La génération du rebond

lampard chelsea

Incarnation de l’aléatoire, le rebond est devenu une véritable stratégie pour déverrouiller les meilleures organisations défensives. Chronique d’une traque du hasard.

« Le hasard sait toujours trouver ceux qui savent s’en servir »

Lorsqu’il couche sur papier les mots de son œuvre monumentale Jean-Christophe, alors que le XXe siècle n’en est qu’à ses premiers balbutiements, Romain Rolland ne sait pas encore que sa carrière sera couronnée par un prix Nobel de Littérature. Et à n’en pas douter, l’enfant de Clamecy imaginait encore moins qu’il inspirerait plusieurs entraîneurs d’un football qui commence à peine à définir ses règles.

Le hasard, ennemi pourchassé avec ardeur par les virtuoses du banc de touche, n’est jamais aussi présent qu’au moment du rebond. La sphère, repoussée par un pied ou un front, prend une trajectoire illisible, inimaginable. Le ballon quitte le réel pour entrer dans une phase où tout devient possible. Un moment prisé par les renards quand la scène se déroule dans les seize mètres. Parce que les professionnels du but ont visiblement le droit d’inviter la chance à dîner, et de rentrer chez elle boire un dernier verre après le dessert. Qui a dit que tout cela reposait sur la chance ?

Sur les terrains les plus scintillants d’Europe, l’aléatoire devient une science. Le rebond est une stratégie consciente. On le cherche, on le traque. Les joueurs capables de sentir le rebond et d’y réagir instantanément, tels des chiens à la poursuite d’une balle capricieuse lancée par leur maître, affolent le marché des transferts. « Le rebond est la façon la plus simple de désordonner l’adversaire » explique Abel Rojas sur Ecos del Balón. « Il faut à tout prix chercher qu’il survienne dans le couloir central« .

Dans un football toujours plus organisé, où les espaces dans les trente derniers mètres sont aussi rares que les joueurs qui savent déverrouiller une double ligne de quatre en un coup de génie, la traque du hasard devient donc l’arme de prédilection pour semer le chaos. Et comme souvent, Pep Guardiola est à l’avant-garde. Quand il raconte à Martí Perarnau sa demi-finale de Ligue des Champions perdue face à Chelsea en 2012, le Catalan évoque une erreur : « J’ai dit aux joueurs de centrer dans la surface, mais je n’ai pas su préciser ce que j’attendais : je ne cherchais pas le but en première intention, mais l’obtention d’un rebond pour marquer sur le deuxième ballon.« 

Le rebond, c’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles Pep Guardiola souhaite que les abords du rectangle adverse soient si abondamment peuplés lorsque qu’un centre vole vers la surface. Pour traquer une occasion de but, mais aussi pour empêcher l’adversaire de récupérer la balle et de dessiner un contre ravageur en deux coups de crayon. L’arrivée de l’activité d’Arturo Vidal à l’Allianz Arena est, à ce titre, aussi minutieusement planifiée que la trajectoire du ballon après le dégagement de l’arrière central. Même le hasard ne peut plus être laissé au hasard.

Inzaghi Athènes

En défense, le football devient aussi organisé que le basket. Sur les parquets, la quête du rebond est l’une des stratégies majeures pour contourner l’organisation défensive de l’adversaire. Prendre un rebond offensif, c’est faire du bouche-à-bouche à une attaque qui semble sur le point de mourir et la ramener brutalement à la vie alors que le clan d’en face préparait déjà ses funérailles. En NBA, le rebounder reçoit la même considération que celui qui délivre une passe décisive. Sur le rectangle vert, on continue à considérer que l’homme qui est toujours bien placé devrait s’intéresser d’un peu plus près à l’agenda caché de sa compagne.

Le rebond footballistique est pourtant, lui aussi, une affaire de spécialistes. José Mourinho, d’abord, dont le Chelsea des années 2000 – sorte de Kevin Garnett monté en 4-3-3 – chassait les seconds ballons sous les assauts de Frank Lampard. Les Sud-Américains, ensuite, biberonnés au ballon rond sur les potreros sautillants et irréguliers. Le jeu canin de Luis Suarez ou Diego Costa ne se limite pas aux courses infinies et aux aboiements. C’est bien leur flair, élément inquantifiable pour ce football américanisé qui veut tout chiffrer, qui leur permet d’être toujours les premiers sur la balle. En face, les défenseurs élevés à la collectivité mais rarement excellents dans l’individualisation du geste défensif ne font presque jamais le poids. Mais il paraît que c’est seulement une question de chance…

Guillaume

Une réflexion sur “ La génération du rebond ”

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.