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Fabio Fognini, le joueur révolté

A l’occasion de la rencontre Italie-France de Coupe Davis sur la terre battue de Gênes, Faute de Pied dresse un portrait insolite du vrai mousquetaire de ce derby transalpin : Monsieur Fabio Fognini.

Roland Garros 2017. Que retenir de la dernière édition des internationaux de France ? La Décima de Rafa bien sûr, un ouragan Letton nommé Ostapenko, le retour d’Agassi… Voilà pour l’Histoire avec un grand H. Et la petite histoire survenue lors du premier tour le lundi 29 mai sur le court numéro 16, alors ? Faute de Pied y était…

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La scène

Second jour du premier tour. Sur le court numéro 14, Feliciano Lopez, ses revers coupés et sa tenue Ellesse infligent une leçon à Björn Fratangelo, ex-espoir US aux parents Borgophiles. Rien à signaler à part la classe de gaucher de Feliciano et ses services. Mais certains spectateurs ne sont que moyennement intéressés par cette opposition entre un faux Espagnol et le Björn du New Jersey. Assis tout en haut de la – petite – tribune du 14, ils se retournent fréquemment. De là, ils disposent d’une vue imprenable sur le terrain voisin : le fameux court numéro 16.

C’est la beauté des premiers tours de Roland. Une bonne place en haut des gradins d’un petit court vous permet de suivre deux voire trois matchs en même temps, et ce en toute légalité : acheter un billet vous donne accès à tous les petits terrains du tournoi. Une forme d’orgie tennistique, ou le fantasme d’un tennis sans temps mort… Pour le moment, le 16 est encore occupé par la russe Anastasia Pavlyuchenkova et la roumaine Patricia Maria Tig. Une rencontre d’un ennui profond, comme seul le tennis féminin moderne sait en produire. Mais la pauvre Patricia ne tarde pas à abandonner et un frisson parcourt les tribunes car LE match va bientôt commencer… Mettons fin au suspense, nos deux gladiateurs du jour se prénomment Fabio et Frances. Vous les avez reconnus : « il pazzo » Fognini face au Next Gen Tiafoe.

Les personnages

Frances Tiafoe a 19 ans, un prénom qui sied bien au French Open, un physique athlétique, et frappe (très) fort des deux côtés. Pas mal, même si les premiers échanges révèlent rapidement la supériorité du génie de l’Italien sur la puissance de l’Américain. La logique sera respectée, et les passionnés se souviennent peut-être aussi que Fognini s’inclinera quelques jours plus tard face au futur finaliste Wawrinka, sans oublier de donner une leçon de tennis au Suisse le temps d’un set (à un point près). Comme dans le théâtre grec, la chute de notre histoire est donc connue d’avance car les oracles nous ont lu le destin : Fabio va se qualifier. La vraie question est : comment ? La vivacité de son coup de poignet ne fera-t-il qu’une bouchée du jeune Américain ? Ou le double maléfique de Fognini sortira-t-il de terre (battue) pour prendre le contrôle de son esprit ?

L’arbitre est le premier à prendre ses marques sur le court. Sa concentration passerait presque pour de la tension. Rien de bien surprenant, arbitrer Fabio n’est pas de tout repos, entre réclamations et jets de raquettes. Quelques minutes plus tard, l’Italien pénètre dans l’arène. Il ne marche pas, il parade. Ses premiers pas sont d’une lenteur inouïe. Tel il capo dei capi, il avance en toute majesté en jugeant l’arène qu’il lui est demandé de conquérir. Et n’a pas l’air très impressionné par le choix des organisateurs de le faire jouer sur ce court numéro 16. On peut le comprendre, une semaine plus tôt il terrassait le numéro un mondial sous les « Viva » du Foro Italico romain. En guise de reconnaissance, les cousins français l’accueillent sur un court annexe anonyme. Très rapidement et avant même d’avoir posé son sac sur sa chaise, Fognini entame d’ailleurs une conversation avec l’arbitre. Si son contenu échappe à votre serviteur, notre héros n’a pas l’air de bonne humeur.

Quelques longues minutes plus tard, Tiafoe fait irruption sur le court. Souriant, il a l’air aussi cool que son T-shirt dégradé est flashy. La différence avec l’attitude de son adversaire, vieux pirate au front frappé d’une tête de mort, est frappante. Les présentations sont faites, le match peut débuter.

Piraterie psychologique

Fabio ne tarde pas à souhaiter une double bienvenue à Frances. Bienvenue chez les grands, d’une part, et puis bienvenue sur terre battue ! La rencontre vient à peine de débuter que Fognini mène déjà deux sets à rien : l’hospitalité ligure fait mal. On se dit que la Next Gen attendra, que la prise de pouvoir n’est pas pour demain. Fabio donne parfois l’impression de jouer en marchant. En réalité, il n’a guère besoin de courir : il est déjà placé au bon endroit avant même que son adversaire ait frappé la balle. Rapide, tranchant, rusé, le pirate s’amuse de sa victime. Ainsi que de l’arbitre et des ramasseurs de balle. Dès le premier jeu de la rencontre, il prévient le premier de « non fare il fenomeno… » (ne fais pas le phénomène, ndlr.). Lorsque celui-ci ose descendre de sa chaise pour vérifier une empreinte de balle sur sa moitié de terrain, il lui demande le plus naturellement du monde « ma che cazzo stai facendo qui??!! » (mais qu’est-ce que tu fous là ?, nldr) Quant aux ramasseurs de balle, ils semblent terrifiés. Fabio a besoin de quatre à six balles pour servir, et mieux vaut qu’elles arrivent rapidement. Lorsqu’une balle ne lui paraît pas digne de sa Babolat, il la laisse rouler derrière lui sans même la toucher. Affolé, le ramasseur doit lui envoyer une autre balle, prier pour que ce soit la bonne – il les a toutes épuisées – puis courir récupérer la vilaine. Mentionnons aussi la serviette qui devrait se trouver instantanément entre ses mains. Ces manières font contraste avec la décontraction de Tiafoe. Mais le tennis n’est pas un concours de camaraderie, et Fognini dévore le sympathique adolescent.

Tout semble si facile que les spectateurs du 14 seraient presque tentés d’accorder la priorité à Feliciano Lopez. Fabio sent certainement notre déception et s’emploie à mettre un peu de piquant à la rencontre dès le début du 3e set. De manière tout à fait inexplicable, il entre soudainement dans un blackout total. Double-fautes, mauvais choix tactiques, fautes directes, fautes de pied latérales… La transformation est aussi brutale que surprenante. Le mauvais jumeau de Fognini aurait-il encore frappé ? En bon tifoso de la Pazza Inter, il sabote le troisième puis le quatrième set au lieu de conclure avec facilité. La folie destructrice intérieure nerazzurra, ou comment préférer Pistone à Roberto Carlos.

Tiafoe est le premier surpris. Sans avoir rien changé à son tennis, celui qui était prêt à plier bagages revient à deux sets partout. Et commence même à y croire, comme le public. L’Américain célèbre la prise du quatrième set en vociférant un puissant « Come on ! ». Mal le lui en prit : son cri sort Fabio de sa torpeur.  Le regard noir, il s’arrête net et félicite Frances : « bravo, sei un campione! » (bravo, t’es un champion toi !, ndlr).

Grâce à la magie du tennis, cette rencontre qui n’aurait jamais du dépasser l’heure de jeu entre maintenant dans son cinquième set décisif. Alors que Féliciano a dévoré Björn depuis bien longtemps, les dernières rangées des gradins du 14 sont encore occupées par une cinquantaine de spectateurs tournés vers le 16. Et cela ne plait pas à la sécurité du tournoi, qui ne trouve rien de mieux que demander au public du 14 d’abandonner le terrain et de rentrer à la maison.

Cœur de pirate

Étonné et indigné, le public répond en cœur que le billet donne le droit de regarder tous les matchs, que sa présence ici ne pose aucun problème de sécurité, que la rencontre du 14 s’est achevée il y a plus d’une heure, qu’il ne dérange personne et qu’il serait bien cruel de le priver du dénouement de ce match dont le cinquième set vient de débuter. Rien à faire, « c’est le règlement ». Devant l’absurdité de la situation, les spectateurs ne lâchent rien. Si bien que le petit chef de la sécurité finit par demander à ses petits pitbulls de les déloger par la force. Magnifique publicité de l’hospitalité à la française, les spectateurs étrangers repartiront de Paris avec un joli souvenir. La scène commence à faire un peu de bruit lorsque le public du 14 reçoit le soutien d’un allié inattendu : Fabio Fognini.

L’Italien s’arrête en plein milieu d’un jeu, avance vers la sécurité et leur lance – dans la langue de Molière – « mais laisse-les tranquilles, ils ne dérangent personne, arrête ! » et demande même à l’arbitre de faire quelque chose ! Incroyable, le match est momentanément interrompu. Au lieu de se concentrer sur le cinquième set décisif de ce premier tour de Grand Chelem, Fabio suivait donc avec attention ce qu’il se passait dans les tribunes du terrain voisin. Son intervention prend la sécurité par surprise. Et en général, les petits chefs savent reconnaître l’autorité : ils s’inclinent et laissent les chanceux profiter de la fin du match. Victoire ! Il va sans dire que l’incident enflamme les tribunes, qui se mettent à chanter à la gloire de l’Italien : « merci Fabio, grazie mille, sei un grande, forza!! ».

Notre pirate cachait donc un authentique Robin des Bois jouant pour le peuple et la justice. Son tennis en sort métamorphosé et se remet à lâcher tous ses coups. Intouchable, Fabio des Bois remporte tous les jeux restants de la cinquième manche. Pour le plus grand bonheur des spectateurs du 14, reconnaissants envers leur sauveur. Le pauvre Frances n’y comprend rien.

Tennis et morale

Cette petite histoire offre deux grands enseignements. Au niveau du tennis, elle rappelle que la beauté de ce sport ne tient peut-être pas à ses records, qu’ils soient Nadalesques ou Samprasiens, mais à son humanité. Une humanité qui devrait être naturelle, conséquence directe de la proximité physique entre les deux joueurs, entre les joueurs et l’arbitre, entre les joueurs et le public. Malheureusement, l’imprévu et les débordements sont devenus aussi rares qu’un service-volée. Merci Fabio pour cette leçon de spontanéité. Et tant pis pour les donneurs de leçon qui lui reprochent son mauvais caractère : nous préférons célébrer son naturel, fidèle au caractère du jeu.

Au-delà du tennis, peut-être avons nous tous quelque chose à retenir du comportement de l’Italien. Fognini aurait pu – et son coach lui a peut-être fait remarquer qu’il aurait dû – « rester dans son match », penser à son jeu et se concentrer sur ce cinquième set décisif. Mais c’est plus fort que lui : Fabio n’a pas supporté le traitement infligé aux spectateurs du 14 et est intervenu comme si c’était normal. Témoins d’une petite injustice quotidienne, combien d’entre nous préfèrent « rester dans notre match » et nous « occuper de nos affaires » pour « réserver notre énergie » à nos propres problèmes ? Ce lundi 29 mai, le tennis aussi nous a appris quelque chose de la morale. Grâce à Monsieur Fognini, le joueur révolté. Bravo Fabio.

Par Alexandre

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