Les Leçons Tactiques de France-Uruguay

L’adaptation tactique, devant, derrière et au milieu. Portés par la passe décisive et le but de Griezmann au cœur du jeu et de l’équilibre (2-0), les Bleus de Deschamps ont su s’adapter pour maîtriser ce qui aurait pu être un combat tactique légendaire. Orphelins de Cavani, les hommes de Tabárez avaient choisi de prendre l’initiative et d’aller chercher les Bleus. Ils les ont trouvés.

« Je parcours le monde, les mains tendues, et dans les stades je plaide : une belle action, pour l’amour de Dieu ! Et quand le bon football apparaît, je dis merci pour le miracle et je me fiche bien de savoir quelle équipe ou quel pays l’a produit. » Si l’auteur uruguayen Eduardo Galeano avait pu se rendre sur les bords de la Volga à Nizhny Novgorod hier après-midi, il aurait certainement apprécié le petit pont de Griezmann, du bout du pied, évanouissant la vigilance de Laxalt. Ses yeux auraient cligné devant l’électricité des démarrages de Mbappé. Au milieu de la superbe architecture bleu et blanc, Galeano se serait certainement levé pour applaudir la protection de balle de Pogba, le poids-lourd qui remonte le ballon comme un 10. À contrecœur, il aurait été ému par la rage du coup de tête de patron de Varane et pleuré les larmes de Giménez. Enfin, l’auteur de Football, ombre et lumière aurait probablement été ébloui par le soleil de cette Coupe du monde : la « physique kantique » de N’Golo.

Nuances. Si la France a été bousculée en première période, son bloc ne s’est jamais découvert. Et s’ils ont marqué sur un coup de pied arrêté et une erreur du gardien, leurs seuls tirs cadrés, les Bleus se sont aussi permis de lâcher plusieurs petits ponts à l’Uruguay en quarts de finale de Mondial. Le spectacle n’est pas qu’au fond des filets. Tout est relatif, mais une chose est certaine : en fonction de l’adversaire et de ses propres forces, cette équipe de France trouve toujours les moyens de s’adapter. Pour le pire : contre un adversaire inférieur, elle ne dicte pas le jeu. Et pour le meilleur : elle sait danser sur toutes les musiques. Illisible, mais injouable ? Tabárez l’a bien résumé : «  Pendant vingt minutes, on a été au même niveau que la France. Mais on n’a pas su profiter des erreurs dans leur surface. Ils ont mené et ensuite cela s’est joué sur des détails. C’est ça, un quart de finale de Coupe du monde. La France a bien contrôlé le match, mieux joué que nous. On n’a pas trouvé de solutions. »

L’Uruguay en force

La sagesse et la béquille du Maestro Tabárez reconduisent un 4-4-2 en losange. Devant Muslera, on retrouve la charnière de l’Atlético, Cáceres à droite et le milieu Laxalt et sa discipline italienne à nouveau placés arrière gauche. Au milieu, le guerrier de poche Torreira se place en soutien des relayeurs Nández-Vecino et des bons pieds de l’élégant Bentancur. Pas de trace du pitbull Sánchez ni de l’ailier travailleur Arrascaeta : la Celeste n’est pas venue pour détruire le jeu. Pour remplacer Cavani, Tabárez choisit les mouvements de Stuani plutôt que la force de Maxi Gómez. Une confiance en ses forces qui s’explique aisément : depuis le mois de mars, l’Uruguay reste sur 7/7 victoires pour 13 buts marqués et 1 seul encaissé (la tête de Pepe). En poule, il avait même joué avec 59% de possession (vs Russie et Égypte). Mais le projet a ses limites techniques : l’Uruguay est le quart-de-finaliste avec le plus de possessions gâchées par match (mauvais contrôles et ballons subtilisés) : 29, loin derrière le leader suédois (16). Côté bleu, DD reconduit le onze argentin avec Tolisso pour Matuidi.

Beaucoup s’attendaient à passer une heure et demie – voire deux heures – à mesurer la capacité de déséquilibre de l’animation offensive française face au degré de compacité du bloc uruguayen. Que nenni. Alors que la semelle de Giménez s’invite dans le talon de Giroud dès la 2de minute et que Nández tacle autoritairement Hernandez dès sa première touche de balle, Torreira prend le temps de poser le jeu et Giménez n’hésite pas à progresser jusqu’à la ligne médiane. Le danger se projette rapidement vers la surface française. À la 4e, Varane manque une relance, et Suárez lance Laxalt : le ballon traverse la surface bleue jusqu’à Stuani. Une minute plus tard, Nández obtient une faute qui aurait pu offrir un coup franc intéressant, mais Cáceres choisit de jouer vite au sol. Suárez dévie pour Stuani qui croise trop sa frappe au ras du sol. Avec Cavani, le scénario aurait pu être différent… Comme contre l’Argentine à 1-2, c’est encore Mbappé qui endosse le costume du super-héros aussi imperturbable que réconfortant : accélération, un-contre-un, puis deux, transversale de Griezmann et frappe de Lucas. « Il ne fallait pas tomber dans leur jeu, rester calme, être positif et amener le jeu là où on voulait » , dira Griezmann.

Intensité, fautes et faux rythme

En huitièmes, l’Uruguay avait choisi de reculer pour mieux mettre à jour le manque de créativité portugaise, Cavani occupant le poste « d’avant-centre défenseur central » . Hier, Tabárez a préféré défendre en avançant. Lorsque la possession bleue progresse sur les côtés, le pressing part agressivement attaquer Hernández, Pavard, Tolisso et Pogba. Seul Kanté se retrouve libre pour avancer dans l’axe. Nourris en phases de transition, les Bleus auraient pu se lancer avec témérité dans ces espaces imprévus. D’ailleurs, lorsqu’ils essayent d’accélérer, les combinaisons sont précipitées – déviations imprécises de Griezmann – ou mal coordonnées : à la 35e, une ouverture de Pogba lance Mbappé à droite, personne n’a suivi. Au lieu de transformer la rencontre en une succession d’attaques rapides des deux côtés, les hommes de Deschamps s’adaptent. Dans l’intensité, d’une part (Hernández, Umtiti, tous les milieux). Et dans la gestion du rythme, d’autre part : les Bleus aussi savent commettre des fautes ennuyantes (Hernandez, Pogba) et prendre le temps de construire. À la mi-temps, les débats sont équilibrés : un avertissement chacun sur phase arrêtée (Varane 11e, Giménez 14e), un coup de tête «  gagnant » chacun (Varane 40e, Cáceres 44e) et 4 tirs de chaque côté. « Jusqu’au premier but, qui provient d’une de nos pertes de balle, le match était équilibré  » , rappellera Suárez. Mais les Bleus ont capitaine Hugo : autoritaire et courageux sur sa sortie à la 14e, héroïque sur la tête de Cáceres.

L’Uruguay cale, mais la France n’accélère pas

En fin de première période et surtout en seconde, le projet uruguayen perd en vigueur et oxygène, privé du volume et de la qualité d’un Cavani jusque-là immense. Là, au lieu d’aller chercher la balle de match, les Bleus se montrent encore une fois très (trop ?) prudents, comme en huitièmes. Varane et Umtiti tiennent une ligne défensive rigoureusement basse, et les coups de pied arrêtés sont joués en pensant plus au futur contre adverse qu’au deuxième but. Attentifs, les Bleus continuent leur festival de petites fautes intelligentes aux alentours de la ligne médiane. Autour de leur surface, ils se montrent aussi compacts que contre le Pérou. Au bout d’une montée d’abord chevaleresque puis altruiste de Pogba, Grizou se charge d’éliminer la sélection du parrain de sa fille. Le timing est terrible pour Tabárez, qui préparait les entrées de Rodríguez et Maxi Gómez. À la 79e, la bonne entrée de Nzonzi – précieux dans le duel aérien et la gestion du ballon – fermera définitivement le verrou.

Mais pourquoi les Bleus sont-ils si forts pour gérer ces matchs à faux rythme ? Avançons 6 explications. D’une, la richesse de leurs différentes cultures de jeu : le onze Bleu évolue en Liga (4 joueurs), Premier League (4), Bundesliga (2) et Ligue 1 (Mbappé). Pour résumer, les Bleus sont une équipe d’athlètes techniques à l’aise avec et sans ballon entraînés par les meilleurs techniciens de la planète : Simeone, Mourinho, Conte, Zidane, Emery, Allegri, Valverde, Pochettino et Ancelotti/Heynckes cette saison. Ils savent s’adapter à tous les scénarios et styles. Dernier exemple, Tolisso : « J’ai évolué à un poste un peu inhabituel pour moi, mais le coach m’avait dit ce qu’il attendait de moi : aider Lucas et N’Golo pour que les milieux ne se retrouvent pas à deux. Sinon, ça risquait d’être compliqué, ils allaient prendre des vagues. Il fallait que je resserre un minimum tout en aidant aussi Lucas sur le côté.  » De deux, la culture de l’équilibre de Deschamps. Toujours conservateur, le bloc défensif ne se découvre jamais assez pour concéder des occasions grotesques. De trois, la puissance. Les Bleus voulaient offrir un « duel physique » (Kanté) à la garra charrúa. Bilan : 34 duels aériens gagnés, 23 perdus. Hier, notre colonne vertébrale Giroud-Pogba-Varane (1m91-92) a gagné 21 duels à eux trois (7 chacun).

De quatre, la voûte Kanté-Pogba. Peu importe qui joue à ses côtés (Matuidi, Tolisso), la paire assure l’équilibre, sort sur le porteur et, surtout, ne cesse de demander le ballon. En Russie, la paire Varane-Umtiti ne fait que 90 passes par match en moyenne, contre 120 pour Pogba-Kanté : les Bleus savent garder le ballon dans le trafic. Leur importance est comparable à celle de Casemiro pour la Seleção, invaincue avec son milieu et toujours perdante en son absence (Belgique hier, Argentine en 2017). De cinq, la variété de ses armes offensives : du pivot Giroud aux débordements de Mbappé en passant par la panoplie de Griezmann et la verticalité de Pogba-Tolisso (et Matuidi), sans oublier les projections de ses latéraux. Hier, la France a compté 9 tireurs différents pour 11 tirs. Si cette diversité est problématique lorsqu’il s’agit de construire une animation offensive harmonieuse, elle devient un atout quand il s’agit de s’adapter à l’adversaire. De six, enfin, Antoine Griezmann.

Griezmann, leader à l’uruguayenne

Il est heureux de défendre en bloc bas et en pressant haut. Il est ravi de faire accélérer de longues phases de possession et de lancer à toute vitesse des contres fulgurants. Il est au départ et à l’arrivée, en haut et en bas. Caméléon, faux attaquant, vrai buteur, Griezmann est à l’image de ces Bleus. En plus d’être décisif, le 7 s’est montré aussi vital pour le jeu que pour l’équilibre : la configuration des Bleus post-Euro s’adapte progressivement à sa figure. Dans les chiffres, cela donne 82 ballons touchés et 58 passes, plus du double de ses matchs contre l’Australie et le Pérou. Dans les détails, Griezmann tire (2), crée des situations de tirs (3), oriente le jeu (4/4 longs ballons), centre (6) et, enfin, tacle (5, leader des Bleus). Lorsque les Bleus souffrent près de leur surface à la 4e, c’est bien le numéro 7 qui vient se placer devant la défense en cas de rebond. Vingt secondes plus tard, il est devant pour couvrir la ligne de passe Godín-Torreira. Maestro. Une classe à part qui aurait pu faire dire à notre spectateur poétique Galeano : « La balle rigole, radiante, dans l’air. Il la fait redescendre, l’endort, la douche de compliments, danse avec elle… Et devant un tel spectacle, ses admirateurs ne peuvent que ressentir de la tristesse pour leurs futurs petits-enfants qui ne le verront jamais de leurs propres yeux.  »

Markus

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Article publié le 07/07/2018 sur SOFOOT.com

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