Les Leçons Tactiques de France-Albanie

Après un week-end post-Roumanie, chamboulé par une arnaque de « débat » sur deux individualités – Griezmann et Pogba –, Deschamps a fait le choix de se priver de ses deux étoiles. Matuidi n’a pas suffi pour donner vie au 4-2-3-1 et la pauvreté de la relance française a entraîné tout le reste dans sa chute. Mais la seconde période s’est montrée riche d’enseignements : Pogba fait gagner du terrain, Griezmann est déjà précieux et le milieu bleu aurait bien besoin d’un Koziello. Cette équipe est définitivement construite pour jouer brillamment le contre. À la Deschamps. Avec Payet en chef d’orchestre.

Dans un Vélodrome majestueux et sur une pelouse destructrice, les Bleus abandonnent le milieu à trois et font entrer le 4-2-3-1 sur la piste. Difficile d’établir a posteriori s’il s’agit d’un plan calculé pour reposer les deux champions, d’un avertissement pour les deux joueurs ou alors tout simplement d’une rotation tactique pour tenter un nouveau schéma, mettre dans le bain Martial et Coman et poser une couronne sur la crête de Payet. Peu importe, en réalité. Le quatuor défensif est inchangé, Kante et Matuidi se placent devant la défense, Martial à gauche, Coman à droite, et Payet à tous les étages. Dès le début, la principale interrogation regarde la relance : comment Matuidi va-t-il pouvoir s’en sortir sans les fauteuils Pogba, Verratti et Motta ? La structure s’avère bancale dès les premiers instants.

Pas de Pogba, pas de chocolat

L’horloge affiche un petit quart d’heure de jeu et les Bleus ne peuvent déjà plus compter sur la « sérénité » et la « confiance » obtenues par les exploits tardifs du Stade de France. Après une entrée en matière attentiste, les Albanais comprennent vite la faille française et partent presser les relanceurs bleus avec conviction. L’un après l’autre, Évra, Sagna, Kante, Matuidi, Koscielny et Rami se voient obligés de céder à la tentation de la passe en retrait, puis du dégagement aléatoire. Deschamps comptait probablement sur le jeu dos au but de Coman et Martial, pour gagner du terrain facilement. Mais les transmissions sont trop lentes, les ailiers sont marqués agressivement et le ballon revient sans cesse dans les pieds d’un milieu sans idée.

Sans Pogba, personne ne se montre capable de conserver le ballon sans perdre du terrain. En phase de possession, le 4-2-3-1 montre ses limites et aucune des deux paires Kos-Rami et Kante-Matuidi ne crée de décalage pour jouer vers l’avant. En phase défensive, les Bleus abordent le match avec un plan de jeu attentiste « amical » : pas de pressing et défense en reculant. C’est là que le milieu à deux est vite pris au piège : si Kante et ses kilomètres font des miracles, Matuidi est bien trop éloigné du milieu de Leicester pour former un bloc compact. Le Parisien perd des duels et laisse Évra à découvert sur les phases de transition. Dangereux.

Giroud le pompier, Payet le mécano

Conséquence immédiate : les Bleus récupèrent le ballon très bas, prennent trop de temps pour remonter et s’enferment dans l’axe. Toutes les occasions bleues ont besoin de Giroud : un centre, une tête et bonne chance, Olivier. Avec six joueurs derrière le ballon, le bloc albanais n’a même pas besoin d’être cholesque pour enrayer la machinette de Deschamps. Payet se démène, mais ne suffit pas. Martial tente de prendre ses responsabilités, mais toutes ses prises de balle sont lamentablement mises en échec. « En première mi-temps, on est peut-être un peu trop passés dans l’axe. Mais en deuxième, on a plus utilisé la largeur » , expliquera Payet. En avant-match sur iTV, Slaven Bilić avait prévenu : « Je suis surpris que Deschamps change la position de son meilleur joueur. Payet peut jouer numéro 10, c’est un vrai meneur, mais il préfère partir de la gauche pour avoir tout le terrain face à lui et faire parler sa vision du jeu. » Aux alentours de la 35-40e, les Bleus pressent enfin avec ambition et tout change, mais la circulation de balle est encore trop brouillonne pour exercer une pression constante.

Le retour de Pogba et du 4-3-3

La mi-temps est salvatrice : Pogba entre pour Martial, Payet prend en main la manette du couloir gauche et Kante se replace en gilet pare-balles devant la défense. En dix minutes, malgré un poteau albanais (!), les Bleus se retrouvent trois fois dans la surface adverse : Coman, Matuidi, puis Pogboom, à la suite d’un exter’ à la Djorkaeff de Payet. « Paul a permis de faire jouer l’équipe plus haut » , dira Lloris (malgré les glissades). Tout comme la domination aérienne d’Évra. Mais les Bleus ne cadrent toujours pas et la tête de Giroud s’écrase cette fois sur le poteau. Fatigués, les Albanais capitulent finalement à l’heure de jeu et se replient. Deschamps fait entrer Griezmann à la 68e puis Gignac à la 77e, alors que la poésie de Coman fait chialer une Tirana assiégée. Les solutions sont les bonnes, mais l’échec du 4-2-3-1 est une lourde valise qui empêche le Bayonnais de réaliser le changement idéal : faire entrer Cabaye à la place de Matuidi pour avoir de plus de contrôle, des pieds plus habiles dans la possession, une menace lointaine, un Pogba au cœur du jeu et tout autant d’appels bien sentis.

Les Bleus poussent comme des grands dans le dernier quart d’heure : Payet met Koscielny sur orbite, Griezmann est à un doigt de faire taire tout le monde et la frappe de Kante est déviée de justesse. Après à peine trois rencontres en tant que sentinelle – ce poste de cinco si difficile à interpréter – le petit champion de Suresnes fait déjà preuve d’une intelligence tactique étonnante : des fautes tactiques à l’italienne, une orientation du jeu à la Mascherano (sobre et réfléchie, sans folie) et de l’intensité. Alors que Payet continue de mener la charge comme le leader technique qu’il est devenu, les Bleus se libèrent finalement à la 90e : sortie de balle de Kante, délicatesse de Rami, Pogba grimpe au duel et Griezmann en profite. Deux minutes plus tard, Pogba sort une ouverture à la Xabi Alonso pour un Gignac bien en jambes et à l’aise dans le jeu (titulaire contre la Suisse ?). Et la victoire finit au bout du pied droit de Payet.

Pressing collectif, Koziello et la baraka

D’une part, cette rencontre nous aura apporté un enseignement fondamental pour le reste de la compétition : le problème n’était donc pas la présence de Griezmann, ni l’absence de Martial et Coman. Ce n’était pas non plus le soi-disant manque d’implication de Pogba. Les individualités sont des solutions, mais les problèmes à résoudre sont collectifs : soigner les options de relance et multiplier les séquences de pressing. D’autre part, ces deux rencontres auront confirmé que les Bleus ne sont pas encore armés pour prendre le jeu à leur compte. Pour 2018, l’arrivée des bons pieds et de la pause d’un Koziello serait absolument nécessaire. Cette année, il faudra donc espérer jouer la phase finale contre des équipes de possession pour profiter pleinement de cette formation construite pour le contre et la vitesse. Vivement la Mannschaft et la Roja, donc. Enfin, Deschamps continue de remplir sa bibliothèque de victoires à l’arrachée. Pays-Bas, Cameroun, Roumanie et maintenant Albanie. Après le Fergie Time, voilà DD la baraka.

Markus

Les chiffres des Bleus
17 – Le nombre de duels aériens gagnés par Évra. Après les air tackles contre la Roumanie, voilà Air Évra.
14 – Le nombre d’occasions créées par Payet en 180 minutes. Le dernier record des Bleus à l’Euro ? Zizou en 2004 : 15. Sur toute la compétition.
5 et 7 – Le nombre de tirs tentés et de duels aériens gagnés par Giroud. Il ne joue pas en Liga, mais il maîtrise son registre. Bomber.
6 et 4 – Le nombre de dribbles réussis et de fautes provoquées par Coman en une heure. Toutes les six minutes, l’ancien Parisien martyrise un adversaire.
2 – Le nombre de tirs cadrés des Bleus.

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Article publié le 16/06/2016 sur SOFOOT.com

4 réflexions sur “ Les Leçons Tactiques de France-Albanie ”

  1. Très bonne analyse.
    Plus que le système ce qui compte c’est ce que les joueurs sont capables d’en faire et à ce titre se passer de ses 2 meilleurs éléments pré-euro (ie Pogba & Griezmann) relevait du pari risqué. Question joueurs je pense que Matudi doit être mis au repos et que Cabaye et Sissoko doivent être mis en situation.

  2. Y’a un truc que j’ai du mal à comprendre : comment pourrait-être bon contre l’Espagne et l’Allemagne, alors qu’ils vont nous harceler à la relance et qu’on est défaillant dans ce domaine ?

    1. Bonjour et merci pour le commentaire.

      Les Bleus ont du mal à poser le jeu, mais certaines sorties de balle rapides sont prometteuses (surtout en match de préparation, certes), d’où l’espoir de voir des transitions efficaces contre ces équipes.

      Markus

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