Retour vers le futur du jeu à la nantaise

FC Nantes So Foot

Deux décennies plus tard, le jeu à la nantaise a été vendu partout dans le monde comme une sauce au goût séduisant et à l’image de marque impeccable, sans que sa recette soit toujours respectée. Confondue et mélangée avec la barcelonaise, la brésilienne et le football total entre raccourcis et ignorance, comme si toutes les formes de beau jeu se valaient, la nantaise n’avait pourtant besoin de personne pour exister. Aujourd’hui, une analyse des matchs de l’équipe de Suaudeau permet de revoir les Canaris à travers les concepts du football de 2015.

Note : Article publié sur sofoot.com au sein du dossier « Les canaris de Coco », en hommage au vingtième anniversaire du titre de champion de France 95 du FC Nantes

Il suffit de revoir quelques morceaux de la saison des records pour capter l’identité de jeu impulsée par Coco Suaudeau. Une recette faite de « jeu sans contrôle », de « l’utilisation du plat du pied » et d’une idée : « la simplicité, c’est le génie ». Une recette qui considère la passe comme « l’unité fondamentale » et n’exclut pas « la solution individuelle », mais préfère louer l’impact de ces légendaires « passes camouflées ». Une identité de jeu qui, encore aujourd’hui, nage dans l’imaginaire de tous les amoureux du football français : parce qu’un jeu qui oscille entre une prise de risque inouïe et une simplicité effarante tient plutôt du tour de magie que du football. Un football instinctif difficile à définir, presque trop simple, comme le raconte Japhet N’Doram. « Pour moi, au début ce n’était que des mots. Le football, je l’ai toujours conçu comme ça : jeu collectif, proposer la solution, ne toucher qu’une fois la balle pour accélérer, tout le monde a le droit de marquer, de défendre aussi. Donc pour moi, le jeu à la nantaise, c’est un peu le jeu que je connaissais tout gamin. » Un jeu de gamins joué dans la cour des grands.

Des idées dans la tête et de l’explosivité dans les jambes

D’où vient ce jeu, alors ? De certaines idées, évidemment, mais avant tout des joueurs qui les font vivre. Comme toujours. Cette question rappelle les mots de Marcelo Bielsa au sujet de la surprise des Chiliens devant le beau jeu pratiqué par leur sélection : « Ils (les joueurs) étaient là avant moi. Personne ne peut stimuler des conditions qui n’existent pas et personne n’active des potentiels que l’être humain n’a pas. » Coco Suaudeau avait peut-être des airs de sorcier, mais pour reprendre Nabokov, il n’a pas inventé la neige en Afrique : « On a mis en place ce jeu-là parce que je n’avais jamais vu des joueurs aussi explosifs. Attention les yeux, parce que ça pétait. » Le pressing de Loko et Ouédec, Pedros qui fait accélérer tout ce qui passe par le côté gauche, Makelele qui dynamite le côté droit à ce poste de carrilero, à la Matuidi ou Ramires, mais avec le look de Shawn Kemp, parce que les années 1990. Et enfin une explosivité qui naissait dans les pieds de Christian Karembeu. Que ce soit dans l’axe ou à droite, mais toujours en défense, celui qui portait le numéro 10 était toujours prêt au démarrage. Une base de départ explosive et peu technique, finalement. « Techniquement, on était loin du compte, il fallait qu’on surprenne. Alors, on allait à mille à l’heure. » Mais il ne s’agit pas de foncer. L’objectif, c’est une idée de jeu qui « soit d’ensemble et réfléchie ».

Mouvement, appels et prise de risque comme Bielsa

José Arribas aimait parler de « vivacité » et de « rythme ». Pour servir l’explosivité des siens, Suaudeau reprend l’idée et l’affine : « Le mouvement, c’est la base du jeu nantais. » Les équipes de 2015, elles, peuvent généralement se dessiner sur plusieurs étages : l’organisation, l’élaboration, la création et enfin la finition. L’élaboration, surtout, est symbolisée par ces milieux constructeurs qui sont souvent devenus les propriétaires de l’identité de jeu de leur équipe : Modrić et Kroos à Madrid, Matić et Cesc à Chelsea, Pirlo à la Juve, sans parler de Xavi au Barça. Rien de tout cela chez les Canaris : un seul milieu central (Ferri ou Cauet) dans un système qui ressemble parfois à un 4-1-4-1 ou un 4-1-3-2. « Un jeu irrationnel, mais sans qu’on se casse la gueule », disait Coco. Autour de ce milieu, tout n’est que vertige et jeu vers l’avant : Coco sautait les étapes. « J’entends dire que l’important, c’est l’organisation de l’équipe. Mais le plus important, c’est comment on va l’animer. » L’élaboration est remplacée par l’explosivité des défenseurs balle aux pieds, « comme ça on ne sait jamais d’où ça vient », et la création est remplacée par le mouvement. Karembeu relance et monte, monte, monte jusqu’à la surface adverse. Chaque passe vers l’avant est accompagnée d’une course verticale folle pour proposer un appel. Et si ça semble aussi envoûtant, c’est parce que c’est irrationnel : comment couvrir tous ces appels ?

Il faut toujours revenir à la nature des joueurs pour comprendre leur interprétation du jeu. Les courses de Karembeu, Makelele et Loko, les ballons de Cauet et Pedros, le jeu entre les lignes de Ouédec. Il faut imaginer un PSG avec trois Matuidi, deux Pastore et Loko en pointe, jouant toujours en l’air dans un orchestre de déviations en une touche de balle. Alors que la vitesse de jeu a été multipliée en 2015, encore aujourd’hui Nantes donne l’impression que le ballon brûle. Un jeu nettoyé des feintes et des conduites de balle dans le camp adverse. Nantes perd un nombre incalculable de ballons sur des tentatives improbables de déviations de la tête en pleine course, mais Nantes joue vite et simple. Aujourd’hui, cette confiance aveugle envers le jeu sur les côtés fait forcément penser aux idées de Marcelo Bielsa. Étude, travail, efforts et répétitions de gammes pour arriver à une maîtrise pointue d’un projet fou. Le jeu à la nantaise, ce sont des types qui courent dans le vide les uns pour les autres, mais sans la possession.

« Quatre-cinq passes » pour conquérir le terrain comme Mourinho

Le style est-il démontré par les buts ou par ce qui les entoure ? Lors de sa première saison, le PSG de Blanc jouait avec le ballon, mais marquait sur des actions rapides, les rushs de Zlatan, et sur coup de pied arrêté. Le Barça de Luis Enrique a 68% de possession de balle en moyenne en Liga, mais marque énormément de buts sur des éclairs. À regarder les buts de la bande à Coco, le style ne fait pas de zigzag : le football pratiqué par les Nantais était direct, rapide, très souvent en contre. Et c’est ici que l’héritage du jeu à la nantaise s’est peut-être perdu : un peu du fait des années Denoueix par la suite, un peu à cause du manque de succès marketing de l’idéologie du mouvement, et enfin beaucoup par raccourci historique. Mais en 1994-95, les plus belles actions des Canaris ne rappellent ni le Barça, ni l’Espagne, mais plutôt le meilleur Real de Mourinho ou le Borussia de Klopp. « Généralement en quatre-cinq échanges, on est capables non pas de mettre hors de position l’adversaire, mais de trouver une position de frappe. » Le fameux « quatre-cinq passes », toujours. Lors de la 5e journée du championnat 1994-95, le PSG mené par Luis Fernandez et interprété par Weah, Ginola et Valdo vient à Nantes pour ne pas prendre de risque. Les Parisiens attaquent avec trois joueurs, mais mettent le paquet sur les coups de pied arrêtés. À la 19e minute, le PSG est donc désorganisé lorsque Karembeu dégage au loin un corner. Touche. Cauet ramasse et lance aussitôt. Loko. Pedros. Loko. L’histoire est née sur un contre éclair.

Contre ce PSG, par ailleurs, Nantes choisit d’abandonner le ballon une fois l’ouverture du score acquise. On utilise les airs plutôt que le sol. Cette semaine dans L’Équipe, Suaudeau lâche même que « parfois on donnait délibérément la balle à l’adversaire ». En octobre 1994, Coco avait accepté d’analyser un Nantes-Strasbourg pour Téléfoot. Et il avait lâché cette phrase lourde de sens : « On a l’espace devant nous. Tu vois, ça repart. » Si le mot « repartir » n’est plus utilisé aujourd’hui, il est un symbole en Italie : la ripartenza est le mot utilisé pour désigner une contre-attaque. Loin du Barça de la possession, Nantes jouait un football direct, rapide, spectaculaire, celui du meilleur Mourinho. Même si ça n’empêche pas Loko et Ouédec de mourir en pressant. Un football dont l’objectif était bien de conquérir le terrain, mais pas de façon progressive : « En allant vers l’avant, on pousse l’adversaire vers l’arrière, et il se découvre des espaces. » Le FC Nantes faisait défendre l’adversaire en reculant. Et ça ne servait à rien d’essayer de le presser, puisque le ballon n’était pas contrôlé.

La possession, « une maladie du jeu d’aujourd’hui »

Pourtant, le jeu à la nantaise a toujours respiré un air ibérique, du moins dans les médias. En 1992, le quotidien catalan Mundo Deportivo publie un article affirmant que le Nantes de Suaudeau « copie poste pour poste le Barça de Cruijff ». Mais l’éloge ne plaît pas forcément à Suaudeau, qui dira du Nantes de Denoueix : « Lui, sa priorité, c’est d’avoir le ballon, et de le garder le plus longtemps possible. Ça, c’est une maladie du jeu d’aujourd’hui, selon moi. C’est pour cela que le jeu devient emmerdant. (…) Je lui ai dit : « C’est ton problème, c’est plus le mien, mais tu sais que j’en ai marre de te voir faire ces passes-là. » » Contre l’AS Monaco des techniciens Djorkaeff, Petit et Scifo, lors de la 35e journée (3-3), à l’époque où Henry est sur le banc (« vous voyez, celui entre Ikpeba et Puel, il joue pour l’équipe de France junior »), Nantes donne l’impression de jouer à mille à l’heure, et donc de se débarrasser rapidement de la possession. Le jeu à la nantaise est né, puis s’est évaporé. Il est revenu, sous diverses formes, mais ce n’était plus jamais le même. Il était là, mais il n’existait plus. « Nos passes ne sont pas très différentes de la majorité de celles des autres équipes, néanmoins elles sont faites d’après un principe que l’on garde pour nous… (Large sourire) Mais je ne veux pas trop en dire », lâchait Suaudeau en octobre 94 dans Téléfoot. Un autre monde, une autre époque, mais les mêmes frissons. Une énième preuve que le beau jeu et le jeu offensif peuvent naître, mourir et renaître sous une infinité de formes différentes. Parce que le jeu à la nantaise rendait surtout hommage à la complexité et la richesse du football en le simplifiant.

Markus

Lire les autres articles « Leçons Tactiques »

3 réflexions sur “ Retour vers le futur du jeu à la nantaise ”

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.