Le chef d’oeuvre de Johan Cruyff

Article publié dans le numéro spécial de So Foot en hommage à Johan Cruyff : le numéro 128 paru en juillet 2015. 

Johan Cruyff So Foot

Le 31 mai 1972 à Rotterdam, l’Ajax affronte l’Inter en finale de la coupe des clubs champions. D’un côté, Johan Cruyff souffle la modernité. De l’autre, Facchetti, Mazzola et les restes du catenaccio d’Herrera. Ce soir-là, l’Europe est témoin d’une rencontre rythmée par le numéro 14. Une performance qui reste gravée dans la mémoire collective. En particulier dans celle de ses adversaires. – par Markus 

Le tableau est un brin apocalyptique. Pour les observateurs de l’époque, cette finale de coupe des clubs champions, édition 1971-1972, entre l’Ajax tenante du titre et l’Inter Milan serait une représentation du Bien contre le Mal. La noblesse du maillot blanc à bande rouge porte l’idéal offensif. Le maillot bleu et noir habille les ténèbres du bloc défensif. Après le Dynamo Dresden, l’OM, Arsenal et Benfica, c’est l’Inter qui se dresse en finale face aux Hollandais. Mais l’équipe milanaise n’est plus l’ogre double champion d’Europe en 1964-1965 et finaliste en 1967. Le défenseur Tarcisio Burgnich la joue humble: “On n’avait pas une grande équipe, mais on était un grand groupe. De quoi décupler les possibilités pour l’équipe moyenne qu’on était.” Les Italiens ont perdu 7-1 sur la pelouse de Mönchengladbach au second tour et sont passés in extremis en quarts contre le Standard de Liège (2-2) sur un but de Sandro Mazzola. “Nous étions en fin de cycle, resitue le milieu de terrain. Moi et Facchetti, on avait déjà 30 ans, Burgnich était encore plus âgé et Jair jouait sa dernière saison en Europe. Cruyff, lui, était au sommet de son art.” C’est mal barré, mais comme toujours, les Italiens y croient.

Cruyff marque… de la main

Portée par son exploit en demi-finale contre le grand Celtic Glasgow de Dalglish, Macari et Johnstone, (double 0-0, victoire aux tirs au but), l’Inter s’appuie sur l’expérience de ses vieux crampons, et sur les 20 ans de Gabriele Oriali. “Il avait fait un énorme match face à Johnstone”, illustre le défenseur Mario Giubertoni. Le coach Giovanni Invernizzi dessine donc un plan tactique défensif, à deux volets, articulé autour de lui. D’une part, si Cruyff n’arrête pas de bouger partout, il faut le suivre partout. D’autre part, s’il est si bon avec le ballon, il faut l’empêcher de le recevoir. Oriali: “On le marquait à trois. Moi, je défendais sur l’homme sur tout le terrain. Puis, en fonction de la zone dans laquelle il se trouvait, deux coéquipiers redescendaient pour bloquer les transmissions en direction de Cruyff. On a voulu l’encercler!” Ce 31 mai, l’Inter érige un 5-3-1-1 pour décourager le 4-3-3 néerlandais.

Au Stadion Feijenoord de Rotterdam, l’ambiance est bouillante. “On a eu la malchance d’affronter l’Ajax aux Pays-Bas! Il y avait 80 000 spectateurs et c’était un enfer”, se souvient Roberto Boninsegna, l’avant-centre. Très vite, l’Inter perd Giubertoni sur blessure: “Je me suis lancé vers l’avant à la douzième minute, et Blankenburg m’a éclaté la cheville sur un tacle assassin. Le président Fraizzoli m’a toujours répété: ‘Si t’étais resté sur le terrain, on n’aurait jamais perdu’. Ça m’a toujours plu, mais je savais qu’il mentait.” Et histoire de compliquer l’affaire, les Milanais tombent sur un Johan Cruyff champagne. L’arrière droit Mauro Bellugi raconte: “Cruyff nous a rendus fous. Par sa grandeur, il me fait penser à Messi. Par sa capacité à créer du jeu, il me rappelle Xavi et Iniesta. Sauf qu’il était dévastateur: il faisait le jeu mais il était aussi rapide, son démarrage était incroyable.” Tête baissée, le numéro 4 d’Oriali garde le nez dans les chaussettes de Cruyff pendant 45 minutes. Si l’Ajax domine, les occasions sont rares: Facchetti dévie un ballon sur son propre poteau, Krol touche un montant et Cruyff tente de berner l’arbitre français Robert Héliès en marquant de la main droite. But refusé, évidemment. À la pause, l’Inter est sur le chemin d’un exploit: si le 0-0 tient, les espaces pourraient se créer en fin de rencontre…

Coup de rein et football total

Des espoirs vite annihilés. À la reprise, le ballon atterrit dans les pieds du milieu Frustalupi. Cruyff jaillit, lui chipe le ballon, élimine Bedin puis Oriali d’un grand pont du bout du pied. Le temps s’arrête, ça pourrait être le plus beau but de l’histoire. Mais après un nouveau crochet, Cruyff est repris par Bellugi à l’entrée de la surface. L’Inter pense avoir échappé au pire, mais le tempo a changé. Deux minutes plus tard, le même Frustalupi tente un dribble dans son camp face au pressing rival. Suurbier intercepte et centre au second poteau. Hypnotisé par le jeu de jambes de Cruyff depuis une heure, Oriali se jette sans réfléchir. En l’air, il percute son gardien Ivano Bordon. Le ballon retombe comme une plume sur le pied droit de Cruyff, qui conclut dans les cages vides. 1-0. Les Nerazzurri font entrer le rapide Sergio Pellizzaro, mais c’est fini, l’Ajax est lancé. Giubertoni est aux premières loges: “J’ai vu le reste du match sur le banc, c’était un spectacle inédit: le football total hollandais. Pour moi, Cruyff reste le meilleur footballeur au monde: son coup de rein laissait tous les défenseurs dix mètres derrière lui, il tirait, passait, prenait les ballons de la tête, renversait le jeu, lançait en profondeur…” Même Boninsegna se sent impuissant: “J’ai pu me rapprocher de leurs cages une fois, à 0-1. J’ai tiré, ça a frôlé le poteau, et basta. Il n’y a pas eu de match. Si on avait joué 100 fois contre eux, on aurait perdu 105 fois.” À la 76ème, Cruyff parachève le triomphe d’une tête sur un corner de Keizer. Cette fois, Oriali ne percute personne mais il est trop court. 2-0.

Au coup de sifflet final, Cruyff félicite le jeune Italien pour son marquage serré mais loyal. “Je n’arrive pas oublier mon duel avec lui et la supériorité écrasante de l’Ajax. Messi est effrayant avec le ballon. Mais Cruyff aussi était imparable, sauf qu’il était plus fort physiquement, plus complet, assure Oriali. Tu pouvais tout essayer, il restait incontrôlable. À 23 ans, il était au sommet de sa maturité. Il n’a cessé de dicter le rythme et l’avenir du match.” Par la suite, le milieu devient le symbole du joueur aboyeur qui se sacrifie et l’objet de la chanson Una vita da mediano (Une vie de milieu) du chanteur italien Ligabue, reprise pendant la campagne présidentielle de Romano Prodi en 2006. Cruyff, lui, entre dans la cinquième dimension. Sous les yeux de Mazzola: “J’ai eu la chance de jouer aussi contre le grand Bobby Charlton ou encore Di Stefano, mais Cruyff était plus moderne. Il a apporté du mouvement au jeu. Il ne s’arrêtait jamais de demander le ballon, toujours en jouant de manière concrète. Il lui manquait seulement le jeu de tête, et pourtant il a marqué contre nous comme ça…” Le lendemain, c’est le Times qui donne le verdict de l’histoire: “L’Ajax a montré que la création offensive est la véritable essence du jeu et que toutes les défenses peuvent être contournées. Les ténèbres ont été éclairées.” Amen. – Tous propos recueillis par Markus, sauf Oriali et Boninsegna par El Pais et Giubertoni par La Repubblica.

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