Les Leçons Tactiques de France-Portugal

Le réconfort des espoirs du Mondial 2018 ne suffira pas. Les discours de Pierre de Coubertin peuvent aller se recoucher. C’est un crève-cœur, mais même le bonheur d’avoir vu la conduite de balle de Moussa Sissoko dominer une scène si prestigieuse s’avère insuffisant. L’histoire des Cebollitas et le concept de beau second ne réussiront pas à sécher nos larmes bleues. Parce que l’équipe de France a perdu une finale face au Portugal sur une frappe d’Eder de l’extérieur de la surface. Une défaite richissime en cruauté. Et en leçons.

Les chiffres du match
8 – Le nombre de ballons touchés par Cristiano Ronaldo.
3 – Le nombre de tirs cadrés du Portugal en 120 minutes. Deux frappes d’Eder et un ciseau de Quaresma. Comme si le destin avait voulu s’acharner.
5 – Le nombre de fautes provoquées par Eder en 40 minutes.
17 et 26, 5 et 11 – Le nombre de passes réalisées et de ballons touchés respectivement par Eder et Gignac, entrés en jeu en même temps.
4 – Le nombre d’occasions créées par Coman
132, 129, 101 – Le nombre de ballons touchés par le triangle d’or de la possession bleue : Pogba, Umtiti et Koscielny
5, 7 et 3 – Le nombre de tirs, de dribbles réussis et de fautes provoquées par Moussa Sissoko, premier Français dans les trois catégories. Héroïque.

L’amertume est coriace. Elle sent la mort, mais elle s’avère vivace. Dimanche soir au Stade de France, le jeu des Bleus n’est pas parvenu à tromper la vigilance de la défense portugaise. Pourtant, le destin bleu a longtemps plané au-dessus de Saint-Denis, comme s’il était sur le point de se remplir de joie et d’ivresse, de Moussa et de Grizi. Il y avait une attente, un suspense, une tension. Presque trop. Les Bleus ont déroulé leur plan de jeu correctement, sérieusement, avec application et comme prévu : le même circuit de possession de balle, les mêmes appels, les mêmes replacements défensifs. En résumé, les Bleus ont joué leur jeu et ont même réussi à se créer plus d’occasions que lors d’autres rencontres de cet Euro. Mais ce plan de jeu exigeait aussi l’intervention du destin, le coup de pouce d’une bonne étoile, une main allemande ou un bout de pied irlandais. Et hier, cette bonne étoile était trop occupée à donner des ailes à Eder.

Rendez-vous manqué, sortie décisive et rythme perdu
C’est l’histoire d’un rendez-vous amoureux déséquilibré. Le football, lorsqu’il se retrouve aussi fermé par l’un de ses auteurs, ressemble parfois à une tentative de séduction compliquée. D’un côté, la fille a des milliers de types prêts à sonner à sa porte un jeudi à minuit. De l’autre, le type n’a qu’un verre et son verbe pour convaincre. Hier soir, la France a joué le rôle de l’homme désespéré de marquer. Du fait de ses convictions défensives et de la conscience de la faiblesse de ses idées offensives, le Portugal a adopté celui de la femme indomptable. Et la scène du verre s’est déroulée en première période. Alors que la Croatie et la Pologne avaient chuté sur la longueur, il était crucial que les Bleus marquent rapidement, emballent la rencontre et profitent de l’ouverture temporaire de cette fenêtre imaginaire où l’esprit de la fille est encore ouvert à une aventure, au sourire, à la vanne. Et les Bleus y ont cru après vingt minutes de grand charmeur : une tête de Griezmann, des percées de Sissoko, une circulation de balle rapide et fluide, et même un pressing dans le camp adverse. Le Portugal respire grâce à ses dégagements, puis grâce à Cristiano Ronaldo. La sortie de l’attaquant, étalée sur trois pauses, suffira pour casser le rythme de l’entame de match française et s’avérera finalement décisive, tout comme les bonnes prises de balle de Nani et l’intelligence des remontées de João Mario. Après une pause toilettes, deux coups de fil et l’addition, le retour à la réalité est acté : comme Manchester City contre le PSG cette saison en C1, la défense portugaise a résisté 45 minutes sans plier et a toutes les raisons de croire qu’elle peut reproduire la performance en seconde période.

Le cadenas rouge
Au-dessus de Saint-Denis, tout là-haut dans ce même ciel où avait régné Zinédine Zidane en 1998, Pepe s’est élevé. Sobre mais omniprésent, comme si son crâne rasé faisait la taille de sa surface de réparation, le Madrilène avait toujours une tête d’avance et un pied en trop. Face à la Croatie, la Pologne et nos Bleus, le meilleur joueur portugais du tournoi aura mené brillamment le jeune vaisseau rouge vers la prolongation. L’histoire ne se lassera pas de répéter son nom lorsqu’il s’agira d’expliquer comment une formation si jeune a pu résister à autant d’assauts – d’abord Modrić, puis Krychowiak, puis Sissoko. Hier, les Rouges ont « attendu » les Français en proposant un triple rideau souvent positionné en 4-2-4. Quatre défenseurs, deux milieux protecteurs et une ligne de quatre faux chasseurs de ballons. Positionné entièrement dans son camp, ce schéma n’a pas l’ambition de récupérer le ballon, mais de gêner au maximum la relance bleue, lui faire prendre son temps, la faire réfléchir, la retarder, en clair. La ligne de quatre se positionne à la hauteur des milieux bleus – elle couvre les cibles de passes plutôt que le porteur –, sauf lorsque le relanceur devient Pogba, à qui on ne laisse pas un centimètre, comme Modrić il y a quelques jours. Lorsque le premier rideau est sauté, il est impossible de ne pas tomber sous le charme du sang-froid et du sens de l’ordre de William Carvalho. Enfin, si ce cadenas n’a pas semblé gêné par le fait d’être privé de lumière pendant 80 minutes, l’entrée en jeu d’Eder bousculera le schéma en lui donnant une direction, un poids et de la foi. Avant Eder, les Portugais ne pouvaient que défendre. Avec Eder, ils ont pu remonter le ballon, le conserver et penser à créer quelque chose.

Possession, temps perdu et Pogba en capitaine sans épée
Que peut regretter l’équipe de France ? Le manque de réalisme ? Comme toutes les équipes qui marquent un but de moins que l’adversaire, oui. Mais le destin d’un rebond sur un poteau n’est pas dicté par une dynamique collective. Hier soir en finale, les Bleus se sont créé six grandes occasions : les deux frappes de Sissoko, les deux têtes de Griezmann, le tir de Giroud et le presque miracle de Gignac. Six, cela fait deux fois plus que le Portugal hier soir. Cela fait aussi toujours plus que ces mêmes Bleus face à l’Allemagne en demies. En clair, six, cela aurait dû être largement suffisant. Sauf que Rui Patrício avait une main de fer, Pepe une tête en acier, William Carvalho une couverture de robot, et bien aidé par la gestion des dynamiques de la rencontre, ce Portugal est devenu une forteresse. Alors, qu’auraient pu faire les Bleus ? Comme la Croatie, la France aurait pu essayer de briser ces dynamiques en abandonnant ses longs circuits de possession. Alors que les Croates avaient réalisé un bain de football de possession sans même tirer sur les cages de Rui Patrício avant la première demi-heure, les Bleus ont fait l’inverse : mettre le ballon dans le camp adverse lors des vingt premières minutes pour ensuite reculer, soigner la relance, attaquer avec ordre et donc perdre un temps fou. Or, sans ballon, il est plus facile pour le Portugal de ne pas se désorganiser. La réussite de l’audace verticale de Sissoko aurait dû montrer le chemin, mais les Bleus avaient certainement bien trop peur de perdre le ballon à la maison.

Les symboles de ces lentes et longues manœuvres bleues resteront probablement la verticalité de Sissoko et l’horizontalité de Pogba. Briseur de lignes né, Moussa n’a cessé de bondir vers l’avant et d’amener le danger dans le camp portugais, au risque de perdre le ballon une fois sur deux. Maître technique et apprenti de Pirlo à la Juve, Pogba a réalisé une vraie performance de milieu défensif organisateur : des ballons soignés, une circulation de balle rapide, pied droit, pied gauche. Mais à un moment donné, Deschamps aurait pu réviser la position du numéro 15 et le remonter vingt mètres plus haut sur le terrain. Lorsqu’un navire part à l’abordage, son capitaine héroïque n’a aucune utilité s’il reste dans son bureau à travailler les prochaines trajectoires du navire : il faut qu’il se lance lui aussi dans le corps-à-corps. Alors que Deschamps a utilisé ses trois recours offensifs externes – Coman, Gignac, Martial –, il a probablement oublié que son joker le plus dangereux était déjà sur la pelouse : et s’il avait remplacé Matuidi par Kante à l’heure de jeu et déplacé Pogba au cœur du jeu ? Dans une telle disposition d’attaque-défense, le 4-2-3-1 aurait pu être réinventé plus tôt.

Le jeu et le résultat, l’Allemagne et le Portugal
Et si cet Euro 2016 était l’occasion rêvée de remettre une culture du travail au centre du projet sportif du football français ? À savoir, une culture qui se permet le luxe d’analyser une performance sportive au-delà de ce résultat final qui dépend tant de la chance et du destin ? Ou alors, une culture qui préfère partir des idées de jeu au lieu d’arriver au résultat ? Deschamps n’a pas eu tort parce qu’il a perdu contre le Portugal, et il n’a pas eu raison après avoir vaincu l’Allemagne. Le football est une production créative, et un vulgaire score ne peut donner de certitudes suffisantes pour englober la complexité d’un tel procédé. En clair, l’OGC Nice de Claude Puel n’a pas réussi sa saison parce qu’il a terminé 4e ou parce qu’il a remporté 63 points, il a réussi sa saison parce qu’il a offert un jeu basé sur le mouvement et la créativité. Comme le répète Ettore Messina, cerveau du basket européen, assistant coach des Spurs et sélectionneur italien : « Je n’ai pas besoin de regarder le score pour savoir si l’on joue bien ou mal, il me suffit de regarder mon équipe. » . Aujourd’hui, le football allemand vit l’une des époques les plus heureuses de son histoire. Un football alléchant, une maîtrise technique spectaculaire, un projet de jeu sophistiqué et des individualités qui s’épanouissent dans un collectif uni. L’Allemagne, pourtant, a tout perdu. En 2006, 2008, 2010, 2012 et 2016. Sur ses six dernières compétitions internationales, elle a gagné une seule fois, en prolongation, à la 113e minute. Un seul lendemain heureux, pour cinq nuits de regrets éternels, vraiment ? Non, parce que le football ne récompense pas que les vainqueurs. Autrement, avant même d’avoir lancé les débats, l’Euro 2016 aurait été certain de condamner à l’échec 23 entraîneurs sur 24. Cet Euro 2016 nous a donné un motif de changement – une défaite tragique. Espérons que ses lendemains nous donnent une direction.

Markus

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Article publié le 11/07/2016 sur SOFOOT.com

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