Juan Román Riquelme, la souveraineté créative

Riquelme Tokyo

Au-delà de l’esthétique de ses petits ponts et de sa vision du jeu contagieuse, Juan Román Riquelme a toujours fait parler de lui. De son passage en Europe, certains ne retiennent que la frigidité de Louis Van Gaal. De ses exploits argentins, les autres y voient des accomplissements de bac à sable. Mais il y a un match que ces personnes ne peuvent et ne pourront jamais remettre en question : la Coupe Intercontinentale 2000, le soir où Román a fait danser le Real Madrid. Parce que l’on n’oublie jamais une danse, et que Riquelme ne s’est jamais arrêté de danser, et de faire danser.

En Argentine, Riquelme est ni plus ni moins que la plus grande idole de l’histoire de Boca Juniors. C’est moins que la plus grande idole de l’histoire du football argentin, mais c’est plus que tous les autres très grands joueurs. Un monument, pas le plus haut, mais un monument quand même. Ainsi, le soir de l’annonce surprise de sa retraite, le quotidien Olé n’a pas peur de titrer « El más grande », le plus grand. Trois Libertadores, cinq championnats et surtout cet honneur fait au numéro 10 durant tant d’années. Feintes, crochets, caresses de la semelle, passes imprévues et surprises : toute ces années, Román ne jouait pas au football, il jouait à faire le numéro 10 : s’il courait un peu moins, il jouait tellement plus…

En Europe, les schémas de Louis Van Gaal, la pression mise sur Radomir Antic et l’arrivée de Ronaldinho auront écourté ses rêves à Barcelone, malgré une saison complète : 42 matchs pour 6 buts et 10 assists. Contraint de jouer à gauche, Riquelme aura fait ce que tout numéro 10 inaltérable devait faire : revenir dans l’axe. Prêté à Villarreal, il aura émerveillé le vieux continent, ressuscité Diego Forlan et emmené une ville de 50 000 habitants en demi-finale de Ligue des Champions, rappelant l’épopée napolitaine de Maradona. De 2003 à 2006, Román marque 44 buts et offre 53 passes décisives, étant élu meilleur joueur étranger de la Liga en 2005 (oui, cette Liga composée de Zidane, Ronaldo, Figo et Ronaldinho). De 2004 à 2007, il vit d’ailleurs ses plus belles années pour la Selección : 36 matchs, 16 buts et 15 assists. Même au jeu des statistiques, celui pour lequel il n’était pas fait – son jeu s’exprimant mieux par les formes que par les chiffres – Riquelme a sa place tout là-haut. Mais à la différence de Diego Maradona et Leo Messi, et tout comme Pablo Aimar, Román n’a jamais été le meilleur joueur au monde.

Riquelme Argentina

Meilleur joueur du monde, le temps d’une danse

Jamais, sauf un soir de novembre 2000 à Tokyo. A l’occasion de la Coupe Intercontinentale, Boca Juniors affronte le Real Madrid de Vicente Del Bosque, composé de Raul, Figo, Guti, Hierro, Roberto Carlos, Casillas, Makélélé, Geremi, McManaman. Côté sud-américain, Boca peut compter sur le 4-3-1-2 de Carlos Bianchi, animé par Riquelme, Palermo, Battaglia, Ibarra ou encore le capitaine Bermudez. Riquelme a 22 ans et joue sa quatrième saison pour Boca. Il a déjà une tête d’enfant vieux, un regard sombre, des épaules larges mais des bras fins, et une allure faussement longiligne. Dès la 2ème minute, Delgado part dans le dos de la défense madrilène et centre vers Palermo, qui fusille Casillas sans être gêné par une défense endormie. Une poignée de minutes plus tard, depuis son propre camp, Riquelme lance une balle en profondeur dans l’Histoire. La parabole retombe à l’entrée de la surface, rebondit deux fois, et laisse à Martin Palermo le luxe de ne pas avoir à contrôler. Un chef d’œuvre intercontinental. Et un second coup de fusil : Boca mène 2-0. Perdus en transition à Tokyo, les Madrilènes se réveillent sous les coups d’accélération de Roberto Carlos. Une transversale, puis un but violent : 2-1.

Riquelme montre alors ce qui fera son succès durant une longue carrière, légitimant la lenteur de tous les joueurs de quartiers, à une époque où la vitesse de Ronaldo les faisait rougir : une qualité divine sur coup de pied arrêté, et une conservation de balle insaisissable. Un poème en honneur à la lenteur. En deuxième période, lorsque Boca ne respire plus face aux assauts galactiques, Riquelme s’aide de sa semelle pour devenir le poumon et le cœur des offensives argentines. Comme l’explique Carlos Bianchi avec ses longues mains, « il dribblait comme s’il avait une escalope sur le pied. Hop, et hop, et hop, il caressait le ballon de haut en bas, avec un rythme saccadé, et le défenseur ne savait pas où se mettre. » Boucliers de réputation, Geremi et Makélélé se font perforer avec délicatesse, incapables de rattraper l’Argentin. Riquelme s’arrête, repart, feinte, redémarre, se lance, fait une pause pour observer les dégâts, et repart dans ses pensées. Finalement, Boca est champion du monde. Dans son livre Boquita, l’écrivain Martin Caparros décrira le sentiment du monde entier devant sa télévision : « A ce moment-là, le ballon collait tellement à ses pieds qu’on aurait dit qu’il était en train de tricher ». Un jeune Argentin au jeu urbain fait chuter la fierté ibérique, et Madrid vomit son déjeuner.

Roman Riquelme Real Madrid

« Quelqu’un qui crée des espaces qui n’existent pas »

Cette performance est déjà vieille de 14 ans, et il semble évident que Claude Makélélé et les autres n’avaient pas préparé le match de la même façon que les hommes de Carlos Bianchi. Il est donc trop facile de dire que Juan Roman Riquelme était cent fois plus fort que tous ces joueurs européens, même si cela pourrait être vrai. Il suffit de dire qu’il faisait des choses qu’aucun autre joueur, européen ou non, humain ou non, ne nous montrait à l’époque. Non, il ne faut pas voir Riquelme comme un Zidane en moins fort. Jorge Valdano décrira joliment et simplement, à sa manière, le phénomène : « Juan Román Riquelme est un joueur qui te fait sentir des choses. » Avec ruse, malice et personnalité. A l’occasion du numéro hors-série Culture, l’écrivain Martin Caparros s’était livré à So Foot : « Riquelme, c’est quelqu’un qui te montre ce que tu n’es pas en mesure de voir. C’est quelqu’un qui crée des espaces qui n’existent pas, et c’est pour ça que je l’admire autant. Il y a joueurs incroyables comme Messi, mais finalement il s’agit juste de quelqu’un qui conduit la balle mieux que tous les autres. En revanche, Riquelme, mine de rien, invente des espaces que lui seul peut voir, dans des angles qui n’existent pas. Pour moi, c’est de l’art. Alors que Messi, c’est juste de l’habileté. Quand Messi prend la balle, tu sais qu’il va dribbler tout le monde, il fait toujours ce qu’il faut, ou ce que tu imagines qu’il doit faire. C’est parfait mais prévisible. Avec Riquelme, c’est différent, tu ne sais jamais ce qui va arriver, c’est pour ça qu’il me troue le cul. A sa manière lui aussi utilise les deux points, sauf qu’il le fait avec un ballon… (Il éclate de rire) » Aujourd’hui, c’est donc un immense morceau du football argentin moderne qui s’en va. Sans lui, Boca est tombé dans les excès de ce « football hystérique » que décrit Tata Martino, où l’intensité dépasse le jeu. Et sans lui, Argentinos Juniors ne serait certainement jamais remonté en première division cette saison.

Le footballeur souverain

Riquelme, enfin, a aussi écrit l’histoire d’un type difficile à suivre, intransigeant, inaltérable, souverain à sa manière. Souverain face aux médias, n’hésitant jamais à rentrer dans tout ce qui frôle la malhonnêteté intellectuelle, et prenant un malin plaisir dans le contre-pied. En pleine célébration du titre de champion intercontinental, un journaliste lui demande s’il vit le plus beau jour de sa vie. Toujours alerte, Riquelme répond du tac au tac : « Non, ce n’est rien à côté de la naissance de ma fille. » A la suite du Mondial allemand, Riquelme annonce sa retraite internationale car les critiques affectent la santé de sa mère. Diego Maradona frappe fort sur la table en disant que « rien n’est au-dessus de la Seleccion », mais Roman répond doucement avec la sérénité de celui qui a toujours raison : « Non, ma mère est plus importante à mes yeux ». Véritable personnage, Riquelme véhiculera parfois l’image d’un vieux con, mais compensera toujours par son amour pour le ballon. Il était devenu ce vétéran passant son temps à regarder tous les matchs qui passent à la télé, se plaignant du manque de passion des jeunes. Dans son ouvrage Hagan juego, Angel Cappa révèle une de leurs conversations : « Aujourd’hui, on doit s’habituer, parce qu’il y a la Play, l’ordinateur, les téléphones, des choses qui ne m’intéressent pas, même si je suis conscient que même mes enfants les utilisent. Mais moi, tu m’enlèves le foot et je meurs. Il y a dix ans, on vivait le football de manière différente. Dans le vestiaire, les anciens nous parlaient de football, et le reste n’avait aucune importance. Aujourd’hui dans le vestiaire, ce dont on parle le moins, c’est de foot. »

Riquelme Argentinos Juniors

Adulé par le peuple de Boca, mais mal aimé par la Doce, qui attend encore qu’il tombe dans son petit jeu financier. Têtu mais droit, simple mais réfléchi. Grand mais habile. Riquelme était une montagne de paradoxes. Sa relation spéciale avec Martin Palermo en témoigne. Une relation humaine froide, tendue, longtemps inexistante, mais un feeling unique de passeur à buteur. « Je ne suis pas venu à Boca pour me faire des amis, mais pour gagner des championnats », répétera-t-il. Finalement, Riquelme avait toujours raison parce qu’il avait toujours le ballon de son côté. Pour son doublé, Martin Palermo sera élu homme de ce match à Tokyo. Mais pour son œuvre, Riquelme sera engagé par le Barça comme l’espoir d’une solution anti-Galactique. Remplacé par Ronaldinho, il sera finalement contraint d’avoir une carrière unique, jouant trois fois plus en Argentine qu’en Europe, mais toujours avec la même souveraineté créative. Celle de celui qui comprend tout sur le terrain. Le lendemain du triomphe mondial de Tokyo, le journaliste Juan José Panno écrivait ces lignes dans le quotidien argentin Pagina 12 : « Son plus grand mérite ce soir-là, c’est qu’il a joué comme il l’a toujours fait, à sa façon ». En dansant avec le ballon.

Markus, à Buenos Aires

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5 réflexions sur “ Juan Román Riquelme, la souveraineté créative ”

  1. Quel joueur, ce match contre le real, la protection de balle hallucinante. J’ai 23 ans, quand j’étais plus petit et que je jouais au foot, je regardais beaucoup de compil et surtout des vidéos de Riquelme pour réaliser les mêmes dribbles, le récital contre le real, le petit pont sur Yepes mais mon geste préféré c’était celui où il se retourne, touche le ballon du talon et ça passe en petit pont… c’était fou.
    Ah si il ne loupe pas son pénalty contre Lehmann, si il ne sort pas contre l’Allemagne en 2006…

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