Barça-PSG : Sèche tes larmes, Paname

Désillusion. Sentiment produit lorsqu’un individu se rend compte que la réalité est différente de ce qu’il avait imaginé, et ce au terme d’un processus détruisant progressivement une illusion. Ce processus, long de 95 minutes, c’est le Barça-PSG du mercredi 8 mars 2017. Ce soir-là, le peuple parisien pense assister au dénouement d’un chef-d’œuvre cinématographique entamé lors du premier opus, le 14 février au Parc des Princes, sous la direction éclairée d’Unai Emery. Jusque-là tout va bien.

Et puis la seconde partie commence.

Stupéfaction, tension, inquiétude.

L’ouverture annonce le pire. Le cadrage tactique est à vomir. Les dialogues ne veulent rien dire. Le scénario fait tressaillir. Sans prévenir, la production se transforme en mauvais film d’horreur. Plus d’une heure d’une tension irrespirable, troublante et inexplicable, comme la lecture obligatoire d’un bouquin mal écrit dont il manque la moitié des pages. Une heure trente à voir grandir un monstre inimaginable. Une heure trente à le voir grossir sous une forme visqueuse, agressive, vulgaire, provoquant chez toi colère, rage et embarras. Une heure trente à le voir s’approcher de ton canapé pour venir s’emparer, tout transpirant, de ta soirée, ta nuit, tes pensées. Enfin, sept minutes de torture à chair vive pour finir la tête décapitée sur la table basse et les yeux grands ouverts devant l’écran. Six, un.

Chaque élimination en C1 est la fugue d’un rêve. Comme l’a soufflé Jorge Sampaoli au soir de sa défaite à Leicester, « ce soir je suis endolori, un rêve s’est échappé… ». Peu importent la cruauté du scénario et la dimension de la scène, la désillusion s’accompagne toujours d’un désenchantement émotionnel. L’illusion est trompée, le jugement du rêveur s’avère erroné, et la brutale réalité transforme l’espoir enfantin en amertume adulte. Ce match aurait pu s’arrêter là et entrer dans l’histoire du PSG comme une nouvelle occasion manquée, comme 2013 ou même 2015. Mais non. Cette fois-ci, le PSG a subi une défaite et vécu une désillusion, mais il a aussi gagné une humiliation.

Pèlerinage et âge de glace

Le supporter de football est habitué à assumer les défaites. La digestion n’est jamais égale, mais le processus de deuil est connu, trop connu. Là, alors que la grisaille hivernale vient à peine de se retirer du continent européen, le processus de deuil des amoureux du Paris-Saint-Germain ressemble à un long pèlerinage en plein âge de glace.

Deuil de quoi, au fait ? Des cinq éléments. D’une, il y a la digestion de la qualification manquée. Après le bain de football du Parc, le rêve européen semblait un peu plus réel… De deux, il y a l’acceptation de la prestation de ces joueurs qui ont offert le meilleur et le pire en trois semaines. De trois, il y a l’oubli du moment en soi, ce terrible vécu imprévu. Deux heures terrifiantes à reculer, craindre, stresser et se faire harceler verbalement et digitalement… Deux heures à ne rien pouvoir dire, allumer ou éteindre sans en entendre parler. De quatre, il y a l’agacement du contexte contre ce Barça. Paris n’est pas tombé face au Messi maradonesque qui l’avait achevé en 2013. Quand Iniesta inventait des 360 devant Jallet, les Parisiens en étaient presque émus. Les crochets de Rafinha, eux, n’avaient rien d’émouvant. C’était dérangeant.

De cinq, si la désillusion est destruction, l’humiliation est création. Depuis ce mercredi soir, un petit quelque chose s’est créé. Une émotion d’une toute autre espèce. Sa digestion n’est ni soudaine ni lente. Elle te réveille au milieu du sommeil, elle te hante dès le réveil. Elle gratte le cou, tire le visage, brûle le crâne. Elle fait mal parce qu’elle s’attaque à ta fierté, ton jardin secret et ce sentiment d’appartenance si puissant, si fort, et parfois si encombrant. L’humiliation ne se digère pas, elle n’est pas éphémère. L’humiliation est un nouvel être bourré de défauts, fatigant, sale, troublant et inhabituel pour ce PSG post-2011. Et il faut apprendre à vivre avec.

Tout est relatif, non ?

Au tout début du chemin, en dépit du courage des rues de Paris, la ville lumière qui a su éclairer les routes les plus sombres, l’instinct prend le dessus sans permission : pour vivre avec l’humiliation, la solution évidente est d’abord de la relativiser. Il existe alors différentes formules plus ou moins efficaces, d’une part, et plus ou moins honnêtes, d’autre part. Animée de contradictions, la foi du supporter de football a l’habitude de se mentir pour soigner ses maux.

Les solutions d’échappatoires vont même au-delà du sport. Il y a le rejet du football en général, parce que ce n’est que du foot, après tout. Et que le ciné, c’est bien aussi. Et que la politique, c’est intéressant, tiens. Il y a le rejet du match en soi, parce qu’il reste la Ligue 1 et les Coupes. Il y a aussi le rejet du club, pour certains arrivistes qui n’ont jamais connu pareille mésaventure et dont la « passion » n’avait « pas signé pour ça ». Enfin, il y a le rejet des joueurs. Parce que c’est leur défaite, après tout. Et que toi, le supporter sympa qui as acheté maillot et écharpe en soldes en janvier, tu n’as rien fait de mal mercredi soir. Tu ne méritais pas ça, bien sûr.

En somme, il s’agit de remettre les choses dans leur contexte, de les nuancer. Mais les extrêmes ne se nuancent pas. Une telle torture ne s’oublie pas ; elle se vit, se souffre, cicatrise et reste là pour toujours. Non, tout n’est pas relatif.

Comment ? Pourquoi ?

Comment expliquer ? Comment raisonner une telle absurdité ? C’est la seconde étape de ce long chemin de rédemption qui (et que) va poursuivre le supporter parisien jusqu’aux prochaines échéances équivalentes, ou peut-être même jusqu’à son prochain exploit européen. Si le Barça devait se qualifier, qui aurait pu croire à un tel bordel ? Un disque rayé, une matrice déconnante, une farce par ailleurs appréciée par le reste de la planète. Dans un monde parallèle mais bienveillant, avec une prestation identique, le PSG se serait incliné 3-2, 3-0, 5-1 ou même 6-2 et aurait assuré sa place au prochain tour. Qu’est-ce que cela aurait changé du point de vue de la prestation du collectif parisien ? Rien. Le mérite aurait été le même. Et du point de vue de ses conséquences ? Tout. Verratti est resté sous le choc : « Pour les cinq dernières minutes, je ne trouve pas d’explication, je pense que c’est le football ». C’est le football.

La dernière étape de l’ascension du supporter parisien est la tentative de compréhension : trouver un pourquoi. Un nouveau réflexe de rejet s’impose alors : et si le football nous trompait ? Ce « football » que la bouche de Verratti mentionne, et s’il avait un destin corrompu ? Ce rejet est confortable parce qu’il enveloppe presque tout le tableau – la prestation, l’élimination, le comment et ses causes – à l’aide d’un voile épais : le sentiment d’injustice. Le PSG et ses hommes ont été trompés par le jeu, tout simplement, et peu importe le pourquoi, qu’il fabule sur l’influence d’hommes aux costumes malhonnêtes ou qu’il accepte que les lois du football s’intéressent peu au mérite et à la justice. En 2009 contre le Barça, Chelsea avait connu une mésaventure similaire, le football s’était montré disgracieux. Mais le voile du rejet n’est pas assez épais pour envelopper les conséquences du drame : le Barça a remporté la C1 en 2009 et l’humiliation de 2017 est déjà inscrite dans l’histoire, malveillante et souriante.

Impossible d’échapper à l’humiliation : il faut la souffrir, la cultiver, l’élever pour faire à son tour grandir le PSG. La chute de l’interview de Verratti à la fin de la rencontre ? « C’est un match que je n’oublierai jamais. Et j’espère que cette expérience va servir de leçon pour tout le monde ». Expérience, voilà le mot qui revient partout, chez Emery aussi : « J’ai connu de la joie grâce au football, mais ce soir c’est une expérience négative ». Mais quelle expérience ? Celle que l’on assimile au nombre d’années passées au plus haut niveau ? La sagesse ? La connaissance du jeu ? À la suite de l’élimination des Bleus en 2014 contre l’Allemagne, l’auteur Thibaud Leplat écrivait : « Ce qui compte ici, c’est la façon de se souvenir, la façon de tomber, la façon d’apprendre. C’était donc cela l’expérience, apprendre à perdre. » (So Foot)

Apprendre à perdre

En termes d’humiliations et de souffrances de supporter, Fernando Torres est bien placé pour raconter son vécu de colchonero. L’apprentissage de la défaite se retrouve au cœur de son discours : « Dans la vie, de toute façon, tu perds plus de fois que tu ne gagnes. C’est le cas dans ton travail, en amour, à l’école… La réalité, c’est ça : on passe notre vie à perdre. Tu peux perdre, tu peux gagner, mais tu n’as pas le droit de baisser les bras. Il faut toujours se battre. Le plaisir est beaucoup plus important quand tu t’es battu sans relâche pour quelque chose qui paraissait, au début, inaccessible. L’Atlético, c’est ça. C’est comme la vie. » (So Foot) En C1, les mauvais films d’horreur se sont répétés en 1974, 2014, 2016… Aujourd’hui couvert de cicatrices et renforcé par ces blessures, l’Atleti de Simeone continue à se battre sur la scène européenne avec le même orgueil. Mercredi dernier, le PSG a aussi beaucoup perdu. Il a donc beaucoup appris.

Notamment sur sa propre identité.

Le PSG devait-il battre le Barça de Neymar, Messi et Suarez ? Et si c’était pour tomber face à Leicester ? Ou Monaco ? Et s’il y avait pire derrière ? Et si c’était pour connaître une élimination anonyme en quarts de finale, dans le stade froid d’un Manchester City fade, habillé d’un 3-5-2 sans élégance, un 3-5-2 de « paysan » ? Aussi brutale soit-elle, cette déroute barcelonaise s’impose de manière presque rassurante dans l’histoire du PSG, aux côtés de La Corogne 2001, Kiev 2007, puis les classiques des années 90 contre le Milan, Arsenal et le Barça, déjà… Parce que tout l’argent du monde n’a rien changé au PSG, capable de réciter un 4-0 avec furie et de chuter tel un enfant maudit, si beau et si fragile. Le PSG ne sera probablement jamais un Real Madrid, un Bayern Munich, une Juventus, ces froides et implacables machines à gagner. Parce que supporter le PSG ne se raconte pas en chiffres, classements ni trophées.

Quelque part au Camp Nou, l’ambition sans limite du PSG post-2011 s’est réconciliée avec son histoire. N’oublions jamais que les cicatrices rendent un club de football plus complexe, plus riche en histoires, plus humain et donc plus grand : il faut les chérir. Dans son discours Never give in à Harrow le 29 Octobre 1941, Winston Churchill avait d’ailleurs eu une  réflexion généreuse pour ses alliés parisiens : « Refusons de parler de jours sombres : parlons plutôt de jours sévères. Nous ne sommes pas en train de vivre des jours sombres, nous vivons de grands jours – les jours les plus grands que notre pays ait vécu – et nous devons remercier Dieu de nous avoir permis à chacun de jouer un rôle dans la fabrication de ces jours mémorables dans notre histoire. »

Le Barça a attendu 1992 pour remporter sa première C1. L’Inter a attendu 45 ans entre 1965 et 2010. Entre ses deux victoires en 2002 et 2014, le Real Madrid a subi onze désillusions, dont six huitièmes de finale d’affilée entre 2005 et 2010. Enfin, l’ascension de Chelsea sur le toit du monde en 2012 ne pourrait avoir la même valeur sans les immenses désillusions de 2004 (demi), 2005 (demi), 2006 (1/8e), 2007 (demi), 2008 (finale), 2009 (demi), 2010 (1/8e) et 2011 (quart). Autant de trophées soulevés qui rappellent que l’important n’est pas le sommet, mais l’ascension et ses émotions, douces et amères.

Comme le Barça, Chelsea, l’Inter, le Real Madrid et tous ses rivaux, l’enjeu pour le PSG est à présent de revenir chaque année avec la même envie de rêver. Pour le meilleur et pour le pire. Au moment de son entretien avec The Guardian en Novembre 2016, Unai Emery le savait déjà : « Quand je repense à nos victoires en Europa League avec Séville, le véritable plaisir et le succès, c’était le chemin qui nous y a mené. Construire ton équipe, passer à travers des moments difficiles, voir l’équipe progresser pas à pas : là se trouve la beauté. La beauté, ce n’est pas la finale. C’est le travail au quotidien qui apporte le bonheur. Le jour où tu lèves la coupe, bien sûr tu profites, mais cela reste une joie très éphémère. La véritable beauté est le chemin qui t’a mené jusque-là. »

Par Markus

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2 réflexions sur “ Barça-PSG : Sèche tes larmes, Paname ”

  1. Kiev 2007 ? J’ai vérifié il semblerait que ça soit plutot la saison 2008-2009. l’OM est aussi en quart de C3, aussi contre un club ukrainien le Shaktar Donesk et perd aussi.

    Pendant que j’y suis je trouve que ça n’est pas un exemple très pertinent ce Kiev 2009. Ca reste un des meilleurs parcours européen de Paris dans les années 2000 bien sur. Mais il y a eu des défaites bien plus cuisantes et marquantes. Contre les clubs israéliens du Macabi Haïfa et de l’Hapoel Tel Aviv.

    Bien plus récemment il y a eu la défaite scandaleuse contre les Red Bull de Salzbourg lors de la première saison quatari en C3. Il ne fallait pas perdre 2-0, surtout pas en Autriche. Le but du 2-0 arrive dans les dernières minutes du match.

    Il y a aussi la défaite 4-3 à La Corogne au tournant des années 2000. Alors que le PSG menait 0-3 labas à l’heure de jeu. Je ne sais plus qui rentre et bim.

    Enfin bien sur la Juve en supercoupe d’Europe et le fameux 6-1 au Parc.

    …..
    Sinon bel article même si je pense qu’il ne change rien. Il faudra voir dans quel état sera le PSG la saison prochaine. Mais quelque chose me dit qu’il faudra vraiment beaucoup de temps pour digérer ce qu’il s’est passé. Une défaite « anonyme » en quart aurait plus fade certes mais paradoxalement plus dans l’esprit de cet article pour repartir dès la saison suivante.

    Tout comme il n’y avait pas de précédent d’élimination après avoir gagné 4-0 à l’aller. Il n’y a sans doute pas de précédent de club qui se remettent d’une gifle pareille. entre la saison dernière contre City et cette année avec ce retour de C1 completement loupé Paris a sans doute manqué une opportunité. Et pour ça va le payer avec une révolution de palais et va devoir repartir de plus bas. Car ça m’étonnerait que l’effectif, le staff et même le président restent indemmes.

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