des success story hollywoodiennes. Peut-être aussi par qu’il est un dribbleur, un profil rare qui fait lever les foules et vendre des maillots. De ceux qui manquent, aussi, à l’heure où le football s’aseptise sur les pelouses comme en tribunes, et où les statistiques ont remplacé les ressentis.

Il n’existe pas, en France, un terrain de foot en béton qui n’ait pas connu son Ben Arfa à lui. Un enfant doué qui entretient une relation fusionnelle avec ce ballon, cette sphère de cuir qui semble ne jamais vouloir quitter son pied. Autant vouloir déloger Patrick Balkany de Levallois-Perret que de tenter de la lui voler. En bas de son bâtiment comme sur un terrain, Hatem a fait du ballon sa chose, il l’emmène, l’envoûte presque pour qu’il suive une trajectoire impossible à anticiper, comme irréelle pour nos jambes et nos yeux trop humains. Plutôt que d’essayer de le comprendre et de le suivre, l’ancien lyonnais nous a offert la chance de l’observer, de le ressentir. Parce que sa force ne se mesure ni dans le taux de passes réussies, ni dans le nombre de kilomètres parcourus, il a su nous inspirer de l’amour grâce à une méthode non-quantifiable : en faisant le spectacle.

Ben Arfa Newcastle

Et il n’existe pas non plus de grand spectacle sans un minimum de mémoire. Cela tombe bien puisque, si le joueur divise, force est de constater que nous possédons tous un souvenir d’Hatem Ben Arfa. Qu’il s’agisse d’un coup-franc lointain et libérateur à Twente en Ligue Europa, d’un raid solitaire face à Bolton ou d’un festival de dribbles au Stade de l’Aube, le soliste laisse une trace indélébile dans nos yeux d’amateurs de ballon. Grâce à ce genre de gestes à la fois esthétiques et décisifs, il conquiert nos pupilles, s’inscrivant pour l’éternité dans le patrimoine visuel de la France du football. Ne fut-il pas, d’ailleurs, le premier joueur français à avoir supporté l’étiquette de YouTube Player ?

Le troisième fils Puel ?

Cette saison, le célèbre site de partage de vidéos retrouve un public qu’il croyait à jamais disparu. Celui qui, non content de regarder la Ligue 1 à la télévision, visionne à l’infini les prouesses de Ben Arfa sous le maillot niçois. Il faut dire que l’homme est d’une rare télégénie, tant par sa gestuelle que par la fréquence de ses buts. Sept, déjà, auxquels on peut ajouter deux passes décisives et une flopée de dribbles dévastateurs. Oui, Hatem est de retour sur nos écrans, petits comme grands. Mais s’il est désormais aussi agréable à voir sur un terrain qu’en vidéo, c’est aussi grâce à son nouveau mentor…

Lassé par le conflit qui opposait Nice à la FIFA, Claude Puel aurait très bien pu lâcher l’ancien marseillais. Il faut dire que l’ancien arracheur de chevilles est un homme têtu, empli de convictions. Celles-là même qui l’ont poussé à écarter certains cadres de son effectif (Digard, Esseyric, Bauthéac et même son propre fils, Grégoire…) pour mieux installer ses jeunes pousses. Mais parmi ses convictions figurait l’avènement de Ben Arfa comme un véritable leader offensif. Au milieu des Mendy, Koziello, Pléa et consorts, Hatem et ses 28 printemps régalent sur la Côte d’Azur. Tantôt meneur de jeu, tantôt deuxième attaquant autour de l’altruiste Valère Germain, l’ancien soliste de couloir touche désormais plus de 35% de ses ballons dans la zone axiale du terrain. Rien d’étonnant à le voir ainsi troquer son habituel numéro 10 pour un 9 chargé en symbolique : à l’image de son match à Rennes, où il fut impliqué sur trois des quatre buts du Gym, HBA a mis son sens du geste au service de l’efficacité.

« Mon père ne m’a jamais dit qu’il m’aimait » déclarait-il en 2012. Trois ans plus tard, on devine la relation tutélaire, presque paternelle qui unit Ben Arfa à Claude Puel. L’entraîneur des Aiglons a toujours véhiculé l’image d’un patient bâtisseur, de Monaco à Lyon en passant par le LOSC qu’il a largement contribué à remettre sur pieds. Longtemps, on a résumé sa mission au nombre de jeunes à qui il avait offert une première foulée chez les pros. Pourtant, à l’image de Marcelino qui a enfin su exploiter l’immense potentiel de Giovani Dos Santos à Villareal, ou bien à la manière de Wenger qui, à force d’abnégation, a permis à Théo Walcott de redevenir un footballeur crédible, Puel s’est lancé dans la renaissance d’un phénix dont les cendres paraissaient consumées. Comme ses confrères suscités, le coach azuréen a semble-t-il réussi son pari. Après 10 journées, l’OGC Nice est la meilleure attaque de France et la deuxième d’Europe, la Ligue 1 se persuade que l’on peut progresser par le jeu, Deschamps se laisse convaincre et, surtout, Hatem Ben Arfa trône au sommet du classement des buteurs français, s’offrant un ultime contre-pied sur l’Histoire et la symbolique : célébrer la Toussaint, fête des morts dans le calendrier chrétien, par une improbable résurrection.

Ghislain

Suivre l’auteur sur Twitter: @GhislainCorrea

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