La nouvelle dimension de Gonzalo Higuaín

Higuain tactique

En quittant le Real Madrid après six saisons et demie de montagnes russes en 2013, Gonzalo Higuaín a fait le choix d’entrer dans une nouvelle dimension au Napoli : celle d’un franchise player d’un simple « candidat à la qualification en C1 ». Une perte de prestige indéniable pour certains, une grosse prise de responsabilités pour d’autres. Après une saison et demie, et déjà presque 50 buts marqués pour les Azzurri, comment juger la nouvelle dimension de Pipita ?

Janvier 2007. Gonzalo Higuaín n’a que 19 ans et 17 buts sous les couleurs de River Plate quand le Real Madrid débourse 12 millions d’euros pour le faire venir en Espagne. Alors que les socios madridistes prennent le temps de peser le poids de tous ces chiffres en plein milieu de la saison, ainsi que ceux qui accompagnent les arrivées de Gago (20 millions, Boca) et Marcelo (7 millions, Fluminense), Higuaín se lance dans une bataille perdue d’avance contre Van Nistelrooy, Raúl, Robinho, Reyes et Cassano. Dans ce Real Madrid désordonné de Ramon Calderón, que Fabio Capello fait naviguer tant bien que mal sous un maillot « BenQ – Siemens » plutôt particulier, l’Argentin ne devait pas s’imposer. Trop jeune, trop imprécis, trop généreux. Sous son numéro 20 et ses petites bouclettes d’adolescent, Higuaín joue 19 matchs de Liga et marque 2 buts. L’été suivant, le Real « croit en lui », mais achète tout de même Robben, Sneijder et Saviola, et fait revenir Julio Baptista et Roberto Soldado. Alors que Gago et Marcelo sont déjà titulaires, Bernd Schuster n’offre que 12 titularisations et 32 matchs toutes compétitions confondues. Higuaín est important, mais pas assez : 9 buts marqués seulement.

Le Real Madrid remporte deux titres de champion, mais Higuaín n’en est pas encore un. Enfin, personne ne sait vraiment qui est alors Gonzalo à Madrid. L’Argentin ne marque pas mais se montre toujours utile, et lorsqu’il marque, c’est généralement important : derby, Clásico, Osasuna, Mallorca… Finalement, c’est lors des deux saisons suivantes, entre 20 et 22 ans, que l’Argentin va trouver sa véritable dimension, en plein règne de Guardiola. Dans les schémas très hiérarchisés et classiques de Juande Ramos, puis Manuel Pellegrini, et suite à la blessure de Van Nistelrooy, Gonzalo Higuaín marque 53 buts en deux saisons. Peu importent les arrivées de Huntelaar, Benzema, Cristiano Ronaldo et Kaká, Higuaín devient, à coups de buts et de lucarnes spontanées, le 9 du Real Madrid. Enfin. Seulement, le Bernabéu veut un petit peu plus. Si la curieuse exigence du stade de la Castellana a rapidement adopté les coups de rein de son taureau argentin, son « Pipita », elle ne lui a jamais pardonné son manque d’aisance en Ligue des champions : seulement 2 buts en 21 matchs à l’arrivée de José Mourinho. En face de Fernando Torres en 2009, Higuaín paraît déjà démodé. Et l’année suivante contre Lyon, son énorme raté marque bien plus les esprits que le but de Pjanić.

40 millions d’euros à 25 ans

Et ce « petit plus », c’est la vision de Karim Benzema. Lors de chacune des trois saisons de l’ère Mourinho, Higuaín compte moins de titularisations et marque moins de buts que le Français, qui par ailleurs fait de la Ligue des champions son jardin (18 buts lors de ces trois éditions). Si Benzema est un « chat » capricieux, le Bernabéu aime profondément ses manières d’aristocrate. L’Argentin, lui, est présenté comme un « chien ». Un pressing souvent utilisé pour aboyer sur les adversaires, mais une finition de toutou trop gentil, surtout après cette blessure en 2010-11 qui lui fera perdre une partie de son explosivité. Higuaín court, pousse et marque quand même un peu, mais n’élève jamais le niveau d’un jeu qui appartient aux pieds d’Özil, Xabi Alonso, Marcelo, Di María et Modrić sur la fin. Après six saisons et demie, 122 buts marqués, mais seulement 9 pions en 48 matchs de C1, et tout de même quelques trophées, Gonzalo Higuaín quitte Madrid pour 40 millions d’euros. S’il aura réussi à porter sur ses épaules la grinta du Real qui a quelque part fait revivre les années 1980 et 1990 au Bernabéu, il n’aura jamais pesé dans la quête galactique de la Décima.

À seulement 25 ans, mais avec le vécu d’un avant-centre vétéran en Europe – 264 matchs joués pour le Real Madrid – Higuaín vient remplacer Edinson Cavani à Naples. Si le Napoli est alors en C1, la perte de prestige est indéniable. Higuaín part rejoindre une Serie A qui perd ses stars à chaque mercato, et fait le choix du redimensionnement : partir plus bas pour être vu plus grand. Au Napoli, Higuaín n’a plus à se battre pour le numéro 9 : il a le plus gros salaire, le plus d’attention médiatique, et enfin il est argentin dans une ville conquise par tout ce qui vient du Rio de la Plata. L’avant-centre, c’est lui, et il est plus que jamais important dans les schémas de Benítez. Mais alors, Higuaín a-t-il réussi son coup ?

Des buts et des titres, mais pas de C1

Dans le jeu, oui. En rejoignant Naples et la Serie A, Gonzalo Higuaín a redonné du sens à son jeu. Qui sait s’il le doit à Rafa Benítez ou à la tradition italienne des grands numéros 9, mais l’Argentin est devenu non pas un vulgaire terminal du jeu napolitain, mais plutôt son phare. Un guide qui donne une direction aux Azzurri. Avec 4 passes décisives, Higuaín est le deuxième passeur napolitain derrière Hamšík (6). L’Argentin dialogue sur le front de l’attaque avec le trio mis en place par Benítez – un trio choisi parmi Callejón, Hamšík, Insigne, Mertens – et partage même les tirs de son équipe : 2,8 par match pour l’ex de River, mais plus de 2,3 pour chacun des autres. Surtout, Higuaín semble avoir fait mûrir son jeu au service de l’équipe. Toujours plus de participation dans le jeu, de conservation de balle judicieuse, d’utilisation intelligente du corps et de bons décalages, et toujours plus d’efficacité : 46% de tirs cadrés, 57% de tirs cadrés transformés en buts (statistiques datant du 28 février). Personne ne fait mieux en Italie. Roberto La Pampa Sosa, dernier joueur à avoir pu porter le numéro 10 du Napoli, est très élogieux envers son compatriote aux micros du Corriere dello Sport : « Higuaín est un fuoriclasse absolu : il se situe au niveau de Messi, Cristiano et Ibra. C’est un prédestiné, à 18 ans il était titulaire à River, il a mis plus de 100 buts pour le Real. Le voir jouer vaut un billet : sa façon d’arrêter le ballon, de le manier, de lire le jeu : il ne se trompe jamais. Tout ce qu’il fait a un sens. »

Dans les faits, aussi. Première saison : Higuaín marque 17 buts en 32 matchs de championnat, 24 buts toutes compétitions confondues, porte le Napoli sur le podium de la Serie A, remporte la Coupe d’Italie et marque un doublé de gladiateur pour offrir la Supercoupe aux Napolitains contre la Juve. Deux titres en un an. Individuellement, le taureau fait partie des équipes types de Serie A et de Ligue Europa. Deuxième saison : le Napoli est encore en lice en Coupe d’Italie (demi-finale contre la Lazio), se bat au coude à coude avec la Lazio pour la troisième place de Serie A, et l’Argentin en est déjà à 22 buts marqués toutes compétitions confondues, dont 13 en championnat. Enfin, en Europe, Higuaín a retrouvé son flair : 12 buts en 21 matchs, dont un triplé la semaine dernière en huitième de finale de Ligue Europa… Mais le problème, il est là : si Higuaín est parti au Napoli, c’est bien pour faire voler une équipe prometteuse, et non pas pour essayer de la maintenir à son niveau. Or, le Napoli n’a pas décollé sur la scène européenne. La saison dernière, la formation de Benítez a été victime d’un « groupe de la mort », finissant troisième en accumulant 12 points, battant Arsenal et le Borussia Dortmund. En Ligue Europa, les Napolitains se sont tristement inclinés contre Porto en huitièmes. Et cette saison, Higuaín n’a même pas senti l’odeur de la pression de la C1, perdant lors des préliminaires contre l’Athletic Bilbao.

Alors qu’il aurait pu obtenir ce surplus de prestige sous les couleurs de l’Albiceleste, où tous les entraîneurs depuis Maradona lui donnent leur confiance (23 buts en 46 sélections), Higuaín a échoué au moment fatidique, rappelant son manque de poids dans les gros matchs : 1 but en 6 matchs lors du Mondial. Mis sous pression par tous les autres 9 du pays – et notamment Agüero, Tévez et Icardi – Pipita n’a pas d’autre choix que de continuer à marquer pour conserver sa place de titulaire à la Copa América. Enfin, pour conserver son aura en Europe, Higuaín doit donc porter le Napoli le plus loin possible en Ligue Europa, et pourquoi pas rééditer l’exploit de 1989 de Diego Maradona. Parce que la ferveur d’une C3 à Naples pourrait bien valoir celle d’une C1 à Madrid.

Markus

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Article publié le 19/03/2015 sur SOFOOT.com

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