Les Leçons Tactiques de France-Russie

Le football français s’emballe avec joie parce qu’à deux mois de l’Euro, les Bleus viennent de marquer sept buts en deux matchs, avec sept buteurs différents. 

D’autres sélections ont dû se construire à travers un périple entre forêts et montagnes – les qualifications et les barrages – pour arriver avec l’esprit libre à ces matchs amicaux qui annoncent le printemps. Mais pas l’équipe de France. Parce qu’en rentrant du Brésil au début de l’été 2014, sonnés par un coup de tête de Hummels, les Bleus sont montés à bord d’un tracteur que Didier Deschamps a sereinement mené sur une autoroute de tests amicaux. Des défaites contre le Brésil et l’Angleterre, des victoires contre l’Allemagne et la Belgique, et aucune incidence sur quoi que ce soit.

Un chemin long, lent, peu périlleux, et surtout dangereusement déconnecté des réalités de la grande compétition. Sa vitesse vertigineuse, sa pression étouffante, ses intrigues dramatiques… Les Bleus ont-ils brillamment remporté une course de tracteurs ce mardi soir ? Ou alors sont-ils déjà prêts ? En attendant le mois de juin et les réponses imprévisibles du groupe bleu face à la vraie tension de l’enjeu, ce long week-end de football international a eu le mérite de vraiment aider Deschamps à former son groupe. Alors qu’ils étaient venus pour une simple visite, Payet, Kanté et Coman ont pris leurs quartiers avec cœur et raison.

Pogba, le talent et l’endroit

Face à une formation russe plus attirante sur le papier – Dzagoev, Zhirkov, Shatov – que joueuse sur la pelouse, Deschamps modifie largement le 4-3-3 révélé la semaine dernière à Amsterdam. Lloris reprend son poste ainsi que le brassard, Sakho remplace Koscielny et Sagna reprend le couloir droit à Jallet. Devant l’indétrônable Lass, Kanté remplace Matuidi et se place en milieu relayeur droit. Devant, Martial commence à gauche, tandis que Gignac récupère le rôle de numéro 9. D’où deux conséquences majeures dans l’animation offensive bleue. D’une part, la liberté de Griezmann dans le cœur du jeu, alors que Gignac et Martial occupent des zones « délimitées » par leurs mouvements et leurs caractéristiques. D’autre part, la nouvelle position de Pogba en tant que milieu intérieur gauche, comme souvent à Turin, ouvert sur le jeu, l’axe et donc la surface. Un rôle qui suscite de l’excitation et de la tension dans les gradins : à chaque perte de balle du Français, on imagine aisément les « vas-y il me blase, lui » , rapidement suivis par des « trop de talent, la Pioche, trop de talent » après un numéro réussi. Et c’est exactement ce qui arrive en ce début de match : à la suite d’une perte de balle largement évitable, Pogba se rattrape en dictant le tempo d’une transition bleue. Un coup d’œil et un bon décalage plus tard, Gignac remise instantanément sur Griezmann, qui glisse, mais a un temps d’avance pour lancer Kante et faire céder le mur russe en un peu plus de cinq minutes.

Griezmann et le sens du jeu

Les Bleus mènent, mais ne dansent pas pour autant. D’un côté, l’équipe de France fait saliver Saint-Denis à chaque remontée de balle directe. Alors que Lass est bien suivi, c’est Varane qui part chercher Griezmann à travers le milieu russe. En plein cœur du jeu, chaque prise de décision du joueur de l’Atlético semble guidée par une force surnaturelle appelée le sens du jeu. Que ce soit en pivot ou en pleine course, que ce soit verticalement ou horizontalement, avec l’extérieur ou le plat du pied, en avançant ou en reculant, dans le dribble ou la transmission, avec ou sans ballon, Griezmann fait toujours grandir le jeu français. Un régal qui rappelle la bonne influence de Valbuena sur l’animation offensive bleue, mais qui apporte ô combien plus de verticalité et de possibilités balle au pied. Ses échanges avec une pointe fixe (Giroud vendredi, Gignac ce mardi) créent des décalages et sa faculté à prendre des décisions rapides multiplie les options de contre-attaque, mais aussi de gestion de la possession. En résumé, Griezmann rend l’animation offensive bleue dangereuse et imprévisible. À la 37e, il réalise une seconde passe décisive et permet à Gignac de répondre à Giroud dans leur match à distance.

D’un autre côté, les Bleus montrent des difficultés à dominer la rencontre avec constance. Face à une équipe russe qui offre plus de résistance dans les duels que les Pays-Bas – à l’image de Shirokov –, mais qui abandonne le ballon bien plus vite en première période, les Bleus ne dominent pas la rencontre par la fluidité de leur construction, mais plutôt par l’impact de leurs contres. Dans ces conditions, avec Pogba à gauche – et donc ouvert sur le côté droit (4 longs ballons réussis sur 4) – c’est finalement Martial qui souffre d’un certain isolement sur l’aile gauche. Malgré quelques essais de combinaisons avec Évra, le Mancunien rentre aux vestiaires en ayant touché seulement 14 ballons : il n’est ni la cible des relances laser de Varane et Sakho à gauche (Pogba), ni la première option de dialogue de Griezmann (Gignac ou Kanté) et, ce mardi, il n’a jamais réussi à transformer les espaces en déséquilibre. La possession française saute des étapes : tant mieux pour la vitesse du jeu, dommage pour le contrôle et la sérénité défensive de tout le bloc.

Lassana dicte, Payet domine et Coman danse

À la pause, Mathieu le malchanceux remplace un Évra qui n’a pas été épargné par l’orgueil russe, alors que Kingsley Coman remplace Martial. Et ainsi, la seconde période apportera quatre enseignements majeurs. Le premier, le plus évident, est le rôle central que Lass s’est construit au sein des Bleus : le talent de l’enfant de Belleville est enfin mis au centre d’un projet de jeu qui n’attendait finalement que lui. Sans jouer au maestro de la possession à l’espagnole – ou à la Verratti –, Lass donne de l’équilibre au bloc bleu avec le ballon avant tout. À l’aise entre les deux centraux, et jamais vraiment inquiété par la pression adverse – 8 dribbles réussis hier soir –, il a aussi la capacité de trouver aisément ses latéraux avec une diagonale (7 longs ballons réussis sur 10). Sans ballon, il est le milieu défensif d’expérience sur lequel toute jeune équipe aimerait pouvoir se reposer. De quoi largement éliminer la concurrence (Cabaye et Schneiderlin, entre autres).

Le second est l’envol de Dimitri Payet. Après 90 minutes pleines et variées à Amsterdam, le Londonien n’a eu besoin que de quelques secondes pour peindre le succès de son retour. Un coup franc exceptionnel, de l’influence dans le jeu et même une passe décisive. Un titulaire en puissance. Le troisième est l’arrivée prodigieuse de Kingsley Coman. Alors que Deschamps insiste depuis le début de son règne sur les dynamiques de groupe, il semble enfin tenir ici son pur joker, élément incontournable de toute grande équipe. La semaine dernière, le sélectionneur avait été clair sur ce qu’il attendait du Bavarois : « Il est intéressant parce qu’il sait être performant avec très peu de temps de jeu. » Un profil qui a longtemps manqué aux Bleus. L’ex-Parisien aux accélérations sauvages l’a démontré hier sans trembler : un beau but, 2 passes clés, 3 dribbles réussis, 4 fautes provoquées et du nitrométhane dans les chaussettes. L’Espagne avait Jesús Navas (et Pedro), l’Allemagne avait Götze, voilà les Bleus armés d’un gadget spectaculaire. De quoi remettre en question la place de Moussa Sissoko, autrefois habitué aux entrées en jeu côté droit ?

Deux buts encaissés pour deux interprétations

Enfin, le dernier enseignement est défensif. Ici, le tableau arbore différents tons et peut entraîner diverses interprétations. La première est optimiste. Les Bleus ne se montrent fragiles que sur coup de pied arrêté, qu’en deuxième période, qu’après de multiples changements. Lucas Digne, en cause sur le but de Kokorin, vient d’entrer en jeu de manière imprévue et semble touché par la blessure de Mathieu lors du changement. Par ailleurs, l’équilibre défensif bleu n’a concédé que 3 tirs hier soir : la solidité de ce 4-3-3 avait fait ses preuves au Brésil, dernière épreuve grandeur nature. Enfin, si les Bleus semblent rapidement pris de vitesse derrière, il faut souligner le contexte particulier de ces rencontres, la crainte de la blessure (surtout après les sorties de Mathieu et Évra), le manque criant d’intensité et parfois même de concentration. Ce qui nous mène à une tout autre interprétation. Les Bleus ne se montrent pas (encore) capables de défendre avec intensité et de rester disciplinés et agressifs sur coup de pied arrêté. Encaisser deux buts par match contre des formations d’apparence inoffensive ne ressemble pas vraiment au style Deschamps, et le sélectionneur vient certainement de gagner quatre bons prétextes pour calmer toute prétention au sein du groupe.

Markus

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Article publié le 30/03/2016 sur SOFOOT.com

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