Peur bleue à l’arrière

Une relance hachée par des dégagements pressés, un ballon qui cherche encore son maître et une répétition de duels qui ne tournent pas toujours à l’avantage des Bleus. Si la défense de Deschamps n’a encaissé que deux buts, sur penalty, l’arrière-garde française semble jouer avec la peur au ventre. Un problème de qualité ? Pas vraiment, non. Un problème de culture ? En partie, oui. Mais surtout un problème psychologique que l’Islande a hâte de venir chatouiller…

À l’heure où le trio Barzagli-Bonucci-Chiellini a roulé sur l’Euro au nom de la gloire de la tradition défensive italienne, difficile de ne pas repenser à l’équipe de France 98. Un bloc renforcé par les années de Desailly au Milan, Thuram à Parme, Blanc au Napoli, Deschamps et Zizou à la Juve, Djorkaeff à l’Inter, et tant d’autres. Des joueurs passés entre les mains de Fabio Capello, Marcello Lippi, Carlo Ancelotti ou encore Gigi Simoni. Près de vingt ans plus tard, en conséquence des bouleversements qu’a connus la hiérarchie financière des championnats européens dans les années 2000, les trois quarts des défenseurs titulaires des Bleus ont l’ADN de la Premier League dans leurs crampons : Sagna, Koscielny et Évra (et Lloris). Seul Rami n’a pas connu les espaces gigantesques de la première division anglaise, et Deschamps alignerait donc une formation 100% football anglais s’il choisissait Mangala pour le remplacer, si l’on accepte de considérer que le style d’Évra a plus été façonné à Manchester qu’à Marsala, Monza et Turin. Or, cette culture anglo-saxonne a une vraie influence sur le jeu des Bleus.

La culture Premier League et la normalisation de l’erreur défensive

Dans les colonnes de So Foot Club en cours de saison, Kurt Zouma s’était avancé sur les particularités tactiques de la phase défensive dans le football anglais, dressant le portrait d’une culture unique : « Le jeu est plus rapide parce qu’ici, en Angleterre, on ne pense pas à défendre de la même façon qu’en France. On pense à défendre, évidemment, mais différemment. En France, il faut défendre et ensuite peut-être attaquer. Ici, il faut faire les deux en même temps. Dès que t’as la balle, c’est une obligation d’aller vers l’avant pour aller marquer. C’est culturel. Tu récupères, tu attaques. Pas le choix. » Une façon de penser alléchante, certes, mais qui se retrouve à des kilomètres de la philosophie conservatrice des Bleus de Deschamps. « En Angleterre, on dit qu’ils (les défenseurs, ndlr) ne savent pas défendre, je sais. Mais en fait, y a trop de spectacle ! À force de vouloir attaquer, toutes les équipes laissent des espaces. Et c’est pour ça que c’est aussi intéressant pour un défenseur. Parce que t’as tellement de situations à gérer ! T’as plus de duels, t’as des trois contre deux à gérer tout le temps… Il faut savoir réfléchir vite, il faut être physique. Et puis t’as des attaquants qui te défient vraiment. Donc je pense que tu t’améliores plus rapidement. »

Une autre école, donc, qui a également un autre public : « En Premier League, ça bouge dans tous les sens. Et puis si tu marques, les supporters sont contents. Si tu tacles, les supporters sont contents. Si tu mets un coup de tête, les supporters sont contents. » Une dépense d’énergie qui ne suffit pas à Deschamps et au public français, évidemment, et qui implique par ailleurs une conséquence négative : quand tu es confronté à une telle répétition de duels, tu as le droit à l’erreur. Or, pour le moment, avec les Bleus lors de l’Euro, ton adversaire n’a une seule occasion par match, très souvent en contre, et tu n’as pas intérêt à perdre ton duel parce que le bloc-équipe est déjà dépassé. Ce décalage peut-il expliquer que nos centraux jouent avec la peur au ventre ? En partie, seulement.

La peur au ventre

Le schéma se répète depuis l’entrée en matière des Bleus à l’Euro : lorsque Rami et Koscielny portent le ballon à la relance, ils s’arrêtent avant même de se confronter aux attaquants adverses, comme s’ils se heurtaient systématiquement à un « mur invisible » , dixit Florent Tonuitti. Mais voilà, mettre les difficultés des Bleus sur le compte de la culture défensive de la Premier League reviendrait à utiliser un raccourci casse-gueule. D’une part, Adil Rami a connu la Serie A (mais pas celle des années 90) et joue aujourd’hui à Séville, dans le pays où l’on joue au sol et où l’on insiste sur le soin du ballon. D’autre part, les deux seuls buts encaissés par les Bleus ont été concédés sur penalty, à la suite d’erreurs de jugement d’Évra et Pogba, qui évoluent tous les deux à la Juve d’Allegri et qui font preuve d’une intelligence tactique irréprochable. Il y a donc forcément une autre explication. Et celle qui s’immisce le plus souvent chez les grands favoris est psychologique : l’excès de tension crée un stress inévitable et engendre des mauvaises prises de décision.

Diego Latorre, ex-fantaisiste du Boca des années 90 et international argentin, est aujourd’hui une référence de l’analyse footballistique au pays de Bielsa et Simeone. Observateur à la fois de la Copa América et de l’Euro, il compare les deux contextes dans le quotidien La Nación : « D’un point de vue purement optique, les matchs de la Copa América sont vite devenus plus attrayants. On a pu apprécier une plus grande envie de développer du jeu et plus de fraîcheur sur les terrains américains, alors que dans les stades français, tout cela semblait recouvert par un excès de solennité. On perçoit plus de relaxation en Copa América, peut-être du fait de l’ambiance cordiale et détendue des stades aux États-Unis, qui contraste avec la tension externe excessive qui accompagne l’Euro. » Pour donner un exemple, l’Argentine de Martino insiste sur une relance au sol avec des relanceurs qui font preuve de grandes difficultés dans ce domaine en Europe (Otamendi et Funes Mori). Latorre poursuit : « Pour donner le meilleur de soi, n’importe quelle personne doit être tranquille et même heureuse dans l’accomplissement de son travail, parce qu’elle sera ainsi plus lucide et aura plus de souplesse dans sa prise de décisions. (…) En France, les précautions abondent. » Dans une équipe de France qui doit affronter à la fois des « petites » nations – avec un statut de favori grand comme la tour Eiffel – et la pression de celui qui accueille la compétition, le stress semble inévitable. Et c’est encore plus le cas pour des centraux qui doivent assimiler la lecture du jeu à l’italienne de Deschamps tout en essayant de remplacer Varane avec un pistolet sur la tempe.

Le piège islandais

Malheureusement, la perspective d’un quart de finale contre l’Islande ne devrait pas changer la donne. Peu importe si l’Islande est une des cinq meilleures équipes de l’Euro depuis le début de la compétition (avec l’Allemagne, l’Italie, la Croatie et le pays de Galles), les Bleus n’ont pas le droit de perdre. Pas encore. Pas comme s’ils jouaient l’Allemagne en demi-finale, en clair. Et si la physionomie de ce match semblerait mettre en avant les qualités de l’arrière-garde française – les Bleus se sont montrés très à l’aise dans la bataille des duels aériens –, cet aspect est trompeur. Contre l’Angleterre, l’Islande a perdu 67% des duels aériens (35 perdus, 17 gagnés), Cahill et Smalling en ont gagné 19 à eux deux et même le flop Harry Kane s’est imposé 5 fois dans les airs. L’enjeu est à la retombée du ballon et dans l’anticipation : il faut savoir transformer un duel gagné ou perdu en récupération, contre-attaque ou nouvelle phase de possession. L’utilisation et la lecture du duel est bien plus importante que le duel lui-même. D’où la perte dramatique de N’Golo Kante, royal dans la lutte pour les seconds ballons, mais aussi l’arrivée salvatrice de Samuel Umtiti, dont la mobilité et le sang-froid balle aux pieds pourraient garantir à l’arrière-garde bleue le surplus de confiance dont elle a tant besoin. À condition que le Lyonnais joue comme un colonel et non comme un aspirant.

Markus

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Article publié le 03/07/2016 sur SOFOOT.com

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