Hatem Ben Arfa, à contre-pied

A coup d’exploits aussi esthétiques qu’efficaces dans cette escouade niçoise sérieuse et joueuse, Hatem Ben Arfa a rallumé la flamme, fait vibrer la France et séduit son sélectionneur national. L’ancien espoir déchu semble enfin prêt à reprendre le trône auquel il était promis : celui du royaume du dribble. Retour chaloupé sur la renaissance d’un artiste…

On le pensait perdu pour le foot. Balloté entre moments d’extase et instants d’errance, Hatem Ben Arfa semblait s’être égaré sur le long et tortueux chemin qui mène au succès. Pourtant, c’est avec beaucoup d’avance que l’enfant de Clamart avait entamé l’ascension de l’impitoyable Mont Football. Repéré à 12 ans, starifié à 15 puis champion de France à 18, le jeune Hatem titille les sommets plus vite que le plus tacheté des maillots à pois. Mais dans sa folle ascension, le grimpeur prodige ne voit pas arriver l’inévitable descente. Raconter Ben Arfa, c’est donc narrer l’histoire de ce cycliste qui gagne, chute puis remonte en selle à la recherche d’un nouveau sommet à gravir. C’est retracer une quête que Sisyphe lui-même n’aurait pas reniée, faite d’une effrayante succession de fulgurances et d’échecs. Celle d’un grand cru qui semble, à 28 ans, arriver enfin à maturation…

Vitesse et décadence

Il suffit de le voir jouer pour comprendre. Parce qu’il transpire le football à grosses gouttes, Hatem Ben Arfa offre sur le terrain une fidèle représentation de sa carrière. Une course linéaire, le buste droit et le regard fuyant, tout à coup interrompue par un dribble, un crochet ou une frappe, comme pour couper court à une partition jusqu’ici jouée sans fausse note. Son but lunaire, inscrit un soir de 2012 lors d’un Blackburn-Newcastle en FA Cup, se veut d’ailleurs l’allégorie de ses 11 ans de professionnalisme : au milieu de trois adversaires, Hatem se lance dans une chevauchée dont lui seul a le secret pour distancer les cerbères collés à ses crampons. Maintenant que son audace et sa vista lui ont permis de s’extirper du marquage, on l’imagine volontiers délivrer un caviar au second poteau, histoire de faire fructifier son exploit individuel. Au lieu de ça, il baisse la tête et retrouve sa ténébreuse envie de dribbler, encore une fois, un ultime adversaire. En fixant de nouveau ses yeux sur le ballon, Ben Arfa s’éloigne des lumières des stades anglais pour retrouver l’obscurité de la rue, celle-là même qui l’a endurci en même temps qu’elle a façonné son jeu. D’un crochet, suivi immédiatement d’une frappe sèche, HBA parviendra finalement à retrouver une once de clarté, quelque part sous la barre du gardien des Rovers. Comme un symbole, il ne peut compter que sur son pied gauche pour apporter de la couleur à une carrière faite à la fois de trous noirs et de pages blanches…

Ben Arfa France

Accélération, frein, puis double accélération. Chez Hatem Ben Arfa, ces pédales semblent plus proches encore que dans une Fiat Panda d’occasion. Surclassé dans la promo 1986 de l’INF Clairefontaine, il devient à 13 ans la vedette du documentaire « A la Clairefontaine », un reportage sur les futures pépites du foot français diffusé en 2002. On y décèle ses qualités techniques hors-normes, mais aussi son caractère démoniaque, comme lors d’une altercation avec Abou Diaby, passée depuis à la postérité. Deux caractéristiques qui suivront le prodige tout au long de sa carrière, se succédant comme le jour et la nuit. Certains plaideront une enfance difficile, quand d’autres verront en HBA le symbole de cette jeunesse française qui s’éloigne de ses valeurs ancestrales. On évoquera même un dédoublement de la personnalité, preuve que le cas Ben Arfa interroge suffisamment pour passer des pelouses aux unités psychiatriques. Toujours est-il que, partout où il a posé ses valises, Hatem le baroudeur a sans cesse trouver le moyen de freiner une ascension qu’on annonçait pourtant fulgurante. Ben Arfa, c’est le joueur capable de gagner quatre titres de champion consécutifs avant de quitter Lyon dans le fracas d’un tribunal. Capable de faire se lever le Stade Vélodrome comme de repartir s’asseoir, expulsé 20 secondes après être entré en jeu face aux Portugais du Benfica. Capable aussi de faire s’extasier Alan Pardew, son coach de l’époque (« Ben Arfa est un joueur fantastique, talentueux comme aucun autre ») un an après une fracture tibia-péroné, avant de se disperser dans une polémique autour d’Abd-Al-Malik et du soufisme. Capable, enfin, de rompre son contrat avec Hull mais de se retrouver au chômage suite à une décision contestable de la FIFA, l’interdisant de rejoindre l’OGC Nice avant juin dernier. Comme une dernière occasion manquée de retrouver le haut niveau et d’offrir à son sombre destin un coin de ciel bleu.

Bleu, comme l’Equipe de France à laquelle il a toujours déclaré publiquement sa flamme. Un amour loin d’être réciproque, puisque le Franco-Tunisien ne compte que 13 sélections à l’heure où cet article s’écrit. Un chiffre ridicule pour un joueur de ce calibre. Champion d’Europe U17 en 2004 aux côtés de Benzema, Nasri, Menez et toute la génération dorée de 1987, buteur pour sa première avec les A (en 2007, aux Îles Féroé), Ben Arfa ne dispute ni l’Euro 2008 ni le Mondial sud-africain, malgré sa présence systématique dans la liste élargie de Raymond Domenech. Et lorsque Laurent Blanc décide enfin de l’embarquer dans ses valises pour l’Euro 2012, Hatem se distingue en décrochant son téléphone dans le vestiaire au soir de l’élimination des Bleus. Entre chaque épisode, la même rengaine : Ben Arfa est et restera un espoir, doublé d’un sale gamin. Mais alors, pourquoi l’aime-t-on autant ?

Hatem à mourir

Peut-être parce qu’il est « le dernier footballeur » comme le titrait le magazine Les Inrocks. Comprendre, parce qu’il est un joueur différent, unique et singulier. Son histoire en fait le martyr du football français, un talent brut gâché par la médiatisation précoce et des blessures récurrentes, loin des success story hollywoodiennes. Peut-être aussi par qu’il est un dribbleur, un profil rare qui fait lever les foules et vendre des maillots. De ceux qui manquent, aussi, à l’heure où le football s’aseptise sur les pelouses comme en tribunes, et où les statistiques ont remplacé les ressentis.

Il n’existe pas, en France, un terrain de foot en béton qui n’ait pas connu son Ben Arfa à lui. Un enfant doué qui entretient une relation fusionnelle avec ce ballon, cette sphère de cuir qui semble ne jamais vouloir quitter son pied. Autant vouloir déloger Patrick Balkany de Levallois-Perret que de tenter de la lui voler. En bas de son bâtiment comme sur un terrain, Hatem a fait du ballon sa chose, il l’emmène, l’envoûte presque pour qu’il suive une trajectoire impossible à anticiper, comme irréelle pour nos jambes et nos yeux trop humains. Plutôt que d’essayer de le comprendre et de le suivre, l’ancien lyonnais nous a offert la chance de l’observer, de le ressentir. Parce que sa force ne se mesure ni dans le taux de passes réussies, ni dans le nombre de kilomètres parcourus, il a su nous inspirer de l’amour grâce à une méthode non-quantifiable : en faisant le spectacle.

Ben Arfa Newcastle

Et il n’existe pas non plus de grand spectacle sans un minimum de mémoire. Cela tombe bien puisque, si le joueur divise, force est de constater que nous possédons tous un souvenir d’Hatem Ben Arfa. Qu’il s’agisse d’un coup-franc lointain et libérateur à Twente en Ligue Europa, d’un raid solitaire face à Bolton ou d’un festival de dribbles au Stade de l’Aube, le soliste laisse une trace indélébile dans nos yeux d’amateurs de ballon. Grâce à ce genre de gestes à la fois esthétiques et décisifs, il conquiert nos pupilles, s’inscrivant pour l’éternité dans le patrimoine visuel de la France du football. Ne fut-il pas, d’ailleurs, le premier joueur français à avoir supporté l’étiquette de YouTube Player ?

Le troisième fils Puel ?

Cette saison, le célèbre site de partage de vidéos retrouve un public qu’il croyait à jamais disparu. Celui qui, non content de regarder la Ligue 1 à la télévision, visionne à l’infini les prouesses de Ben Arfa sous le maillot niçois. Il faut dire que l’homme est d’une rare télégénie, tant par sa gestuelle que par la fréquence de ses buts. Sept, déjà, auxquels on peut ajouter deux passes décisives et une flopée de dribbles dévastateurs. Oui, Hatem est de retour sur nos écrans, petits comme grands. Mais s’il est désormais aussi agréable à voir sur un terrain qu’en vidéo, c’est aussi grâce à son nouveau mentor…

Lassé par le conflit qui opposait Nice à la FIFA, Claude Puel aurait très bien pu lâcher l’ancien marseillais. Il faut dire que l’ancien arracheur de chevilles est un homme têtu, empli de convictions. Celles-là même qui l’ont poussé à écarter certains cadres de son effectif (Digard, Esseyric, Bauthéac et même son propre fils, Grégoire…) pour mieux installer ses jeunes pousses. Mais parmi ses convictions figurait l’avènement de Ben Arfa comme un véritable leader offensif. Au milieu des Mendy, Koziello, Pléa et consorts, Hatem et ses 28 printemps régalent sur la Côte d’Azur. Tantôt meneur de jeu, tantôt deuxième attaquant autour de l’altruiste Valère Germain, l’ancien soliste de couloir touche désormais plus de 35% de ses ballons dans la zone axiale du terrain. Rien d’étonnant à le voir ainsi troquer son habituel numéro 10 pour un 9 chargé en symbolique : à l’image de son match à Rennes, où il fut impliqué sur trois des quatre buts du Gym, HBA a mis son sens du geste au service de l’efficacité.

« Mon père ne m’a jamais dit qu’il m’aimait » déclarait-il en 2012. Trois ans plus tard, on devine la relation tutélaire, presque paternelle qui unit Ben Arfa à Claude Puel. L’entraîneur des Aiglons a toujours véhiculé l’image d’un patient bâtisseur, de Monaco à Lyon en passant par le LOSC qu’il a largement contribué à remettre sur pieds. Longtemps, on a résumé sa mission au nombre de jeunes à qui il avait offert une première foulée chez les pros. Pourtant, à l’image de Marcelino qui a enfin su exploiter l’immense potentiel de Giovani Dos Santos à Villareal, ou bien à la manière de Wenger qui, à force d’abnégation, a permis à Théo Walcott de redevenir un footballeur crédible, Puel s’est lancé dans la renaissance d’un phénix dont les cendres paraissaient consumées. Comme ses confrères suscités, le coach azuréen a semble-t-il réussi son pari. Après 10 journées, l’OGC Nice est la meilleure attaque de France et la deuxième d’Europe, la Ligue 1 se persuade que l’on peut progresser par le jeu, Deschamps se laisse convaincre et, surtout, Hatem Ben Arfa trône au sommet du classement des buteurs français, s’offrant un ultime contre-pied sur l’Histoire et la symbolique : célébrer la Toussaint, fête des morts dans le calendrier chrétien, par une improbable résurrection.

Ghislain

Suivre l’auteur sur Twitter: @GhislainCorrea

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