Leonardo Bonucci, vice-Pirlo et libéro moderne

Bonucci vice-Pirlo

Manquant d’assurance dans les airs et peu fiable en un contre un, l’élégance balle aux pieds de Leonardo Bonucci n’aurait jamais dû percer dans le football des années 2010. Puis, le Bari de Ventura a sollicité ses bons pieds, et la progression de la Juve dans la possession lui a taillé un rôle à sa mesure. Cette saison, en l’absence de Barzagli dans la défense à quatre d’Allegri, le natif de Viterbe a plus d’influence que jamais sur la réflexion du jeu des Bianconeri.

Près de 200 matchs avec la Juventus et 43 sélections avec la Nazionale, le tout à 27 ans avec ses plus belles années devant lui. Le pedigree de Leonardo Bonucci commence à être très intéressant, et pourtant, le gaillard a longtemps souffert d’un déficit d’image, pas assez « personnage », trop discret. Même ses propres tifosi n’ont pas été tendres avec lui, lui préférant la sobriété de Barzagli et la grinta sauvage de Chiellini, plus Juventini. Formé à l’Inter, Bonucci a eu du mal à combattre cette accumulation de préjugés. Évidemment, les fameuses « bonucciate » – ses excès de confiance – ou encore cette simulation dramatique contre Palerme ont participé à la construction de cette réputation d’un personnage maladroit, parfois ridicule. Mais elles éclipsent injustement sa régularité dans la performance, en atteste la confiance que lui réservent tous ses entraîneurs depuis 2009. Surtout, elles mettent le viseur sur la mauvaise cible : quand les Turinois voyaient des erreurs maladroites, ses entraîneurs voyaient le goût de la progression, et du risque. Qu’il est difficile, encore aujourd’hui, d’être un défenseur italien plus habile dans la construction du jeu que dans l’anticipation des adversaires. Leonardo Bonucci est un défenseur d’une autre époque, ou d’une autre contrée.

Un coach motivationnel décisif dans son affirmation

Ainsi, quand Bonucci parle des personnes importantes dans sa carrière de footballeur, il ne cite ni un entraîneur, ni un coéquipier ni un dirigeant. Pourtant, Carlo Perrone a fait évoluer définitivement le milieu naturel au poste de défenseur central dans la Primavera de l’Inter. Giampiero Ventura l’a emmené dans ses valises à Pise et Bari. Antonio Conte lui a offert sa confiance et l’a propulsé titulaire indiscutable de l’armada bianconera et – par ricochet – de la Nazionale. Mais tous ces diplômés de l’université de Coverciano ont une relative importance par rapport à un certain Alberto Ferrarini. En 2005, Bonucci est acheté 40 000 euros par l’Inter avant de jouer trois minutes pour Roberto Mancini en 2005-06, puis de retrouver la Primavera. Finalement en prêt à Trévise à 20 ans, l’Italien ne joue pas et perd confiance en ses moyens. C’est là qu’il rencontre Ferrarini, alors qu’il fréquente les travées du stade Omobono Tenni.

Le natif de Viterbe relate cette rencontre à la Gazzetta dello Sport : « Ma carrière était clairement en danger à ce moment-là. La première fois que je l’ai vu, il a tout dit sur moi en une demi-heure, donnant l’impression de me connaître depuis toujours. » Un coach motivationnel dont le boulot est de mettre en confiance ses clients afin que cela se répercute sur leurs prestations sportives. Les techniques sont d’ailleurs assez particulières. Par exemple, Bonucci s’enfile des bonbons à l’ail « comme les soldats il y a des centaines d’années » raconte justement Ferrarini à Tuttosport, avant d’aborder une autre méthode plus violente : « J’en suis arrivé à l’enfermer dans ma cave, l’insulter et lui donner des coups de poings. Le but était de surpasser les jugements négatifs et les sifflets. » Flippant… mais ça fonctionne. Gilardino, Pegolo et Floro Flores auront également eu recours à ses services. Finalement, le 29 juin 2009, l’Inter en fait une marchandise d’échange pour obtenir Thiago Motta et Diego Milito du Genoa. Et dix jours plus tard, Bonucci part à Bari dans un accord de copropriété. Cinq clubs en deux saisons, rien que ça. Mais sous les ordres de Giampiero Ventura, la paire Bonucci-Ranocchia fait des miracles : une dixième place à 5 points de l’Europe. Lippi le sélectionne au mois de mars et l’emmène même en Afrique du Sud.

La Juve joue avec deux quarterbacks

Mais ce n’est qu’au cours de la saison 2012-13 que le scepticisme global s’est transformé en critique positive. Alors que les monuments que dessine l’architecte Andrea Pirlo fatiguent, la tâche de diriger la manœuvre revient aux pieds bien éduqués de Bonucci. Le central longiligne exploite enfin ses caractéristiques : une ligne de défense haute éloignée des duels de surface, des insertions habiles dans le camp adverse et un jeu long précis qui soulage Pirlo. Après un match compliqué contre le Hellas, Conte raconte : « Jorginho aurait suivi Pirlo jusqu’aux toilettes, donc on a dû trouver d’autres solutions : Bonucci a fait le Pirlo, Barzagli a fait le Vidal et Ogbonna a fait le Pogba. » En décembre 2012, après un grand match à Donetsk en C1, Tuttosport ose le parallèle : « Il impose et libère, interprète et ouvre la manœuvre. Toujours lucide. Appelez-le Leo Beckenbauer. » Plus tard, la Gazzetta dello Sport tentera un « Bonunbauer » : un nom aux airs de machine de guerre pour désigner un défenseur aux pieds légers. À défaut d’être aussi autoritaire que le Kaiser, l’Italien gagne le titre de « vice-Pirlo ». Et cette saison, Bonucci continue d’occuper ce rôle de relancer, malgré l’arrivée de la défense à quatre d’Allegri.

La progression de son influence sur le jeu de la Juve est parfaitement retranscrite par son nombre de passes réalisées par match depuis 2010 : 34 sous Delneri, puis 48, 56 et 58 sous Conte, et enfin 65 passes par match sous Allegri cette saison. Tout proche des 7,4 longs ballons par match de Pirlo, Bonucci est à 6,7 : la Juve joue avec deux quarterbacks. Tarcisio Burgnich, stoppeur de la Grande Inter de Helenio Herrera puis lui-même libéro, décrypte le phénomène : « Aujourd’hui à la Juve, Bonucci joue de façon très différente par rapport aux autres centraux. Il n’est pas beaucoup plus reculé parce que c’est impossible dans le football moderne, mais il a plus de temps pour manœuvrer et il dirige les deux autres. C’est un libéro moderne. » Tatoué et rasé, Bonucci montre même un nouveau visage. En septembre dernier, il prend le brassard de la sélection italienne du bras de Daniele De Rossi lors d’un amical contre les Pays-Bas. Le 5 octobre, c’est sa reprise de volée à l’extérieur de la surface qui finit d’étrangler la combativité de la Roma (3-2). Depuis ce match au Stadium, Pep Guardiola en aurait fait un objectif de son Bayern. Enfin, à Florence début décembre, en plus de diriger la manœuvre, Bonucci s’est même permis dans sa surface un tacle in extremis à la Nesta sur Mario Gómez. Une saison 2014/15 de haute volée du début à la fin pourrait ressembler à une consécration définitive. Il serait temps.

Markus et Valentin

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Article publié le 22/12/2014 sur SOFOOT.com

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