Les Leçons Tactiques de France-Cameroun

Après l’Amsterdam ArenA et le Stade de France en mars, La Beaujoire a été la scène d’un troisième match amical « moderne » de ces « nouveaux Bleus » . Du spectacle, des attaquants qui marquent presque quand ils veulent – ou quand il faut – et une phase défensive absente. Littéralement absente, à tel point qu’à dix jours de l’Euro, il est impossible de juger le niveau défensif de ces chevaliers sportifs qui s’apprêtent à défendre leurs propres terres.

Pogba, sacrifié tactique ou sur le point d’exploser ?

Paul Pogba devrait être le personnage principal de cet Euro 2016. Son nom est écrit sur la couverture. Son talent fait peur à tout le continent. C’est son histoire, là, maintenant, tout de suite. Deux années se sont écoulées depuis le Mondial brésilien. Là-bas sur la terre du dribble, de ses dribbles qu’il maîtrise tant, le Français avait dû faire dans la conservation. Un rôle de lieutenant du milieu de terrain, d’organisateur plus que de créateur, protecteur de Cabaye et garantie défensive aux montées de Matuidi. En deux ans, cela devait changer. Mais au lieu de mettre le joueur de la Juve dans un fauteuil, en déplaçant par exemple Matuidi, Deschamps a choisi la méthode dure : adapte-toi, deviens encore plus fort et tu gagneras ta liberté. Pogba Unchained, alors ? Lundi soir, ce France-Cameroun nous a démontré que cette liberté était encore conditionnelle.

Et Deschamps en est bien conscient. « Je ne le veux ni trop haut ni trop bas. Je veux qu’il se propose entre les lignes pour donner plus de liant entre la phase défensive et les trois devant. » En clair, Pogba devrait être omniprésent. D’où trois interrogations. D’une, est-ce son positionnement qui pose problème ? Ses débuts bleus nous avaient fait croire qu’il était bien plus créatif en milieu gauche – comme à Turin – qu’en milieu droit. Mais le trio bleu lui donne aujourd’hui assez de liberté pour se déplacer des deux côtés. De deux, l’équilibre actuel de l’animation offensive lui donne-t-il assez de responsabilités ? Lundi soir, les transitions bleues ont très souvent sauté les pieds de la Pioche pour déposer le plus vite possible le ballon dans les pieds brûlants de Payet. Sur attaque placée, c’est Coman qui est redescendu pour prendre la balle et accélérer la manœuvre. Lors des dernières sorties, Griezmann aimantait les relances bleues. D’où la troisième question : ce qu’exige Deschamps est-il vraiment possible dans cette configuration ? Avec la liberté actuelle de Matuidi, toutes les preuves sont réunies pour répondre « non » : Pogba pourra difficilement être à la fois la garantie défensive du milieu bleu et la principale source de création de déséquilibre de l’escouade de DD. Sacrifié, le Turinois semble condamné à travailler longtemps pour briller brièvement. Comme lundi soir, avec cette séquence de dribbles étoilés et ce centre lunaire digne de Broomhilda.

Exploits individuels plutôt que processus collectifs, donc zéro défense

À la mi-temps, le sélectionneur s’est exprimé ainsi : « Il faut accélérer pour pouvoir mettre le ballon plus vite sur les côtés. » Effectivement, La Beaujoire a été victime de trois quarts d’heure d’une lenteur très peu nantaise. C’était peut-être la pelouse, peut-être les dégâts de l’actuelle préparation physique, ou alors un cruel manque de fluidité collective. Mais il est inquiétant de noter que les Bleus ont une nouvelle fois fait la différence sur des initiatives individuelles plutôt qu’à l’aide de mécanismes collectifs. Le premier but naît de l’insistance des dribbles et de la vitesse de Coman côté gauche. Le second vient d’un coup de génie de Pogba. Le troisième est l’œuvre de Payet. Et il ne s’agit pas seulement des buts marqués : très peu d’occasions ont eu pour origine un automatisme collectif développé.

En clair, l’influence des extérieurs exquis du nouveau roi de Londres et des accélérations indécentes de Coman le Bavarois a largement dépassé celle des automatismes en chantier d’Évra et Matuidi ou des mouvements des numéros 9 français (20 ballons touchés en 90 minutes à eux deux). Dans ce registre, Griezmann a cruellement manqué, tout comme Karim Benzema, on peut le dire. Mais c’est surtout « derrière » que ces automatismes manquent à l’appel. Les guillemets ne sont pas là par hasard : alors que tout un pays se prépare à maudire ses défenseurs centraux à la première erreur venue, il faut rappeler qu’une grande équipe de football défend à onze. Lundi soir, dans un contexte de préparation certes particulier, les Bleus n’ont proposé aucune structure défensive collective. Pas de pressing intense, pas de pressing ciblé, pas de défense ? Adil Rami n’a rassuré personne, mais il n’est pas coupable si les deux trios devant lui se font sauter systématiquement par la première feinte de corps venue. À ce rythme-là, il sera intéressant d’analyser l’impact de la compétition sur l’intensité défensive du bloc français.

Question pointue

On joue la 20e minute lorsque Matuidi ouvre le score en position de numéro 9. Derrière lui, Giroud attendait aussi ce ballon qu’il n’avait jusqu’alors touché qu’une seule fois, près de la ligne de touche 18 minutes plus tôt. Une heure plus tard, Gignac attendra plus d’un quart d’heure avant de toucher son premier ballon. De quoi s’inquiéter ? Alors que Griezmann et Payet semblent s’imposer comme les créateurs providentiels de ces Bleus 2016, aucun attaquant de pointe n’est devenu une évidence. Et parce que Giroud et Gignac jouent dans un registre comparable, il serait intéressant de voir évoluer Anthony Martial en pointe du trio d’attaque avant le début de la compétition.

Markus

Les chiffres des Bleus
8 comme le nombre de « passes clés* » de Dimitri Payet. Royal.
65% comme la possession de balle française. Heureusement, on n’est plus en 2009 et ça n’a donc plus aucune importance.
5 comme le nombre de duels aériens gagnés par Koscielny, digne représentant du Tours FC. À une glissade près, c’était parfait.
0 comme le nombre duels aériens gagnés par Adil Rami, qui préfère les passes laser brossées qui sautent trois lignes.
4 comme le nombre de fautes provoquées par Kingsley Coman. Des fautes qui peuvent enfin servir à quelque chose, maintenant que l’équipe de France se la joue Reggie Miller derrière la ligne.

* Une passe-clé est une passe qui aboutit sur un tir

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Article publié le 31/05/2016 sur SOFOOT.com

Une réflexion sur “ Les Leçons Tactiques de France-Cameroun ”

  1. « Je ne le veux ni trop haut ni trop bas. Je veux qu’il se propose entre les lignes pour donner plus de liant entre la phase défensive et les trois devant. »

    Pour une fois que DD dit quelque chose d’intelligent sur le jeu… Il faut se rendre compte que le jeu de Pogba est encore très limité et pour ça , le Barça hésite à le prendre, par exemple, lui préférant même un Dybala.
    Or, s’il évolue précisément dans cet aspect pointé par DD, il deviendra, sans aucun doute, le meilleur joueur du monde.

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