The Grand Milan Hotel

milan 1988

L’équipe ne domine plus, le prestige se volatilise au fil des saisons, et la salle des trophées ressemble de plus en plus à un musée. Non, l’AC Milan n’est pas en train de mourir. Mais il est en train de dire adieu à une immense partie de son histoire : le Grande Milan de Silvio Berlusconi, dont la décadence fait curieusement penser à un film de Wes Anderson, en mieux évidemment. Profitons donc des derniers moments d’un club au fonctionnement unique, en attendant la suite…

Il faut imaginer un paysage merveilleux, fait de shorts courts, de football écouté à la radio et d’accent lombard. Nous sommes dans les années 80 au royaume fantastique du grand championnat italien. Sur ces terres aux multiples monts de toutes les couleurs – le Rossonero, le Nerazzurro, le Bianconero, l’Azzurro, le Biancoceleste, le Giallorosso… – l’altitude grandit chaque saison et fait de l’ombre au reste de l’Europe, surtout depuis que l’Angleterre a été bannie par le ciel européen en 1985. Au milieu de cette croissance qui semble alors éternelle, Silvio Berlusconi arrive à la tête du mont rouge et noir pour tenter de le faire grandir plus vite que les autres. Le 24 mars 1986, aux pieds de la montagne, Silvio est aux micros : « Le Milan doit devenir l’équipe la plus prestigieuse au monde en gagnant les trophées internationaux les plus importants, par la force d’un jeu spectaculaire par rapport à ses adversaires. Je veux un Milan courageux, en Italie et à l’étranger, patron du terrain et patron du jeu. Le beau jeu doit être notre objectif principal ».

Il Grande Milan

Même les grands clubs suivent des courbes incontrôlables. C’est Shevchenko qui le dit : « Vous avez déjà vu un électrocardiogramme ? Les battements du cœur font comme ça : au-dessus, en dessous, etc. La vie est faite ainsi, et celle des clubs de football aussi ». C’est le miracle du Grande Milan créé par Berlusconi : donner l’impression d’être au-dessus des tendances durant deux décennies. Du premier Scudetto de Sacchi en 1988 au dernier de Capello en 1996, tout s’explique logiquement par les résultats (5 finales de C1 dont 3 gagnées, 5 Scudetti). Mais depuis 1996, il y a une part de mythe : le Milan de Berlusconi n’a remporté que 3 fois le championnat italien en 18 ans (bientôt 19) : 1999, 2004 et 2011. Pourtant, le Milan n’a jamais cessé d’être le Milan. « Il Milan è il Milan », disait-on. Une équipe qui pouvait se retrouver dans des situations difficiles en championnat, et ressurgir en Coupe d’Europe, comme en 2003, 2005 et 2007. Le Milan survit au départ en larmes du capitano Franco Baresi en octobre 1997, remplace les Hollandais par Savićević, Boban, Weah et Baggio, puis Bierhoff et Leonardo pour le titre du centenaire en 1999. Et comme il l’avait prédit, Berlusconi bâtit une machine à impressionner.

Milan Berlusconi

Parce que les images comptent plus que les chiffres, en football comme en politique, le Presidente crée des impressions. Peut-être est-ce le visage angélique de Paolo Maldini, ou alors la connotation du beau football des Hollandais, la révolution positive de Sacchi ou encore les talents commerciaux de Silvio, mais malgré le surnom de Diavoli, le Milan ne se trouve jamais du côté des méchants (ce qui n’était pas évident à l’international pour une équipe italienne). Le rouge et le noir, couleurs de l’enfer, du diable et de la mort, ou encore du taureau et de son sang, s’associent au triomphe et à la gloire. Avant les Bulls de Jordan, Berlusconi construit un club qui sait vendre du rêve. C’est « l’équipe des Ballons d’or » avant les Galactiques. C’est l’esthétisme de Sacchi, puis le charisme de Capello. Du tableau noir, des belles gueules et des grands sourires. Et ça n’en finit plus. En 1999, Shevchenko et Gattuso arrivent. En 2001, ce sont Rui Costa, Inzaghi et Pirlo, mais surtout le retour d’Ancelotti. Le Milan se découvre une sorte d’énergie renouvelable, et rêve d’éternité. Le succès d’Ancelotti à Milanello, qui donne un cachet familial à un club très doué en marketing, est une recette de Berlusconi, qui a déjà tenté le mélange avec Tassotti, et le tentera à nouveau avec Leonardo, Seedorf et Inzaghi. En 2002, Galliani fait venir Nesta, Seedorf, Rivaldo et Dida. Viendront ensuite Cafu, Kaká, Stam et Crespo. Une équipe du présent et du futur. Et puis…

Décadence et lifting

Encore aujourd’hui, la décadence de l’empire romain fait débat. Certains estiment que l’empire est devenu décadent à une date précise. D’autres déclarent que le système était corrompu depuis le début. Enfin, les derniers pensent qu’il n’y a pas eu de début ni de fin, estimant qu’il y a une continuité avant et après l’empire. Concernant la décadence du Grande Milan, les discussions sont aussi endiablées. Mais le fait est que le 23 mai 2007, l’équipe alignée par Ancelotti à Athènes en finale de C1 comporte neuf joueurs arrivés avant 2003 : Dida, Nesta, Maldini, Gattuso, Pirlo, Ambrosini, Seedorf, Kaká, Inzaghi. Seuls les latéraux Jankulovski et Oddo ont débarqué en 2005 et janvier 2007. Le Milan n’a plus gagné sur la scène nationale depuis trois saisons, et il ne gagnera pas jusqu’à 2011, mais il est bien sur le toit du monde. Le problème, c’est qu’il ne se renouvelle plus. Des différentes défaites loin de la Botte aux sacs de Rome, l’empire romain aura pris des siècles pour arriver à 476. Ce Milan prend quelques saisons seulement. Berlusconi se désintéresse des « jeux » et le Milan fait des erreurs. De 2005 à 2009, aucun avant-centre recruté ne devient légendaire pour la Curva sud : Gilardino (25 millions d’euros), Oliveira (17 millions d’euros), Ronaldo (7,5 millions d’euros), Pato (22 millions d’euros), Huntelaar (15 millions d’euros), Borriello (7 millions d’euros la copropriété). D’échec en échec, le robinet doré se ferme petit à petit.

Milan 2007

Vice de Berlusconi ou stratégie marketing foireuse, les Rossoneri font plus d’efforts pour attirer les vieilles gloires que pour en créer de nouvelles : Vieri en 2005, Ronaldo et Emerson en 2007, Ronaldinho et Zambrotta en 2008 (30 millions d’euros pour les deux), Beckham et Mancini en 2009. C’est la crise partout, et il devient difficile de faire les bons choix. Entre 2009 et 2010, le club parvient tout de même à faire venir Thiago Silva (10 millions d’euros) et profite des soldes sur Zlatan (24 millions d’euros) et Robinho (18 millions d’euros) pour compléter une équipe faite de « coups » plus ou moins gratuits : Boateng, Mexès, Yepes, Van Bommel, Cassano. C’est le dernier miracle de Galliani. À l’été 2012, après deux nouvelles grandes saisons en Italie, mais deux échecs européens, c’est la chute. Le navire rouge et noir perd Ibra, Thiago Silva, Nesta, Inzaghi, Gattuso, Seedorf, Van Bommel, Cassano et Zambrotta. Le Milan a alors deux chemins possibles. Tirer sa révérence, décrocher son étiquette de « club grandissime » et travailler avec humilité à partir d’un projet de jeu basé sur la jeunesse et un entraîneur compétent. Ou insister sur ses apparences de grandeur. Et il insiste, quitte à crever pauvre dans des draps en or. Mais évidemment, l’urgence et les liftings ne fonctionnent plus. Ménez, Torres, Kaká, Essien, Taarabt, Diego López, Alex, Armero, Silvestre, Poli, Zapata, Rami, Muntari, Zaccardo, Niang, Bojan… Même Balotelli ne change rien. Destro et Cerci n’y arrivent pas. Seule la science de Nigel de Jong semble gagner en prestige au centre d’un milieu de terrain bordélique.

Façade et sonorités

Il faut dire que le royaume du championnat italien n’est plus le même paysage merveilleux. Les nuages ont fini par avoir le meilleur sur les sommets, et les monts se sont tassés au point de devenir des plateaux. Le Rossonero n’est plus aussi haut que les autres, et devrait être refusé par le ciel européen pour la deuxième saison consécutive. Alors, aujourd’hui, qu’est-ce que le Milan ? La façade est identique : il joue encore à San Siro, le maillot est toujours aussi rouge et noir, Berlusconi est président (d’honneur), Galliani occupe ce poste énigmatique d’administrateur délégué, le club peut compter sur de riches sponsors, et son entraîneur est toujours aussi bien habillé. Même les noms des joueurs ont encore des sonorités de fuoriclasse, parce que Diego López et Nigel de Jong, ça sonne bien, quand même. Mais ce n’est que du son.

Ce Milan n’est que vestiges charmants, donc, mais il n’est pas mort. Après tout, ce n’est pas le premier déclin qu’il traverse : au début des années 80, le club lombard avait fait deux séjours en Serie B, puis avait terminé 11e et 10e en 97 et 98. La mort, elle, rôde plutôt autour de l’idée du Milan de Berlusconi, allongée sur un lit aux draps blancs depuis 2012, et peut-être enfin prête à jouer son ultime derby ce dimanche soir. Profitons donc des derniers souffles de vie de cette ère unique qui, autrefois, vendait du rêve. Et attendons le réveil, ou la résurrection. Parce qu’un rêve qui tourne mal n’est pas forcément un cauchemar : ça peut être un mauvais rêve, ou simplement un rêve de mauvaise qualité. Tout comme Sulley Muntari et Jérémy Ménez sont de mauvais Frank Rijkaard et Marco van Basten.

Markus

Lire l’article sur sofoot.com

Article publié le 19/04/2015 sur SOFOOT.com

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.