Ángel Cappa : « Pastore doit jouer avec sa propre personnalité »

Angel Cappa

Angel Cappa est non seulement un homme de réflexion et d’analyse, mais aussi un entraîneur de principes. Football de droite et football de gauche, joueurs de prose et joueurs de vers, dissection de ce qu’est le talent et ce que représentent la victoire et la défaite… Entretien.

Cappa ne donne son avis que lorsqu’il sait, et il sait beaucoup. Notamment sur le manque de personnalité des joueurs d’aujourd’hui, et sur Javier Pastore. En Argentine, Javier Pastore est devenu célèbre en démolissant les records d’une compétition particulière : le Ranking Líricode Líbero, programme télévisé (« classement lyrique », en français) visant à comptabiliser les petits ponts, talonnades, feintes astucieuses et autres gestes acrobatiques des joueurs de première division. En 2008-2009, sous les couleurs de l’Huracán d’Ángel Cappa, El Flaco l’emporte avec 99 points, devançant le second de 49 points. « C’était divin », dit-il aujourd’hui.

A quel moment avez-vous découvert Javier Pastore ? Quand je suis arrivé à Huracán, en 2008, dès le premier entraînement, il a attiré mon attention. Il ne jouait pas tellement avant mon arrivée, il évoluait avec la réserve il me semble. Mais quand il prend le ballon, tu vois tout de suite son habilité, sa capacité à prendre des risques. Je l’ai mis titulaire contre River dans un match important. Ça restait un pari. Et on a gagné 4-0 au Monumental. Il a marqué 2 buts jour-là, dont une frappe de très très loin. Un match parfait. A partir de là, il a toujours été titulaire dans mon équipe. Et il a continué à progresser… (voir la vidéo du match)

Le contrôle de Pastore

Comment faut-il entraîner Javier Pastore ? Avec un joueur de talent comme lui, tout ce qu’un entraîneur peut faire, à part lui transmettre quelques concepts de jeu et des principes collectifs, c’est lui donner des opportunités. C’est tout ce qu’il y a à faire : le faire jouer pour qu’il puisse montrer ce talent. Il ne s’agit pas de dire que l’entraîneur ne sert à rien, mais parfois le talent dépasse la raison. Ce type de joueur talentueux a besoin d’un entraîneur qui le comprend et qui lui donne toute sa confiance. Cela ne peut pas fonctionner s’il y a de la retenue. Ce sont des joueurs qui ne s’appuient pas sur le physique, la force ou l’endurance, donc ils ne donnent pas de garanties : il faut avoir le courage de miser sur eux, de miser sur le talent. Et d’insister.

« Il ne s’agit pas de dire que l’entraîneur ne sert à rien, mais parfois le talent dépasse la raison »

Vous regardez ses matchs avec le PSG ? Je n’ai pas encore regardé un match du PSG cette saison, mais je l’ai bien suivi ces dernières saisons. Le problème de Javier, c’était qu’il ne jouait pas à sa place. Mais ça, tout le monde le voit et le sait. Pastore, c’est un milieu de liberté dont le rôle est de trouver des espaces. Tu ne peux pas le faire jouer dans un couloir fermé, comme l’a fait Ancelotti. Evidemment, c’est un très bon joueur, donc il peut être utile partout au milieu. Mais dans une équipe qui joue avec un double pivot au milieu, il a logiquement des difficultés pour s’épanouir.

Alors, comment jouait votre Huracán A Huracán, on jouait avec trois milieux de terrain, derrière deux milieux libres et une pointe. Pastore était l’un des deux milieux libres, et je me rappelle qu’il jouait avec beaucoup d’enthousiasme à ce poste. Si je le laissais faire, c’est parce qu’il avait l’intelligence tactique suffisante pour gagner cette liberté.

Kappa et Cappa
Kappa et Cappa

Avez-vous entraîné d’autres joueurs similaires ? Dans mon équipe, le gaucher Matias De Federico avait la même fonction. Dans un autre contexte, Diego Latorre aussi, même s’il était attaquant. Lui aussi, du fait de son talent, il fallait miser sur lui. Le plus bel exemple, c’est Andrés Iniesta. Il a dû attendre longtemps avant d’être titulaire. Parce qu’il fallait avoir le courage de miser sur sa petite taille.

« Zidane partait dans le couloir, mais il finissait toujours par jouer là où il en avait envie »

Un joueur comme Fernando Redondo parvenait à allier talent et constance… Oui, mais Redondo était un joueur différent. Il ne jouait pas au même endroit, il n’était pas confronté sans cesse au besoin de création de l’équipe. Mais si tu prends Zidane par exemple, à Madrid on le faisait jouer dans un couloir, parce qu’il y avait plein d’autres grands joueurs. Lui, il partait dans le couloir, mais il finissait toujours par jouer là où il en avait envie. A un moment donné, il faut réussir à se dire « allez, je vais gagner la confiance de l’entraîneur, je vais prendre des risques, je vais jouer mon football ». D’après moi, le bon joueur de football a une connaissance interne préalable à la raison. Sur le terrain, avec et sans ballon, il sent ce qu’il faut faire. C’est ce qu’on appelle souvent l’intelligence footballistique. Et parfois, on voit des joueurs qui renient cette intelligence brute au profit du respect de certaines consignes. Mais ils ne font que crisper leur jeu.

« Si Pastore perd sa détermination à rester soi-même, il va devenir l’un de ces joueurs qui gagne beaucoup d’argent, mais qui perd la joie de jouer »

Où en est Pastore, alors ? Lors des matchs que j’ai vus de Pastore l’an dernier, j’ai vu un joueur très froid, un peu éteint. Il en faut de la passion pour jouer à ce jeu, mais quand tu passes ton temps à obéir à des consignes, forcément, tu la perds. Tu essayes de faire bien plutôt que de prendre le risque d’inventer des actions. En fait, tu deviens un joueur bureaucratique. C’est un cercle vicieux. Et c’est dangereux aujourd’hui, dans ce monde où les footballeurs n’ont plus aucune décision à prendre eux-mêmes, ils ont quelqu’un qui s’occupe de tout. C’est pour ça que c’est très important de choisir une équipe qui te correspond, avec un entraîneur qui te comprend. A Huracán, Mario Bolatti était un autre de ces joueurs qu’il fallait comprendre. Il avait besoin de conditions particulières pour être bon, mais quand il était bon, il brillait. Il a été convoqué par Maradona pour la Coupe du monde en Afrique du sud, mais après il n’a plus retrouvé ces conditions-là.

Une autre équipe aurait été plus adaptée à Pastore ? Ce n’est jamais évident à prédire. S’il était allé au Barça, je pense que Pastore aurait fini par être titulaire. Il aurait joué. Mais pour trouver cette équipe, il faut avoir la détermination de rester soi-même, de conserver sa passion. Il faut savoir se dire « peu importe où l’on me fait jouer, je joue où je sais jouer ». Sinon, Javier va devenir l’un de ces joueurs qui gagne beaucoup d’argent, mais qui perd la joie de jouer.

Alors, à quel football Pastore appartient-il ? Le football de droite, c’est le football qui reste fixé sur le bénéfice rapide, sans pudeur, sans tenir compte des critères esthétiques ni éthiques. La seule chose qui compte, c’est de gagner. En revanche, le football de gauche a plus de respect pour le jeu. Mais dans le bon football, il y a de tout. Des phases de possession, des contre-attaques, des remontées, des descentes… Mais surtout, il y a de la surprise. La surprise, le piège, le risque, c’est la base du jeu. Non seulement Pastore est bon, mais en plus il a cette surprise. On pense que je vais faire ça, je dois faire ça, et en fait je fais autre chose. A Huracán, je me rappelle de tous ses petits ponts, ses crochets, ses passes décisives. C’était divin. Il faut retrouver ces circonstances. Un entraîneur qui lui fait confiance, et la capacité à se révéler, à jouer avec sa propre personnalité.

Propos recueillis par Markus

NB : vous pouvez retrouver certaines de ces citations dans l’article « Sur les traces de Javier Pastore », à lire dans le dernier numéro de So Foot Junior

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