Dossier Napoli – En taxi à Naples

Dossier Napoli – La semaine dernière, alors que le Napoli de Hamsik et Sarri offrait à Naples l’illusion de pouvoir battre les champions du monde du Real, les Napolitains se nourrissaient d’espoir comme rarement depuis les années Maradona. Dans une ville suspendue au spectacle du San Paolo durant plusieurs jours, FT a visité cafés, bars, taxis et lieux historiques pour respirer, comprendre et raconter la passion du bleu ciel.

Mardi 7 Mars, 13h00. Le taxi de Mario est garé au coin de la rue Gioachino Rossini et de la rue Vincenzo Gemito, dans le Vomero. À deux pas, la place Quattro Giornate – en hommage au soulèvement populaire napolitain contre l’Allemagne nazie en 1943 – accueille le Stadio Arturo Collana, foyer du Napoli jusqu’en 1959 sous le nom de Stadio della Liberazione. Des rues aux noms de compositeurs et sculpteurs, un fait historique qui respire le courage et la liberté, et un stade de football. Aux pieds de cette richesse culturelle, Mario termine sa clope et fait signe que son petit véhicule est libre. Direction le San Paolo, en passant par la colline du Posillipo, le Parco Virgiliano et l’Hotel Paradiso, témoin des « autres exploits » de Diego Maradona dans les années 80.

La conversation démarre inévitablement sur le match de la soirée, que l’on a surnommé ici le « match du siècle » depuis le tirage au sort en décembre dernier. Le football ne pouvait offrir meilleur contraste entre l’aristocratie du Real Madrid tout puissant et l’âme rebelle du Napoli rêveur. Ainsi, depuis quelques jours, toutes les discussions de bar commencent et se terminent par le même mot, tel un rituel, tel un appel aux forces supérieures du jeu : « Speriamo ». Espérons. Mario ne contourne pas la règle et lâche d’emblée cette prière sportive. « Speriamo… Espérons que notre fantaisie ait l’occasion de faire la différence, tout dépend de notre solidité derrière… Ce qui me fait peur dans le Napoli de cette saison, c’est la défense. On n’est pas assez méchants. L’équipe de Maradona, elle avait une arrière-garde terrifiante. Bruscolotti, c’était une véritable brute, tu ne voulais pas le toucher. Garella, le gardien, il était moche comme un monstre ! Les adversaires préféraient tirer de loin plutôt que de le voir de près. Quand je jouais au foot, j’étais moi-même défenseur, donc j’aime penser que je sais de quoi je parle. Même à 15 ans, l’entraîneur nous disait toujours que si ton adversaire est plus grand et plus fort que toi, tu dois trouver un autre moyen de sauter plus haut que lui. Le mieux, c’est de l’empêcher de sauter tout court. En lui marchant sur les pieds, par exemple. Il répétait toujours : allez-y sans hésiter, vous n’êtes pas là pour vous faire des amis, mais n’oubliez jamais de vous excuser après. Je passais tout le match à dire « oh, pardon ». » (Ndlr : un conseil tristement pertinent quelques heures avant les deux envolées de Sergio Ramos…)

Curieusement, Mario ne partage pas que le Napoli  et ses solides connaissances footballistiques avec Maurizio Sarri. Il y a aussi une subtile mais indéniable ressemblance physique, avec cette mine d’homme mature que rien ne peut surprendre. Derrière les lunettes aux airs graves, il y a un regard aussi malin que méfiant. Enfin, il y a la clope, qui poussera notre guide à faire une pause pour « prendre l’air » au bout d’une demi-heure. « Ce soir je n’irai pas au San Paolo, mais j’ai tout préparé pour ne pas manquer le match », annonce-t-il fièrement en jetant un coup d’oeil dans le rétroviseur pour s’assurer que le public est attentif. « Cette fois ce n’était pas gagné, mais j’ai tout un stratagème… Il se trouve que mon fils arrive à l’aéroport à 20h30 en provenance de Sofia, où il est allé passer quelques jours avec sa copine. Normalement, en tant que bon papa taxi, je vais toujours le chercher. Mais là c’est impossible, le Napoli joue. Donc tout à l’heure j’arrêterai ma journée à 14h30 et j’irai garer le taxi à la maison. Là je prendrai la voiture familiale et j’irai à l’aéroport. Je garerai la voiture sur le parking et je rentrerai en bus pour arriver à temps chez moi pour le match. On a tout préparé en avance la semaine dernière : mon fils a les clés de réserve de la caisse avec lui, il n’a plus qu’à récupérer la voiture sur le parking pendant que je regarde le match à la maison. »

« Avant, j’allais tout le temps voir mon Napoli au stade, mais je n’y vais que rarement ces jours-ci. Je préfère voir le match avec les miens, sur le canapé familial. J’ai tout un rituel, que j’appelle la ‘’pre-configurazione Napoli’’ Je suis assis au milieu du canapé, le visage en avant droit devant la télé. À ma droite, mon fils. À ma gauche, ma femme. Sur l’autre canapé, il y a mon beau-père, mon beau-frère et sa femme. Le volume de la télé est mis à 33. Comme l’âge du Christ, évidemment. Ensuite, je laisse la porte entrouverte, parce que les voisins sont aussi tifosi du Napoli, et c’est toujours beau de célébrer les buts avec eux. Enfin, je prépare une bouteille de spumante que je mets au frais lorsque le Napoli mène 1 à 0, au cas où… »

Parler de Bruscolotti, Garella et Maradona dans les rues de la Naples de 2017 conduit naturellement le débat sur les célébrations du Scudetto de 1987, il y a 30 ans… « Le soir de la victoire du Mondial 2006, si je me rappelle bien, Naples a fait la fête jusqu’à 1h, peut-être 1h30 du matin. Parce que l’homme qui a soulevé la coupe est napolitain, il ne faut pas l’oublier. D’ailleurs il vient de Fuorigrotta, le quartier du San Paolo. Naples est du Napoli avant tout. En 1990, par exemple, quand l’Argentine de Diego est venue jouer contre l’Italie, le San Paolo avait choisi son camp et n’avait pas eu peur de se mettre à dos toute l’Italie… Donc vous pouvez imaginer que les célébrations du Scudetto à Naples, c’est différent de tout ce que j’ai connu dans la vie. Une autre planète. On a fait la fête jusqu’à l’aube. Ma femme était enceinte de 7 mois, la pauvre on a couru partout dans la ville… »

Trente ans après, la passion reste-elle intacte ? Que peut-on espérer  de plus après avoir vécu sept années de Maradona ? « Aujourd’hui, je continue à suivre le foot avec le même enthousiasme, voire plus, parce que je veux que mes enfants vivent un Scudetto à Naples. J’ai envie de les voir vivre cette joie, de la partager avec eux, parce que c’est unique. Le lendemain du titre, avec les autres taxis on avait tous accroché un fanion bleu ciel à notre antenne de radio. Le matin, j’étais allé faire des courses à l’aéroport. Imaginez une centaine de taxis habillés du bleu ciel du Napoli qui klaxonnent en allant chercher tous les hommes d’affaires venus du Nord, tous des juventins, intéristes ou milanistes. C’était fantastique. C’est pour ça que Maradona nous a tellement donné… Au fond, je pense qu’en tant qu’homme il était peu apprécié par le peuple napolitain, à cause de toutes ses conneries et du fait qu’il ratait les entraînements. Mais une fois qu’il entrait sur le terrain, ce qu’il était capable de faire nous faisait tout oublier. C’était littéralement merveilleux. Ma grand-mère, qui avait 86 ans au moment du premier Scudetto, répétait toujours : ‘’mais qu’est-ce qu’il fabrique encore, le Muratore ?’’ (Ndlr : maçon, en italien). Il a atteint le cœur de tous les napolitains, il faisait partie intégrante de la ville. La semaine avant le second Scudetto, j’étais allé chercher deux journalistes espagnols venus couvrir l’événement et je les avais conduits partout pendant toute la semaine. J’avais donc accès avec eux aux vestiaires… Regardez, ça c’est une photo avec Diego. Cette équipe, c’était un autre monde. Aujourd’hui, on vit une période agréable avec De Laurentiis. Mais ce n’est pas pareil, disons que c’est une belle réalité. D’ailleurs, en parlant de réalité, j’ai aussi une photo avec le Traître… »

Propos recueillis par Markus et Ruggero

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