Les danses milanaises d’Andrea Pirlo

Andrea Pirlo Inter

Non, Andrea Pirlo n’est pas milanais. Né à Flero, en Lombardie, il se dit fièrement bresciano. Aujourd’hui, il est même carrément turinois, étant depuis 2011 le symbole flamboyant d’une Juventus impitoyable. Mais durant treize longues années, de 1998 à 2011, l’Architecte aura été considéré comme un patrimoine de la grande cité lombarde. Jeune supporter de l’Inter, puis joueur frustré de la période la plus instable de la présidence de Moratti, et enfin maestro du Milan de Carlo Ancelotti. Musique.

Au milieu des années 90, lors de sa première étape à Brescia, l’adolescent Andrea Pirlo est un habitué du second anneau de San Siro, d’après le Corriere della Sera. Il y va voir son Inter : Dennis Bergkamp, Giuseppe Bergomi, Maurizio Ganz, Nicola Berti ou encore Roberto Carlos. Quelques années plus tard, Pirlo a 19 ans lorsqu’il rencontre Massimo Moratti pour la première fois. Nous sommes en 1998, et le meneur de jeu de Brescia a déjà 48 matchs pro dans les jambes. Pour sa première saison en noir et bleu, celui qui joue alors trequartista – il est « le nouveau Baggio » – dispute 32 matchs toutes compétitions confondues, malgré la concurrence et l’instabilité. L’Inter est alors dramatique, et Pirlo voit défiler quatre entraîneurs en une saison.

« Je me réveillais le matin, et je ne savais même plus qui allait nous entraîner », écrira-t-il dans son autobiographie Je pense donc je joue. En 1999, Marcello Lippi arrive, mais les arrivées de Jugović et Di Biagio, ou encore le bon semestre de Recoba à Venise (11 buts en 19 matchs en prêt) envoient Pirlo en prêt à son tour. Cagliari veut une option d’achat, Moratti refuse et le milieu de 20 ans part porter un numéro 30 anonyme à la Reggina. Aux côtés de Mohamed Kallon, il marque 6 buts avant de remporter l’Euro des moins de 21 ans sous les ordres de Marco Tardelli (il finira même meilleur buteur de la compétition). De retour à l’Inter, Pirlo n’a pas plus de temps de jeu. Si les carrières des footballeurs sont des danses, il est juste de croire que celle d’Andrea Pirlo démarre sur un faux pas.

L’histoire gâchée d’un « amour inconditionnel »

Quand Lippi est remplacé par Tardelli en octobre, l’Italie est convaincue que le talent du Bresciano va enfin danser sur le bon pied. « J’avais gagné l’Euro des moins de 21 ans avec lui (Tardelli, ndlr.). Peut-être qu’il ne m’a pas reconnu à l’Inter, mais le fait est que je n’ai jamais joué. J’étais mal, je souffrais. Combien de fois j’aurais aimé lui dire « Tu sais où tu peux te la mettre, cette célébration qui t’a rendu célèbre ? » (…) Quand je vois Lippi, ça me rappelle que s’il était resté le coach de l’Inter, je serais probablement devenu une légende là-bas. » Le barbu poursuit : « À cause de lui (Tardelli) et du déclin de l’équipe, je n’ai pas voulu rester plus longtemps. Ils ont empêché l’histoire d’un amour inconditionnel. » En janvier 2001, Pirlo part en prêt à Brescia. Un pas en arrière symbolique, mais aussi tactique : l’intuitif Carlo Mazzone le place devant la défense. Pour son toucher de balle de soie, on avait voulu en faire un nouveau Baggio. Mais il était moins rapide, moins agile, moins finisseur. Plus tard, d’autres l’auront cru trop peu offensif pour devenir un grand milieu défensif. Mais quand l’Italie s’attardait sur les mauvaises notes, seul Mazzone aura vu un problème de rythme.

Pirlo Baggio Brescia

Aux côtés de Roberto Baggio et du buteur Dario Hübner, Pirlo danse, obtient une belle 7e place et offre à l’histoire cette passe décisive sur le but mythique de Baggio contre la Juve. Alors que Brescia espère obtenir la copropriété du joueur, le Milan perd Leonardo et Boban, et cherche un trequartista de rechange. Pour une somme importante (35 milliards de lires, plus l’anonyme Drazen Brncic), le joueur passe du côté rouge et noir de la cité milanaise. Pirlo n’est plus l’adolescent tifoso des tribunes de San Siro : il souhaite enfin participer à la danse. Un échec symbolique pour l’Inter démente de cette époque, même si le joueur garde de jolis mots pour son ex-président : « Moratti est comme un père de famille, c’est un lord hors norme, une bonne personne dans un monde de sous-… Si seulement il y avait plus de présidents comme lui. » D’après la Rai, le Milan propose alors à la Fiorentina sa nouvelle acquisition plus 50 milliards en échange de Rui Costa, mais le club toscan refuse toute contrepartie. À Brescia, Guardiola vient finalement occuper le rôle de Pirlo, tandis que Luca Toni remplace Hübner.

La passe de Pirlo pour Baggio

Le métronome bresciano du Milan roi d’Europe

Alors qu’Hector Cuper fait enfin voler l’Inter en Serie A – jusqu’au crash du 5 mai 2002 – Pirlo vit une première saison tiède sous le maillot rossonero, dernière glissade d’une danse hésitante. Le Milan connaît un changement d’entraîneurs (Terim remplacé par Ancelotti en novembre) et le milieu ne joue que 18 matchs de Serie A. Comme en 2014, quand il aura suivi l’intuition de Sabella et replacé Di María au poste de relayeur, Ancelotti suit l’idée de Mazzone et met Pirlo devant la défense, à la suite des blessures d’Ambrosini et Gattuso. De 2002 à 2008, Pirlo devient le « métronome bresciano » de ce Milan magnifique, cette équipe construite pour l’Europe qui « aurait pu gagner cinq Ligues des champions d’affilée », d’après Alessandro Nesta. Avec Pippo Inzaghi, notamment, la danse est parfaite : « on pouvait comprendre quelles étaient nos positions respectives sans même se regarder. » À l’été 2009, quand la danse milaniste s’essouffle, Pirlo est tenté par l’idée de suivre Ancelotti à Chelsea. Mais Berlusconi annule l’opération après la vente de Kaká. « Tu ne peux pas nous faire ça, Andrea, tu es le symbole du Milan, on a déjà vendu Kaká et tu ne peux pas abandonner le navire parce que ce serait un coup terrible pour notre image… », dit-il à son Architecte.

En 2010, le Milan a déjà d’autres symboles. Zlatan Ibrahimović et Thiago Silva, en premier lieu. À 31 ans, Andrea Pirlo subit le manque de confiance de Massimiliano Allegri, joue moins que Mathieu Flamini et Ambrosini (17 matchs de Serie A). « Le Milan avait peur que je perde mon envie de courir, c’est pour ça que je me sentais triste », écrit-il. Dans son livre, Pirlo raconte les propos de Galliani : « Andrea, notre coach Allegri pense que tu ne peux plus jouer devant la défense si tu restes avec nous. Il aimerait que tu aies un rôle différent, au milieu, mais à gauche (…) Même avec toi sur le banc ou en tribunes, on a réussi à gagner le Scudetto. Et puis, à partir de cette année le club a changé de politique. Ceux qui ont plus de 30 ans n’auront plus que des contrats de 12 mois. » D’où deux problèmes d’après le regista : « Je pensais encore pouvoir donner le meilleur de moi-même devant la défense » et « je ne m’étais jamais senti vieux. » La saison suivante, Allegri fera venir Muntari, Nocerino et Aquilani pour entourer Mark van Bommel (34 ans).

inzaghi pirlo

Le bruit et la musique, les sifflets et le jeu

L’Inter tentera alors un ultime appel. « En 2011, Leonardo me voulait à l’Inter. Un lundi matin, il m’appelle. La saison venait de se terminer. « Écoute Andrea, finalement tout est prêt. J’ai le feu vert du président Moratti. » Leonardo me racontait de grandes choses sur l’Inter, comment il se sentait enthousiaste et heureux là-bas. Cela pouvait être un beau défi, c’était fascinant : revenir là où j’étais déjà passé, revenir de l’autre côté après dix ans du Milan, dont neuf extraordinaires. Il me disait qu’à l’Inter j’aurais eu un rôle fondamental, et oui, à un moment j’y ai pensé. Mais je n’en aurais pas été capable. Cela aurait été trop, cela aurait été un affront que les tifosi du Milan n’auraient pas mérité. » En octobre 2013, l’Inter rappellera, en vain. Tant pis pour l’Inter, tant pis pour le Milan, tant mieux pour la Juve, celle qui aura eu le courage, la chance et la vision nécessaires pour miser sur un talent qui était censé jouer au passé.

Depuis 2011, Pirlo est devenu l’inspiration créative et le caractère de cette Vieille Dame plutôt jeune et travailleuse. Plus que jamais indispensable et consacré, Pirlo ne rate jamais l’occasion de faire mal à ses anciens clubs. Le 2 mars 2014, le Bresciano se fait d’ailleurs siffler par San Siro lors d’une énième démonstration de force turinoise contre le Milan, et répond avec calme : « Je suis parti du Milan en bons termes. Mais c’est normal que ça se passe ainsi. La première année, ils t’applaudissent. La deuxième, ils ne disent rien. La troisième, si tu continues à gagner, ils te sifflent. » Au milieu du bruit, Pirlo danse toujours. Un jour, peut-être, il s’arrêtera. Calme, comme toujours, il ira lui-même arrêter la musique.

Markus

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Article publié le 06/01/2015 sur SOFOOT.com

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