Dans la tête de Benoît Paire

Article écrit par Markus en octobre 2015 pour le site We Are Tennis BNB ParibasLe lien original est disponible ici.

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Ses détracteurs aiment le faire passer pour un saltimbanque aussi drôle qu’agaçant, d’autres voient du Van Gogh dans sa rage perfectionniste et destructrice. Mais après une deuxième partie de saison haute en couleurs – huitième de finale à l’US Open, victoire à Bastad, finale à Tokyo – Benoît Paire s’impose définitivement comme une force rafraîchissante du tennis mondial. Le tout grâce à une recette faite de siestes sur le court, de raquettes en miettes, de burgers dégommés et d’amorties qui arrêtent le temps.

« J’ai envie de me bouffer les boules ! » A 6-6 dans le premier set de son troisième tour de l’US Open contre Tommy Robredo, Benoit Paire a fait dans le visuel et le sonore. Et ça n’est pas nouveau. Chez le Français, c’est d’ailleurs la psychologie qui fascine. Le 29 mai dernier, Paire affronte Tomas Berdych au troisième tour de Roland-Garros. Dans l’intimité du court n°1, à 4-4 dans la deuxième manche, le Français se lance un défi d’esthète : terminer chaque point par une amortie. Six points et six amorties plus tard, Paire remporte le jeu et jubile sous les yeux enragés du quatrième joueur mondial. Pour son premier match en Grand Chelem en 2010, le Français avait carrément tenté 48 amorties. « Je veux être heureux sur un court, et c’est le cas si je réussis tous les coups que je veux, si je fais des rétros, des services-volées… Voilà quoi, des coups exceptionnels. Je tente des trucs alors que je ne devrais pas, mais le sport, c’est pour prendre du plaisir, non ?  », explique-t-il un jour au micro de l’émission Intérieur Sport. Un principe difficile à appliquer : 48, c’est aussi son record de raquettes cassées en une saison.

Plaisir et contradictions

A 19 ans en 2009, Paire est viré du Centre National d’Entraînement pour « des choses qu’on ne peut pas tolérer » et qui « pénalisent toute la structure », justifie alors Patrice Hagelauer, ex DTN de la FFT. A l’époque, son revers limpide n’a pas son mot à dire. « Ce qui me fait le plus mal, c’est qu’il me vire alors qu’il ne m’a jamais vu jouer », dira l’intéressé. Depuis qu’il est tout petit, Benoît est analysé d’après une grille faite de cases qui ne mentionnent ni son revers ni son service. Comme si la complexité du tennis – cette lutte interne insoutenable entre un homme, le potentiel de sa main et l’aptitude de son esprit à réaliser ce potentiel à l’intérieur d’une cage dessinée – ne suffisait pas. Mais si un court de tennis est bien une prison psychologique, son entraîneur Lionel Zimbler a rapidement compris que Paire ne deviendrait jamais un détenu modèle. A partir « d’un projet basé sur le plaisir de jouer et la rigueur », il l’a ainsi poussé à épouser ses contradictions plutôt que de les combattre. Un joueur d’1m96 dont la surface préférée reste la terre battue. Un joueur de terre qui multiplie les enchaînements service-volée avec la classe d’un joueur de gazon. Un gros frappeur qui préfère son revers à son coup droit. Un joueur qui semble se poser un milliard de questions mais qui prend à peine une demi-seconde pour préparer et exécuter son service.

Amorties rétro et Marat Safin

« Il ne s’est pas construit avec l’idée d’être professionnel, c’est son talent qui l’a mené loin. C’est un peu un ovni sur cette planète tennis », raconte son amie d’enfance Camille Maccali dans L’Equipe. Il ne l’admettra peut-être seulement qu’après sa carrière, comme Andre Agassi, mais une partie de Benoît Paire doit détester le tennis, ou du moins détester ce talent qui l’a poussé dans cette quête épuisante des sommets mondiaux. Après tout, quand il se présente à l’Académie ISP de Sophia-Antipolis, Benoît veut humblement être prof de tennis. Et aujourd’hui, face à l’exigence maximale du circuit, le « plaisir de jouer » n’est plus une évidence. Comme s’il voulait fuir, Paire tente des amorties parce qu’elles ont le mérite d’écourter les échanges. Quand il n’a plus ce recours, il choisit la sieste en plein match, comme la semaine dernière face à Marcos Baghdatis. Et quand le Français ne peut plus fuir, il casse une raquette à défaut de pouvoir briser cette main droite au potentiel incontrôlable. Parfois, Paire donne l’impression de rêver d’une carrière légendaire à la Safin : celle d’un type capable de sortir avec ses potes, coucher avec la plus jolie et gagner le tournoi. En mars 2013, Benoît remporte le tournoi de Gosier (Challenger) avec ce style : il profite de la Guadeloupe avec ses potes la journée et gagne ses matchs le soir. « C’était une semaine de rêve. Dans l’esprit, c’est ça la vie », racontait-il à L’Equipe en 2013. Les tours de piste ? « J’ai dû en faire deux dans ma vie ». Et la discipline ? « Avant, c’était McDo cinq fois par semaine. » Encore aujourd’hui, sa carrière de tennisman semble parfois se déguiser derrière le défi (honorable) d’un tour du monde des meilleurs burgers. « Ce n’est pas bien de le dire, mais j’ai toujours réussi sans me mettre minable. Du coup, je peux me dire : pourquoi faire des efforts ? »

Peur du vide et mélancolie

Alors qu’il s’approche inévitablement du top 20, Paire s’est éloigné de cette figure de Tin Cup ou de Magico Gonzalez de la raquette. « Je n’ai pas de limite », a-t-il même lâché après son épopée à Tokyo. Mais chez lui, l’envie de fuir peut vite être remplacée par la peur du vide : être si talentueux, avoir une infinité de possibilités dans la main droite, c’est effrayant. Car on a tout à perdre. « Notre peur la plus profonde n’est pas d’être inapte, notre peur la plus profonde est d’avoir un pouvoir extrêmement puissant. C’est notre propre lumière et non notre obscurité qui nous effraie le plus », rappelle le personnage de Timo Cruz, un autre jeune sportif torturé, dans le film Coach Carter. Chez Benoît, cette peur prend la forme d’un manque de confiance en soi : « J’aime bien me mettre en mode triste, cela me fait réfléchir, je me crée une bulle, raconte-t-il à L’Equipe en 2013. Je suis moins tendu sur le court, je relativise : il y a des choses plus graves dans la vie qu’un match de tennis. Mais, du coup, j’arrive sans envie sur le court. Il y a des mecs qui rentrent sur le court et qui savent qu’ils vont gagner. Moi, jamais. Et quand je marque mon premier jeu, je suis content car je sais que je ne vais pas prendre 6-0, 6-0. » Un besoin de sentir la mort pour se sentir vivre ? Contre Robredo à New York, le Français perd 0-3 dans le tie-break du premier set lorsqu’il lâche : « C’est bien, j’ai plus de raquette, j’ai le grip qui glisse, mais je suis serein… » Dans la foulée, il remporte sept points d’affilée et le set. Une fois la pression retombée, dès le premier jeu du deuxième set, il remet le frein à main : « Bon, là, je suis mort. » La peur de trop réussir.

Esprit de revanche et liberté

Lorsque Benoît a débarqué avec son sac rempli d’amorties rétro et de posters de Safin, peut-être le tennis français a-t-il simplement fait une erreur de jugement. Heureusement, cette vieille blessure est devenue une force. Derrière la mélancolie, Benoît est guidé par un fort esprit de revanche. « Tout le monde m’a critiqué et a dit qu’avec mon caractère et mon comportement je n’y arriverai jamais. Je n’oublie pas », disait-il à Intérieur Sport. A l’US Open comme à Bastad et à Tokyo, Benoît Paire a joué avec la flamme de celui qui ne dépend de rien d’autre que de son talent. Dans sa tête, Paire ne dépend jamais de son adversaire, tant il est conscient de pouvoir battre n’importe qui. Paire ne dépend pas non plus de l’avis du public. Paire, enfin, n’a pas de compte à rendre à une quelconque pression nationale. D’où sa liberté pour jouer ce « tennis tout fou tout flamme qui n’existe pas », d’après les mots de son coach. Parce qu’il a déjà été lâché par tout le monde à un moment ou à un autre, l’Avignonnais est devenu un joueur sans attache. A l’image du vol audacieux de ses amorties.

Markus

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