Les Leçons Tactiques de France-Islande

La pluie et le brouillard auraient pu se transformer en tempête volcanique et invasion de drakkars, mais les Bleus n’ont pas traîné pour en faire un bain de football. Alors que les Islandais réalisaient un bon début de match fidèle à leurs idées de jeu, l’équipe de France a su cogner très fort pour rapidement assommer les grands blonds. Retour sur les mécanismes du 4-2-3-1 orchestré par Pogba, dynamisé par le duo Griezmann-Payet et couronné par Giroud.

21h43 au Stade de France. À la suite d’une phase de possession rythmée, Sagna est démarqué et brosse un centre au second poteau. Giroud s’impose dans le ciel du 93 et remet sur Griezmann, qui sert parfaitement Payet. Contrôle du droit, finition du gauche, comme à la récré. Les Bleus mènent trois buts à zéro, chauffent Saint-Denis et glacent les idées de jeu islandaises. Cinq minutes plus tôt, le 4-2-3-1 s’était merveilleusement épanoui sur une longue phase de jeu qui s’était même offert le luxe de se coiffer d’une reprise de volée du droit de Blaise Matuidi. La finition n’est pas orthodoxe, mais la maîtrise technique est totale : Pogba règne en maître au milieu et l’habileté de Griezmann et Payet épouse parfaitement les mouvements de Giroud et Sissoko. Pourtant, Sigthorsson a déjà remporté 5 duels aériens, et les Islandais n’ont pas déjoué, loin de là.

Matuidi surclasse l’Islande dans le match de l’élève appliqué

Trois quarts d’heure plus tôt, l’eau s’abat sur Paname, et Griezmann se ronge les ongles dans le rond central. À la suite d’une incompréhension entre Matuidi et le 7, les Islandais lancent un raid offensif dès la 2e minute de jeu. Le dégagement de Lloris termine en touche, et l’Islande tente sa chance une minute plus tard. Bon. Là, un nouveau dégagement de Lloris part dans le vide du camp islandais, et la formation de Lagerbäck n’a pas peur d’installer sa science dans le couloir gauche français : Payet ne défend pas, et Matuidi se fait avoir sur une action jouée en triangle. Les Bleus ne sont pas sereins, malgré une première combinaison entre Griezmann et Payet. Umtiti semble avoir débuté la rencontre à droite, puis change rapidement avec Koscielny. À la 8e minute, Matuidi perd le ballon et fait craindre le pire avant d’aller le récupérer tout seul comme un grand. À la 9e, Umtiti se fait dunker dessus près de la surface, Koscielny est loin de son marquage, mais la frappe islandaise passe à côté. Deuxième avertissement. À la 10e, une longue phase de possession islandaise part de gauche à droite et réussit même à éteindre une séquence de pressing français. À ce moment-là, après une dizaine de minutes de jeu, l’Islande a déjà déroulé son tapis de jeu, tandis que le 4-2-3-1 de Deschamps est encore dans son emballage. Et pourtant.

21h12 au Stade de France. Les Bleus posent enfin leur jeu depuis les bases arrières : Pogba est à la baguette. Une feinte vers le côté droit, un coup de semelle vers la gauche et transmission pour Matuidi. Le 4-2-3-1 bleu est bien en place, tout comme le 4-4-2 blanc. Griezmann et Payet se tiennent tout près du porteur de balle, et l’étoile de West Ham propose ses services au Parisien. Passe, remise et Matuidi récupère l’initiative, alors que le bloc islandais est en mouvement. Le Parisien lève la tête, voit l’appel de Giroud, semble prendre trop de temps, puis brosse le ballon avec l’application d’un élève en examen. La courbe est aussi parfaite que l’appel du numéro 9, qui fusille l’Islande une première fois. Quelques minutes plus tard, Pogba décolle comme un avion de chasse et accroche le 2-0. À la 20e minute, les Islandais peuvent être satisfaits de leur partition : déjà 4 tirs et 80% de duels gagnés. Mais voilà, les Bleus mènent 2-0. À la 25e, les Islandais passeront même à deux doigts de réussir leur combinaison spéciale sur longue touche, comme face à l’Angleterre. Mais Umtiti suit son vis-à-vis et gène la finition. Finalement, c’est seulement à partir de ce moment-là que le dynamisme et la fluidité du 4-2-3-1 entrera en scène, à croire que Deschamps n’a pas besoin de système de jeu pour remporter des matchs de football.

Paul Pogba, les bons pieds au bon endroit

Il l’avait annoncé dans les pages de So Foot avant la compétition : Paul Pogba veut inventer le milieu de terrain du futur. Une ambition débordante ? Ou un constat sur son jeu qu’il connaît mieux que personne ? Cette envie, elle part avant tout d’un ensemble de sentiments cultivés en France au pays du milieu défensif, en Angleterre chez les box-to-box, puis en Italie au royaume du regista Pirlo : la Pioche ne se sent pas plus relayeur que numéro 10, pas moins meneur de jeu que numéro 6, pas plus milieu droit que milieu gauche, pas plus box-to-box que milieu défensif. Le numéro 15 français a déjà joué partout et a toujours participé aux phases défensive et offensive. Il aime tacler, passer et tirer.

Et alors que le 4-3-3 de Deschamps semblait vouloir insister pour le caser dans un rôle précis – l’organisation et la couverture à droite, la création et la finition à gauche –, le 4-2-3-1 a résolu le problème : Pogba doit se trouver là où les Bleus ont le plus besoin de lui, à savoir devant la défense, pour lier les deux phases. Première cible de Lloris à la relance – courte ou longue – et première rampe de lancement de la phase offensive, Pogba a une nouvelle fois livré une prestation d’organisateur de jeu solide, après la seconde période irlandaise. Son application à rester vigilant en phase défensive a même fait passer Sissoko pour un véritable ailier, alors qu’on aurait pu l’attendre dans un rôle bien plus conservateur. Après trois semaines de compétition, il semble que la prestation du Turinois ait enfin fait l’unanimité auprès du grand public. Dommage qu’il ait fallu qu’il marque un but (sur corner, qui plus est) pour que son influence sur le jeu bleu soit reconnue à sa juste valeur.

Griezmann et Payet, les copilotes de l’avion bleu

Au-delà de la structure offerte par Pogba, l’animation offensive a également profité de ce 4-2-3-1 à la sauce Sissoko. Alors que la position de Griezmann avait évolué depuis le début de la compétition, de pointe à attaquant de soutien en passant par ailier droit, ce 4-2-3-1 a tranché : ce sera dans l’axe, oui, mais au cœur du jeu. Si le jeu des Bleus a semblé revivre entre la 30e et la 55e minute hier soir, se montrant à la fois percutant et dynamique, rapide et plein de contrôle, tout s’est passé dans le troisième quart du terrain. Là, au milieu du trafic, dans le domaine où seuls règnent les techniciens capables de jouer dos au but et vers l’avant, Griezmann et Payet se sont retrouvés comme deux copilotes à bord d’une machine de guerre. Plus proches que jamais, les deux leaders techniques des Bleus ont semblé unir leurs habiletés individuelles respectives pour mieux faire briller la maîtrise collective française. En clair, ce 4-2-3-1 a permis de rapprocher deux joueurs qui savent jouer et faire jouer.

Entre les lignes, le mérite de Sissoko a résidé dans son mouvement permanent, la précision de ses remises et les espaces qu’il crée dans l’axe. Et Deschamps peut compter sur d’autres alternatives. À la place de Sissoko, Coman étirerait bien plus le jeu vers la droite et pousserait Griezmann à visiter plus souvent la surface pour se retrouver à la réception de ses centres. Moins de vitesse, paradoxalement, et plus de jeu de position. Cabaye, lui, n’apporterait pas le même impact physique et ne créerait pas autant d’espaces, mais il offrirait aussi plus de contrôle et de maîtrise dans les petits espaces. De toute façon, face à l’Allemagne, il est fort probable que Deschamps revienne au 4-3-3, replace Kante devant la défense et Pogba à droite. Parce qu’hier soir, encore une fois, le 4-2-3-1 s’est mis à jouer, alors que les Bleus menaient déjà deux buts à zéro.

Les chiffres des Bleus
Le match de Pogba – 108 touches de balle et 95 passes avec 94% de réussite. Et 3 tirs. Un métronome qui sait aussi chanter.
Le match de Griezmann – 5 occasions créées, 3 fautes provoquées, 2 passes décisives et 1 but. Il fait jouer au milieu et il marque en attaque. Football total.
Le match de Giroud – 2 tirs, 2 buts et 4 duels aériens remportés pour le 9 qui continue à jouer comme s’il devait encore convaincre tout l’Hexagone.
100% – Le pourcentage de passes réussies de Samuel Umtiti (77/77). Timide au duel, sûr de lui avec le ballon. Une complémentarité logique avec Koscielny.
La défense bleue – 11 frappes islandaises, dont 5 tirs cadrés et 2 buts marqués. Contre l’Angleterre, les Islandais n’avaient réussi qu’à frapper 8 fois et avaient eu la même efficacité (mais ils avaient mené au score durant 70 minutes).

Markus

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Article publié le 04/07/2016 sur SOFOOT.com

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