Il était une fois Matuidi l’efforcé et Pogba le spontané

À la suite des difficultés des Bleus lors du match d’ouverture, Pogba et Griezmann ont été les premiers à attirer les plumes des critiques, presque par réflexe historique franco-français – la tentation de la guillotine. Mais les problèmes structurels du 4-3-3 devraient vite déplacer les regards vers un autre sujet plus intéressant : la compatibilité du milieu bleu et notamment la production commune de ses deux relayeurs : Blaise Matuidi et Paul Pogba.

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La France est exigeante et adore l’être. Elle raffole de son goût pour la sophistication, le luxe et l’exclusion qui en découle. Il ne faudrait peut-être même pas lui en vouloir : elle a connu Michel Platini. Et Zinédine Zidane. Elle sait donc bien de quoi elle parle quand elle exige la perfection. Elle a voulu exclure Karim Benzema – élégant, mais pas assez exemplaire – puis a tenu à siffler Olivier Giroud – exemplaire, peut-être, mais pas assez élégant. La France du ballon rond est capricieuse, caractérielle, lunatique. Il y a deux semaines, elle pleurait l’absence de Ben Arfa et son pied gauche sauveur de la République. Aujourd’hui, elle a déjà appelé ses futurs fils Dimitri.

Cette France aime réclamer des leaders à l’ancienne, mais ne veut pas de Patrice Évra. Cette France aime réclamer des joueurs appliqués qui donnent tout, mais ne veut pas de Bacary Sagna. Cette France veut des belles histoires de reconquête, des revanches sur la vie cruelle, des petites gens qui ont grimpé la montagne, mais surtout pas de Franck Ribéry. Et aujourd’hui, en ce mois de juin 2016, un nouveau duo occupe ses dîners : Matuidi et Pogba. Dans deux contextes différents et chez deux populations différentes – les supporters pour l’un et les médias pour l’autre – la France se montre implacable : l’un est volontaire, mais pas assez fin techniquement, l’autre a un talent inouï, mais serait « dilettante » .

Matuidi, joueur anarchique

Matuidi n’est pas un footballeur d’exception comme les autres. D’après les critères de l’esthétique à la française, quelque chose l’éloigne inévitablement des standards de l’Hexagone. La posture. Le dos courbé vers l’avant. Les mains qui partent vers l’extérieur. Matuidi n’est pas classique. Il n’en a ni l’élégance ni la hiérarchie. Et il part donc avec une longueur de retard dans notre pays, où bon doit rimer avec beau et où Richard Gasquet et Yoann Gourcuff ont pu régner sans triomphe. À côté des Modrić, Kroos et Iniesta de cet Euro, Matuidi enchaîne les passes avec l’application d’un joueur qui continue à travailler ses fondamentaux. Et c’est d’ailleurs pour cela qu’il ne s’arrêtera pas de progresser. Finalement, Matuidi, ça aurait pu être toi. Sauf que Blaise a travaillé plus que toi, s’est entraîné plus dur, a couru plus longtemps et allait se coucher plus tôt. Sans aucun doute, dans la typologie des identités de footballeurs de Marcelo Bielsa, Blaise Matuidi est un « efforcé » : « Dans le football, deux grands et simples piliers de notre comportement s’expriment en même temps : la discipline-méthode et la liberté créative. » Ici, inutile de justifier pourquoi Pogba fait partie de la seconde catégorie, celle des « spontanés » . Bielsa poursuit : « Ils se synthétisent en opposition : mécanisé/spontané, je reproduis/j’invente, je limite mes défauts/je développe mes vertus, construit/naturel, volonté/qualité, méthode/intuition, ordinaire/extraordinaire. Mais les deux sont symétriquement efficaces. » Ainsi, l’équipementier Nike a même peint Blaise en héros de la banlieue parisienne, faisant du joueur du PSG un personnage ayant appris à jouer en bas de chez lui, loin des éducateurs nationaux et des manuels de la FFF. Un joueur à la formation en zigzag, imprévisible, indomptable, mais décisif. Un joueur au style anarchique mais victorieux.

Blaise Matuidi d’après Nike

Ce que le jeu de Matuidi permet et limite

Avec les Bleus comme avec Paris, Matuidi a démontré sa valeur et ce n’est pas un hasard si tous ses entraîneurs en ont fait un pilier de leurs schémas. Pour synthétiser, Matuidi offre : une intensité physique dans une zone clé où le ballon peut être récupéré haut – si pressing collectif il y a – et où la majorité des seconds ballons se font cueillir. Des appels en profondeur, des appels pour élargir à gauche, des appels pour toujours proposer du mouvement. Devant, l’inspiration de Matuidi fait bouger les lignes et sait se montrer décisive dans les vingt derniers mètres. Au milieu, Matuidi ne prend pas de risque et rate peu de passes (91.3% de passes réussies cette saison). S’il est loin de la protection de balle d’un Borja Valero, Blaise surjoue rarement dans sa distribution.

Mais qui dit peu de prises de risques dit peu de créativité. Dans le circuit classique de la possession, Matuidi ne donne pas de valeur ajoutée. Que ce soit dos au but, devant la défense ou dans les petits espaces, ses possibilités de rendement limitent la vitesse de circulation et/ou la qualité des solutions de passes proposées. Ainsi, quand la France évolue en 4-3-3, son milieu à trois se transforme en réalité en milieu à deux Kante-Pogba. Sans latéral offensif, la paire se retrouve dépendante des descentes de Payet (ou Griezmann) et de la qualité de passe de Pogba. Matuidi, censé faire le lien, se retrouve hors-circuit. Jusqu’à sa prochaine course entre les jambes adverses.

Bielsa et les joueurs déguisés

Bielsa poursuit sa réflexion identitaire : « Les spontanés et les efforcés gagnent autant tous les deux. Mais ce qui n’arrive jamais, c’est de gagner quand tu te déguises. Quand un volontaire enfile les vêtements d’un créatif, il ressemble à une caricature. Cela indique clairement que la conviction, le respect de l’identité et de l’individualité sont indispensables. » Une réflexion qui invite à s’interroger sur la distribution des rôles du milieu du 4-3-3 de Deschamps : si Matuidi et Pogba sont « relayeurs » sur le papier, le gaucher jouit d’une grande liberté offensive tandis que le droitier doit avant tout penser à l’équilibre collectif défensif. C’est une aberration, mais c’est aussi une situation qui semble s’être installée naturellement d’après les propos de Matuidi lundi : « Le sélectionneur nous laisse beaucoup de libertés. On est tous les deux milieux relayeurs. C’est vrai que moi j’ai l’habitude de me projeter, que ce soit en club ou en sélection, donc je le fais. Quand il faut faire le replacement défensif, je le fais aussi, et Paul c’est pareil. C’est vrai que lui, au niveau de l’utilisation du ballon, il est beaucoup plus à l’aise, et moi j’ai cette capacité à me projeter sans ballon. (…) Le coach, comme je l’ai dit, nous laisse une très grande liberté, après c’est à nous de faire attention à l’équilibre. » Mais si l’équilibre défensif tient aujourd’hui grâce à la discipline tactique de Pogba, reste que l’équilibre offensif bat de l’aile, et ce dès la relance. Alors, le spontané et l’efforcé sont-ils incompatibles ?

« Créer le nouveau milieu de terrain »

Oui, si la France souhaite continuer à exiger l’arrivée du Pogba de la Juve en équipe de France. Parce que si les joueurs peuvent s’adapter, le terrain ne peut pas s’agrandir. Pour se mettre sur son pied droit, avoir le terrain face à lui et prendre le jeu à son compte, Pogba a besoin de jouer sur le côté intérieur gauche. Comme Iniesta, Kroos et même Zizou. Or, c’est un espace que Matuidi (et Payet) occupe déjà. Avec Pogba en milieu intérieur gauche, Matuidi quitterait le onze et Deschamps ferait certainement appel à Cabaye ou Sissoko pour – comme il dit – « densifier » .

Non, si on laisse Pogba grandir dans ce rôle difficile à interpréter. Un rôle à la Rakitić au Barça, mais sans Alves ni Messi, et avec Matuidi à la place d’Iniesta. Mais si c’est un rôle plus conservateur, c’est avant tout un rôle où les Bleus ne peuvent faire sans la Pioche, le seul Français capable de participer à toutes les phases de jeu : récupération haute, couverture basse, organisation, relance courte, jeu long, élaboration, relais et même animation, création et finition (2 tirs vendredi). Avec un Griezmann plus impliqué dans l’élaboration du jeu à droite, Pogba aura déjà un allié de plus pour tisser la toile bleue et « créer le nouveau milieu de terrain » . À condition qu’on leur donne du temps.

Markus

Propos de Marcelo Bielsa recueillis par Eduardo Rojas dans le livre « Los 11 caminos al gol » , ceux de Blaise Matuidi par Thomas Pitrel, à Clairefontaine.

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Article publié le 14/06/2016 sur SOFOOT.com

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