Jardim et Monaco, le mariage parfait ?

Jardim le mariage parfait

Le 10 juin 2014, l’AS Monaco annonce le choix de Leonardo Jardim pour porter un projet monégasque à l’ambition redimensionnée, et la France s’interroge. La classe de Claudio Ranieri manquera, et la Ligue 1 regrette déjà les grands noms évoqués pour le remplacer. Mais les russes savent ce qu’ils veulent et où ils veulent aller. Jardim, fils de l’école universitaire portugaise, débarque avec des outils que la France ne comprend pas vraiment. Oui, un portugais est venu nous lire du Edgar Morin pour raffiner le football français. Retour sur la trajectoire du seul homme qui réunit Ranieri et Mourinho : le palmarès de l’un et les idées de l’autre.

L’histoire monégasque de Leonardo Jardim, c’est en apparence celle de ce type pas très beau que l’on croise dans la rue au bras d’une fille sublime. On se demande bien ce qu’elle a pu lui trouver… Il doit être drôle, ou bien très riche. Mais puisque Leonardo n’est ni drôle ni riche, il doit avoir des qualités qui ont du plaire à une femme qui sait ce qu’elle veut. L’AS Monaco et son projet de multimilliardaire ont été rattrapés par les réalités. D’abord, en France on n’aime pas trop les riches et les ambitieux. Une caste défend ses intérêts et on jalouse très vite la belle femme. Il faut qu’elle paie et elle paiera. Bienvenue, veuillez verser 50 millions pour commencer la partie. Ensuite et surtout, le Fair Play Financier a décidé de frapper plus fort et plus vite qu’attendu. Dixit Vadim, « hors de question de payer une amende de plus pour le président ». Pris par le temps, le club ne peut développer ses revenus aussi vite qu’il le faudrait pour équilibrer ses comptes. « Monaco ce n’est pas Paris, c’est joli mais c’est trop petit ». Rybo et Vadim sont bien conseillés et surtout trop intelligents pour foncer dans un mur qu’ils savent inébranlable. Ils apprennent et se remettent vite en question. En août 2013, quand Luis Campos débarque sur le rocher, ce n’est pas pour faire plaisir à Jorge Mendes. Non, le professeur amène avec lui le grand héritage de la filière universitaire portugaise dont les portes drapeaux sont Carlos Queiroz, Jose Mourinho ou Andre Villas Boas.

Jardim et Monaco

« Leonardo Jardim a le profil pour ce (nouveau) projet »

Leonardo Jardim part de loin. Coincé sur son Ile de Madère, le portugais n’a ni le talent ni la belle gueule de Cristiano Ronaldo pour espérer un jour vivre du talent de ses pieds. A 15 ans à peine, devant un match du Sporting, il déclare à son père qu’il entrainera cette équipe. Fils d’une famille de petits commerçants, il en héritera la ténacité et le sérieux de ceux qui savent où aller. Son ami Duarte Freitas avoue ne jamais l’avoir vu stresser et lui reconnaît une autre grande vertu : « Leonardo est un expert pour simplifier les choses ». Marcelo Delgado était le président du Deportivo Chaves qui a ouvert les portes du continent à Leonardo Jardim. Pour lui, « tous les entraineurs ont un don pour compliquer les choses : qu’il n’y a pas de terrains pour s’entrainer, que s’entraîner est impossible dans ces conditions. Leonardo, c’est tout le contraire, il ne complique pas. Il travaille avec ce qu’il a, ne crée pas de problèmes et quand ceux-ci apparaissent, et il y en a toujours beaucoup, il s ‘attache à les résoudre en faisant le moins de vagues possibles. » Une qualité qui n’a pas échappé aux dirigeants de Monaco.

Leonardo sait faire beaucoup avec peu, le tout sans se plaindre. Un entraineur discret, certes, mais qui est surtout un homme pressé aux idées claires : le portugais n’a jamais duré plus d’une saison et demi depuis son arrivée sur le continent. Après près de dix ans de service à l’AC Camacha, club de troisième division à Madère, Leonardo quitte son île pour entraîner le Deportivo Chavez. La même division, mais pas la même visibilité. « Maritimo et Nacional (les deux clubs de première division de Madère) ne prennent pas de coach d’ici (de Madère) et l’écart était trop important, le risque trop grand pour eux de prendre un coach d’ici avec un CV comme le mien. Je suis parti au Deportivo. La meilleure décision de ma carrière. » C’est le départ de l’aventure. Une remontée avec le Deportivo Chavez, puis la mission de redresser le club de Beira-Mar. Mission accomplie, et pari gagné : « Quand j’ai quitté Madère, je me suis donné cinq ans pour réussir et entrainer en première division pour faire venir ma famille. Sinon, je rentrais. » La deuxième saison est plus compliquée, et il démissionne pour rebondir au Sporting Braga où il reprend une équipe lâchée au sommet par Domingos Paciencia. Une troisième place et un seizième d’Europa League plus tard, il résilie son contrat la saison suivante pour s’envoler jouer la C1 avec l’Olympiakos. Un départ canon avec dix points d’avance sur le second, mais une histoire de coucherie avec la femme de son président. Licenciement et retour au pays, chez un Sporting en péril qu’il qualifie en Ligue des Champions. Vingt-cinq ans après, le voilà à la tête du club cher à ses parents. Et lui ? Lui, quand Monaco et Luis Campos se pointent, il n’hésite pas. Départ à l’abordage du rocher à 39 ans, avec pour seule arme des cahiers bien remplis.

Jardim Sporting

L’« anti-Mourinho », vraiment ?

Un sourire fuyant, un parcours mystérieux et un look qui n’en font pas un entraîneur sexy. Un argument de plus pour dire que Jardim a bien été « choisi » précisément pour la nature de cette mission. Formé à l’université de Madère en éducation physique, il obtient en parallèle le plus haut diplôme d’entraineur UEFA à seulement 24 ans. Il a alors des idées plein la tête : « Il faut que les joueurs s’adaptent à une nouvelle forme de travail et à une nouvelle équipe technique. Ma méthodologie est globale, nous travaillons les aspects physiques, techniques et tactiques en même temps. Je crois qu’il est plus productif de travailler la dimension physique dans des situations au lieu de le faire séparément, parce que les joueurs sont plus motivés pour courir quand il s’agit de faire ce qu’ils aiment, c’est-à-dire, jouer au football. Pour cela il faut être toujours au contact de la balle. Le plus important est l’intensité et la qualité des exercices. » En France, déroger à la sacro-sainte préparation physique de pré saison est une hérésie. Il n’en faut pas plus pour déclencher la critique : de la presse à son capitaine courage Jérémy Toulalan, on parle d’amateurisme et on se frotte les mains à l’idée de pouvoir à nouveau expulser de l’Hexagone un entraîneur étranger…

Mais si l’amateurisme est bien « le caractère d’un travail d’individus peu compétents ou négligents », la méthode développée par Jardim est tout l’inverse. Un apprentissage mûri auprès des idées de deux gourous : Manuel Sergio, fondateur de la faculté de motricité humaine de Lisbonne et Vitor Frade, père de la périodisation tactique qu’il enseigne à la faculté de Sport de Porto. « Pour connaître le football, il faut connaître plus que le football », dit la doctrine de Manuel Sergio. « Le football, ce n’est pas une activité physique, c’est une activité humaine. Pour être un entraineur de football, il faut être un spécialiste en sciences humaines et entrainer tout en même temps : le physique, le mental, la tactique ». C’est la « périodisation tactique » de Vitor Frade, méthodologie mise au grand jour par José Mourinho. D’ailleurs, le Special One est toujours entouré d’un élève du professeur Frade dans son staff, avec Luis Campos au Real et Rui Faria, son actuel adjoint et « meilleur entraineur du monde » selon José. Très utilisée en Espagne et au Portugal, la périodisation tactique est restée au stade du mythe en France, et seul Alain Casanova tente d’en appliquer la recette.

Jardim à l'entraînement

Périodisation tactique, Edgar Morin et Alain Casanova

Le double affrontement entre le LOSC et le FC Porto est le symbole de la différence abyssale entre le troisième de Ligue 1 et le troisième de Liga Sagres. Comme souvent, la France a caché l’échec derrière un manque d’engagement dans les duels, utilisant des mots vides comme « l’envie », « la gagne », « la détermination ». Comme si les joueurs lillois avaient moins voulu jouer la C1 que leurs adversaires. Mais d’autres préfèrent parler d’intelligence tactique et collective. Le FC Porto est le symbole du travail de fond des universitaires et de l’excellence portugaise en matière de formation d’entraineurs. Une sorte de laboratoire de Vitor Frade, qui a mis en place une approche globale de l’entrainement dans toutes les équipes de jeunes, en y appliquant la périodisation tactique. Dans un entretien accordé récemment au journal L’Equipe, Jardim citait Edgard Morin comme sa principale influence et s’étonnait du peu d’intérêt pour les travaux du philosophe en France. Car la périodisation tactique est directement inspirée par les pensées du philosophe Français, qui soutient le concept de pensée complexe entendue comme une pensée qui relie, fait le lien. Selon lui : « C’est le sens le plus proche du terme complexus (ce qui est tissé ensemble). Cela veut dire que par opposition au mode de penser traditionnel, qui découpe les champs de connaissances en disciplines et les compartimente, la pensée complexe est contre l’isolement et les restitue dans leur contexte et si possible, dans la globalité dont ils font partie ». Le football est un jeu collectif et complexe, imprévisible même, qui est défini par l’interaction de quatre dimensions : la tactique, le physique, la technique et le mental.

En effet, à l’inverse des sports individuels, le football est un sport collectif à la dynamique non linéaire. Travailler les dimensions et le savoir-faire du jeu de manière isolée (préparation physique de pré saison, préparation tactique d’avant match, préparation mentale…) est inadapté et contre-productif. C’est ce que préconise l’approche conventionnelle largement utilisée en Ligue 1. La périodisation tactique soutient une approche systémique et globale où l’on travaille des situations de match pour développer un enseignement tactique spécifique et favoriser l’émergence d’un projet de jeu. Il s’agit de développer une intelligence situationnelle du collectif et des individualités, avec comme objectif de résoudre les problèmes imprévisibles proposés par le jeu. Une approche qu’a reprise Alain Casonova : « les données physiques ou analytiques ne m’intéressent pas. Pour ma part, c’est davantage des volumes d’intensité tactique, des volumes de principes de jeu. Je travaille en fonction de la dynamique du jeu c’est-à-dire des phases de jeu : possession, de la transition défensive, de la récupération ou de la transition offensive. Toutes mes séances sont basées sur la dynamique du jeu et de cette fameuse intensité. Je fais en sorte, par mon discours, que mes joueurs sachent précisément pourquoi ils effectuent certains exercices. En comprenant les choses, c’est plus facile pour eux de travailler à fond sur un exercice. » (Panenka-Mag) Les joueurs développent des réflexes et des repères indispensables pour dominer tactiquement le match et comprendre le sens de leur travail. Une méthodologie qui a créé des monstres collectifs et tactiques qui subliment les individualités par le collectif : ce sont le FC Porto de José Mourinho ou l’Atlético Madrid de Diego Simeone. Une façon de faire d’un prof d’EPS un entraîneur mystique, proche de la figure du magicien.

Leonardo Jardim semble donc être l’homme parfait pour faire plus avec moins. Lui et ses adjoints vont donner de la continuité aux nouvelles fondations que souhaitent poser le professeur Luis Campos. Un vent d’idées nouvelles qui n’est pas pour nous déplaire : après la révolution culturelle lancée par Labrune à Marseille, Vadim a lancé sa révolution silencieuse avec le discret mais néanmoins infidèle Leonardo Jardim. Un mariage de pragmatiques.

Mathieu

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2 réflexions sur “ Jardim et Monaco, le mariage parfait ? ”

  1. Bonsoir, Markus.
    L’AS Monaco de Leonardo Jardim vient de remporter le titre en Ligue 1 devant l’ogre Parisien.
    Un très grand coach ce monsieur. Merci pour cet article précurseur.

    @Pascal-Olivier

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